DE JUILLET
En priant Necker de reprendre sa situation prépondérante au sein d'un ministère peu homogène, le Roi et la Reine, dans la soirée du 23 juin, avaient été déterminés par la pensée que sa popularité était
(1) Les quatre premiers paragraphes de ce chapitre out été publies dans la Hevue des queUions historiques, livraison du 1" octobre 1891, sous ce titre: La Révolution de juillet i789. Aux sources indiquées plus haut il conyient d'ajouter pour ce chapitre les ouvrages ou publications suivantes : Histoire avteniique (sic) et suioie de la Réoolution de France. Londres , 1792, 2 vol. in-8° ; Camille Desmoulim et Roch Alarcandier. La presse révolutionnaire, par Ed. Fleury, 2<' édition. Paris, 1851, 2 vol. in-12; Camille Desmoulins, par Jules Glaretie. Paris, 1875, in-S"^ ; La Prise de la Raslille et les conséquences de eetécénement dans les provinces jmqu*aux journées des ^ et ù octobre 1789, par Gustave Bord, 2» édition. Paris, 1882, in-12 ; Relations inédites de la prise de la Bastille, publiées par j. Flam* mermont. Paris, 1885, broch. in-8<^.
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la principale garantie du rétablissement de l'ordre public, à Paris et à Versailles. De plus, si Louis XYI lui avait rendu partiellement sa confiance et s'était conformé à ses indications pour accélérer la réunion des trois ordres, il espérait, en retour, grâce à l'influence supposée du ministre sur l'Assemblée, avoir en Necker un gage du respect de celle-ci, dans ses travaux constitutionnels, pour les prérogatives de la Royauté et pour ce qu'il jugeait indispensable de conserver des vieilles institutions du pays.
Mais l'ordre public ne se rétablissait nullement à Versailles, et encore moins dans la capitale, dont Versailles était le royal faubourg. Les scènes du 23 juin s'étaient renouvelées les jours suivants en face du ministère et de la cour. La sùreié des députés eux-mêmes et la liberté des opinions avaient été outrageusement violées dans la personne de l'archevêque de Paris. L'état de la capitale manifestait une agitation chaque jour croissante et, quoique les troubles présents y fussent déjà graves, les menaces pour Tavenir étaient plus graves encore.
Un relâchement universel s'était introduit, depuis la période électorale, dans les liens de subordination qui avaient si longtemps sufii à contenir dans l'ordre et la paix, avec des forces de répression tout à fait minimes, la population parisiennne. Les plus dangereux éléments : brigands, mendiants, vagabonds, toutes sortes de gens sans aveu, étaient venus, depuis le rigoureux hiver précédent, y mêler un terrible ferment de sédition. En même temps, les
antorités régulières, ne sentant plus la main du pouvoir suprême, étaient impuissantes et comme tacitement déchues. Des autorités nouvelles tendaient à s'y substituer, dans le sens du mouvement inauguré aux États par les députés des communes, mais dans un esprit relatif de modération et de bon ordre, dont, faute d'une résolution plus vigoureuse, le gouvernement du moins aurait pu essayer de tirer parti. Mais il n'en fit rien et, continuant à refuser son assentiment théorique à ces tentatives, il laissa en fait, selon sa coutume, le champ librement ouvert à l'usurpation de ses droits.
Les électeurs choisis par les assemblées des districts et qui avaient constitué, pour l'élection des députés, le corps électoral du tiers-état de Paris, avaient, les élections achevées, manifesté l'intention de continuer à se réunir. L'esprit qui dominait parmi eux était encore à ce moment plutôt conservateur, au sens bourgeois du mot, qu'il n'était proprement révolutionnaire, quoiqu'ils fussent très entichés des idées politiques en vogue et très susceptibles de se laisser entraîner aux menées des agitateurs. lis firent demander par Bailly au ministre de la maison du Roi, Laurent de Villedeuil, qui avait dans son département les affaires concernant Paris, l'autorisation de tenir des assemblées pour conférer sur les intérêts de la ville et pour correspondre avec leurs députés. Il leur fut répondu que leur mission légale avait pris fin avec les élections et que le gouvernement ne voyait aucune nécessité de la perpétuer. Le
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24 juin, à la suite des éyénements du 23, ils renouvelèrent leur tentative et demandèrent qu'on mit à leur disposition une des salles de THôtel-de-VilIe. Cette prétention fut repoussée comme illégale par les représentants de la municipalité régulière, mais non élue, c'est-à-dire par le prévôt des marchands, M. de Flesselles, et par ses adjoints, les écbevins (1). Les électeurs passèrent outre et, le 25, s^assemblèrent, non à l'Hôtel-de-YiUe, mais dans la salle du Musée, située rue Dauphine (2). Quelques membres du corps électoral du clergé et de celui de la noblesse se joignirent à eux. Des motions violentes furent faites dans cette réunion, mais elles y furent repoussées. On se contenta de voter une adresse à TAssemblée nationale conçue dans le sens du serment du jeu de
(1) Le Corps de ville de Paris ea 1789 se composait du pràvOt des marchands, nommé par le Roi pour deux ans^ mais qui pouvait être continué dans sa cbarpe; de quatre écbevins, renouvelables chaque année par moitié, et désip;nés en réalité par le gouvernement» sous une antique apparence d'élection maintenant purement fictive; d'un procureur du Roi et de la Ville et d*un greffier. La municipalité était assistée d'un Conseil de ville composé d*un certain nombre de conseillers^ autre* fois électifs, mais qui, depuis longtemps, étaient devenus propriétaires de leurs charges^ achetées à beaux deniers comptants. Il en était de même des quartiniers, chefs nominaux des seize quartiers de la c&pitale, et qui avaient sous leurs ordres des cinquanteniers et des dizeniers, dont les fonctions,. surt'.;jt honorifiques^ étaient réduites à un service sans importait te de surveillance locale. Cf. Albert Babeau : Paris en V,Hd, chap. IH.
