‹ La chute de l'ancienne France; les débuts de la révolutionChapitre 10 sur 19 · LA SKANCE ROYALE DU 23 JUIN ET SES CONSÉQUENCES · texte numérisé non relu

LA SKANCE ROYALE DU 23 JUIN ET SES CONSÉQUENCES

Le mardi 23 juin, les avenues et rues voisines de l'hôtel des Menus étaient remplies d'une foule accourue de Versailles et de Paris et où ne manquaient pas les agitateurs. Le gouvernement avait fait un grand déploiement de forces, gardes-françaises et suisses et gardes de la prévôté. Des patrouilles faisaient mine de dissiper les attroupements. Dans l'introduction des députés, l'étiquette fit de nouveau commettre une insigne maladresse. Les membres du clergé et de la noblesse furent introduits par la grande porte de l'avenue de Paris. Les députés du tiers, au contraire, avaient été prévenus qu'ils entreraient dans la salle des États par la porte dile des Chantiers et se réuniraient d'abord dans une petite galerie de bois qui servait de vestibule. Ils y étaient depuis fort longtemps et la porte demeurait close. Comme la galerie était trop étroite et que beaucoup de curieux s'étaient mêlés aux députés, un assez bon nombre de ceux-ci^ stationnaient dehors par un mauvais temps, parapluies ouverts. Bailly fit prévenir le grand-maître des cérémonies qu'il allait se retirer avec les communes* \f. de Dreux-Brézé vint alors et introduisit les

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députés. Il répondit aux reproches de Bailly que le retard avait été involontaire et causé par la mort subite d'un secrétaire du Roi auquel on avait essayé de porter secours (1). On n'en avait pas moins blessé des hommes fort chatouilleux et déjà très surexcités. Le Roi se rendit aux États avec le cérémonial d'usage. Sa physionomie contrastait avec l'appareil militaire déployé ce jour là. Plein de ses bonnes intentions, il avait la figure sereine et souriante et fut, comme d'ordinaire, acclamé par le peuple. L'accueil fut plus froid dans la salle où les députés du tiers gardèrent une réserve significative. On en avait interdit l'accès au public et les tribunes étaient vides. Louis XVI prit place sur son trône, entironné des princes du sang, des ducs et pairs, du capitaine de ses gardes et de quelques gardes du corps. Lesministresétaient à leur banc, sauf Necker, dont on remarqua l'absence.

Le Roi lut un discours qui faisait partie du projet primitif du ministre des finances et qui était demeuré tel qu'il avait été rédigé par lui. Ensuite un des secrétaires d'État donna lecture d'un premier document intitulé : Déclaration du Roi concernant la présente tenue des États généraux;. Puis le Roi reprit la parole et annonça une seconde déclaration, dont il fut dt)nné lecture, et qui avait pour titre : Décla- ,

(1) La uiurt de ce secrélaire fut attribué par quelques-uns au saisissemeut que lui auraient causé les vociférations de la foule contre M. de uarentin^ qu'il accompagnait. Cf. Taine> La Révolution, t. ], p. 46. — M. Bretle nous apprend que le véritable . nom de ce secrétaire était Papont et non Pa$seret.

ration des intentions du Roi, Elle contenait Ténu^ Diération des réformes déâDitivement arrêtées dans les conseils de la Couronne. Enfin, Louis XVI acheva sa communication aux États par les paroles sui-* Tantes, préparées parNecker, comme les premières, et se rattachant à son plan depuis modifié :

Vous venez, Messieurs, d'entendre le résultat de mes dis* positions et de mes vues ; elles sont conformes an vif désir que j'ai d'opérer le bien public ; et si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez dans une si belle entreprise^ seal, je ferai le bien de mes peuples ; senl^ je me considé* ferai comme leur véritable représentant ; et connaissant vo^ cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le vœu le plus général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai toute la confiance que doit inspirer une si rare Ifarmonîe, et je marcherai vers le but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermeté qu'il doit m'inspirer.

