LA JOURNEE DU
La nuit du 13 au 14 juillet fut, pour la plupart des habitants de Paris, une nuit blanche. Des lampions placés aux fenêtres pour rendre la surveillance plus aisée, produisaient une sombre illumination dans les rues, sillonnées de patrouilles, séparées ou réunies, de gardes-françaises, de miliciens improvisés, d'agitateurs, de bandits et de vagabonds. Le matin du 14, un mot d'ordre parti du jardin du Palais-Royal, vint remuer la multitude massée sur la place de Grève, en face de l'Hôtel-de Ville, et contraindre les électeurs et le Comité à suivre la direction qu'il indiquait. Il s'agissait d'aller s'emparer des armes conservées aux Invalides.
Unç fonla éoorme mêlée da clercs ^e la basoche e{
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de gardes-françaises, et où l'on remarquait le caré de Saint-Étienne-da-Montà la tête on à la remorque de ses paroissiens, se dirigea de ce côté. M. Éthys de Gorny, procureur du Roi et de la Ville, membre par conséquent, de la municipalité régulière et, de plus, depuis la veille, du Comité permanent, précédait et légalisait l'entreprise. Les électeurs avaient parlementé, dès la veille au soir, avec le gouverneur des Invalides, M. de Sorabreuil, et avec le baron de Besenval, pour essayer d'obtenir d'eux la remise des fusils contenus dans le dépôt d'armes. M. de Besenval, qui avait passé avec le gouverneur la soirée du 13, était ensuite retourné à son quartier-général de l'École militaire. M. de Sombreuil ne lui avait pas dissimulé qu'il ne pouvait aucunement compter sur ses invalides, depuis longtemps débauchés, ni même sur le détachement d'artillerie du régiment de Toul qui complétait sa garnison. Ce détachement, à ce qu'il semble, fut replié sur le Champ-de-Mars et non remplacé. M. de Besenval, pour toute mesure, envoya dans la nuit une longue dépêche au maréchal de Broglie, qui ne lui répondit rien. Quand, vers neuf heures du matin, M.Éthys de Gorny se présenta devant l'hôtel, il en trouva les grilles fermées, mais gardées seulement par les sentinelles ordinaires. Tandis qu'il négociait avec M. de. Sombreuil, qui essayait de temporiser, la foule commença d'escalader les fossés et bientôt les invalides eux-mêmes ouvrirent les grilles et guidèrent les envahisseurs vers le dépôt d'armes qui»
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trois heares durant, fat mis aa pillage. A deux pas de là étaient M. de Besenval et ses régiments, qui demeurèrent immobiles. La presse était telle sous le dôme, ainsi que dans les cours, qu^un bon nombre d'envahisseurs y furent étouffés et y laissé* rent leurs cadavres. On enleva environ vingt-huit mille fusils et, de plus, vingt-quatre canons, qui furent ensuite, tant bien que mal, disposés en batteries à l'entrée des faubourgs, aux Tuileries, à Montmartre, sur les ponts et sur les quais. Camille Desmoulins, entré l'un des premiers, s'était emparé d'un beau fusil tout neuf, armé d'une baïonnette, et de deux pistolets. Il en fit parade plutôt qu'usage, car il ne brilla que par son absence an grand événement de la journée, qui fut la prise de la Bastille. La légende de Latude et les fantasmagoriques Mémoires de Linguet avaient fait de cette forteresse, dans l'Europe entière, soumise alors avec une docilité bien remarquable à Tinfluence intellectuelle de la France, le symbole effrayant des abus et de l'arbitraire. Dans son voisinage immédiat, il semble qu'elle faisait beaucoup moins horreur ou, du moins, la haine conçue à son endroit dans le peuple de la capitale était théorique et romanesque plutôt que pratique et positive. Il circulait sur elle des anecdotes épouvantables, qui donnaient aux imaginations l'agréable sensation de la terreur et de la pitié, mais les habitants de la rue et du faubourg Saint-Antoine, aux jours de loisir, se promenaient, jouaient, riaient et buvaient sans inquiétude au pied
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de ses toars colossales et de ses murailles épaisses. La Tormidable enceinte renfermait en 1789 un très petit nombre de prisonniers fort bien traités (1), un précieux musée d'antiquités militaires et, à l'occasion, un dépôt d'armes et de munitions. La première idée qui, le 14 juillet, y poussa la multitude, parait avoir été la même que celle qui l'avait conduite aux Invalides : le désir de s'approvisionner de poudre et de fusils. Seulement, il était plus malaisé d'y avoir accès.