(2) Cette salle avait été louée par un restaurateur. Le jour oii les électeurs s*y pré.-eutèrent, elle était occupée par une uoce. Mais celle-ci s'empressa de leur céder la place et même, avant de se retirer^ les convives embrassèrent avec effusion les membres de rassemblée électorale : trait caractéristique de l'époque et du moment Cf. Paul Robiquet : La MunicipalUé parisienne et la Révolution, Période constitutionnelle ; dans lu Berne historique, livra-son de juillet-août i69J.
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paume et de la résislance aux déclarations du 23 juin. Le 27, le prévôt des marchands, après en avoir sans aucun doute référé au ministère, leur accorda spontanément l'autorisation de s'installer à l'Hôtel-de- Ville. La nouvelle autorité municipale recevait ainsi une consécration quasi officielle, mais tacite, et sans que le pouvoir eût pris les précautions et les mesures nécessaires pour la tourner au profit du gouvernement et de l'ordre public ; pour opposer son action et son influence à celle du foyer permanent d'agitation et de révolte qui bouillonnait de jour en jour davantage sous les galeries et dans le jardin du Palais-Royal.
Ce palais et ses dépendances faisaient partie de Tapanage de la Maison d'Orléans et formaient une enceinte privilégiée, exempte de l'exercice habituel de la police. Le duc actuel, par une spéculation ingénieuse, avait fait construire autour du jardin des galeries à arcades constituant comme un vaste cloitre, mais sans rien d'austère ni de religieux. Il en avait loué les boutiques et les appartements multiples à des commerçants^ à des cafés, à des cercles et autres lieux de réunion ou de délices. Au milieu du jardin avait été élevé en 1788 un édifice de forme oblongue, dont l'enceinte à treillage iiboutissait à des balustres ornés de vases entourant une terrasse où se tro.uvaient des fleurs et des eaux jaillissantes. Un large escalier conduisait dans une grande salle creusée dans le soU encadrée de galeries et éclairée par en haut. L'intention première était d'y établir
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un cirque ou manège, qui ne fut jamais inauguré. On y donna en place des bals et des concerts. C'était un endroit tout propre à servir également pour des fêtes et pour des conférences ou des réunions politiques. Le Palais-Royal tout entier était d'ailleurs une réunion ou un ensemble de réunions perpétuelles et tumultueuses de ce double genre; le plus célèbre et le plus hanté des lieux de plaisirs et des centres d'agitation de Paris.
La population qui le fréquentait n'était pas précisément considérée comme une élite morale. Les personnes et les conditions les plus diverses y passaient et s'y coudoyaient, mais les habitués du jardin, ceux qui en composaient, le soir surtout, le public ordinaire, n'avaient qu'une fort médiocre place dans l'estime des honnêtes gens. On regardait le Palais-Royal comme le rendez-vous des petitsmaîtres, des libertins, des mauvais sujets, des agioteurs et des chevaliers d'industrie, et même des filous et des escrocs de la capitale. L'endroit où ces derniers s'assemblaient en plus grand nombre avait reçu la dénomination de Camp des Tartares. On racontait qu'un soir le grand prévôt de l'Ile-de- France, chef de la maréchaussée dans cette province, se promenant de ce côté-là avec un ami : < Vous voyez bien tous ces gens-là, lui dit-il. Je pourrais fermer les yeux, mettre la main sur le premier que je saisirais, le faire pendre par provision et, vérification faite^ il se trouverait qu'il aurait mérité d'être accroché plutôt deux fois qu'une. »
Il y avait plus d'un lien entre les débauchés, les déclassés et les filous de haute on de basse marque, qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, et les nouvellistes et discoureurs qui en faisaient aussi leur quartier-général, qui remplissaient avec eux les allées et les galeries, les clubs et les cafés, les boutiques de libraires, les bureaux de nouvelles à la main, de gazettes et de journaux. Beaucoup appartenaient à la fois à Tune et à Taùtre catégorie. Depuis 1787 et surtout depuis les premiers mois de 1789, l'importance et la surexcitation de ces politiciens à la douzaine s'étaient étrangement accrues. II paraissait dans un jour jusqu'à quinze brochures nouvelles. On les lisait et on les commentait à haute voix en divers endroits du jardin. Les commentaires outraient encore la véhémence de ces pamphlets, presque tous révolutionnaires. Des hommes à voix de stentor, montant sur une chaise ou sur une table, devant les cafés, servaient de lecteurs et d'orateurs à la foule qui s'amassait autour d'eux, en groupes multiples, jusqu'au nombre de plusieurs milliers. Là triomphaient les faux bruits et les motions violentes. Là se donnait carrière la passion, souvent salariée, des agitateurs. « Tous ces hommes corrompus, écrit un contemporain, tous ces roués sans nom» sabs honneur, sans fortune, sans état, qui Tenaient en ce lieu fomenter leurs passions ou leur paresse, y chercher des moyens d'exister ou défaire des dupes; n'ayant rien à perdre dans le désordre^ ne pouvant qu'y gagner; échauffés par l'espoir de se
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faire jour el de percçr dans un bouleversement général, ont désiré s'établir chef de partis et de bandes, et se sont imaginé être autant de Catilinas. » Des mains habiles, unies en sociétés secrètes et agissant en un sens commun, quoique avec des vues diverses, donnaient à ce désordre de pensées et de paroles une direction calculée. L'opinion qui dominait au jardin du Palais-Royal y avait pris aux yeux de la multitude qui s'y pressait la valeur et l'autorité d'un dogme qu'il fallait faire respecter de tous et imposer de force aux dissidents. Les violences oratoires s'y appuyaient de voies de faits allant jusqu'à l'assassinat. Malheureux les hommes de police qui s'y laissaient deviner 1 t Avant-hier, écrit un des habitués, on a saisi un espion de police^ on Ta baigné dans le bassin, on l'a forcé comme on force un cerf, on l'a harassé, on lui jetait des pierres, on lui donnait des coups de canne, on lui a mis un œil hors de l'orbite ; enfin, malgré ses prières et qu'il criait merci, on l'a jeté une seconde fois dans le bassin. Son supplice a duré depuis midi jusqu'à cinq heures et demie, et il y avait bien dix mille bourreaux. » — Par une échelle d'intermédiaires qui n'avait pas besoin d'être très longue, ce foyer incandescent d'agitation et d'émeute communiquait d'une part avec les faubourgs et les ateliers de charité de Montmartre, où pouvaient si aisément se recruter les séditions, et, d'autre part, avec Versailles, avec le club breton, avec les tribunes ouvertes aux spectateurs dans la grande salle des Menus, et avec l'Assemblée
nalionale elle-même. Celle-ci, dès le 26 juin, faisait, nous l'avons vu, un accueil bienveillant à une députation et à une adresse des clubs du Palais-Royal, devenus ainsi une sorle de pouvoir public.