Réfléchissez, Messieurs^ qu'aucun de vos projets, aucune de vos dispositions ne peuvent avoir force de loi sans mon approbation spéciale. Ainsi je suis le garant naturel de vos droits respectifs et tous les ordres de l'État peuvent se repo* ser sur mon équitable impartialité.

Toute défiance de votre part serait une grande injustice. C'est moi, jusqu'à présent, qui fais tout le bonheur de mes peuples ; et il est rare, peut-être^ que Tunique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.

Le Roi conclut par cette phrase impérative ajoutée sous l'inspiration de M. de Barentin :

Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre demain matin chacun dans les chambres' affectées à votre ordre, pour y reprendre vos séances. J'ôr-

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donne, en conséquence, an grand-inailre des cérémonies de faire préparer les salles.

Les déclarations royales avaient été applaudies par la majorité de la noblesse et par une partie du clergé. Les communes étaient demeurées mornes et silencieuses. L'impression générale ressentie par elles était celle d'un triomphe ménagé par la Couronne aux deux ordres supérieurs, et il faut reconnaître que telle était bien au fond Tintention, non pas de Louis XYI, mais de la politique qui avait inspiré les modifications apportées au plan de Necker par M. de Barentin. Ces modifications, rapidement juxtaposées aux nombreuses parties conservées du projet primitif, constituaient un ensemble assez incohérent et quelque peu contradictoire. Considérées en elles-mêmes et dans leur texte formol, les déclarations du 23 juin réalisaient, sans aucun doute, un progrès immense sur l'état de choses antérieur et ouvraient une perspective d'améliorations pacifiques dont une assemblée d'hommes sages aurait pu et dû se contenter. Mais l'art du gouvernement serait trop aisé si l'on avait toujours affaire à des sages et qu'il fût possible de faire abstraction des passions et des circonstances. Les idées qui avaient dicté les additions et changements de M. de Barentin au projet de Necker, comparées aux circonstances et aux passions si fortement soulevées, retardaient les unes de plusieurs mois, les autres de plusieurs années, et la principale retardait de plus d'un sièclei Celle-ci était énoncée daqs l'article pre-

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mier de la première déclaralioD, ainsi conçu : « Le Roi veut que l'anciemie distinction des trois ordres de rÉtat soit conservée en son entier, comme essentiellement liée à la constitution de son royaume; que les députés librement élus par chacun des trois ordres, formant trois chambres, délibérant par ordre, et pouvant, avec l'approbation du souverain, convenir de délibérer en commun, puissent seuls être considérés comme formant le corps des représentants de la nation. » — Au mois de juin 1789, cette affirmation était une pure chimère. En se Tappropriant, la Royauté se sacrifiait à un fantôme et bien loin de servir les vrais intérêts du peu qui subsistait encore d'aristocratie politique en France, elle s'enlevait les moyens de lui communiquer quelque force et de Ini rendre- un rôle vraiment effectif dans les institutions du pays. Cet article malencontreux enlevait tout effet sur l'opinion à l'exhortation du Roi aux deux premiers ordres, conservée du plan de Necker, de se réunir avec le tiers en une délibéralion commune dans les affaires concernant le bien général. Contrairement à l'avis du ministre des finances, la forme de constitution à donner aux futurs États généraux était d'ailleurs formellement exceptée par l'article VIII des affaires qui pourraient être traitées en commun.

