CAPITULATION DU ROI
L'Assemblée nationale continuait de siéger en permanence à Versailles, suspendant seulement de temps à autre sa séance, mais sans la lever. Son occupation régulière consistait à délibérer sur le mode de formation d'un comité chargé de préparer
un projet de Conslitution. Elle décida que ce comité serait composé de huit membres et désigna pour en faire partie Mounier, l'évéque d'Autan, l'abbé Sieyès, le comte de Clermont-Tonnerre, le comte de Lally- ToUendal, l'archevêque de Bordeaux, Chapelier et Bergasse. Mais la préoccupation de tous» c'étaient les événements de Paris. Les rapports qu'on en faisait, les récits qui en circulaient étaient effrayants et hyperboliques. L'Assemblée envoya une députation aa Roi pour lui en dépeindre l'affreux tableau. Elle reçut elle-même deux électeurs de Paris, envoyés par le Comité permanent, M. Ganilh, avocat au Parlement, et M. Bancal des Issarts, ancien notaire, qui lui retracèrent comme on les voyait à l'Hôtel-de- Ville, c'est-à-dire avec des traits fortement empreints de fantaisie, les péripéties de l'attaque de la Bastille et les efforts du Comité pour arrêter l'effusion du sang. La députation de l'Assemblée revint du château avec une réponse écrite du Roi, conçue en ces termes :
c Je me suis sans cesse occupé de toutes les mesures propres à létablir la tranquillité dans Paris. J'avais, en conséquence, donné ordre au prévôt des marchands et aux officiers municipaux de se rendre ici, pour concerter avec eux les dispositions nécessaires. Instruit depuis de la formation d'une garde bourgeoise, j'ai donné des ordres à des officiersgénéraux de se mettre à la tête de cette garde, afin de l'aider de leur expérience et de seconder le zèle des bons citoyens. J'ai également ordonné que les
troupes qui sont au Ghampde-Mars s'écartent de Paris. Les inquiétudes que vous me témoignez sur les désordres de celte ville, doivent être dans tous les cœurs, et affectent vivement le mien. »
Bien quMI résultât des termes mêmes de cette déclaration que la politique de MM. de Breteuil et de Barenlin commençait à battre en retraite, aussi bien que Farmée du maréchal de Broglie, l'Assemblée Taccueillit avec un silence de mécontentement, et décida aussitôt l'envoi d'une seconde dépulation, à laquelle se joignirent les deux délégués de l'Hôlel-de-Ville. L'archevêque de Paris, en qui le pasteur effaçait de plus en plus l'homme politique, porta la parole au nom de ses collègues et conjura le Roi de céder aux vœux de l'Assemblée. — « Messieurs, répondit le Roi, vous déchirez mon cœur de plus en plus par le récit que vous me faites des malheurs de Paris. 11 n'est pas possible de croire que les ordres qui ont été donnés aux troupes en soient la cause. Vous savez la réponse que j'ai faite à votre précédente députation; je n'ai rien k y ajouter. » — L'Assemblée, nullement satisfaite, vota l'arrêté suivant :
« L'Assemblée nationale, profondément affectée des malheurs qu'elle n'avait que trop prévus, n'a cessé de demander à Sa Majesté la retraite entière et absolue des troupes extraordinairement rassemblées dans la capitale et aux environs. Elle a encore envoyé dans ce jour deux députations au Roi sur cet objet dont elle ne cesse de s'occuper nuit et jour.
Elle fait part aux électeurs des deux réponses qu'elle a reçues. Elle renouvellera demain les mêmes démarches ; elle les fera plus pressantes encore, s'il est possible : elle ne cessera de les répéter, et de tenter de nouveaux efforts, jusqu'à ce qu'ils aient eu le succès qu'elle a droit d'attendre, et de la justice de la réclamation, et du cœur du Roi, lorsque des impressions étrangères n'en arrêteront plus les mouvements. »
Elle suspendit ensuite sa séance, à environ deux
heures du malin. Quand elle la reprit, dans la
matinée du 15, la délibération recommença sur les
troubles de Paris. Le marquis de Sillery proposa un
projet d^adresse au Roi, véritable réquisitoire contre
M. de Breteuil et ses collègues, qualiûés de c pestes
publiques ». Ce projet ne fut pas adopté, mais l'on
décida l'envoi au château d'une députation conduite
par le marquis de la Fayette, à qui on laissa le soin
d'exprimer comme il le jugerait bon les sentimenis
de l'Assemblée. Mirabeau, se levant, adressa aux
délégués ces paroles, d'une virulence absurde en
soi, mais calculée : c Dites au Roi que les hordes
étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier
la visite des princes, des princesses, des favoris»
des favorites ; et leurs caresses, et leurs exhortations
et leurs présents ; dites-lui que, toute la nuit, ces
satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit
dans leurs chants impies l'asservissement de la
France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la
destruction de l'Assemblée nationale; dites-lui que,
166 Ik CHUTE DE L*ANC1BPIME FRANGE
dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut ravant-scène de la Saint-Barlhélemy. »
Gomme la députalion allait sortir, le duc de La Rochefoucauld-Liaucourt demanda la parole. Il était autorisé, dit-il, à annoncer que le Roi allait incessamment venir en personne communiquer ses intentions à l'Assemblée.