La Bastille était située entre la rue et le faubourg Saint- Antoine. A l'origine, en 1369, sous Charles V, elle avait été construite pour protéger une des portes de Paris. Ellle consistait alors en deux tours réunies par une arcade. Plus tard on bâtit deux autres tours puis Charles VI en ajouta quatre nouvelles. Ces huit tours étaient reliées entre elles par d'énormes massifs de maçonnerie de même hauteur, devant lesquels s'ouvraient des fossés larges et profonds. L'enceinte comprenait deux cours : la grande courei la cour du puits ou cour des cuisines ; dans celle-ci étaient installés des jeux de boules. Elles étaient séparées par un bâtiment transversai, construit sous Louis XV, et où logeait l'état-major. On pénétrait dans la forteresse par le côté du sud. En quittant à main droite l'extrémité de la rue Saint-Antoine, on s'engageait sous les voûtes d'un
(1) Sur le réfzime de la Bastille, il faut lire la remarquable étude de M. F. Funck-Brentano : La Bastille d'après ses archives, dans la Revue hiftoriquej Uvra^pn^ de iapvi^r- février et luars^ yrij i890,
magasin d'armes et de là dans an défilé de bâtiments qui communiquait aussi avec rArsenal, situé à côté de la Bastille. On appelait ce défilé cour du passage; il contournait le fossé et était barré à mi-chemin de la forteresse par une porte précédée d'un double pont-levis, qu'on nommait le pont de V Avancée. Ce pont franchi, on se trouvait sur une esplanade extérieure, garnie de constructions, au nombre desquelles était l'hôtel du gouverneur : cette esplanade s'appelait cour du Gouvernement. En face de l'hôtel, faisant coude au terre-plein, s'ouvrait une avenue, bordée sur l'un de ses côtés d'autres bâtisses, et conduisant, par-dessus lefossé, à l'entrée proprement dite de la citadelle: une grande etune petite porte juxtaposées, percées dans la haute muraille grise et munie chacune d'un pont-levis. Â droite, du côté du faubourg Saint-Antoine, se prolongeait, en avant du fossé, un bastion isolé, qui ne pouvait plus servir ni à l'attaque, ni à la défense. Autrefois relié au château par un pont maintenant en ruines, il ne communiquait plus avec lui que par une galerie en forme de balcon, scellée à l'enceinte du fossé. Ce bastion servait naguère de promenoir aux prisonniers ; le gouverneur actuel avait eu la fantaisie malheureuse de les priver de cet agrément et d'établir en place un jardin potager.
Ce gouverneur était M. Bernard-René Jourdan de Launey. Il était né à la Bastille, où son père avait exercé les mêmes fonctions. Toutefois il ne succéda
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pas immédiatement à son père . Il fat nommé en 1776 pour remplacer le comte de Jumilhac de Cubjac. Il avait comme seconds en 1789 le cbevafier du Puget, lieutenant de Roi, qui était en môme temps commandant de TArsenal, et M, de Losme- Salbray, major de la forteresse. La garnison ordi* naire de la Bastille se composait d'une centaine d'invalides en relations continuelles avec la popcla* tion d'alentour et très peu disposés à faire f^u sur elle. En ce moment, ils étaient au nombre de quatrevingt-deux, sous le commandement de M. de Mon* signy. On avait, le 7 juillet, renforcé cette troupe de vétérans d'un détachement de trente-et-un soldats suisses du régiment de Salis-Samade, commandés par le lieutenant Louis de Fine. Quelques autres précautions avaient été prises. M. de Launey avait fait réparer les ponts-levis et percer quelques meurtrières. Il avait fait amener quelques voitures de pavés que Ton monta sur les tours, et préparer des pinces pour abattre au besoin les cbeminées et en jeter les décombres sur les assiégeants. Son artillerie n'était formidable qu'en apparence. Elle consistait en douze fusils de rempart, dont un seul en bon état, et en trois pièces de quatre livres de balles placées dans la grande cour intérieure. Il y avait, il est vrai, quinze pièces de canon sur les tours, mais ces pièces étaient montées non sur des aflûts mobiles, mais sur des affûts et châssis marins. Elles ne pouvaient guère servir — et telle était, en effet, leur destination — qu'aux salves des réjouissances
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publiques. Après une première décliarge, les canon- Diers n'en pouvaient faire une seconde sans être exposés au feu de la mousqueterie ennemie. Pour réyiter, il aurait fallu, après chaque décharge, reculer laborieusement les pièces avec des leviers» Les munitions de guerre faisaient beaucoup moins défaut que le moyen ou la volonté de s'en servir. M. de Launey avait réuni, outre un petit nombre de boulets de calibre, quatorze coffrets de boulets dits sabotés, quatre cents biscaîens et une quantité considérable de cartouches. La poudre surabondait. Dans la nuit du 12 au 13 juillet, on avait transporté de l'Arsenal à la Bastille, pour les dérober à une invasion imminente de la multitude, deux cent cinquante barils, du poids de chacun vingt-cinq livres. En revanche, on avait antérieurement évacué en secret le magasin d'armes, dont le contenu avait été joint au dépôt des Invalides. Par une négligence assez caractéristique, M. de Launey ne s'était point pourvu de vivres. Sur Inobservation de M. de Flue que son détachement n'avait du pain que pour deux jours et de la viande que pour un et que les invalides n'avaient de provisions d'aucune espèce, le gouverneur s'était contenté de faire entrer deux sacs de farine et un peu de riz. Quant à ses dispositions morales, elles étaient, avec moins de vigueur encore et une remarquable absence d'esprit mili-^ taire, tout à fait analogues à celles de M. de Besenval et du maréchal de Broglie qui, quoique doutant ort de sa capacité, l'abandonnèrent à sa faible
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téte(l). M. de Launey, soq honneur sauf, désirai par-dessus tout éviter l'effusion du sang.