Les « intentions du Roi » énoncées dans la seconde déclaration élaient excellentes. Le projet de Necker avait ici été conservé en très grande partie. Mais les réformes annoncées étaient depuis quelque temps

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déjà considérées comme acquises et avaient été, pour ainsi dire, escomptées jjar l'opinion. Aussi fut-on plus frappé des lacunes que l'on remarqua dans la déclaralion que des concessions qu'elle renfermait. La périodicité future des Étals généraux n'y était point expressément énoncée, comme l'aurait \oulu le ministre des finances, et il est certain que M. de Barentin, de son propre aveu, ne voulait à aucun prix de celte périodicité. On avait retranché du projet primitif la disposition relative à l'admission de tous les citoyens ailx emplois civils et militaires, c'est-à-dire celle peut-être à laquelle tenaient le plus les classes supérieures et moyennes de la bourgeoisie, auxquelles appartenaient, pour la plupart, les délégués actuels des communes. « Il ne faut pas, avait-on dit à Necker dans la discussion au Conseil, que le Roi accorde encore cette faveur au tiers-état. » Ce qui est singulier, c'est que, du moins en ce qui concernait les grades militaires, M. de Barenlin lui-même partageait l'avis de son collègue et désirait l'abrogation de l'ordonnance de 1781, qui les avait réservés à la noblesse. Mais il ne laissa pas de soutenir celte idée puérile, qu^'il fit malheureusement partager au Roi, que les questions relatives à l'organisation de Tarmée n'étant nullement du ressort des États généraux et dépendant uniquement de la volonté souveraine, il ne devait pas en être fait mention, même pour annoncer les bonnes intentions du monarque, dans une communication officielle aux États. Enfin, en ce qui concernait les

droits féodaux, une grave imprudence fut commise, commune celle-ci à Necker et à M. de Barentin, ce

fat de leur donner ou de paraître leur donner (car il y avait en cela plus d'apparence fâcheuse que de disposition réelle à ne tenir pas compte des vœux passionnés des paysans) une consécration nouvelle en ces ternaes absolus (1) : « Toutes les propriétés sans exception seront constamment respectées, et Sa Majesté comprend expressément sous le nom de propriétés, les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux, et généralement tous les droits et prérogatives utiles ou honorifiques, attachés aux terres et aux fiefs, ou appartc^naut aux personnes.» Cette maladresse préparait à la Révolution des armes terribles ; elle allait tourner à son profit la force immense des masses rurales, qui avait été jusqu'à présent acquise à la Royauté.

Après l'injonction adressée aux trois ordres, le Roi sortit avec son cortège. Les dispositions de la foule avaient changé. Instruite par des billets que plusieurs députés avaient fait parvenir à leurs amis, au dehors, et par un mot d'ordre que firent circuler des émissaires, elle demeura silencieuse. Le cri accoutumé de Vive le Roi ! ne se fit point entendre. Louis XVI rentra au château péniblement affecté. La plus grande partie du clergé et à peu prés toute la

(1) Nou{i sommes persuadé qu'en réalité IMdée du rachat des droits féodaux n'était nullement exclue ni de la pensée de Louis XVI, ni même de ceUe de la noblesse, et que l'on voulait surtout, en affirmant jusqu'à l'excès l'idéo de propriété, écarter le dangereux principe de la suppression soi- s indemnité.

noblesse avaient obéi à Tordre royal et quitté la salle des Élats. Célébrant leur triomphe avec exubérance> un grand nombre de gentilshommes, conduits par le duc de Luxembourg, président de Tordre, se rendirent en corps chez le comte d'Artois, qui, naturellement, les accueillit avec faveur. Ils allèrent ensuite chez Monsieur. Ce prince, observateur avisé, était inquiet sur les résultats de cette journée. H s'abstint de les recevoir. La Reine, au contraire, chez qui ils se présentèrent ensuite, leur lit un accueil des plus flatteurs. Elle tenait le nouveau dauphin entre ses bras et le confia, dit-elle, au dévouement de la noblesse. Cette imprudente joie ne fut pas de longue durée. Elle fit place bientôt à Tétonnement et à Tefl'roi.