Ils l'étaient bien en effet, puisqu'ils disposaient en grande partie de la force chargée à Paris du maintien de l'ordre. L'autorité légale ne pouvait plus compter sur le régiment des gardes-françaises. Le succès des menées depuis longtemps déjà pratiquées dans ses rangs était acquis le 23 juin et se manifesta avec éclat les jours suivants. Il avait été aidé par l'impopularité, méritée ou non, du nouveau colonel, le duc du Ghâtelet, qui avait succédé au maréchal de Biron, mort depuis peu. On vit les compagnies détachées à Versailles prendre part aux réjouissances tumultueuses qui célébrèrent la rentrée de Necker aux affaires. Les gardes parcouraient la ville, bras dessus bras dessous avec les porteurs de torches, dansaient autour des feux de joie, tiraient des fusées, trinquaient avec les bourgeois et juraient de défendre désormais la cause de la liberté. Ils faisaient de même, et pis encore, à Paris. S'échappant de leurs casernes, où on les avait consignés, ils se répandaient dans la capitale. Ils allaient surtout au Palais-Royal recevoir les acclamations des patriotes, qui s'empressaient autour d'eux, leur offraient des rafraîchissements, des glaces, du vin, de l'argent même et jusqu'à des billets de caisse. Les filles de mauvaise vie, affluant dans ce lieu, prenaient une
part active à cette propagande.
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Le 26, des compagnies entières allèrent, pour ainsi dire, officiellement, faire visite à leurs bons amis du fameux jardin. Les soldats y entrèrent sans armes, mais rangés deux à deux, avec leurs sergents en tète. On s'aperçut — un peu tard — qu'une société secrète avait été formée dans le régiment et que les membres de celte association s'engageaient, entre autres choses, à ne pas exécuter les ordres de leurs supérieurs, s'ils leur paraissaient contraires aux devoirs du patriotisme. Dès le 25, plus de trois mille gardes avaient prêté le serment de protéger l'Assemblée contre toute agression du ministère. Le 30, l'autorité militaire essaya de réagir. Onze gardes-françaises, choisis parmi les principaux meneurs,, furent arrêtés et enfermés à l'Abbaye.
Dans la soirée, la nouvelle en parvient au Palais- Royal. Elle y est accueillie par une explosion de colère. Une troupe se forme et, grossissant en route, portée au nombre de quatre ou cinq mille émeutiers, armés de bâtons, avec des leviers, quelques piques et quelques haches enlevés chez un ferrailleur, elle arrive, vers sept heures et demie du soir, devant la porte de la prison, située dans le voisinage de Saint-Germain-des-Prés, d'où l'Abbaye tient son nom. Le geôlier refuse d'ouvrir et se barricade. Mais la porte principale, puis les portes intérieures sont enfoncées, et, à huit heures et demie, aux acclamations de la multitude qui remplit les rues voisines, les détenus sont délivrés et conduits en triomphe au Palais-Royal. On les y fait
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joyeusement souper, puis on les mène coucher au théâtre des Variétés-Amusantes, dans la salle où est actuellement la Comédie-Française. Quelques patriotes veillent en sentinelles pour leur sauvegarde. Le lendenaain, on les transporte au premier étage de l'hôtel de Genève, donnant sur le jardin, et l'échange des félicitations continue entre eux et la foule. Des paniers suspendus aux fenêtres par des rubans reçoivent les offrandes dont on les comble.