Parmi les rumeurs fantastiques qui circula iei depuis deux jours à l'Hôtel-de-Ville, la Bastille m pouvait manquer de tenir une place. Le 14 juillet vers huit heures du matin, le bruit se répand que l faubourg Saint-Antoine ya être pris entre deu^ feux, car les hussards s'avancent vers la barrière di Trône, et, d'autre part, les canons de la Bastilh allongent leurs gueules menaçantes; ils sont char gés et pointés. Aussitôt une députation, plus ou moins ffgréée par le Comité permanent, se met en marche. Elle se compose d'un officier de la compagnie de Tarquebuse (2), d'un sergent-major d'artillerie et d'un ancien sergent des gardes-françaises. Ceux-ci se sont chargés de demander à M. de Launey de donner sa parole de ne point tirer sur le peuple qui, de son côté, s'engage, par leur entremise, à ne rien entreprendre contre la forteresse. Le gouverneur vient à leur rencontre jusqu'au petit pont de l'Avancée, fait baisser le pont-levis et remet à la foule, qui a suivi jusque-là les députés, quatre
(1) D*aprè8 le récit fait à l'Assemblée uationale par la députation du Comité permanent des électeurs de Paris, le peuple aurait arrêté et amené à l'Hôtel-de-Ville, dans la journée du 14, un courrier du ministre de la guerre portant un ordre écrit à M. de Lauoey de tenir jusqu'à la dernière extrémité. Cet ordre, s'il a existé, ne lui parvint pas.
(2) Les compagnies de cette sorte^ existant dans un certain nombre de villes^ se composaient de bourgeois et surtout de jeunes gens, qui se réunissaient à certains jours pour des exercices et des concours. Pourvues d'une organisation nigulière et militaire, elle? figuraient aussi dans les fêtes et cérémonies publiques.
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ias-ofliciers de la garnison comme otages. Il ^niQièDe dans ses appartements les trois délégoés, es iavite à déjeuner, boit et mange ayec eux et leur fomet tout ce qu'ils veulent. Comme preuve de ses •OQoes intentions, il fait immédiatement retirer les aDODS des embrasures. La députatiou se retire ncbantée de sa politesse.
A midi et demi un délégué nouveau se présente. I se nomme Thuriot de la Rosière. C'est un petit iTocat de Reims qui, sentant les approches de la tévoIutioD, est venu s'établir à Paris pour làcber Tj jouer un rôle. Choisi comme premier électeur lar l'assemblée du district de Saint-Louis*la-Cul-are, il se considère et est considéré déjà comme un lersonnage. Affilié aux sociétés secrètes et aui clubs la Palais-Royal, c'est un des meneurs de l'insurrec^ ion. Il a l'audace et le coup d'œil qui réussissent D pareil cas. Il a le verbe haut qui décontenance les imes timides. Suivi d'une multitude qui l'acclame, I se présente comme le représentant du district, nenacé, dit-il, par l'artillerie de la forteresse. Il iDjoJDt au gouverneur < de se rendre sans délai » . Le faible de Launey prend au sérieux ce matamore, âche de l'apaiser, l'introduit jusque dans la cour intérieure, le fait monter sur les tours, afin qu'il constate lui-même le retrait des canons. Thuriot proflte de ses avantages, harangue la garnison, exige et reçoit des soldats, des officiers et du gouverneur lui-même le serment de ne pas faire feu les premiers. Cependant la foule grossissait au dehors»
accrue et surexcitée par une baude venue des Invalides et désireuse de procéder à un nouveau pillage. M. de Launey, du haut des tours, contemple avec effroi le fourmillement du peuple qui couvre les places, les rues, le jardin de l'Arsenal et où les fusils, les piques, les sabres étincellenl: « Vous abusez, dit-il à Thiiriol, du titre de parlementaire ; vous m'avez trahi. » Thuriot, sans s'émouvoir, menace le gouverneur de le jeter dans le fossé. La sentinelle qui se trouve là supplie Tagitateur de se montrer à la foule, qui; en le voyant, le salue de ses hourras. Thuriot quitte enfin la forteresse en annonçant qu'il va faire son rapport au peuple et qu'on enverra incessamment un détachement de garde bourgeoise pour occuper la Bastille de concert avec la garnison. En voyant la grille se refermer derrière lui, la multitude, qui s'imaginait qu'elle allait entrer sans plus de cérémonies, témoigne ouvertement sa colère, crie à la trahison et menace même Thuriot, qui s'éloigne. L'idée d'aller saisir de force les armes et la poudre qu'on ne lui livrait pas de bon gré et de s'emparer de la citadelle, dont on prétendait lui fermer les portes, naît bien vile et fermente en elle.
