‹ La chute de l'ancienne France; les débuts de la révolutionChapitre 12 sur 19 · LES JOURNEES DU 12 ET DU · texte numérisé non relu

LES JOURNEES DU 12 ET DU

Le renvoi de Necker ne commença d'être connu à Paris que dans la matinée du 12 juillet. Mais, dans 'après-midi, la nouvelle circula partout et devint objet des commentaires de la population répandue dans les rues, les boulevards, les promenades, car précisément le 12 juillet était un dimanche. Elle fut généralement interprétée comme l'annonce d'un coup d'État et de la dissolution de l'Assemblée. Les placards affichés le matin dans la ville et invitant de par le Roi les Parisiens à ne se point attrouper, à ne se point effrayer des mouvements de soldats destinés à préserver la population des brigands" et gens sans aveu, furent regardés comme une confirmation de cette rumeur. Au Palais-Royal, où vers trois heures était réunie une foule immense, l'émotion devint une tempête. La fureur des clubs et des habitués de cette enceinte trouva un organe, un interprète et un guide dans la personne d'un jeune avocat sans clients, dont la plume s'était déjà

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ej^ercée en vers et en prose, et qui était tont à la fois un des plus intimes familiers des lieux de plaisir et de débauche, des cafés et des tripots qui s'ouvraient le long des arcades, et un des plus ardents péroreurs des groupes politiques qui étaient continuellement en ébullition dans le jardin.

Lucie-Simplice-Gamille-Benoit Desmoulins était né à Guise, le 2 mars 1760. Son père s'intitulait c seigneur du Buquoy, conseiller du Roi, lieutenantgénéral civil, criminel et de police du bailliage de Yermandois, siège royal de Guise, ressort et prévôté de Ribemont, y réunis, et bailli général du duché et pairie de Guise. » C'était, ce semble, un petit magistrat de province, comme il y en avait beaucoup alors, sévère sur la tenue et sur la probité^ savant jurisconsulte, plutôt pauvre que riche, et joignant an respect traditionnel de l'autorité royale, quelques* unes des aspirations et peut-être des antipathies de la bourgeoisie moyenne. Comme bailli du duché de Guise, il était en relation habituelle avec les princes de la Maison de Coudé, qui lui témoignaient une affectueuse estime. Il avait cinq enfants, dont Camille était Tainé. Celui-ci annonçait d'heureuses dispositions pour Tétude. Mais la médiocre aisance du ménage ne permettait pas de viser plus haut que le collège local. Un cousin, M. de Viefville des Essarts, ancien avocat au Parlement de Paris, obtint par ses relations une bourse pour Camille au collège Louis le Grand. Depuis l'expulsion des jésuites, qui l'avaient rendu si florissant, ce collège

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était soumis au régime de TUniversité de Parts. L'éducation y était religieuse, mais avec une nuance de jansénisme. L'instruction y était conforme aux principes et à la pratique de RoUin, c'est-à-dire tournée, sans précautions suffisantes, vers l^étude et l'admiration trop exclusive de l'antiquité grecque et romaine. Camille Desmoulins déclara plus tard luimême qu'il y avait puisé un esprit républicain. Il eut de brillants succès scolaires et, à sa sortie du collège, témoigna sa reconnaissance à ses maîtres par une épitre qui faisait honneur à son cœur et à ses aptitudes poétiques. Il commença aussitôt ses études de droite fut reçu bachelier au mois de septembre 1784, licencié au mois de mars 1785, et prêta serment, comme avocat au Parlement, cette même année. Mais les causes ne vinrent pas. Il était d'ailleurs assez mal doué pour la parole publique, hésitait et bégayait. Isolé dans la capitale, ne recevant presque rien de sa famille, il s'accoutuma à vivre d'expédients, rédigea des mémoires pour les procu reurs et souffrit d'autant plus de sa misère, qu'ayant perdu de bonne heure la foi chrétienne, difficile à conserver dans l'air ambiant delà basoche, il s'était livré tout entier à la morale aussi bien qu'aux doctrines de la philosophie en vogue. « Vous ne vous faites pas une idée de la joie que me donne notre régénération, écrira-t-il plus tard à son père, mais hélas 1 je voudrais bien me régénérer moimême, et je me trouve toujours les mêmes faiblesses, l§ djrahj^? le? mêmes vices l p