11 ne restait plus à Témeute qu'à se mettre en règle avec le Roi et surtout avec TAssemblée. Le Palais-Royal n'était pas sans quelque anxiété sur les mesures que pourrait amener de la part des pouvoirs militaires son audacieuse escapade. Le V^ juillet donc, une vingtaine de jeunes gens, députés par les clubs, se rendirent à Versailles et allèrent d'abord trouver Railly. Ils étaient porteurs d'une pétition demandant à l'Assemblée d'intervenir auprès du Roi en faveur des gardes-françaises. Bailly résolut d'en conférer d'abord avec Necker. Celui-ci lui témoigna son mécontentement et son inquiétude au sujet des événements de la veille, mais se laissa trop aisément convaincre de la nécessité d'une transaction avec l'émeute. 11 émit aussi l'opinion que dans l'état où se trouvait Paris, l'établissement d'une garde bourgeoise — mesure dont il avait été question dès le 26 juin dans la réunion tenue ce jour-là par les électeurs — serait le meilleur remède contre le désordre. Une fois fixé, autant qu'on pouvait l'être, sur la façon de voir du premier
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ministre, Bailly donna lecture à TAssemblée de la pétition des clubs. L'Assemblée se montra fort embarrassée. Elle ne voulait pas mécontenter la population, ni même la populace parisienne, et, d'autre part, elle craignait beaucoup, à ce moment, de paraître empiéter sur le pouvoir exécutif du Roi, au moment surtout où elle se disposait à lui enlever, en grande partie, sinon en totalité, le pouvoir législatif, La discussion dura quatre heures. Fréteau de Saint-Just lui-même soutint l'incompétence absolue de l'Assemblée. Mirabeau s'exprima catégoriquement dans le même sens. 11 proposa seulement d'envoyer aux Parisiens l'adresse contre les inconvénients du désordre dont il avait commencé la lecture dans la séance du 27 juin. Cette proposition fut écartée. Finalement l'Assemblée, sur la proposition de Target, se rangea aux idées de Bailly, plus ou moins approuvées par Necker : t II sera répondu par M. le Président aux personnes venues de Paris qu'elles doivent rapporter dans cette ville le vœu de la paix et de l'union... L'Assemblée nationale gémit des troubles qui agitent en ce moment la ville de Paris, el ses membres, en invoquant la clémence du Roi pour les personnes qui pourraient être coupables, donneront toujours l'exemple du plus profond respect pour l'autorité royale, de laquelle dépend la sécurité publique. Elle conjure donc les habitants de la capitale de rentrer sur-le-champ dans l'ordre et de se pénétrer des sentiments de paix qui peuvent seuls assurer les biens infinis que la France
est prés de recueillir de la réunion volontaire de tous les représentants de la nation. Il sera fait au Roi une députation pour l'instruire du parti pris par l'Assemblée nationale, et pour le supplier de vouloir bien enaployer, pour le rétablissement de Tordre, les moyens infaillibles de la clémence et de la bonté qui sont naturelles à son cœur, et de là confiance que son bon peuple méritera toujours. »
La députation envoyée au. Roi fut composée de membres dés trois ordres. En tête fut placé Mgr de Juigné, archevêque de Paris. Le Roi accueillit les députés avec une bienveillance marquée. « Votre arrêté^ dit-il, est sage; je suis bien content de connaître les dispositions de l'Assemblée, et, toutes les fois que la nation se confiera à moi, j'espère que tout ira bien. Je ferai connaître mes intentions ultérieures. » Ces intentions furent exprimées dans une lettre adressée, dès le lendemain, à l'arr^hevêque : f Je me suis fait rendre un compte exact, mon cousin, de ce qui s'est passé dans la soirée du 30 juin. La violence employée pour délivrer les prisonniers de l'Abbaye est infiniment regrettable... Je céderai cependant, dans cette occasion, lorsque l'ordre sera rétabli» aux sentiments de la bonté ; et j'espère n'avoir pas de reproche à me faire de ma clémence lorsqu'elle est invoquée pour la première fois par rassemblée des représentants de la nation ; mais je ne doute pas que cette assemblée n'attache une égale importance au succès de toutes les mesure^ que je prends pour ramener l'ordre dans là capitale;
L'esprit de licence et d'insubordination est distinct de tout bien; et s'il prenait de l'accroissement, non seulement le bonheur de tous les citoyens serait troublée et leur confiance serait altérée^ mais on finirait peut-être par méconnaître le prix des généreux travaux auxquels les représentants de la nation vont se consacrer. Donnez communication de ma lettre aux États généraux, et ne doutez pas de toute mon estime pour vous. »
Les clubs dirigeants du Palais-Royal, ayant au fond gain de cause, ne jugèrent pas prudent de se montrer difficiles sur les apparences. Ils demandèrent une consultation à l'assemblée des électeurs sur ces mots de la lettre royale : < lorsque l'ordre sera rétabli » . Les électeurs étaient assez effrayés des événements du 30. Dans leur réunion du 1«' juillet, un projet d'adresse au Roi pour l'établissement d'une garde bourgeoise avait même été froidement accueilli. Ils avaient préféré adresser une semonce au peuple, où ils exprimaient leur chagrin au sujet des « monyements inconsidérés » dus peut-être « à des insinuations dangereuses » et où ils attestaient leur amour et leur fidélité inviolable pour c le meilleur et le plus chéri des rois». Ils conseillèrent au Palais-Royal de décider les gardes -françaises à retourner dans la prison d'où les avait violemment tirés l'émeute et à y attendre l'effet de la clémence du monarque. Celle-ci ne les y laissa pas longtemps languir. Ils furent graciés, mais congédiés, car c'eût ^té une faiblesse par trop scandaleuse que de les
réintégrer dans leur régiment. Le coup porté à la discipline était déjà bien assez rude. Le duc du Ghâtelet donna sa démission et, malgré le refus du Roi, cessa de se considérer comme le colonel des gardesfrançaises. Le régiment, livré à lui-même, demeura plus que jamais à la disposition des futures révoltes. Dans ces conditions, il faut Tavouer, il était di£Scile de continuer à voir en Necker une garantie assurée du rétablissement de Tordre. Il n'était guère plus aisé d'avoir une ferme confiance dans son influence modératrice sur l'Assemblée. Celle-ci tendait manifestement à s'attribuer d'une façon exclusive le pouvoir constituant et à s'emparer le plus décemment qu'elle pourrait du pouvoir législatif. Le rapport présenté par Mounier le 9 juillet, au nom du comité chargé de préparer le travail sur la Constitution, annonçait que^ même dans l'opinion des esprits modérés, les idées que Necker avait essayé de faire prévaloir dans les déclarations si mal à propos dénaturées par M. de Barentin, étaient de beaucoup dépassées. Or, malgré l'influence actuelle de Mounier, il était permis de prévoir que l'Assemblée, sous l'impulsion des clubs, ne s'en tiendrait pas à ses vues et pousserait jusqu'à une humiliation véritable et jusqu'à un dangereux assujettissement les sacrifices demandés à l'antique Royauté française. « On parle aujourd'hui, écrivait dès le 1®^ juillet un homme d'État américain, observateur perspicace, de restreindre le veto que la Constitution accorde (c'est-à-dire doit accorder) au Roi sur les