Bientôt les plus hardis s^essaienl à l'exécution. Dès le 13 juillet, M. de Launey avait résolu d'abandonnerj en cas d'attaque, les cours et les bâtiments extérieurs^ et il avaiti le matin du 14, concentré toute la garnison dans la Bastille proprement ditei derrière le second pont; Un petit nombre d'in-
valides seulemenl avaient été laissés dans la cour du passage et dans les premiers corps de garde. La plupart se replièrent à ce moment. Une bande s'avance en criant : « Nous voulons la Bastille 1 » Un compagnon charron, ancien soldat, Louis Tournay, grimpe, aidé d'un marinier, sur le toit du corps de garde de l'Avancée, -saute dans l'intérieur, décroche les chaînes du petit pont, brise à coups de hache les verrous de la bascule du grand pont. Le tablier mobile, en s'abattant, rompt ses chaînes et blesse plusieurs citoyens. La foule prend part à la besogne, coupe, hache, écrase le petit pont-levis. Pendant tout ce travail, les sentinelles se contentent d'abord de prier honnêtement les assaillants de se retirer, de leur faire connaître « le danger auquel ils s'exposaient », puis, les voyant maître de l'Avancée, de leur crier que, s'ils ne se retiraient pas, « on serait forcé défaire feu sur eux. » Loin de tenir compte de cet avis, les agresseurs se précipitent dans la cour du Gouvernement et dans l'avenue qui conduit à la forteresse, en faisant une décharge des fusils qu'ils avaient en mains. Ils se dirigeaient vers le second pont quand un feu régulier de niousqucterie les arrêta net et les repoussa sur la cohue énorme qui se pressait derrière eux et s'allongeait en ligne courbe dans l'étroite cour du passage. Une bousculade s'ensuit mêlée de cris d'horreur et aussitôt s'établit et se propage dans toutes les cervelles l'idée d'une trahison du gouverneur, qui n'aurait laissé franchir le premier pont^
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levis que pour attirer les ciloyens dans un piège infâme.
Un flot de peuple reflue vers l'Hôlel-de-Ville emporlaut avec lui un garde-française blessé, et criant : Vengeance ! Le Comité permanent partage rindignation générale et, ne pouvant mieux faire, décide d'envoyer à M. de Launey une dépulation nouvelle pour le sommer de se soumettre à Tautorité municipale et de recevoir dans ces murs la milice bourgeoise^ Mais celte députation ne réussit même pas à percer la multitude qui encombre les abords de la forteresse et, après de vaines tentatives pour se faire apercevoir de la garnison, elle prend le parti de s'en retourner. Dans l'intervalle, le Comité avait organisé une autre délégation qui s'avança en bonne forme, avec un drapeau et un tambour, mais n'arriva pas non plus à remplir sa mission. La garnison l'avait vue pourtant. Les invalides, du haut des tours, multipliaient les appels à son adresse. Ils avaient arboré un drapeau blanc sur la plate-forme et même mis la crosse en l'air. Mais les assiégeants criaient d'autre part aux députés de prendre garde^ de ne pas franchir le pont-levis de l'Avancée, de ne pas donner dans le piège. La prudente délégation se cantonna dans une petite cour appelée cour de l'Orme, située en retrait, au coude de la cour du passage, et où elle demeura immobile, à l'abri des coups de feu. Cependant, du sein de la multitude furieuse, s'avance une bande qui, en dépit des objurgations et des signaux, se dirige de nouveau par
l'Avancée vers le second pont. Une décharge répond à celle agression et deux ou trois personnes tombent frappées non loin de la cour de l'Orme. La délégation retourne à l'Hôtel-de-Ville où elle dénonce avec énergie la seconde trahison da sanguinaire gouverneur.
11 y avait environ trois heures que le siège de la Bastille était commencé et les assiégeants n'avaient fait aucun progrès sérieux. Les coups de fusils qu'ils tiraient contre les murailles n'élaient qu'un jeu d'enfants en colère. Plus inutile encore était l'effort de quelques pompiers essayant de réaliser la pensée bizarre de noyer les amorces des canons inoffensifs, qui demeuraient muets sur les tours, en y lançant des jets d'eau insurrectionnels. Bizarre aussi, mais gigantesque, était lo projet du brasseur Santerre, l'un des principaux meneurs du faubourg Saint- Antoine, qui proposait d'asperger la forteresse avec une provision d'huile d'œilletle et d'aspic, préalable, ment enflammée à l'aide de phosphore. Tout cela ne menait à rien. En attendant mieux, les bandes insurgées maltraitaient quelques invalides sans armes, demeurés dehors ou laissés à la première porte par le gouverneur et fails prisonniers par l'invasion. Elles saisissaient, dans une des cours intérieures, M"® de Monsigny, fille du commandant des invalides, qu'elles prirent pour une fille de M. do Launey, la couchaient évanouie sur une paillasse, et criaient qu'on allait la brûler vive, sous les yeux de son père, si celui-ci ne se rendait pas sur l'heure.
