‹ La chute de l'ancien régimeChapitre 50 sur 126 · Séance du 16 au soir, Letlrea, p. 2M e[ buIt · texte numérisé non relu

Séance du 16 au soir, Letlrea, p. 2M e[ buIt

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avons lié notre droit au sien, ce qui lui apprendra à reposer sur nous toutes ses pensées, toutes ses espérances?... Les amis de la liberté choisissent le nom qui la sert le mieux et non celui qui la flatte le plus. Ils s'appelleront les Remontrants en Amérique, les Pâtres en Suisse, les Gueux dans les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis. Ils leur ôteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront su se faire honneur. »

A ces mots une explosion de murmures et de protestations éclata dans toute la salle. Le fait est que le discours de Mirabeau semblait indiquer de sa part le dessein d'exercer sur l'esprit de l'assemblée une pression regrettable, et, quoi qu'on en dise, l'assemblée n'entendait tolérer aucune atteinte à son indépendance, de quelque côté qu'elle pût venir. En vain le grand orateur, payant d'audace, protesta à son tour que ces paroles étaient irréprochables, et qu'il n'hésitait pas à les déposer sur le bureau signées de sa propre main. Les murmures et les cris redoublèrent. Évidemment Mirabeau s'était laissé entraîner trop loin. Il le reconnut bientôt et, daas le premier numéro de son journal, il prit soin de s'en excuser '. ■ Nous observerons incidemment, dit-il, que la dernière partie de cette péroraison excita quelques réclamations et quelques murmures. Le mot de peuple, répété souvent, avait été pris pour un appel à la conscience des députés, comme s'il eût été nécessaire de leur faire une sommation pour les ramener à des sentiments populaires. Il n'est pas étonnant que ceux d'entre eux qui l'entendirent de cette étrange manière se trouvassent offensés. Mais il est singulier qu'on eût pu s'y tromper un moment, et supposer dans l'opinant une pensée qui a été si loin de

1, Lettre! à tel eommttlanli, p. 357.

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son cœur, et qui aurait pu y entrer moins que jamais, en ce jour où l'on ne s'était disputé que de zèle pour l'honneur de l'assemblée et le bien national. Aussi, persuadé qu'il suffirait de lire de sang-froid ce qu'il avait dit, pour revenir d'une prévention si peu fondée, il se contenta, pour toute apologie, de laisser le morceau de son discours, qui se trouvait écrit, sur le bureau et (le le signer de sa main. > Mirabeau écrivait donc à l'avance tout ou partie de ses harangues, même les péroraisons qu'on aimerait le mieux à croire improvisées. C'est un détail que je signale en passant à l'attention de ceux qu'intéressent les pratiques de l'art oratoire.

Cette émotion passagère prouvait que les discussions les plus graves risquent de s'aigrir en se prolongeant. Ce fut une raison de plus pour que l'assemblée résolût de mettre un terme à celle-ci. Elle avait déjà d'autres motifs qui ne lui permettaient pas d'hésiter. On savait que la cour commençait à s'inquiéter de l'attitude des communes et à former le dessein < d'anéantir dans son berceau une puissance qu'il ne serait plus temps d'arrêter si elle prenait tout son développement ' ». On s'attendait à subir tôt ou tard quelque coup d'autorité, et l'on en redoutait l'exécution pour la nuit môme. En présence d'une éventualilé si menaçante, la seule chance de salut paraissait être de se hâter, de prendre les devants, et de donnera l'assemblée une constitution définitive, afin qu'elle fût au moins « la représentation légale de toutes les communes du royaume,... ayant ces communes et leur force derrière elle ». Aussi, dès que le tumulte provoqué par le discours de Mirabeau fut à peu près calmé, une foule de voix réclamèrent la clôture. S'il n'y eut pas décision formelle pour la prononcer, il y

l.BaiUr, Uémoirtt, t. I, p. 151.

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i68 LA CHUTE DE L'ANCIEN RÉGIME

eut assentiment tacite contre lequel personne ne songea à protester, et que tout le monde considéra comme l'effet d'un vœu unanime. Cependant trois orateurs, Legrand, Pison du Galland et Sieyès ', obtinrent encore la parole, mais pour des causes qui permettaient de faire une exception en leur faveur. Legrand ne la demandait que pour relire sa motion, qu'on avait à peine écoutée à la An de la séance du matin, et cette fois il se fit entendre avec plus d'intérêt. Pison du Galland ne voulait non plus, disait-il, qu'atténuer en la forme la motion de Legrand : il proposait de se constituer en Assemblée active et légitime des représentants de la nation française. Sa formule ne valait certainement pas l'autre à beaucoup près. Seulement il paraît que les arguments dont il se servit, la vivacité avec laquelle il la développa, la hardiesse de tangage dont il donna l'exemple, soulevèrent dans la salle des applaudissements enthousiastes *. Nul doute qu'il n'ait fortement contribué, quoique d'une manière indirecte, à provoquer le dénouement final.

Sieyès comprit alors que le temps des subterfuges était passé et que l'assemblée se sentait assez de force et de courage pour se permettre une entière franchise. Entraîné lui-môme par le mouvement général, auquel il assistait en silence, il s'empressa de se jeter à sa tète. Il retira sa motion primitive, modifia quelques paragraphes du préambule, afin de donner satisfaction aux critiques dont ils avaient été justement l'objet, et y glissa la déclaration suivante, qui donne à son œuvre une physionomie autrement nette et ferme : ■ La dénominalion d'Assemblée nationale est la seule qui convienne à l'assemblée, dans l'élat actuel des choses, soit parce que les membres qui la composent sont les seuls

1. Voir te Prodt-verbat officiel, aiosi que les tuotjoos qui s'; tMo- Tenl anueiées.

!. Ilùl. pari., L I, p. «87-468.

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représentants légitimement et publiquement' connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés directement par ■ la presque totalité de la nation, soit enfin parce que, la représentation étant une et indivisible, aucun des députés, dans quelque ordre qu'il soit choisi, n'a le droit d'exercer ses fondions séparément de ladite assemblée. > Après ces rectifications, introduites dans son exposé de principes *, Sieyès s'appropriait la conclusion de Legrand. Il linissait par une disposition accessoire, qu'il empruntait au projet de Mounier, disposition d'après laquelle l'assemblée, aussitôt après sa constitution, devait présenter au roi et à la France les motifs de la détermination qu'elle allait prendre. « Sa motion ainsi amendée, dit Mirabeau ', ou plutôt cette nouvelle motion, acquit soudainement une faveur extraordinaire, et la plupart des députés, fatigués en quelque sorte des objections présentées contre les autres, se rangèrent, à celle-ci, qui leur parut couper le nœud gordienet trancher la difficulté, que jusqu'alors on avait voulu éluder. > Voilà en quelques mots l'explication bien simple, bien naturelle et bien vraisemblable du revirement qui s'opéra dans les esprits durant la soirée du 16. La seule chose qui étonne, c'est qu'il se soit produit si tard et qu'il n'ait pas entraîné, de même que Sieyès, tous les chefs du parti populaire se rendant â la même évidence.

Maintenant il ne restait plus qu'à voter. Tous ceux dont la conviction était arrêtée en faveur du dernier système de Sieyès demandaient qu'il fût procédé immédiatement à l'appel nominal sur le fond. D'autres, au contraire, voulaient que la discussion fût rouverte *. Ils

1. Voir anx anaeies du Proeii-verbai la moUoa nouvelle de Sieyès, qui devait fournir le texle de rarrité déOnlIir. i. Lettre* à st» commettante, q. 259.

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