 la fin de la séance du 22, il avait été décidé que l'Assemblée demeurerait réunie le 23, après la communication du Roi, et reprendrait immédiatement le cours régulier de ses séances. Malgré Tinjonction royale, les députés des communes et un certain nombre d'ecclésiastiques se conformèrent à ce programme et, le Roi sorti, demeurèrent dans la salle, non sans anxiété pourtant. Après quelque temps, M. de Dreux-Brézé rentra. Selon Tétiquette, il était couvert, comme chargé de Texécution des ordres du Roi. Cette raison était ignorée d'un bon nombre, qui crurent à une marque de dédain de sa part; il y eut une explosion de murmures et de clameurs. On lui cria de se découvrir. Blessé, il répondit par quelques mots trop énergiques. Mira-

beau alors se leva et lui laoça une apostrophe dont les termes, embellis par lui-même dans son journal, Tont élé ensuite davantage par la légende ; ce furent vraiserablablenient à peu près ceux-ci : « Monsieur, vous n'avez ici ni place ni droit de parler. Si Ton vous a chargé de nous faire sortir, vous devez demander des ordres pour employer la force. Nous sommes ici par le vœu de la nation, la violence seule pourra nous en faire déguerpir. » — « Je ne puis, dit M. de Dreux-Brézé, s'adressant à Bailly, reconnaître en M. de Mirabeau que le député du bailliage d'Âix et non Torgane de 1 Assemblée. Mais vous. Monsieur, vous avez entendu Tordre du Roi. » — € Monsieur, répondit Bailly, l'Assemblée s'est ajournée après la séance royale : je ne puis la séparer sans qu'elle ait délibéré », et, se tournant vers le groupe de ses collègues placés le plus près de lui, il ajouta : < Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordres. » — « Est-ce bien là votre réponse, reprit M. de Dreux-Brézé, et puis-je en faire part au Roi? » — « Oui, Monsieur, répliqua Bailly. » — M. de Dreux-Brézé se relira et se rendit au château. Quand il eut rendu compte au Roi de sa mission, Louis XVI se promena sans parler pendant quelques minutes ; puis, voyant qu'on attendait ses ordres, il dit avec le ton d'un homme fatigué d'affaires importunes : « Eh bien t s'ils ne veulent pas quitter leur salle, qu'on les y laisse. »

La délibération de l'Assemblée ne fut troublée que par les ouvriers qui furent envoyés, comme si la

salle était vide, pour enlever l'appareil de la séance royale. Mais Bailly leur ordonna de suspendre leur travail et ils obéirent. Un débat s'engagea sur la conduite à tenir. Plusieurs orateurs y prirent part, notamment Barnave, qui soutint que les résolutions arrêtées jusqu'ici par l'Assemblée n'ayant point un caractère proprement législatif, n'étaient point de celles qui exigeaient la sanction royale, et Sieyès, qui termina son discours par ces paroles devenues célèbres: « Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. ^ L'Assemblée déclara à l'unanimité qu'elle persistait dans ses arrêtés précédents. Mirabeau présenta ensuite une motion qui fut d'abord contestée par Bailly lui-même, mais qui finalement fut adoptée par 493 voix contre 34 en ces termes :

L'Assemblée nationale déclare que la personne de chaque député est inviolable ; que tous particuliers, toutes corporations, tribunal, cour ou commission, qui oseraient, pendant ou après la présente session, poursuivre, rechercher, arrêter QU faire arrêter^ détenir ou faire détenir un député, pour raisons d'aucunes propositions^ avis, opinions ou discours par lui faits aux États généraux, de même que toutes personnes qui prêteraient leur ministère à aucun des dits attentais, de quelque part qu^ils fussent ordonnés, sont infâmes et traîtres envers la nation, et coupables de crimes capitaux. L'Assemblée nationale arrête que dans les cas susdits elle prendra toutes les mesures nécessaires pour rechercher, poursuivre et punir ceux qui eu seront les auteurs, instigateurs ou exécuteuis. .

Après cette mesure de guerre, dont le contraste est frappant avec la bonhomie fatiguée de Louis XVI

et le peu de consistance des dispositions prises par ses conseillers, ^Assemblée s'ajourna au lendemain à 9 heures.