M. de Liancourt, quoique fort attaché aux idées nouvelles, était honoré de Tamitié personnelle de Louis XVI, qui avait en commun avec lui le goût des institutions et des œuvres philantropiques. Profitant de Taccès que lui permettait auprès du Roi sa charge de grand-maître de la garde^robe, le duc avait peint vivement à Tesprit du monarque les dangers de la situation, lui avait montré la révolte devenue révolution, la défection imminente des troupes, l'anarchie en perspective, et le dessein de certains hommes d'abuser des circonstances pour faire proclamer, de façon ou d'autre^ le duc d'Orléans lieutenant^général. 11 avait fait appel à son cœur. Il lui avait dit que le seul moyen d'arrêter l'eflusion du sang et de préserver sa couronne et sa famille était de se rapprocher des représentants de la nation; Le Roi, toujours hésitant et scrupuleux^ était disposé à prêter l'oreille à ces avis, d'autant plus que le maréchal de Broglie avait déjà toute la mine d'un général en déroute, et que MM; de Breteuil et de Barentin, qui ne s'entendaient peut-être pas fort bien ensemble, ne paraissent pas avoir déployé
LA PRISE DE LA BASTtllE 167
beaucoup d'énergie pour la défense de leur politique en détresse. Louis XVI voulut toutefois consulter ses frères. Le duc renouvela devant eux ses exhortations. Monsieur, qui jugeait les intérêts du trône en fort imprudentes mains, et qui rêvait de les voir confier par son frère aux siennes, approuva tout à fait la manière de voir de M. de Liancourt. Le comte d'Artois, dont les événements déconcertaient toutes les prévisions et dont la volonté n'avait jamais qu'une fermeté d'apparence, ne crut pas devoir la combattre. Sans se tracer une ligne de conduite bien précise, au défaut de celle que le nouveau ministère venait de suivre si mal, le Roi adopta finalement ridée proposée par M. de Liancourt. 11 se rendit à TAssemblée sans cortège, et y entra suivi seulement (le ses deux frères. Plusieurs membres, et notam* ment Mirabeau, avaient proposé de garder un profond silence. Mais quand Louis XVI parut, la vieille babitude française fut la plus forte, ainsi que l'élan instinctif qui portaient les cœurs vers son bon cœur* Il fut salué d'un cri presque unanime de Vive le Roil Il s'avança de quelques pas dans la salle, puis debout, découvert^ il prononça d'une voix émue, mais assurée, avec une grande dignité, les paroles suivantes :
« Messieurs, je vous ai assemblés pour vous consulter sur les affaires les plus importantes do l'État : il n'en est pas de plus instante^ et qui affecte plus sensiblement mon cœur, que les désordres affreux qui régnent dans la capitale. Le chef de la
163 Lk CHUTE DR L'ANCIB?INE FRANCE
nation vient avec conflance au milieu de ses représentants, leur témoigner sa peine et les inviter à trouver les moyens de ramener l'ordre et le calme. Je sais qu'on a donné d'injustes préventions; je sais qu'on a osé publier que vos personnes n'étaient pas en sûreté. Serait-il donc nécessaire de vous rassurer sur des bruits aussi coupables, démentis d'avance par mon caractère connu ? Eb bien! c'est moi qui ne suis qu'un avec ma nation, c'est moi qui me fie à vous! Aidez-moi, dans cette circonstance, à assurer le salut de l'État; je l'attends de l'Assemblée nationale : le zèle des représentants de mon peuple, réunis pour le salut commun, m'en est un sûr garant ; et comptant sur Tamour et la fidélité de mes sujets, jai donné ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles. Je vous autorise et jevous invite même à faire conoaitre mes dispositions à la capitale. »
Le discours du Roi fut plusieurs fois interrompu par les applaudissements les plus vifs. L'archevêque do Vienne répondit par un compliment où il glissa l'expression de la défiance de l'Assemblée à l'égard du ministère. Louis XVI, sur ce point, feignit de ne pas entendre. 11 lui coûtait de se séparer de fidèles serviteurs, quoiqu'ils l'eussent bien mal servi ; la Reine lui avait communiqué une haute estime pour le baron de Breteuil et il répugnait extrêmement à rappeler Necker. Cependant, quand il sortit, l'Assemblée, entraînée par la démarche à laquelle s'était si aisément résigné le cœur paternel de ce
LA PRISE DE LA BASTILLE lÔO