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Mais Tua des assiégeants, soldat au Royal-Comtois, nommé Aubin Bonnemère, s'honora en la disputant à ces furieux et réussit à la tirer d'entre 4eur mains. Les bandes s'occupaient en outre à mettre le feu aux corps de garde avancés, à Thôtel et aux cuisines du gouverneur, à Taide de trois voitures de paille humide ou de fumier qu'elles avaient saisies. Les Suisses, indignés de ces attentats, faisaient un feu continuel, mais peu meurtrier, sur les assaillants, à travers les créneaux du second pont. Ils déchargèrent môme contre eux une des petites pièces mises en batterie dans la cour intérieure. Ce fut Tunique coup de canon tiré pour la défense de la Bastille.
Vers quatre heures arriva de rHôtel-de-Villo, pour activer l'attaque, une colonne plus sérieuse et plus militaire. Elle se composait de deux détachements du troisième bataillon des gardes-françaises, auxquels s'était jointe une troupe de bourgeois armés. Elle avait pour guides un sergent-major et un sergent, et pour commandant supérieur un sous-lieutenant au régiment de la Reine, nommé Élie. La troupe de bourgeois reconnaissait plutôt pour chef un homme d'une trentaine d'années, d'une taille colossale, ancien horloger, ancien soldat, ancien domestique, actuellement directeur d'une buanderie, nommé Hulin. La colonne arriva au pas redoublé, au son du tambour, menant avec elle l'imposant appareil de cinq canons, dont l'un, plaqué en argent, provenait du Garde-Meuble, et dont elle composa d'abord, dans la cour de l'Orme, une batterie nullement for-
midable. Toutefois Élie prit bientôt des dispositions plus offensives. Avec l'aide de trois ou quatre hommes, et notamment d'un mercier nommé Réole, il réussit, non sans peine, à éloigner les voitures de paille qui brûlaient toujours et, répandant une fumée épaisse, servaient d'égal obstacle et d'égale défense aux assiégeants et aux assiégés. Ayant par cette manœuvre débouché l'avenue qui conduisait au second pont, il fit transporter et braquer deux canons en face de la forteresse, et commença à battre, sans grand effet, la porte de la Bastille, tandis que^ des fenêtres de toutes les maisons voisines partaient, avec moins d'effet encore, d'innombrables coups de fusils sur les tours et sur les bastions. En dépit de celte savante canonnade, précédée et accompagnée d'une mousqueterie luxuriante, les pertes de la gar* nison, durant tout le siège, se réduisirent à un seul homme.
Mais rinfluence morale de l'attaque d'Élie fut décisive. Depuis le matin les invalides brûlaient de se rendre et les bas-ofliciers étaient en cela parfaitement d'accord avec leurs hommes. A ce moment ils témoignèrent de telle sorte leurs dispositions que M. de Launey vit bien qu'il ne pourrait plus les retenir. Saisi alors par le sentiment de sa responsabilité de gouverneur, il perdit la tête, et à deux reprises, se précipita vers les poudres avec une mèche allumée. Les sentinelles lui en barrèrent le chemin. Il recouvra ensuite un peu de sang-froid, et haranguant la garnison, lui représenta que si elle
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ouvrait les portes à la multitude, elle s'exposait à être égorgée. 11 voulait négocier avec l'Hôtel-de-Ville une convention régulière et exiger des précautions efficaces pour la remise de la forteresse. Mais les invalides, persuadés que le peuple leur tiendrait compte de leur attitude, et qu'eux du moins seraient épargnés, refusèrent de plus rien entendre. Ils crièrent : « La Bastille se rend ! » Un mouchoir blanc fut arboré en guise de drapeau et deux tambours firent trois fois le tour de la plate-forme en battant la chamade. Les assaillants, dans leur agitation Gévreuse, ne voyaient et n'entendaient rien. Pourlant, quand ils s'aperçurent que Ton ne répondait plus à leur feu, ils s'avancèrent, en continuant leurs inutiles décharges, jusqu'au bord du fossé, devant les portes flanquées de corps de garde où étaient suspendus parallèlement les deux pont-levis de rintérieur. A travers une ouverture, un officier suisse demande les honneurs de la guerre. Les assaillants refusent. Il montre alors un papier. Pour aller le prendre un citoyen en guenilles se précipite témérairement sur une planche jetée au-dessus du fossé par ses compagnons. Mais il perd l'équilibre, tombe et se brise. Un basochien de bas-étage, clerc ou ancien clerc d'huissier, nommé Maillard, remet à ses voisins le drapeau qu'il portait, s'aventure à son tour, saisit le papier et le passe à Ëtie, qui en donne à haute voix lecture. « Nous avons, disait ce billet, vingt milliers de poudre; nous ferons sauter la garnison et tout le quartier si vous n'ac-