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Il vivait donc en déclassé et en débauché et, comme nourriture intellectuelle, outre Voltaire, Diderot et autres, il faisait ses délices des Philipspiques de Cicéron et des Révolutions romaines de Vertot, dont il usa, dit-on, jusqu'à vingt exemplaires. Il était entré dans la franc-maçonnerie et dans d'autres sociétés qui s'y rattachaient. Impatient de parvenir et de jouir, affamé d'argent et de renommée, il se jeta à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire. Sa plume brillante et facile, vrai outil de journaliste, sa verve étincelanle et sans scrupule étaient de nature à le mener loin. Malgré son républicanisme de collège, il faisait encore pourtant l'éloge de Louis XVI dans une ode aux futurs États généraux composée en 1788. Mais il paraît avoir été aussi Fauteur de quelques-unes des odieuses satires contre le Roi et contre la Reine, qui se colportaient alors sous le manteau. Il prit part à la « crise des brochures » par la publication d'un écrit intitulé: La Philosophie du peuple français, où il développait un plan de Constitution, Lors des élections de 1789, il se rendit dans son pays natal pour tâcher d'y jouer un rôle. L'assemblée du tiersétat de Guise, siège d'un bailliage secondaire, était présidée par son père. Celui-ci, s'il l'avait voulu, aurait été député aux États, mais, invoquant sa mauvaise santé, il refusa même la délégation qui lui avait été conférée à l'unanimité pour l'assemblée du grand bailliage. Ce défaut d'ambition désolait Camille qui fut bien éla, lui aussi, l'un de$ délégués

à Laon, mais ne put aller plus loin, car son père ne consentit pas à faire la moindre démarche en sa faveur. Il est probable que le digne magistrat était fort scandalisé de la conduite de son fils dans la capitale, et des demandes d'argent qu'il en recevait de temps à autre, et qu'il le regardait, non sans raison, comme une tête folle et un très mauvais sujet. De retour à Paris, Camille s'agita beaucoup pour se mettre en vue et se frayer un chemin. Il se fit une joie de partager les bons dîners des riches patriotes et même (en réservant ses opinions) il ne refusa pas, à l'occasion, les invitations des aristocrates. Il entra en relations avec les députés de sa province, avec ceux de la Bretagne et du Dauphiné. Il s'offrit à Mirabeau pour collaborer au Journal des États généraux. Il fréquenta plus que jamais le Palais-Royal, où il trouva et saisit enfin, le 12 juillet, l'occasion de se mettre en relief par un coup d'éclat. Au milieu du tumulte qui régnait dans le jardin, il se fait apporter, pour pérorer plus à l'aise, une table devant le café de Foy. Il s'y élance et harangue la multitude qui se presse autour de lui : < Citoyens, bégaie-t-il avec véhémence, il n'y a pas un moment à perdre I J'arrive de Versailles... M. Necker est renvoyé... Ce renvoi est le tocsin d'une Saint- Barthélémy de patriotes ; ce soir^ tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Çhamp-de-Mars pour nous égorger... Il ne nous reste qu'une ressource : c'est de courir aux armes. Prenons des cocardes pour nous reconnaître 1... Quelles couleurs

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voulez-vous ? Le vert, couleur de l'espérance, ou le bleu de GincinDatus, couleur de la liberté de TAmérique et de la démocratie? » — « Le vert ! le vert I » répondent des voix nombreuses, et un patriote actif va quérir des rubans verts. — Cependant Camille invente un nouveau coup de théâtre. « Amis, s'écriet-il en dardant sur des ennemis imaginaires des yeux furibonds, le signal est donné. Voici, voici les espions et les satellites de la police qui me regardent en face... Oh I je ne tomberai pas du moins vivant entre leurs mains I » — Alors, de dessous ses habits, il tire deux pistolets qu'il brandit en les montrant à h multitude, et se précipite au bas de la table en criant: «Que tous les citoyens m'imitent 1 » — Le patriote actif était revenu avec un paquet de rubans verts. Camille les saisit, les met en pièces, en attache le premier morceau à son chapeau et distribue le reste à ceux qui l'entourent. Quand tout est employé : « Les feuilles sont vertes aussi » dit l'agitateur en arrachant aux arbres quelques feuilles qu'il donne à la foule. La foule imite son exemple et bientôt un nombreux cortège d'hommes décorés de la nouvelle cocarde se précipite sur ses pas hors du jardin. La bande conduite par Camille remonte la rue Richelieu, longe les boulevards en exigeant partout l'évacuation des théâtres (1), envahit, boulevard du Temple, l'établissement de Curtius, célèbre par ses figures de cire, s'empare du buste de Necker et

(i) Les représentations avaient lieu alors dans raprès-n)idi« non dans^la soirée, comme aujoard'hai.

