‹ La chute de l'ancienne France; les débuts de la révolutionChapitre 9 sur 19 · PU CLERGÉ · texte numérisé non relu

PU CLERGÉ

Durant les délibérations trop prolongées du Conseil, la situation s'était encore singulièrement aggravée. La tenue d'une séance royale avait été arrêtée en principedèsie 19etfixée d'abord au lundi 22 juin. 11 avait été résolu que les séances des États, et en particulier celles des communes, seraient suspendues dans l'intervalle. Au lieu de notifier directement à Bailly cette décision toute naturelle par une lettre royale conçue en termes auxquels le tiers aurait difficilement pu refuser son obéissance, on fit choix d'un moyen brutal et détourné. Le 20 juin, de grand matin, l'hôtel des Menus fut entouré par un détache-

ment de gardes-françaises. Une affiche ainsi conçue avait été placardée dans la nuit sur la porte de la grande salle :

Élats généraux. — De par le Roi. — Le Roi ayant résolu de tenir ane séance royale aux États généraux, lo 22 juin, les préparatifs à faire dans les trois salles qui servent aux assemblées des ordres exigent que ces assemblées soient suspendues jusqu'à la tenue de ladite séance. Sa Majesté fera connaître, par une nouvelle proclamation, l'heure à laquelle elle se rendra lundi à l'assemblée des États.

Bailly, qui habitait en face des Menus, était déjà informé de cet événement, quand il reçut vers sept heures un billet de M. de Dreux-Brézé, dans lequel celui-ci lui donnait indirectement communication des ordres que le Roi l'avait chargé, comme grand maître des cérémonies, de faire proclamer par des hérauts d'armes. Il ajoutait que l'accès de la salle des séances serait permis seulement aux secrétaires qu'il priait Bailly d'envoyer pour serrer les papiers de l'Assemblée, de peur qu'il ne s'en égarât. Profitant aussitôt de la forme étrange de cette communication, dont sa dignité d'ailleurs se sentit justement blessée, Bailly répondit que le Roi ne lui avait encore adressé aucun ordre et que par conséquent son devoir était de se trouver à la séance qu'il avait indiquée la veille pour ce matin même. D'accord avec les secrétaires qu'il fit appeler, il se décida en effet à se rendre vers neuf heures aux Menus comme si rien ne s'était passé. Des groupes confus de députés, auxquels l'entrée avait été refusée, stationnaient sur l'avenue de Paris,

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pêle-mêle avec la foule. L'opinion générale, en raison de la forme employée par le gouvernement pour la suspension des séances, était qu'un coup d'État se préparait et quB la dispersion de l'Assemblée était imminente. M. de Yassan, qui commandait le détachement des gardes-françaises, se montra décidé à faire respecter sa consigne. Mais il fut plein d'égards pour Bailly et les secrétaires, qu'il laissa pénétrer dans la salle avec une douzaine de leurs collègues. Les bancs étaient déjà presque tous enlevés et toutes les avenues gardées par des soldats. Quand le président vint rejoindre au dehors les députés qui échangeaient en plein air leurs sentiments d'indignation et de colère, et parmi lesquels circulaient des motions diverses, par exemple de se rendre à Marly et d'y tenir séance au pied du château royal, il reconnut que l'accord était à peu près unanime pour opposer une manifestation catégorique aux mesures qui venaient d'être prises et à celles que l'on redoutait. Il chercha donc avec ses collègues un local convenable pour délibérer. Sur la proposition du docteur Guillotin le choix s'étant fixé sur la salle du jeu de paume, il envoya en avant cinq ou six députés pour s'en emparer.

Cette salle, construite en 1686 dans la rue de l'Hôtel-de-Lorge, presque à l'angle de la rue du Vieux-Versailles, était la propriété de particuliers pourvus du privilège d'y installer un jeu de paume pour le divertissement du Roi, des princes et des seigneurs de la cour. Elle était en forme de carré

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porter à Paris, de s'y établir et d'y décréter au nom delà nation. Mounier, pour écarter ce parti extrême, et d'ailleurs partageant l'effarement et l'indignation de ses collègues, proposa un serment solennel (1), qui rallia finalement tous les suffrages et dont la formule fut adoptée en ces termes : « L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne continue ses délibérations, dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin, partout où ses membres sont réunis, là est l'Assemblée nationale, — arrête que tous les membres de cette assemblée prêteront à l'instant le serment de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des bases solides, et que, le dit serment étant prêté, tous les membres, et chacun d'eux en particulier, confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable. ».

Malouetet quelques autres députés avaient en vain demandé l'introduction dans cet arrêté d'une réserve se rapportant aux prérogatives royales. Bailly leur répondit qu'ils avaient raison, mais qu'il se garderait bien de mettre leur proposition aux voix dans l'état d^effervescence de l'Assemblée, de peur qu'elle

(1) il ne parait pas dûuteux que cette idée lui fut inspirée par le souvenir du serment solennel prêté par les membres du Parlement de Paris, en 1788, sur la proposition d'Esprémesnil. Voyez les Préliminaires de la Révolution, pp. 184, 185.

