‹ La chute de l'ancien régimeChapitre 80 sur 126 · Mtmoires, t. I, p · texte numérisé non relu

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avec beaucoup de grâce, qu'elle le donnait à la noblesse, qu'elle lui apprendrait à la chérir et à la regarder comme le plus ferme appui du trône. » Le moment n'était pas loin où ces mêmes lieux allaient devenir le théâtre de scènes bien différentes. Une baguette magique n'aurait pas produit un effet plus brusque, un changement plus complet.

C'est du château lui-même que partit le signal de cette subite métamorphose. Quand tes nouveaux arrêtés de l'Assemblée nationale commencèrent à s'y répandre, ils y jetèrent encore plus d'inquiétude que de surprise. Les yeux des plus aveugles se dessillèrent tout à coup, et virent se dresser en face d'eux des obstacles, des dangers, qu'on se plaisait naguère à braver inconsidérément. « Les grands, les ministres, les conseillers d'État, témoins de ces vigoureuses résolutions, restaient frappés d'un étonnement stupide •. Habitués à ramper au seul mot d'ordre du roi, cette mâle résistance était pour eux UD attentat sacrilège. > Ce fut bien pis quand on apprit ce qui se passait au dehors, soit à Versailles, soit à Paris. A Versailles les attroupements qui n'avaient cessé d'encombrer les rues depuis l'ouverture de la séance royale, et de se tenir au courant des moindres incidents de la journée, devenaient de plus en plus compacts, de plus en plus menaçants. Vers le soir on y sentait poindre les symptômes précurseurs de l'émeute. Le bruit s'était propagé que Necker avait donné sa démission. Une partie de la foule se rendit à l'hôtel du contrôleur général pour le supplier de la reprendre et pour l'aider au besoin à s'imposer par la crainte. L'émotion n'était pas moindre à Paris. Dès qu'on avait connu les principales dispositions des actes lus à la séance royale, tout le monde avait prévu la

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chute de Necker. Aussitôt on s'était précipité dacs les bureaux de la Caisse d'Escompte, afln d'échanger contre de l'argent des billets qui n'inspiraient plus aucune confiance. Les banquiers, les capitalistes s'empressèrent d'envoyer à Versailles une députation chargée de combattre, coûte que coûte, une solution qu'ils regardaient comme une calamité publique. Les clubs du Palais- Royal redoublaient de violence. Déjà dans quelques groupes circulait la menace d'un mouvement analogue à celui des journées d'octobre. On parlait de marcher sur Versailles et d'y écraser ta réaction au milieu de son triomphe. Peu importent au surplus les détails. Il est certain que les grondements de la fureur populaire vinrent retentir pour la première fois aux oreilles de la cour, et lui inspirèrent des réflexions plus prudentes.

c Cependant la foule grossissait ' ; la reine, alarmée de ce mouvement, envoya quérir H. Necker. II passa dans le cabinet du roi : il y eut une explication; Necker promit de rester. Le peuple s'était porté en grand nombre au château. Le duc du Ghâtelet fit remarquer à Necker cette multitude répandue dans les cours, et lui conseilla de se retirer par la terrasse. « Non, répondît Necker, il faut bien me montrer au peuple. > Il se rendit à pied au contrôle général, au milieu des cris : Vive M. Necker! Tout à coup un homme traverse la foule, se jette aux pieds de Necker, s'écrie : « Monseigneur, restez-vous? — Oui, mes enfants », et, se tournant avec une sensibilité hypocrite vers le peuple, il répète : « Oui, je reste ». A ces mots, les cris de : Vive Necker! recommencent. Une troupe de gens payés pour jouer cette parade se mettent à courir les rues de Versailles, portant des torches allumées et le nom de Necker dans un transparent couronné de fleurs; la populace se rallie

1, Ferrières, Mimoires,p. 60.

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autour de cet étendard. On allume des feux de joie; on tire des fusées ; Versailles retentit des cris de : Vive M. Necker! > Malheureusement la joie seule n'inspirait pas ces manifestations tumultueuses. Il s'y joignait un vif sentiment de haine contre les personnes à qui l'instinct populaire attribuait la responsabilité de tant de fautes et l'origine de tant d'inquiétudes. Plusieurs membres de la noblesse furent insultés dans les rues de la ville. Attaqué par des attroupements, l'archevêque de Paris n'eut que le temps de se jeter dans l'église Saint-Louis, et ce n'est pas sans peine qu'un détachement de gardes françaises parvint à protéger sa retraite. Déjà la conduite de la cour produisait ses fruits inévitables. £n essayant d'entraver le mouvement libéral dans ce qu'il avait de plus légitime, elle déchaînait autour d'elle les passions révolutionnaires dans ce qu'elles avaient de plus violent et de plus fâcheux.

Achevons le tableau de cette longue et funeste journée par un dernier trait, qui n'est pas le moins curieux ni le moins caractéristique. Quand Necker, cédant aux instances du roi et de la reine, s'était décidé à reprendre son portefeuille, il n'avait mis aucune condition à son consentement. C'est lui-même qui le raconte, il ne s'était pas donné la peine de vérifier quelles étaient, au fond, les véritables dispositions du roi. Il se contenta de supposer que ce prince, éclairé par l'expérience, renonçait désormais à soutenir contre l'opinion publique une lutte impossible. « Je crois, ditil ', je crois encore, que, dans la soirée du 23 juin, au moment oii le roi voulut absolument me garder, ses vues étaient conformes aux miennes. » Il ne songea même pas, s'il faut l'en croire, à exiger de ce prince une de ces garanties que de pareilles circonstances rendent

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