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d'espérer cet acte d'énergie du bon Louis XVI, qui, même de loin» pouvait à peine s'accoutumer à l'idée d'une collision de ses troupes avec son peuple.

Dans ces conditions, le renvoi de Necker» opéré le 11 juillet, fut un acte de folie pure. Les personnes, qui d'accord, ce semble, avec la Reine et le comte d'Artois, poussaient M. de Breteuil au minislère, n'obtinrent cet acte du Roi que par des instances réitérées et en se cachant soigneusement de M. de Barentin. Louis XVI adoucit d'ailleurs, autant qu'il le put, le coup porté au directeur général des finances. La lettre royale remise à celui-ci par M. de la Luzerne marquait l'estime du Roi pour Necker et annonçait de futurs témoignages de gratitude pour les services rendus par lui. Elle faisait appel à la promesse récemment donnée et lui demandait de sortir de France le plus tôt possible et en secret. Necker reçut cet ordre à trois heures, au moment de se mettre à table. Il fut, on n'en peut douter, violemment secoué et très mortifié par celte disgrâce. Mais il sut très bien se dominer et se conduisit en parfait honnête homme et avec une grande délicatesse. Renonçant à la pensée qu'il avait eue d'abord de demander au Roi une dernière audience, il fit atteler, après son dinar, auquel avaient assisté de nombreux convives, et engagea M""® Necker à l'accompagner dans une promenade. Ce fut seulement en voiture qu'il lui fit connaître l'événement. Ils se firent mener à. leur maison de campagne de Saint-Ouen et y firent quelques rapides préparatifs

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de voyage. Puis, le soir même, ayant relenu à la poste des chevaux sous des noms supposés, ils partirent et se dirigèrent en toute hâte sur Bruxelles. Peu de jours auparavant, Necker avait offert à des négociants de cette ville, chargés d'achats de grains pour la France, caution sur sa fortune personnelle et en particulier sur la somme de deux millions qu'il avait avancée au trésor royal. 11 leur écrivit, à son arrivée, que sa position était changée, mais que ses offres demeuraient les mêmes, et il les pressa de continuer leurs envois. Puis il partit pour la Suisse. Le 12 juillet, au matin, le Roi fit redemander à M. de Montmorin, ami déclaré de Necker, le portefeuille des affaires étrangères, qu'il destinait au duc de la Vanguyon. M. de la Luzerne, malgré les instances de M. de Barentin, voulut suivre M. de Montmorin dans sa retraite et refusa de s'associer au nouveau ministère. M. de Saint-Priest n'y eut pas non plus de place^ ni même M. de Puységur. Le garde des sceaux et M. Laurent de Yilledëuil, ministre de la maison du Roi, furent seuls conservés dans le nouveau cabinet, dont le principal personnage et le mihistre dirigeant devait être M. de Breteuil, avec le titre de chef du Conseil des finances. Le portefeuille de la guerre fut donné au maréchal de Broglie, auquel on se proposait d'adjoindre M. Foulon, conseiller. d'État, pour la partie contentieuse. M. de la Galaizière, également conseiller d'État, fut aussi, dit-on, désigné pour faire partie de ce ministère, qui devait être si promptement emporté par la

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bride de son cbeyal, et regagna la place avec son détachement. Le blessé, un maître de pension nommé Chauvel, fut relevé, pansé et guéri au moyen d'une compresse d'eau-de-yie. La plaie consistait dans une égratignure longue d'environ vingt- trois lignes. Le même soir il faisait parade de son héroïsme au Palais-Royal. Cependant le bruit se répandit dans tout le quartier, puis dans toute la ville, que le prince de Lambesc avait foulé aux pieds de ses chevaux de paisibles promeneurs et massacré à coups de sabre un vieillard qui était tombé à genoux en lui demandant grâce. Le cri de « Vengeance I » retentit de proche en proche et arriva bientôt, le long des boulevards, jusqu'à la caserne du dépôt des gardesfrançaises, située au coin de la rue de la Chausséed'Antin.