La foule qui se pressait aux abords de Thôtel des Menus acclama les députés à leur sortie. Elle grossissait d'heure en heure et encombrait les rues de Versailles de ses vagues houleuses. Le bruit de la démission ou même du renvoi de Necker y circulait et y était commenté avec passion. Il recouvra du coup toute sa popularité. *A un moment donné, cinq à six mille personnes se portèrent soudain en masse vers l'hôtel du directeur général des finances, qui était une dépendance du château. Elles criaient: Vive Necker t vive le tiers^état î à bas les aristocrates î Les troupes, moralement mal disposées et d'ailleurs sans ordres précis, laissaient maintenant tout faire. On ne prit même pas la précaution de fermer les grilles du palais. La foule se répandit dans les cours et sur la terrasse et ses clameurs reteûtirent jusqu'aux oreilles de la Reine qui,alarmée, passa précipitamment chez le Roi et lui conseilla avec instance de faire appeler Necker. Celui-ci, après le triomphe de ses adversaires dans le Conseil, avait été en proie à ses hésitations habituelles. Son intention cependant était de se retirer du ministère, mais seulement après la tenue de la séance royale. Il voulait d'ailleurs assister à cette séance et, le 23 juin, sa voiture l'attendait tout attelée pour l'y conduire. Mais M°*® Necker et M°*® de Staël, se jetant à ses pieâs> le conjurèrent avec larmes de montrer plus

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de caractère, de ne point contribuer à la yictoire de M. de Barentîn et de ses autres ennemis de la cour. Il se rendit à leurs prières et l'équipage fut congédié. Après la séance, il adressa au Roi sa démission. M. de Montniorin, représentant le mauvais effet produit par les déclarations lues aux États, conseilla fortement au Roi de ne point l'accepter et son avis eut d'autant plus de succès que M. de Barenlin luiméme> dans une tout autre intention, avait d'avance engagé le Roi à conserver momentanément, même malgré lui, le directeur général des finances. Louis XYI consentit donc sans peine à mander Necker auprès de lui, en présence de la Reine, et tous deux l'invitèrent d'une façon pressante à ne point abandonner sa place dans le gouvernement. Tout radieux de la situation prépondérante que les événements lui rendaient et mû d'ailleurs par un sentiment de délicatesse, dont il est juste de lui tenir compte, il ne fit point de difficultés ni de conditions formelles. Le Roi, sans prendre un parti définitif, se montrait disposé à laisser tomber en désuétude ce qui, dans les actes de ce jour, avait si fort choqué le tiers-état, mais, ne voulant point sacrifier de fidèles serviteurs, il refusait de se séparer de MM. de Barentin et de Villedeuil. Ne«ker, pour rentrera son hôtel, traversa les cours du château, au milieu des applaudissements et des hommages de la foule. Un grand nombre de députés accoururent bientôt chez lui. Il les exhorta à la modération et à la confiance^ lei suppliant d'agir de telle sorte que le Roi de son

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câlé se fiât aux États géaéraux. Les démonstrations de joie du peuple se prolongèrent fort avant dans la soirée. Elles ne furent pas uniquement pacifiques. Plusieurs membres de la nobleslse furent insultés. L'archevêque de Paris, attaqué par un attroupement, n'eut que le temps de se jeter dans l'église Saint- Louis. Une vive agitation avait régné aussi toute la journée dans la capitale. Un grand nombre de personnes s'étaient précipitées dans les bureaux de la Caisse d'escompte pour échanger leurs billets. Les clubs du Palais-Royal avaient redoublé de violence. On y avait parlé de marcher sur Versailles pour mettre la cour et les aristocrates à la raison.