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lois. On a senti pendant Irop longtemps le poids accablant de raulorité royale. Aujourd'hui on voit avec plaisir tout ce qui peut la limiter et la briser. La France ne connaît pas encore les maux auxquels l'exposerait la faiblesse exagérée du pouvoir exécutif. »
Gomme, dès le 23 juin, on n'avait pu se méprendre sur les dispositions des gardes-françaises et que les événements des jours suivants avaient pleinement confirmé celle triste vérité, que le gouvernement n'avait que bien peu de fonds à faire sur la force publique ordinaire de Paris et de Versailles, la reconstilution de cette force par Tappel de nouvelles troupes était une mesure tout indiquée. C'était même, on peut le dire, une nécessité d'ordre, public. Le minisire de la guerre, M. de Puységur, sans consulter Necker, mais d'accord avec le Roi, appela successivement, des garnisons du nord, un assez grand nombre de régiments, parmi lesquels, plusieurs de troupes étrangères à la solde de la France, et se disposa à en former une armée, campée aux environs de Paris, el dont le chiffre, dans les premiers jours de juillet, se montait déjà à. une vingtaine de mille hommes, avec de l'artillerie- M. de Puységur, parlageant les idées de M. de Barentin, devait naturellement être porlé à augmenter et à élaler cet appareil militaire plutôt qu'à le restreindre et à le dissimuler. Le Roi y cherchait la garantie contre le désordre et contre les empièlements probables de l'Assemblée que la rentrée de.
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Necker aux affaires ne lui avail pas donnée. Il est probable que la cour, d'accord avec la fraction la plus irritée de la noblesse, alla plus loin dans ses vues et, à mesure que ces forces se rassemblèrent, se flatta de profiter de l'intimidation qui en résulterait pour reconquérir une partie du terrain perdu. Les adversaires de Necker, reprenant courage, agirent avec insistance sur l'esprit du Roi pour préparer les voies à un changement de ministère, ainsi qu'à Tadoplion d'une politique décidée de résistance, de retour même, s'il était possible, aux principes posés dans les déclarations du 23 juin. Mais ceux qui conduisaient ce mouvement ou y prenaient part n'étaient pas bien d'accord entre eux et aucun ne pouvait se flatter de posséder la pleine confiance et le plein assentiment de Louis XYL tiraillé à la fois en des sens divers par les membres de sa famille» par les courtisans, par les ministres et par ses scrupules. Il y avait des secrets et des arrièresecrets. M. de Barentin, enchanté de voir l'influence de ses idées reprendre le dessus, se rendait toutefois compte du danger d'un brusque renvoi du ministre des finances. Comptant sur la faiblesse de celui-ci et sur son amour du pouvoir, il aurait voulu qu'on le gardât en l'annihilant, en le renfermant dans les bornes de sa spécialité administrative et financière, quitte à s'en débarrasser plus tard, une fois qu'on pourrait le faire sans inconvénient. Mais cette conduite un peu machiavélique n'avait pas l'assentiment des conseillers qui finalement devaient
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réussir à déterminer la volonté da Roi. Ceux-ci destinaient à M. de Breteuil le poste de premier ministre et désiraient la disgrâce immédiate de Necker. Plusieurs même demandaient son arrestation. Il ne fallait pas attendre cela de Louis XVI, qui a*aimait pas Necker, mais qui Testimait et comptait de sa part, le cas échéant, sur une démission et un départ sans esclandre. < Peu de jours après le 23 juin, a raconté ce ministre, incertain si le Roi m'avait rattaché sans regret au timon des affaires, je lui dis que, si mes services cessaient de lui convenir ou de lui être agréables, je le priais de me le faire connaître et que je lui donnerais aussitôt ma démission. J'ajoutai même que je me retirerais dans ma terre hors de France et avec tons les ménagements propres à diminuer la sensation dont il pouvait être inquiet. 11 me répondit : « Je prends votre parole. » Je remarquai cette réponse, mais l'air d'aisance ou le ton de bonté dont le Roi l'accompagna, et, par-dessus tout/ le torrent des affaires qui m'entraînaient loin de moi, m'empêchèrent de réfléchir longtemps sur un mot dont tout autre peut-être aurait été fort occupé. »
Quoique sa prodigieuse vanité continuât de lui faire illusion sur l'état réel des choses, Necker se trouvait de toutes parts dans la situation la plus fausse. Il était de plus en plus suspect à la cour, où beaucoup de personnes allaient jusqu'à le considérer comme un traître, pactisant avec l'émeute et même Texcitant sous main. Une partie de ses collègues du
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ministère souhaitaient d'annihiler pour jamais sa prépondérance politique. Le Roi n'avait plus aucune espérance en lui, et n'y avait jamais eu beaucoup de conQance. Son influence sur l'Assemblée était de nouveau très promptement tombée en décadence et diminuait de jour en jour. Les chefs réels du tiersétat étaient peut-être encore disposés à se servir de lui, mais nullement à lui obéir. Mirabeau le détes^ tait. La noblesse l'avait en horreur. La population de Paris et les clubs du Palais-Royal professaient pour sa personne un culte bruyant, mais négatif ou plutôt conditionnel, entièrement subordonné à l'idée qu'il représentait au pouvoir le triomphe de leurs opinions et de leurs passions et la capitulation indéfinie du pouvoir même. Pour lui, parmi l'immense et utile labeur au moyen duquel il pour* voyait aux subsistances menacées et maintenait tant bien que mal le crédit peu solide du trésor royal, il se berçait, autant qu'il pouvait, de la chimère qui lui montrait, dans une sorte de miroir magique, le Roi en plein accord avec l'assemblée des trois ordres réconciliés; la population acclamant le Roi et l'Assemblée; la liberté, la félicité, l'abondance renaissant de toutes parts, et la nation, par les mains de son monarque, bénissant et couronnant d'un laurier impérissable, arrosé des douces larmes de M™^ Necker et de M"*^ de Staél, le vertueux ministre de qui émanaient tous ces biens.