Les gardes-françaises, on lésait, n'attendaient que l'occasion de se mettre ouvertement au service de la Révolution. De plus, il y avait une hostilité de corps entre leur régiment et les dragons du Royal-Allemand, laquelle avait même donné lieu, quelques jours auparavant, à une rixe où les gardes n'avaient pas eu le dessus. Joignez à cela le désir de venger leur camarade, tué place Vendôme. Les sousofficiers s'efforcent en vain de les retenir. Vers neuf heures du soir, ils sortent en armes du dépôt et engagent une fusillade avec un détachement de dragons qui, de la place Louis XV, s'était avancé sur les boulevards, aux environs de la Madeleine. 11 y eut des morts de part et d'autre. Une autre troupe

de fusiliers arrive au pas de course de la caserne de la Conrlille, sous la conduite d'un caporal, et tire également sur les dragons, qui reçoivent l'ordre de cesser le feu et de se replier sur la place Louis XV. Cette retraite enhardit la sédition. Vers onze heures, douze cents gardes-françaises, réunis au Palais- Royal, décident, aux applaudissements de la multitude, qu'ils vont prendre l'offensive contre l'armée, lisse mettent en marche, suivis de quelques centaines de patriotes, et précédés de gamins portant des torches et des lanternes. Cette agression aurait pu leur coûter cher. Le baron de Besenval disposait, aux- Champs-Elysées, non seulement des dragons du Royal-Allemand, mais des hussards de Berchiny, des dragons de M. de Choiseul, du régiment de Salis- Samade, et d'un fort détachement des gardes-suisses, avec quatre pièces de canon. 11 y avait concentré tous les postes de cavalerie dispersés dans les faubourgs. De plus, trois régiments suisses campaient au Champ-de*Mars avec huit cents hommes de cavalerie. Un général énergique, surtout se voyant directement attaqué, aurait tout risqué sans doute et peut-être entraîné ses soldats et broyé l'émeute. Mais M. de Besenval avait l'esprit de cour plus que Tesprit militaire ; il était d'ailleurs imbu de la sensibilité philanthropique à la mode, et son idée dominante, d'accord avec les instructions générales qu'il avait reçues, était d'éviter la guerre civile. Malgré l'accroissement continu du trouble, le .maréchal de Broglie le laissait sans ordres nouveaux. Il doutait de

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la Qdélité d'une partie de ses troupes, que des meneurs et des meneuses, contre lesquels il n'osait môme pas sévir, essayaient de débaucher presque sous ses yeux. Bref, quand la colonne insurrectionnelle arriva sur la place Louis XV, elle la trouva vide. Les Champs-Elysées, à leur tour, furent évacués vers une heure du matin. M. de Besenval concentra ses forces au Ghamp-de-Mars et s'établit lui-même à l'École militaire, où il tint assez inutilement conseil, cette nuit et le jour suivant, avec plusieurs officiers généraux.

. Paris était ainsi livré à lui-même. L'anarchie s'y déployait à loisir sons diverses formes. Les meneurs, dans la plupart des paroisses, s'étaient emparés des clochers et y sonnaient le tocsin. Les ateliers de charité de Montmartre s'étaient déversés dans la ville et avaient grossi les bandes de gens sans aveu qui sortent toujours de terre en ces circonstances. Ces bandes, armées de piques et de mauvais fusils, parcouraient bruyamment les rues avec des torches, menaçant de mettre le feu aux hôtels des aristocrates et pillant les boutiques des armuriers. La populace tenta d'enlever du dépôt des gardes-françaises, ses bons amis, les fusils et les canons qui s'y trouvaient. Mais, quoique partageant les idées du jour, le caporal Lazare Hoche> qui se trouvait là, ne le permit pas. Avec quelques recrues qu'il avait sous la main, il ferma les grilles, résista énergiquement à toutes les injonctions de la foule et, autant que cela dépendait de lui» sauva l'honneur militaire. Un renfort