ceplez pas la capitulation. » — Élie prend sur lui de répondre au nom de tous : « Foi d'officier, nous acceptons. » Et en même temps les assaillants crient : « Abaissez voire pont, on ne vous fera rien. » Le petit pont-levis s'abaisse et- la porte s'ouvre. Un garde-française, nommé Arné et, à sa suite, les combattants, puis la multitude se précipitent à flots pressés dans la forteresse. La Bastille est aux mains du peuple. « Elle n a point été prise de vive force, déclarait plus tard Élie lui-même, elle s'est rendue sur l:i parole que j'ai donnée, foi d'officier français, qu'il ne serait fait de mal à per« sonne. »
La naïveté de la garnison égalait celle du brave lieutenant qui s'élait fait, ce jour-là, chef d'insurgés. Elle avait déposé les armes et s'était rangée en bon ordre dans la grande cour intérieure, les Suisses d'un côté, les invalides de l'autre. Ceux-ci, à l'aspect des vainqueurs, ôlérent leurs chapeaux, battirent des mains, crièrent : Bravo l Ils furent surle-champ récompensés par la foule en furie, qui sauta sur eux et leur attribua les honneurs de la guerre à sa façon. Les Suisses, au contraire, qui seuls avaient vraiment défendu la forteresse, furent épargnés. Comme ils avaient pour vêtements d'été des sarraux de toile, on crut d'abord que c^élaient des prisonniers, des victimes de la Bastille. L'erreur fat ensuite reconnue, mais c'était déjà beaucoup d'avoir évité la première fureur du peuple. Un seul fut tué. Une dizaine furent enlrainés à l'Hôtel-de-
Ville^ OÙ furent conduits également un certain nombre d'invalides, tandis que les autres — ceux du moins qui n'avaient pas été assommés sur place — étaient promenés comme des esclaves, avec force coups, dans divers endroits de Paris. Cependant la populace avait inondé toute la Bastille. Les bâti* ments de Tétat-major étaient remplis d'hommes qui jouissaient de leur triomphe en brisant portes, meubles, croisées, tout ce qui leur tombait sous la main. Ceux qui étaient dans les cours tiraient sur ceux qui se montraient aux fenêtres des appartements ou qui apparaissaient sur les plates-formes des tours, les prenant pour des soldats de la garnison. Dans ce tumulte les prisonniers effectifs de la forte* resse étaient complètemeot oubliés de tout le monde. Quand on songea enfin à les délivrer, la stupéfaction fut générale. On n'en trouva en effet que sept, logés dans des chambres fort habitables. Le plus ancien, dans l'ordre chronologique de leur incarcération, était un nommé Tavernier, fils naturel du financier Paris-Duverney, entré le 4 août 1759, venant des îles Sainte-Marguerite et fou avant son arrivée. Il avait été accusé d'un complot d'assassinat contre Louis XV et l'une de ses manies, encore après sa délivrance,, était de se vanter d'avoir inspiré Damiens. Au bout de quelques jours, il fallut le conduire à Gharenton. Le comte de Solages, né le 18 décemdre 1746, avait été enfermé dès 1765 sur la requête de son père, pour « crimes atroces et notoires. » Il était entré à la Bastille le 28 février
1784. Le lendemain 29, Wliyte de [Malleville, ou de Melville, né à Dublin en 1730, enfermé à Vincennes en 1782 pour cause de démence, avait été également transféré à la Bastille. Il ne jouit pas longtemps de sa liberté et alla rejoindre Tavernier ou fut rejoint par lui à Charenton. Les quatre autres prisonniers étaient La Corrège ou La Caurège, né en 1746; Jean Bechade la Barte, né en 17S8; Jean- Antoine Pujade, né en 1761 ; enfin Bernard Laroche, né en 1769, commis ou négociant, tous quatre décrétés de prise de corps et écroués à la requête du procureur du Roi, au mois de janvier 1787, pour falsification de lettres do change.