Mirabeau qui, lui, voyait clair, jugeait tout autre^ ment des choses et ne concevait point de rêve idyl-^
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lique. Inquiet du flot montant de l'anarchie, il désirait s'employer à l'arrêter, mais à condition qu'on lui donnât place au pouvoir, car, si on ne le faisait pas, il élait décidé à s'y faire porter par ce flot même. La répugnance, existant contre lui chez tous les conseillers du souverain, qu'ils se rattachassent aux idées de Necker ou à celles de M, de Barentin, lui inspira l^idée de se tourner d'un autre côté et de mettre son influence au service des projets formés par l'entourage du duc d'Orléans. Cet entourage, formé eu majeure partie des compagnons de débauche du prince, comptait des hommes d'une noirceur profonde,d'une audace et d'une habileté dangereuses, comme Choderlos de Laclos, et aussi djes politiques actifs et avisés, sans tant de méchanceté, comme le marquis de Sillery. L'ambition de ces conseillers donnait carrière à leurs espérances en exploitant les rancunes personnelles, le désir de popularité, les vues et les rêves politiques vagues et instables qui s'agitaient dans l'âme de ce prince, dominé avant tout par l'habitude des plaisirs coupables, mêlée elle-même déjà de dégoût et de satiété. Son caractère, qui s'était tourné au vice, offrait d'ailleurs des analogies frappantes avec celui que Louis XVI relevait et honorait par ses vertus. Intelligent, sensé, instruit, il n'avait pas foi en lui-même et subissait avec une facilité déplorable l'impulsion de conseillers dans lesquels il n'avait souvent qu'une médiocre confiance. Cette impulsion d'ailleurs ne triomphait jamais que jusqu'à un certain point, c'est-à-dire
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JQsqa'aa moment où il lui fallait prendre une résolotion décisive et se placer ouvertement à la tête de ses partisans. Alors il se dérobait. Il prodigua l'or et permit en son nom d'odieuses manœuvres pour se faire porter au souverain pouvoir, qu'au fond il ne désirait guère. Le plan de ses amis était en ce moment de lui faire attribuer par le Roi lui-même, à qai on forcerait la main par violence ou par ruse, la iieatenance-générale du royaume. Ils y associèrent Mirabeau en lui promettant un ministère et en lui donnant comme arrhes une forte somme d'argent. Celui-ci se prêta donc à leurs desseins, mais sous béaéQce d'inventaire, et sans renoncer à d'autres Toies, car, s'il était homme à se faire payer très cher, il n'était pas homme à se livrer jamais sans réserves. tUn homme comme moi, disait-il un jour au comte deNarbonne, peut recevoir cent mille écus, mais on n'a pas pour cent mille écus un homme comme moi. » Le rassemblement de troupes qui s'opérait aux environs de Paris et dont le chiffre continuait à grossir par l'arrivée de nouveaux régiments, déplaisait doublement à Mirabeau. Si^ comme le bruit s'en propageait de toutes parts, l'armée qui se formait devait servir à une réaction dans le sens des déclarations du 23 juin et à l'avènement d'un ministère dévoué à la politique de M. de Barentin, c'était l^anéantissèment de ses espérances. Si, comme il avait de trop bonnes raisons de le penser, les émissaires des clabs, avec lesquels pactisait une nombreuse fraction de l'Assemblée, y compris lui-même, réussis-
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saient à neutraliser ces forces par des moyens analogues à ceux qui ayaient si bien réussi auprès des gardes-françaises, c'était la déchéance manifeste de la Royauté, sans lieutenant-général peut-être, et très probablement avec une anarchie qui lui répugnait, et où sa propre fortune politique pourrait bien, elle aussi, sombrer. C'est ainsi du moins que l'oh peut se représenter avec quelque vraisemblance les OQOtifs de Tinitiative catégorique qu'il prit dans l'Assemblée à la séance du 8 juillet.
Après s'être excusé d'interrompre l'ordre des débats et de retarder le dépôt des rapports relatifs au travail de la Constitution, il prononça une harangue véhémente et déclamatoire semée d'allusions menaçantes, d'habiles flatteries au peuple et aux soldats, et de retours amers sur les événements récents. Il y dénonça la concentration de troupes qui s'opérait comme blessante pour l'Assemblée, indicative de projets menaçants de la part des conseillers de la Couronne^ inutile et même dangereuse pour l'ordre public. Il la déclara de nature à déchaîner la guerre civile et à détruire la discipline militaire par suite des défections à prévoir dans les régiments. Il conclut en proposant de voter une adresse au Roi pour lui demander le renvoi des troupes dans leurs garnisons et l'établissement à Paris et à Versailles de gardes-bourgeoises qui, sous les ordres du monarque, BufiSraient pleinement à maintenir l'ordre. Sa motion fut adoptée, mais en retranchant l'article concernant la garde-bourgeoise.