vint le dégager, car, cette nuit-là et les jours suivants, les gardes-françaises firent tout à la fois le service de l'insurrection et celui de Tordre, d'un ordre relatif, mais qui néanmoins empêcha de plus grands malheurs. Les plus vaillants d'entre les bourgeois s'occupèrent aussi de préserver, comme ils parent, les vies et les propriétés particulières. Us ne purent empêcher des ramassis de brigands, conduits par des contrebandiers, de brûler les barrières de 1 octroi. La prison de la Force fut envahie et les prisonniers qui s'y trouvaient se joignirent aux bandes. Mais cinq ou six cents malfaiteurs, à qui celles-ci ouvrirent^ le 13 au matin, les portes du Châtelet, eurent moins de chance. Ils commençaient seulement à se répandre dans les environs quand ils furent enveloppés, sabrés, fusillés et finalement réintégrés dans leur triste domicile par une troupe de Parisiens plus scrupuleux. Les étudiants et les clercs de la basoche se livrèrent aussi avec ardeur à des opérations variées de sédition et de police. L'ensemble de la population était dans d'horribles transes. En proie à une double panique, elle se voyait, d'une part, près d'être pillée et incendiée par les brigands; de l'autre, sur le point d'être foudroyée par l'armée royale^ qu'on lui représentait comme se préparant à bombarder la capitale, puis à y pénétrer de force par tous les faubourgs, à y massacrer tout, sans distinction d'âge ni de sexe, et à y proclamer sur des ruines et sur des cadavres le triomphe de l'ancien régime. Aussi la préoccupa-

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tioD générale était-elle de voir se constituer une autorité et une force ordonnée quelconques pour parer au double danger, Tun réel, l'autre imaginai re, du dedans et du dehors.

L'assemblée des électeurs se trouvait naturellement désignée pour répondre à ce désir. Dans sa dernière réunion, tenue le 11 Juillet, elle avait repoussé une proposition tendant à ce qu'elle se proclamât < l'assemblée réelle et active des communes de Paris» et refusé de décider elle-même l'établissement d'une milice bourgeoise. Elle avait seulement voté une supplique à l'Assemblée nationale relativement à cette milice. La réunion suivante avait été fixée au 13. Mais, le 12 au soir» émus des événements de la journée, un certain nombre d'élec* teurs étaient venus spontanément à l'Hôtel-de-Vilie. Ils s'efforcèrent de calmer la foule qui couvrait la place et faisait violemment irruption dans l'intérieur de l'édifice^ mais ils ne purent lui refuser quelques centaines de fusils déposés dans une des salles. Â onze heures du soir, ils prirent sur eux de publier un arrêté convoquant les assemblées des districts^ c'est-à-dire les électeurs primaires du choix desquels ils étaient eux-mêmes issus, et invitant les bons citoyens à empêcher les attroupements et les voies de fait. Le lendemain, l'assemblée était plus nombreuse; Préoccupée de se maintenir le plus possible dans les bornes de la légalité, elle appela dans son sein le prévôt des marchands et la municipalité régulière et en plaça les principaux membres en tête de la liste

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d'un Comité permanent qu'elle institua, et qui prit en mains le gouvernement de la capitale. Les gardesfrançaises, malgré la résistance de leurs ofBciers, se mirent à la disposition de Tautorité nouvelle et, le soir, lui fournirent un détachement pour la garde de rHôtei-de^Yille. Ils avaient, dans la journée, refusé d'obéir à un ordre transmis au nom du maréchal de Broglie et leur prescrivant de se rendre au camp de Saint-Denis, un des points de concentration de l'armée royale. Le Comité permanent prit un arrêté pour la création immédiate d'une milice parisienne. Chaque assemblée de district devait désigner sur-lechamp un noyau de bataillon, composé de deux cents citoyens de choix, et ce nombre serait ensuite successivement augmenté jusqu'à former une imposante armée bourgeoise. Gomme marque de ralliement, chacun des miliciens devait porter une cocarde aux couleurs de l'antique blason de la ville, c'est-à-dire bleue et rouge. Quiconque paraîtrait en armes sans avoir cette cocarde, ou la porterait sans être inscrit dans son district, serait arrêté. L'intention visible du Comité était de séparer les hommes d'ordre des gens sans aveu et de faire rentrer ceux-ci dans Tombre le plus tôt possible. Le même sentiment se fit jour dans les assemblées de districts. Il n'est pas téméraire de penser que, si offusquée qu^'elle eût été du renvoi de Necker, la bourgeoisie de Paris, dans la journée du 13 juillet^ était encore beaucoup plus inquiète des excès commis par la populace que des projets prêtés à la cour. Mais la multitude était