ne fût rejelée. Lecture faite du texte adopté, le président et les secrétaires prêtèrent serment les premiers. Bailly, pour jurer, monta sur la table, et prononça la formule d'une voix haute et solennelle, entendue au loin, au milieu des applaudissements ' du dedans et du dehors, aux cris universels et répétés de Yive le Roi! Le mot d'ordre était toujours d'attribuer au ministère seul les mesures contre lesquelles on se soulevait et de supposer le Roi uni de cœur avec l'Assemblée. Celle-ci jura ensuite en masse entre les mains de son président. Puis on fit l'appel des bailliages, par ordre alphabétique, et tous les membres présents, s'approchant tour à tour du bureau, revêtirent l'arrêté de leurs signatures. Représentant unique de la vieille fidélité du peuple de France, Martin d^Auch, député de Casteinaudary, écrivit à la suite de son nom le mot opposant. Il y eut aussitôt contre lui une explosion de colère. Bailly, remontant sur la table, essaya de calmer le tumulte et demanda au courageux député la raison de son opposition. Il répondit qu'il ne croyait pas pouvoir jurer d'exécuter des arrêtés qui n'étaient pas sanctionnés par le Roi. Bailly s'efforça en vain de lui persuader que les prérogatives de la Royauté n'étaient pas en cause, en vain il l'adjura, il lui reprocha sa conduite. Martin d'Auch demeura inébranlable dans la résolution dictée par sa conscience. Alors, raconte Bailly, « je le fis retirer, pour qu'il ne restât pas exposé aux suites d'une indignation bien légitime, et je le fis sortir par une

porte de derrière pour le dérober à une indignation bien plus redoutable, celle du peuple, à qui la nouvelle était déjà parvenue. » — On préludait au régime de la liberté révolutionnaire. Au reste, Malouet lui-même et ses amis avaient prêté le serment, qu'ils croyaient justifié par les circonstances. Mirabeau, naturellement, avait juré aussi, mais à contrecœur. La part considérable de fantasmagorie, qui se mêlait dans les esprits à un enthousiasme sincère, et qui les poussait aux aventures, à l'abîme peut-être, si elle servait ses passions, répugnait à son bon sens. — La séance fut levée vers quatre heures et demie .

Le 21 juin était un dimanche. La journée se passa sans événement public, mais non sans conciliabules et sans pourparlers. Une grave résolution fut prise. Il fut convenu avec la fraction du clergé qui avait voté la vérification commune, qu'elle saisirait la première occasion de venir effectivement prendre séance avec les députés du tiers. Dans la nuit du 21 au 22, M. de Dreux-Brézé fit parvenir à Bailly une communication qui prouvait combien les craintes d'une dissolution immédiate et violente étaient chimériques. Cette communication émanait cette fois directement du Roi, qui annonçait au président du tiers-état, par une lettre écrite et signée de sa main, la remise au mardi 23 de la séance royale. Il n'était nullement question dans cette lettre du serment du jeu de paume, et elle ne renfermait aucune interdiction formelle aux députés de s'assembler le lundi 22.

On se hâta de profiter de cette prétention singulière pour opérer la réunion projetée avec le clergé. L'abbé Jacob, curé de la paroisse Saint-Louis, malgré ses attaches à la cour, consentit à prêter son église pour cette séance (1). A onze heures, les communes se réunirent dans la nef en Assemblée nationale sous les yeux d'innombrables spectateurs. Bailly communiqua la lettre du Roi; on lut le procès-verbal de la séance du 20, et on reçut le serment et la signature des membres qui ne s'étaient point trouvés présents au jeu de paume. Vers deux heures, la fraction du clergé décidée à la réunion s'assembla dans le chœur. Après l'appel nominal, l'envoi et le retour d'une députation aux communes, les portes du sanctuaire s'ouvrirent et les membres composant la pluralité du premier ordre, ayant à leur tête les archevêques de Vienne et de Bordeaux, les évêques de Chartres, de Rodez et de Goutances, firent solennellement leur entrée dans la nef, au milieu des acclamations et des applaudissements, et occupèrent les places de préséance qui venaient de leur être réservées. L'archevêque de Vienne prononça quelques mots simples et dignes, auxquels Bailly répondit par une allocution grave et pathétique, où il exprima sa peine que «des frères d'un autre ordre » manquassent encore à « cette auguste famille »,

(1) Les députés du tiers avaient d'abord essayé de se réunir aux Meaus, puis ils s'étaient rendus au jeu de paume, puis avaient commencé À tenir séance à Téprlise des RêcoUets, d'où ils 86 rendirent à Saint-Louis. — Sur ces pérégrinations, voyez le Mémoire de M. Brette.

et OÙ il célébra en toute candeur a ce jour de bonheur... le plus beau jour de ma vie. » Target proposa de faire mettre spécialement sous les yeux de Louis XVI la liste des membres du clergé qui avaient voté pour la délibération commune, parce que, dit-il, c dans ce jour que la Providence semble avoir voulu rendre plus solennel en convertissant le temple de la religion en temple de la patrie, il n'est point d'événement heureux pour elle, qu'on ne doive s'empresser de communiquer au meilleur des rois. » — A la fin de la séance, le marquis de Blacons et le comte d'Agoust, députés de la noblesse du Dauphiné, se présentèrent pour faire vérifier leurs pouvoirs. Ils furent naturellement accueillis avec enthousiasme. On savait qu'un certain nombre de membres du second ordre étaient disposés à suivre leur exemple. Mais la seule réunion aux communes de la majorité du clergé achevait de rendre par avance tout à fait fausses et dangereuses l^'attitude CQuseilIée à Louis XVI par M. de Barentin, et la politique qui (levait être exposée et, croyait-il, imposée le lendemain aux États généraux par le chef de la monarrhie.

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