bon prince, se leva tout entière pour Tescorler jusqu'au château. Louis voulut alors faire le trajet à pied. Les députés l'entourèrent et le suivirent, entourés et suivis eux-mêmes par la foule, qui poussait des cris d'allégresse et dont ils avaient peine à contenir l'élan vers le Roi. Les troupes, rangées sur la place d'Armes, partageaient l'ivresse universelle. Les tambours battaient; les drapeaux flottaient dans les airs. Quand le Roi et l'Assemblée arrivèrent à la cour des ministres, la musique des Suisses fit entendre l'air : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? Les transports redoublèrent. Ce fut une explosion de sensibilité générale. La Reine, émue de ces démonstrations, eut une inspiration heureuse. Elle se montra sur le grand balcon avec le dauphin, Madame Royale et les enfants du comte d'Artois. Elle présenta son fils au peuple et les jeunes princes se confondirent dans un commun embrassement. L'enthousiasme alors fut à son comble. Louis XVI, accablé de fatigue, couvert de sueur et de poussière, jouissait, autant que son bon sens et ses anxiétés le lui pouvaient permettre, de cette popularité bien éphémère. Il emmena les députés à la chapelle et fit chanter un Te Deum.
Aussitôt rentrée en séance, l'Assemblée envoya à Paris une députation de quatre-vingt-huit membres. Celle-ci, dit-on, fit le trajet dans les voitures de Monsieur, qui les avait mises à sa disposition. Elle en descendit à la place Louis XV, d'où elle se rendit à pied à l'Hôtel-de-Ville, escortée par les gardes-
io
françaises et la milice bourgeoise, environnée et acclamée par la multitude. Parmi les héros du 14 juillet qui vinrent s'offrir à ses regards et à ses félicitations figurait le cuisinier Dcsnot, extrêmement fier de ses exploits de la veille, et qui se fît un devoir de les exposer à sa façon aux députés. L'un de ceux-ci lui demanda s'il avait reçu la récompense qu'il méritait, c'est-à-dire, selon ce législateur, une somme d'argent. Mais Desnot répondit avec dignité qu'il ne voulait point d'argent, quMl n'avait agi que par patriotisme et que son unique désir était d'obtenir une médaille. Ce désir ne fut point satisfait, tant les peuples sont ingrats, mais le nom du patriote qui avait si dextrement décapité M. de Launey paraît du moins avoir figuré — légèrement estropié toutefois — sur la liste officielle des vainqueurs de la Bastille. Quoi qu'il en soit, les délégués de l'Assem* blée nationale furent reçus dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville, qu'encombrait une foule très bigarrée, par l'assemblée des électeurs de Paris, ayant à sa tôle, non plus le pauvre Flesselles, mais son président élu, M. Moreau de Saint-Méry. Le marquis de la Fayette raconta la démarche du Roi et donna lecture de son discours. Le comte de Lally- Tollendal épancha son ordinaire trop-plein d'enthousiasme en une allocution naïve et déclamatoire, qui lui valut sur-le-champ une couronne de fleurs, maintenue malgré lui sur sa lêle. Dans cet équipage on le présenta par une fenêlre à la multitude, qui naturellement le salua de ses bravos. Moreau de
Saint-Méry fit l'éloge de Louis XVI et se déclara prêt, au nom des Parisiens, à « embrasser ses genoux » . Le duc de Liancourt faillit gâter la fête. Après avoir annoncé que le Roi sanctionnait rétablissement de la milice bourgeoise, il ajouta que Sa Majesté pardonnait aux gardes-françaises. Aussitôt, plusieurs de ces militaires insurgés qui se trouvaient dans la salle, s'élancèrent indignés vers le bureau. L'un d'eux s'écrie qu'ils ne veulent, ni n'ont besoin de pardon, « qu'en servant la nation, ils avaient entendu servir le Roi et que ses intentions, aujourd'hui manifestées, prouvaient assez à toute la France qu'eux seuls peut-être avaient été véritablement fidèles au Roi et à la pairie. » Le comte de Clermont- Tonnerre arrangea la chose. « Tout doit être oublié, dit-il. Il n'y a pas de pardon à demander où il n'y a pas eu de coupables. Les soldais de la liberté ne peuvent pas être des déserteurs. » La Fayette fut nommé d'acclamation commandant général de la milice parisienne (1) et Bailly « maire de Paris » ; choix ratifiés quelques jours après par un vote régulier des assemblées des districts. Bailly eut de plus, à son tour, la couronne de fleurs qui venait de servir pour Lally-Tollendal. Il la refusa, mais Mgr de Juigné la plaça lui-même sur le front du nouveau maire. Le bon archevêque, tout heureux de sa popularité revenue et des marques d'affection
(i) Cg commMidement avait jusqu'alors été provisoirement exercé par le marquis de la Salle, sur le refus du duc d'Aumont, i qui oQ Tavait oiferl d*abord.