déchaînée et les meneurs qui s'agitaient dans les districts, dans les faubourgs, et surtout au Palais-Royal, étaient bien déterminés à ne pas lâcher l'occasion saisie. Le prévôt des marchands, le Comité, les électeurs" étaient dénoncés comme des ennemis du peuple, qui se préparaientà livrer Paris aux troupes royales, aux hordes étrangères. L'Hôtel -de- Ville était constamment assailli par des bandes furieuses réclamant des armes et criant à la trahison. L'établissement des Lazaristes, l'hôtel du lieutenant de police, le Mont-de-Piété furent envahis et saccagés. On enleva au Garde-Meuble deux canons donnés jadis par le roi de Siam à Louis XIV, et toutes sortes d'armes de musée : flamberges, lances, arquebuses, hallebardes, morions, cuirasses, flèches à fer empoisonné. On vit un homme en haillons sortir en brandissant l'épée de Henri IV. On avait découvert, au port Saint-Nicolas, un bateau chargé de poudre. Les barils furent transportés à THÔtel-de-Ville^ dans les bureaux des payeurs de rentes, et il fallut qu'un des électeurs, en qui son nom même ne dénonce pas un bien fougueux révolutionnaire, l'abbé Lefèvre d'Ormesson, passât la nuit, au risque de sauter vingt fois, à distribuer la poudre eu sacs et en cornets aux forcenés qui l'assaillaient de toutes parts, qui lui mettaient des pistolets, des sabres et des piques sur la poitrine. La place de Grève, noire de monde, encombrée d'un fouillis prodigieux d'objets saisis chez les aristocrates et amenés là par le peuple, était à chaque instant traversée par les

dépulalioDS qui veoaieDl haranguer le Gomilé, par les messagers qui accouraient tout hors d'haleine apporter d'absurdes nouvelles, celle, notamment, réitérée coup sur coup, d'une attaque de l'armée royale, qui pénétrait dans les faubourgs et qui allait tout mettre à feu et à sang. A force de l'entendre dire, les électeurs affolés finissaient par y croire. Il en était de même des assemblées des districts. Quelques-uns des membres de Tadministration et des pouvoirs improvisés dans Paris, souhaitaient tout bas l'arrivée des troupes ; les autres essayaient de louvoyer, mais la majorité, d'abord indécise, se laissait aller peu à peu à partager la colère et Tindignation de la populace.

Tandis que Paris, en proie à un affreux cauchemar, tremblait ainsi devant l'ombre du maréchal de Broglie, le maréchal, de son côté, commençait à trembler devant Paris. Le vieux guerrier tremblait, non poiir sa personne, qu'il avait glorieusement exposée en vingt combats, mais pour la sûreté du Roi, delà famille royale et de la cour, dont la garde lui était commise. Les nouvelles exagérées qui lui parvenaient de diverses sources, les rapports alarmants de Besenval, les désertions qui se multipliaient dans les régiments, sa propre horreur de la guerre civile lui enlevaient toute pensée de vigueur et d'initiative. Bien loin de songer à marcher sur la capitale, il ne pensait qu'à défendre l'Assemblée et le château contre une invasion imminente de la formidable armée de patriotes parisiens qui hantait à

Versailles les imaginations surexilées. Il se rassurait à peine contre ce péril par les dispositions qu'il avait prises, par l'artillerie qu'il avait placée, pour barrer le passage aux insurgés, sur les ponts de Sèvres et de Saint-Cloud. Les autres ministres organisaient leurs bureaux ou agitaient des projets variés et sans consistance. Les seigneurs et les dames de la cour allaient visiter les soldats campés près du palais et, pour prévenir leur défection, les flattaient et leur distribuaient du vin. Le Roi laissait faire et attendait. L'Assemblée nationale, redoutait, elle aussi, les suites des désordres de Paris, mais craignait encore plus les projets supposés du gouvernement* Dans la séance du 13 juillet, après Tannonce du renvoi de Necker, le débat s'était engagé sur le changement de ministère et sur les événements de la capitale. On proposa l'envoi d'une députation au Roi. Mounier insista vivement sur la nécessité du rappel de Necker. L'abbé Grégoire prononça des paroles violentes et l'archevêque de Vienne, en le blâmant, souleva des murmures. M. de Gouy d'Arsy, député de Saint-Domingue, qui se trouvait à Paris la veille, fit une peinture hyperbolique ou plutôt vraiment fantastique de ce qu'il prétendait y avoir vu : « Hier, messieurs, j'ai entendu le canon tonner; j'ai vu le sang couler, des cadavres couvrir les plaines 4 J'ai vu nos troupes françaises s'égorger mutuellement. » — Les députés naifs (et il y en avait un assez bon nombre) se sentirent pleins d'horreur et de consternation.