Les officiers de Télat-major avaient tous été saisis par les insurgés vainqueurs. M. do Launey, assailli par un groupe tumultueux, fut appréhendé officiellement par Maillard, qui le remit à Élie et à Hulin. Ceux-ci empêchèrent qu'on le massacrât sur place et l'emmenèrent à l'Hôtel-de-Ville. Élie prit la tête du cortège, portant la capitulation, si bien respectée, à la pointe brisée de son épée. Maillard venait ensuite, avec son drapeau. Hulin tenait parle bras le malheureux gouverneur, qu'un marchand de vins, nommé Cholat, tenait aussi par le collet de son habit et d'autres bourgeois par ses basques. Une horrible cohue suivait, poussant des cris de mort, et, bourreau multiple, s'efforçait d'assommer et de larder le prisonnier. Coups de poing, coups de pied, coups de crosse de fusil, coups de sabre pleuvaient sur lui, souvent reçus par ceux qui l'entouraient et
156 LA GllUTB DE L'Ar^GliîN.'SË FRA^CR
tâchaient de le garantir. M. de Launey, en butte à cette vile canaille, avait retrouvé tout son sang-froid. « Je revois encore, écrivait longtemps après un des jeunes vainqueurs, son visage pâle, son air résolu, son œil fier. » Il remonta ainsi la rue Saint-Antoine et arriva sous l'arcade Saint-Jean, déjà très blessé. Ilulin lui avait donné son chapeau pour le protéger, mais, ayant failli avoir la tête fendue lui-même, il le lui reprit et le remit sur sa tête. D'autres disent que ce fut M. de Launey qui le lui rendit. Épuisé de fatigue, Hulin lâcha le bras du prisonnier et alla s'asseoir sur une pierre qui se trouvait là. Des bourgeois lui apportèrent un verre de vin. A peine 1 avait-il bu, qu'il se leva et aperçut en se retournant la tète de M. de Launey qu'on portait déjà au bout d'une pique. A la fin, exaspéré de son martyre, suppliant qu'on l'achevât, le malheureux gouverneur s'était violemment débattu et avait atteint d'un coup de pied dans le bas-ventre un des hommes qui l'entouraient. 11 fut à l'instant percé de baïonnettes et son cadavre traîné dans le ruisseau. En guise de .réparation, on invita l'homme qui avait reçu le coup de pied à lui couper la tète. C'était un cuisinier sans place, une brute inconsciente et naïve, nommée Desnot. Il exécuta sans colère cette opération patriotique, pour user du terme dont il la qualifiait luimême, comme il eût fait des viandes qu'il maniait dans sa cuisine, avec un petit couteau à manche noir qu'il avait dans sa poche, plaça la tête au bout d'une fourche à trois branches et prit la place
d'boDQeardans le cortège, qui promena ce glorieux trophée dans la rue Sainl-Honoré, puis au Palais- Royal, d'où l'on revint au Pont-Neuf. Là on inclina trois fois la tête de M. de Làuney devant la statue de Henri IV, en lui disant : « Salue ton maître. »
Quelques instants après l'assassinat du gouverneur, M. de Losme, son major, fut également massacré sur la place de Grève. Il était très aimé des prisonniers de la Bastille, et l'un de ceux qui y avaient naguère éprouvé sa bonté, M. de Pelleport, fit des efforts héroïques, mais inutiles, pour lui sauver la vie. D'aulres officiers furent égorgés dans la rue des Tournelles et sur le Port-au-Blé. M. du Puget réussit à éviter le même sort, grâce au dévouement d'un soldat qui avait naguère servi sous ses ordres. Parmi les invalides traînés à l'Hôtel-de- Ville, deux, emmenés les premiers, furent accrochés à la lanterne, devenue depuis fameuse, qui pendait en face du palais municipal, au dessus de la boutique d'un épicier, à quelques pas d'un magasin de draperie qui avait pour enseigne la figure de Louis XIII. L'un d'eux était précisément le nommé Bécard, l'une des sentinelles qui avaient écarté de force M. de Launey se précipitant vers les poudres. Ses camarades, en arrivant, poussés et frappés par la foule, virent avec effroi son cadavre qui se balançait à cette potence improvisée.
Ce spectacle, peu rassurant pour eux et pour les Suisses qui, comme nous l'avons dit, furent aussi amenés à la place de Grève, ne l'était guère davan*-
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tage pour les bourgeois de rHôtel-de-Ville, où siégeait depuis le matin le Comité permanent, d^heure en heure plus mal va et plus menacé par la populace. Les cris de mort qui retentissaient plus furieux à leurs oreilles, à me&ure que semblait se prolonger la résistance de la Bastille, leur avaient inspiré des vues stratégiques dignes de Santerre. L'un avait parlé de construire un catapulte, pour en battre les murailles de la forteresse; l'autre, moins archéologue, avait proposé de faire ouvrir une tranchée dans les règles. L'avis auquel s'était arrêté la sagesse des électeurs, avait été d'envoyer à l'obstiné gouverneur une quatrième députation, «plus remarquable » que les précédentes. Mais au moment où ce pacifique engin de siège allait être mis en mouvement, un bruit encore lointain, puis s'avançant avec le fracas et la rapidité d'une tempête, vint leur annoncer que la Bastille était prise. A l'instant, la grande salle fut inondée par la multitude et remplie d'un tumulte inexprimable. On eût dit que l'Hôlelde-Ville allait s'écrouler sous les cris confondus de victoire et de trahison, de vengeance et de liberté. Les cris de trahison et de vengeance s'adressaient surtout au président du Comité, M. de Flesselles,
prévôt des marchands, suspect d'avance comme chef de la municipalité royale. Sa tiédeur, bien naturelle, pour la cause de l'émeute, avait redoublé les soupçons. Il y avait plusieurs jours qu'on l'accusait au Palais-Royal. Un halluciné s'écria qu'on avait trouvé dans la poche de M. de Launey un billet du
prévôt des marchands constatant sa trahison. Sans antre preuye, le fait fat considéré comme acqais et même Ton des membres du Comité invectiva M. de Flesselles. Des voix féroces le sommèrent de venir se justifier au Palais-Royal. Il se leva et sortit pour s'y rendre, suivi d'une cohue furieuse. Il avait toutefois traversé la place sans périr et était arrivé au coin du quai, quand un jeune homme s'approcha de lai en disant : c Trailre, tu n'iras pas plus loin 1 » et retendit raide mort d'un coup de pistolet. La populace se jeta sur son cadavre et sa tête fut promenée dans les rues comme celle de M. de Lan* ney.