La situation politique demeurait équivoque. Mais Necker espérait, grâce à son influence reconquise à la fois sur le tiers-état et sur l'esprit du Roi, amener peu à peu entre la Couronne et l'Assemblée une transaction honorable. A. la séance du 2i, Bailly communiqua à ses collègues l'expédition officielle qu'il avait reçue des déclarations royales. L'Assemblée, rejetant l'avis de ceux de ses membres qui proposaient de déclarer expressément qu'elle ne leur reconnaissait aucune force obligatoire, se borna à en ordonner l'annexion à son procès-verbal. Le dernier article de la première déclaration, lequel figurait déjà dans le projet de Necker et était conforme à ses vues, édictait au nom du c bon ordre, » de la i décence » et de la t liberté même des suflrages », la défense expresse < qu'aucune personne, autre que les membres des trois ordres composant les Étals

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généraux, puissent assister à leurs délibérations, soit qu'ils les prennent en commun ou séparément. » Les mesures militaires prises le 23 pour assurer l'exécution de cette interdiction furent maintenues les jours suivants. Mais la consigne donnée aux gardes fut mal observée et le gouvernement y tint si peu la main que, comme le raconte Bailly lui-même, non seulement les députés, mais aussi les gardes faisaient entrer dans la salle des personnes étrangères aux États, et qu'il y avait toujours aux séances plus de six cents spectateurs. Bien plus, le 26, l'Assemblée ne craignit point de recevoir officiellement deux députations, Tune des électeurs du tiers-étal de Paris, et l'autre, chose plus grave, des clubs du Palais-Royal, qui lui envoyaient une adresse couverte de plusieurs milliers de signatures. L'autorité ne mit aucun obslacle à leur admission. Inquiet des progrès du désordre et ayant repris, par suite de l'échec de la séance royale, quelque espoir de se faire accueillir, un jour ou l'autre, dans les conseils du gouvernement, Mirabeau, le 27 juin, prononça un discours contre les agitations et le tumulte, qui ne servent, dit-il, que les ennemis de la liberté, conjura ses collègues de calmer le peuple, < de le sauver des excès que pourrait produire l'ivresse d'un zèle furieux » et proposa dans ce sens un projet d'adresse aux Français.

Après comme avant le 23 juin, la question capitale était celle de la réunion des ordres. Necker travailla de son mieux à la résoudre et trouva

d'atiles auxiliaires dans le sein même de la noblesse. Dés le 24, le comte de Clermont-Tonnerre proposa à ses collègues de se rendre dans la salle commune. Sa motion, que le comte de Lally-Tollendal appuya par des considérations fort sages, fut combattue par d'Esprémesnil et par Gazalès. Après un débat orageux, elle fut repoussée par la question préalable. Mais le lendemain* quarante-six gentilshommes et, avec eux^ le duc d'Orléans, allèrent prendre séance à côté du tiers et le nombre des adhérents à cette minorité augmenta les jours suivants. L'archevêque de Vienne proposa aussi, le 24, à la chambre du clergé, la réunion immédiale. Cette proposition, combattue par Tarchevêque de Paris, fut adoptée par la majorité, qui l'exécuta sur-le-champ. La minorité, jugeant cette décision illégale, continua de délibérer en chambre séparée. L'archevêque de Paris faillit, ce même jour, être victime de ses convictions politiques. Sa voiture fut attaquée à coups de pierres, un ecclésiastique blessé à son côté, et ce ne fut que grâce à la vitesse de ses chevaux qu'il put arriver jusqu'à sa demeure. 11 y fut bientôt assailli par une populace furieuse, qu'excitaient des agitateurs et même quelques députés, gens de la lie du club breton. Les détachements de troupe qui furent envoyés pour le dégager agirent avec la mollesse devenue habituelle à la force publique. L'archevêque ne réussit à calmer la foule qu'en promettant d'aller, lui aussi, siéger à l'Assemblée nationale. Dès que l'archevêque de Bordeaux, ami de Necker, et l'un