L'archevêqae de Vienne, chef de la dépatation envoyée au Roi, lai exposa les sentiments de ses collègues. 11 lui représenta la situation alarmante où se trouvait le royaume ; le danger de voir naître bientôt dans les autres villes des troubles analogues à ceux qui agitaient la capitale; la nécessité de rétablir la tranquillité dans Paris, en éloignant promptement les troupes et en établissant une milice bourgeoise. Il ajouta que l'Assemblée nationale (1) reconnaissait le droit qu'avait Sa Majesté de régler la composition de son conseil, mais qu'elle ne pouvait lui déguiser que le changement des ministres était la première cause des malheurs actuels. Elle offrait au Roi, si sa réponse était favorable, d'envoyer des députés à Paris, pour y porter cette heureuse nouvelle et contribuer à y rétablir la paix. Le Roi répondit en ces termes : « Je vous ai déjà fait connaître mes intentions sur les mesures que les désordres de Paris m'ont forcé de prendre; c'est à moi seul de juger de leur nécessité, et je ne puis, à cet égard, apporter aucun changement. Quelques villes se gardent ellesmêmes; mais l'étendue de cette capitale ne permet pas une surveillance de ce genre. Je ne doute pas de la pureté des motifs qui vous portent à offrir vos services dans cette affligeante circonstance; mais votre présence à Paris ne ferait aucun bien; elle est nécessaire ici pour l'accélération de vos importants

(1) « Dites les États généraux », interrompit, à ce qu'on rapporte, le Roi, encore à ce moment sous l'inQuence de MM. de Bretenil et de Barentin,

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travaux, dont je ne cesse de vous recommander la

suite. »

La réponse du Roi fut fort mal accueillie par TÂssemblée, qui vota la déclaration suivante :

c L'Assemblée nationale, interprète de la nation, déclare que M. Necker, ainsi que les autres ministres qui viennent d'être éloignés, emportent avec eux son estime et ses regrets. — Déclare qu'effrayée des suites funestes que peut entraîner la réponse du Roi, elle ne cessera d'insister sur l'éloignement des troupes extraordinairement rassemblées près de Paris et de Versailles, et sur l'établissement des gardes bourgeoises. — Déclare, de nouveau, qu'il ne peut exister d'intermédiaire entre le Roi et l'Assemblée nationale. — Déclare que les ministres et les agents civils et militaires de l'autorité sont responsables de toute entreprise contraire aux droits de la nation et aux décrets de cette assemblée. — Déclare que les ministres actuels et les conseils de Sa Majesté, de quelque rang et état qu^ils puissent être, ou quelques fonctions qu'ils puissent avoir, sont personnellement responsables des malheurs présents et de tous ceux qui peuvent suivre. — Déclare x]ue la dette publique ayant été mise sous la garde de l'honneur et de la loyauté française, et la nation ne se refusant pas d'en payer les intérêts, nul pouvoir n'a le droit de prononcer l'infâme mot de banqueroute^ nul pouvoir n'a le droit de manquer à la foi publique, sous quelque forme et dénomination que ce puisse être. — EnQn, l'Assemblée

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natiouale déclare qu'elle persiste dans ses précédents arrêtés, et notamment dans ceux du 17, du iO et du 23 juin dernier. »

Ensuite l'Assemblée décida qu'elle siégerait en permanence. L'archevêque de Vienne, représentant son grand âge, demanda qu'un vice-président lui fût adjoint. Le marquis de la Fayette fut élu à ce poste et déclara qu'il acceptait t avec transport » l'honneur qui lui était fait.

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