Pendant ce temps Élie recevait les honneurs du triomphe civique. Aux approches de l'Hôtel-de- Ville, il avait été soulevé de terre par quelques enthousiastes et porté à bras sur une table dans la grande salle. On avait posé une couronne sur son front et il était là debout, heureux et fier, comme un héros de l'ancienne Rome. Ses sentiments ne démentalent point cette attitude sculpturale. Il refusa noblement l'argenterie saisie à la Bastille, que le peuple voulait lui attribuer comme récompense. Mais il s'honora plus vraiment encore en sauvant les invalides et les Suisses qui faisaient autour de lui figure d'esclaves captifs. Il se hâta de leur faire prêter entre ses mains le serment de fidélité à la nation et à la ville. Un sergent des gardes-françaises, nommé Marqué, se fit dans cette bonne action son courageux auxiliaire. Il plaça les invalides entre les
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rangs des gardes rangés sous ses ordres et les conduisit à la caserne de la Nouvelle-France, où ils couchèrent. Le lendemain, de grand matin, ils retournèrent sans encombre rejoindre leurs camarades de rhôtel des Invalides, qui ayant plus promptement abandonné M. de Sombreuil, qu'eux M. de Lauuey, n'étaient pas impopulaires et d'ailleurs se trouvaient en nombre. Les Suisses, eux, ne purent éviter une exhibition solennelle au Palais-Royal. €e fut la condition de leur grâce. Mais, par une chance rare, on y promenait, quand ils y arrivèrent, un des sept prisonniers récemment délivrés, et la foule qui remplissait le jardin^ sans faire attention aux clameurs de la bande qui avait amené Louis de Flue et sa dizaine de soldats, toujours couverts de leurs sarreaux, les prit une seconde fois pour des victimes de la Bastille et leur fit une ovation. « Il y en avait même, raconte cet officier, qui croyaient voir à nos mains la marque des fers dont nous avions été chargés. »
Comme les deux précédentes et plus encore, la nuit du 14 juillet fut pour la capitale une nuit d'hallucination. Le tableau en a été peint de main de maître par M. Victor Fournel, d'après les relations contemporaines. « On fit allumer des lampions sur toutes les fenêtres des premiers étages et l'on avertit tout le monde de ne pas se coucher. Vers minuit, des hommes répandus dans toutes les rues se mirent à crier d'une voix terrible et sépulcrale : « Aux armes! aux armes I L'ennemi est dans le faubourg. »
On frappait à tontes les portes, on entrait dans toutes les maisons, on montait dans les appartements, on faisait partir tous les hommes, et en moins d'une demi-beure tout Paris fat sur pied. Le tocsin ne discontinuait pas de sonner à rHôtel-de-Ville et dans tontes les paroisses; à ce son lugubre se joignait sans cesse le bruit effrayant des canons, dont on faisait à chaque instant des décharges. Toutes les cours étaient dépavées, toutes les fenêtres ouvertes, toutes les rues barricadées par des tranchées, et plusieurs garnies de chevaux de frise; on y avait jeté péle-méle des tables, des chaises, des morceaux de grès, des tonneaux, des voitures; tous les citoyens, femmes, vieillards, enfants, veillaient dans Tattente de l'ennemi, ayant à leur côté d'énormes provisions de pierres et d'ustensiles de toute espèce pour en accabler les soldats, jusqu'à des cendres pour les aveugler, de l'eau et de l'huile bouillante pour les brûler vifs, car on s'attendait confusément à tout. Et, pour achever le tableau, des bandes de vagabonds promenaient encore par les rues les têtes ou les membres des victiknes, à la lueur des torches.
< Les jeunes filles mêmes étaient armées de sabres, d'épées, de broches. Les patrouilles étaient triplées. Tous les serruriers forgeaient des piques, tous les plombiers fondaient des balles. Plus de cent pièces d'artillerie avaient été disposées aux portes de la ville et dans les principales avenues. A chaque clocher, sur chaque tour, presque sur chaque toit, se tenaient des observateurs. Les gardes- françaises
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occupaient les barrières et les postes périlleux. La nuit fut semée d'alertes : au moindre bruit la milice accourait, — à moins toutefois qu'elle ne se sauvât comme une voléede moineaux ; — on roulait bruyamment des canons ; des détachements à cheval partaient à la découverte. Mais pas un mouvement offensif ne fut tenté par les troupes, et vers le malin on apprit que celles du Champ-de-Mars, au lieu de marcher sur Paris, s'étaient repliées en arrière, ne laissant, avec des bagages et quelques chevaux, qu'une faible garde qui permit aux patriotes de s'en emparer sans résistance. Une fois de plus, l'armée cédait aux événements et les soldats qui ne désertaient point reculaient. Besenval avait devancé les ordres du maréchal, en voyant ses troupes, dont les dispositions, d'ailleurs, élaieut fort suspectes, sous le feu des canons placés de l'autre côté de la Seine, sur les hauteurs de Chaillot, et servis par les gardesfrançaises. »
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