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Le Roi, de son côté, avait fait mander pour ce ]OQr-là même, à six heures du soir, le président de l'Assemblée, qui était alors Tarcbevéque de Vienne, afin de lui donner spontanément des explications au snjet des mesures militaires en cours d'exécution. 11 lai manifesta son intention de ne laisser jamais porter aucune atteinte à la liberté dès États généraux. Le rassemblement des troupes avait pour unique objet de rétablir le calme, et leur séjour ne devait durer que le temps nécessaire pour atteindre ce but, objet de sa prévoyance. L'Assemblée n'en adopta pas moins, le 0 juillet, le texte du projet d'adresse, tel qu'il avait été rédigé par Mirabeau. L'adresse fut présentée au Roi, le 10, à huit heures et demie du soir, par une députation de vingt-quatre membres. La réponse fut donnée au nom du* Roi par M. de Barentin. Elle fut oflBciellement communiquée à rassemblée par son président le lendemain^ 11 juillet, au moment même où allait s'accomplir le renvoi de Necker et le changement de ministère. Elle était conçue en ces termes :
« Personne n'ignore les désordres et les scènes scandaleuses qui se sont passées et se sont renouvelées à Paris et à Versailles sous mes yeux et sous ceux des Etats généraux ; il est qécessaire que je lasse usage des moyens qui sont en ma puissance, pour remettre et maintenir l'ordre dans la capitale et dans les environs. C'est un de mes principaux devoirs de veiller à la sûreté publique : ce sont ces motifs qui m'ont engagé à faire un rassemblement
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de tronpes autour de Paris. Vous pouvez assurer TÀssemblée des États généraux qu^elles ne sont destinéesqu'à réprimer, ou plutôt à prévenir de nouveaux désordres, à maintenir le bon ordre et Texercice de^ lois, à assurer et protéger même la liberté qui doi régner dans vos délibérations ; toute espèce de con^ trainte doit en être bannie, de même que toute appré^ hension de tumulte et de violence doit en être écar^ tée. Il n'y aurait que des gens mal intentionnés qui pussent égarer mes peuples sur les vrais motifs des mesures de précaution que je prends : j'ai constamment cherché à faire tout ce qui pouvait tendre à leur bonheur, et j'ai toujours lieu d'être assuré de leur amour et de leur fidélité.
« Si pourtant la présence nécessaire des troupes dans les environs de Paris causait encore de l'ombrage, je me porterais, sur la demande des États généraux, à les tranférer à Noyon ou à Soissons ; et alors je me rendrais moi-même à Compiègne, pour maintenir la communication qui doit avoir lieu entre
l'Assemblée et moi. »
Cette réponse du Roi, souleva des murmures. Mirabeau la critiqua vivement en l'attribuant aux ministres. Il proposa d'insister sans relâche sur le renvoi des troupes. Mais personne, cette fois, n'appuya sa motion et la discussion n'eut pas de suite. Incertaine et inquiète, l'Assemblée ne jugeait pas à propos d'accentuer ouvertement son attitude. Mais un grand nombre de ses membres avaient noué i Paris, et aussi en province, des intelligences
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et des pratiques avec les forces révolutionnaires. L'arnoée royale avait été placée sous le commandement du vieux maréchal de Broglie, dont on espérait que la renommée militaire imposerait à la population comme aux soldats chargés de la contenir. Le maréchal ne passait point, aux yeux de l^opinion moyenne d'alors, pour un farouche partisan de l'ancien régime et du pouvoir arbitraire. « Ce seigneur, écrit un contemporain assez impartial (1), était reconnu au moins pour aussi excellent citoyen que bon général. » Son fils aine, le prince Claude- Victor, député aux États généraux par la noblesse de Colmar et de Schlestadl, était un partisan décidé des idées nouvelles. Jusqu'à quel point, et dans quelle mesure le maréchal, sincèrement dévoué k la cause royale, et qui n'approuvait point l'attitude de son fils, s'associait-il aux projets variés de la cour^ c'est ce qu'il est bien difficile de savoir (2). Même au point de vue du simple maintien de l'ordre, dont il avait la charge et la responsabilité, il demeura fort en deçà des droits et des devoirs de l'autorité militaire. Il est permis de croire qu'il se proposa d'agir surtout sur les imaginations par un grand étalage d'activité et d'énergie, qualités maintenant chez lui plus apparentes que réelles. Il prenait avec éclat des dispositions stratégiques, comme pour une bataille rangée, désignait des positions pour les régiments
(1) L'auteur anonyme de V Histoire authentique et suivie de la Révolution de France.