des chefs de la fraction du clergé déjà réunie au tiers, eut connaissance de cet engagement, il alla^ par une démarche q)ii Tbonorait, représenter à son collègue qu'un tel engagement était nul et qa'en tenant sa promesse il créerait un précédent très dangereux et donnerait aux factieux un encouragement déplorable. Mais aux yerlusd'un apôtre Mgr de Juigué joignait la loyauté chevaleresque d'un gentilhomme. Sa parole était donnée ; il ne jugea pas à propos de la reprendre. Le 26 juin, il vint soumettre ses pouvoirs à- la vérification commune. On savait que, durant le dernier hiver, son inépuisable charité avait nourri une partie de la population parisienne et peut-être quelques-uns des assaillants de la veille. Il fut accueilli avec un attendrissement universel. En ménageant les scrupules de leur conscience et, si Ton veut, leurs erreurs et leurs préjugés politiques, quel concours une assemblée sage n'auraitelle pas pu attendre de pareils hommes pour la régénération du royaume et l'établissement de la Franco nouvelle 1

Necker fit valoir auprès du Roi les funestes conséquences de la division prolongée des ordres et les dangers de l'agitation menaçante qui croissait à Paris et à Versailles. La Reine et le comte d'Artois, effrayés de cette agitation, que les forces dont on disposait en ce moment étaient impuissantes à contenir, appuyèrent dans le même sens, malgré l'opposition de M. de Barentin. Ce fut en leur présence que, dans la matinée du 27 juin, Louis XVI remit

en personne, an cardinal de la Rochefoacaald et an dac de Luxembourg, présidents des chambres du clergé et de la noblesse, des lettres où, sans rétracter expressément les actes du 23 juin et en se référant même, par voie d'allusion, à l'exhortation qui y était contenue, il invitait d'une manière formelle les deux premiers ordres à se joindre sur-le-champ au troisième pour travailler au bien général du royaume. La fraction du clergé demeurée en chambre séparée décida aussitôt d'acquiescer au désir du Roi, mais en subordonnant l'effet de cette décision à l'acquiescement de la noblesse. On eut la plus grande peine à obtenir celui-ci. D'£sprémesnil et Cazalès s'y opposèrent avec véhémence. Louis XVI envoya une seconde lettre, plus impérative, et en même temps le comte d'A.rtois lui-même écrivit au duc de Luxembourg qu'une plus longue hésitation mettrait en péril la personne du Roi. « Messieurs, s'écria le duc, il ne s'agit plus de délibérer, il s'agit de sauver le Roi et la patrie. » Tous les gentilshommes se levèrent alors en tumulte et la réunion fut décidée. Elle s'accomplit le même jour, 27 juin, et donna lieu, dans Versailles et dans Paris, à un élan d^enthousiasme qui fut peu durable. La noblesse eut le tort de manifester ouvertement ses regrets et sa mauvaise humeur. Une série de protestations et de réserves fut, de séance en séance, présentée à l'Assemblée. Un grand nombre de gentilshommes continuèrent de tenir, dans la salle de leur ordre, des réunions particulières. Le 3 juillet, à la majorité

de quatre-vingt-neuf voix sur cent trente-huit présents, ils adoptèrent une déclaration portant quMIs ne cessaientpointde regarder comme maximes inviolables et constitutionnelles, la distinction et Tindépendance des ordres et la forme de voler par ordre. Cependant l'Assemblée avait achevé, le 2 juillet, la vérification générale des pouvoirs. Elle constitua alors son bureau définitif. Le duc d'Orléans fut élu président, mais il avait été convenu d'avance qu'il n'accepterait point. L'archevêque de Vienne fui nommé en sa place. Les pouvoirs du président ne devaient durer que quinze jours. Les secrétaires, élus pour un mois, furent l'abbé Grégoire, Mounier, le comle de Lally-Tollendal, Chapelier, l'abîmé Sieyès et le comte de Clermont-Tonnerre. Le 6 juillet, sur la proposition de Mounier, une commission de trente membres fut nommée par les bureau ]c pour préparer le plan du travail sur la Constitution. La majorité de l'Assemblée était résolue à tenir pour non avenues les déclarations du 23 juin.

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