I7i LA GUUTE DE L'ANCIENNE FRANCE
que lui donuaieut ce jour-là sesouailles, s'abandonnait, lui aussi, h l'enthousiasme, et ouvrait son cœur d'apôtre aux élans de l'espérance. Il emmena un peu pêle-mêle les députés, les électeurs et le peuple à Notre-Dame, où il entonna un Te Deum. Les députés revinrent à Versailles enchantés des Parisiens ; à peu près consolés du sang versé la veille, dont Mounier, dans la relation présentée en leur nom, rejeta la responsabilité sur les ministres, ces « perfides conseillers qui ont pu surprendre la religion du Roi » ; et convaincus que l'ordre allait renaître et le bonheur public incessamment fleurir, grâce à la Constitution qui semblait bien, à cette heure, devoir être promptement rédigée selon les vues et en grande partie par la plume de Mounier lui-même.
La relation du voyage de ses délégués fut présentée à l'Assemblée dans laséance du jeudi 16. Sur la demande de plusieurs membres, Lally-ToUendal donna lecture du discours qu'il avait prononcé la veille à Paris et il dit ensuite : « J'ajouterai qu'il n'y a eu qu'un cri dans l'Hôtel-de-Ville, dans toute la ville enflo, pour demander Téloignement des ministres et Je retour de l'homme vertueux qui est maintenant éloigné de la cour, et qui a si bien servi la patrie, de M. Necker enfin. Je n'ai pu vous taire le vœu de la capitale, parce que mes concitoyens m'ont prié, m'ont conjuré de le déposer au milieu de vous. » — Mirabeau présenta un projet d'adresse au Roi pour le renvoi des ministres, sans faire mention de Necker, dont il ne désirait aucunement le
LA PRISK DE LA BÂSTlLm 173
retoar. Mais le rappel de rancien directeur général des fioaDces, demandé de nouveau par plusieurs membres, fut appuyé par la majorité avec acclamation, et c'est avec cette addition que l'Assemblée allait adopter le projet de Mirabeau, quand elle reçut la nouvelle de la démission du ministère et de la résolution prise par le Roi d'aller visiter la capitale.
Cette double détermination n'avait été prise par
Louis XVI qu'après de grandes hésitations et avec
de grandes angoisses. La veille, en faisant auprès de
l'Assemblée la démarche conseillée par M. de Lian-
court, il espérait encore que l'accord pourrait se
faire et la paix se rétablir^ au moyen de concessions
de sa part sans doute, mais sans qu'il fût contraint
de rompre absolument avec la politique de défense
des prérogatives de la Royauté et de conservation
partielle des institutions de l'ancienne France que
représentaient à ses yeux MM. de Breteuil et de
Barentin. Les informations plus amples et plus
exactes qu'il avait sans doute reçues depuis lors sur
les événements et sur l'état de Paris n'étaient pas de
nature à l'encourager dans la voie de l'abandon et
de la conûance aux idées et aux hommes du jour.
La journée du 15 et une partie de celle du 16 furent
employées au château en conseils des ministres et
de la famille royale. Le projet d'une retraite à Metz
du Roi et de son gouvernement sous la protection
de l'armée du maréchal de Broglie fut présenté et
disculé. La Reine était tout à fait de cet avisetcom-
174 LA CHDTR DE L'ANGIEISME FRAKGE
mençait déjà ses préparatifs de départ; Louis XVI lui-même inclinait vers celle idée et il exprima plus tard ses regrets de ne l'avoir point suivie. M^is ses ministres, sauf peut-être M. de Breteuil, ne Ty encouragèrent point. Ils s'étaient imaginé que la seule présence des troupes, sans aucune action effective, suffirait pour contenir Paris et pour intimider l'Assemblée. Tombés du haut de leur confiance présomptueuse, ils étaient en plein désarroi. Le maréchal, en particulier, ne goûtait point l'id^Q mise en avant. < Oui, dit-il, nous pourrons aller à Metz; mais que ferons-nous, quand nous y serons? » Monsieur prit nettement parti contre le projet et supplia avec instance son frère de ne pas s'éloigner. Il est probable que la principale raison de cette opposition de sa part venait de la crainte que l'Assemblée, après le départ duRoi, ne fût amenée à proclamer le duc d'Orléans lieutenant-général, chose que Monsieur redoutait par-dessus tout. Le duc avait d'ailleurs témoigné, lui aussi, dans ces jours troublés, de son hésitation ordinaire.