(2) D'après l'auteur de Y Histoire authentique, il aurait trois fois conjuré le Roi d'ajourner le renvoi de Necker.
et pour l'artillerie, mettait en mûavement de toas côtés les aides de camp et les ordonnances dont son antichambre était constamment remplie. Mais quant à Taction effective à exercer, le cas échéant, on voit que sa préoccupation principale, tout à fait conforme au caractère du Roi et peut-être imposé par sa volonté, était d'éviter Teffusion dn sang. Les instructions remises, le 12 juillet, à M. de Besenval, commandant supérieur des forces destinées à opérer dans Paris, étaient ainsi conçues : c Donnez les ordres les plus précis et les plus modérés aux officiers qui commanderaient le détachement que vous seriez dans le cas d'employer, pour qu'ils ne soient que protecteurs, et évitent avec le plus grand soin de se compromettre et d'engager aucun combat avec le peuple, à moins qu^on ne se porte à mettre le feu, ou à commettre des excès ou pillages qui menaceraient la sûreté des citoyens. »
Une précaution essentielle à prendre aurait été la fermeture momentanée du Palais-Royal ou du moins un exercice rigoureux et armé de la police dans ce jardin et la dispersion des groupes qui s'y rassemblaient. Le maréchal, dit-on, tenta une démarche dans ce sens auprès du duc d'Orléans. Mais le Roi se refusant à donner un ordre formel, les pourparlers engagés à cet effet n'aboutirent point. Les clubs du Palais-Royal ne furent nullement inquiétés, mais, en revanche, ils réussirent parfaitement à désorganiser Tarmée du maréchal. Les régiments qui traversaient la capitale, les soldats
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qui s'y glissaient individaellement étaient l'objet de sollicitations auxquelles ils ne deo&earaiént pas insensibles : le yin et l'argent coulaient à flots pour les corrompre et Ton y employait sans scrupule des séductions encore plus coupables. D'adroits émissaires s'introduisirent jusque dans les cantonnements et y semèrent l'or avec des pamphlets. L'armée fut assiégée et pénétrée de toutes parts par la propagande et par la débauche. On fut obligé d'établir des sentinelles autour du camp installé au Ghampde-Mars, pour essayer d'empêcher tout contact de la population avec les troupes. On avait vu le 30 juin une compagnie de dragons et un détachement e hussards envoyés — bien tard d'ailleurs — pour disperser l'émeute qui venait de forcer l'Abbaye, fraterniser avec elle. A la date du 11 juillet, l'armée royale n'était plus guère qu'un vain épouvantail, maladroitement agité devant l'Assemblée et devant Paris par des hommes d'État sans vigueur comme sans prudence, des courtisans étourdis et de jeunes ofiQciers qui exhalaient leur colère en menaces inconsidérées. Un moyen de rallier les forces ainsi dissoutes d'avance aurait été peut-être l'intervention directe de la personne royale. « On convient unanimement, dit un écrivain royaliste contemporain (1), que si le Roi était monté à cheval et qu'il se fût montré à l'armée, elle eût été fidèle et Paris tranquille. » Mais il était tout à fait invraisemblable
(l)Rivarol.
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d'espérer cet acte d'énergie du bon Loais XVI, qui, même de loin, pouvait à peine s'accoutumer à l'idée d'une collision de ses troupes avec son peuple.
Dans ces conditions, le renvoi de Necker, opéré le 11 juillet, fut un acte de folie pure. Les personnes, qui d'accord, ce semble, avec la Reine et le comte d'Artois, poussaient M. de Breteuil au ministère, n'obtinrent cet acte du Roi que par des instances réitérées et en se cachant soigneusement de M. de Barentin. Louis XVI adoucit d'ailleurs, autant qu'il le put, le coup porté au directeur général des finances. La lettre royale remise à celui-ci par M. de la Luzerne marquait l'estime du Roi pour Necker et annonçait de futurs témoignages de gratitude pour les services rendus par lui. Elle faisait appel à la promesse récemment donnée et lui demandait de sortir de France le plus tôt possible et en secret. Necker reçut cet ordre à trois heures, au moment de se mettre à table. Il fut, on n'en peut douter, violemment secoué et très mortifié par celte disgrâce. Mais il sut très bien se dominer et se conduisit en parfait honnête homme et avec une grande délicatesse. Renonçant à la pensée qu'il avait eue d'abord de demander au Roi une dernière audience, il fit atteler, après son diner, auquel avaient assisté de nombreux convives, et engagea M"^® Necker à l'accompagner dans une promenade. Ce fut seulement en voiture qu'il lui fit connaître l'événement. Ils se firent mener à. leur maison de campagne de Sainl-Ouen et y firent quelques rapides préparatifs
de voyage. Puis, le soir même, ayant relenu à la poste des chevanx soas des noms supposés, ils partirent et se dirigèrent en toute hâte sur Bruxelles. Peu de jours auparavant, Necker avait offert à des négociants de cette ville, chargés d'achats de grains pour la France, caution sur sa fortune personnelle et en particulier sur la somme de deux millions qu'il avait avancée au trésor royal. 11 leur écrivit, à son arrivée, que sa position était changée, mais que ses offres demeuraient les mêmes, et il les pressa de continuer leurs envois. Puis il partit pour la Suisse. Le 12 juillet, au matin, le Roi fit redemander à M. de Montmorin, ami déclaré de Necker, le portefeuille des affaires étrangères, quMl destinait au duc de la Vauguyon. M. de la Luzerne, malgré les instances de M. de Barentin, voulut suivre M. de Montmorin dans sa retraite et refusa de s'associer au nouveau ministère. M. de Saint-Priest n'y eut pas non plus de place^ ni même M. de Puységur. Le garde des sceaux et M. Laurent de Yilledëuil, ministre de la maison du Roi, furent seuls conservés dans le ûonvean cabinet, dont le principal personnage et le mibistre dirigeant devait être M. de Breteuil, avec le titre de chef du Conseil des finances. Le portefeuille de la guerre fut donné au maréchal de Broglie, auquel on se proposait d'adjoindre M. Foulon, conseiller. d'État, pour la partie contentieuse. M. de la Galaizière, également conseiller d'État, fut aussi, dit-on, désigné pour faire partie de ce ministère, qui devait être si promptement emporté par la
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tempête qu'il n'eut pas môme le temps de se constituer complètement. Ce fat le dernier cabinet da règne effectif de Louis XVI, à supposer que Louis XVI ait jamais eu un règne effectif.