c Dans la matinée du 15, dit un historien (1) qui n'est pas exempt d'erreurs, mais dont les assertions méritent toujours d'être prises en grande considération, et ont quelquefois presque la valeur d'un témoignage contemporain, — lorsqu'on ignorait encore la détermination du Roi, et qu'on le croyait en proie aux anxiétés que les événements de la
(1) Joseph Droz.
veille devaient répandre à la cour, le duc d'Orléans fut pressé par ses amis de mettre à proflt les moments, d'aller à Louis XVI, de lui parler avec force des dangers publics, et de lui offrir son dévouement aux conditions qui le rendraient utile. Le duc céda et se rendit au château: n'ayant pu se faire introduire à l'instant près du Roi, il attendit. Soit qu'il ait eu des renseignements sur ce qui se passait, soit que, durant cette pénible attente, ses réflexions aient sufli pour l'effrayer sur les suites que pouvait avoir sa démarche, il sentit défaillir son courage et se hâta d'écrire au Roi pour protester de sa fidélité. Dans sa lettre, il dit que si les troubles continuaient, il demanderait à Sa Majesté l'autorisation d'aller passer quelque temps en Angleterre (1). Pendant la journée, il veilla sur sa conduite avec un tel soin qu'il aurait pu la soumettre au tribunal le plus sévère. Le duc d'Orléans siégeait à l'Assemblée lorsque Louis XVI y parut; il Raccompagna au château, et fut du nombre des députés qui se don* nèrent la main pour le garantir de l'empressement de la foule; il n'alla point avec la députation se montrer aux Parisiens; il resta à Versailles, et fit une visite au Roi dans la soirée. Mirabeau vit avec beaucoup d'humeur déconcerter ses desseins, et s'en prit à la faiblesse du duc d'Orléans. Il devait cependant reconnaître que les circonstances n'avaient
(1) D'après Droz lui-m6me, qui s'est rectifié à cet égard (t. )1I, p. 4i), cette lettre aurait été adressée par le duc dans la matinée du 45 juillet, pon pas au Roi, mais au baron de Breteuil.
176 Lk GHUTEl DE L'AIfCIEMIfE FRANGE
amené aucun moment où Ton pût faire accueillir par Louis XYI une ambitieuse demande; mais, pendant ces jours de crise, il avait trouvé dans le duc toute l'indécision d'un homme qui voit de grands avantages balancés par de nombreux dangers (1). La faiblesse, l'irrésolution excitaient le dédain de Mirabeau, et, sans rompre avec le parti d'Orléans, parce qu'il ne voulait abandonner aucune chance d'élévation, il sentit mieux que jamais combien ses destinées seraient plus assurées et plus hautes, si c'était de Louis XYI même qu'il parvenait à obtenir le ministère. »
Ce qui, en ce moment, exaspérait Mirabeau, c'est que le succès des menées révolutionnaires, auxquelles il avait pris une large part, aboutissait au triomphe de Necker. Personnellement, si la cour eût essayé de s'entendre avec lui, il aurait peut-être préféré encore le baron de Breteuil. Mais c'est une combinaison à laquelle le Roi ne songeait pas et ne pouvait guère songer. Dans l'état des choses et des esprits, le rappel de Necker s'imposait. Louis XVI donc s'y résigna. Mais il prit une voie extraordinaire pour adresser au ministre la lettre qu'il dut lui écrire. Voulant peut-être indiquer, sous l'apparence d'une flatteuse marque de déférence pour l'Assemblée, qu'il n'était plus maître de se soustraire à l'impulsion de celle-ci et n'agissait plus en pleine
(1) « Un jour, racoDte Droz, le comte de la Touche disait au duc d'Orléans que Mirabeau était un excellent conseiller. Je ne sais, répondit le prince, avec esprit et même avec bon sens. Mirabeau n'a rien d perdre. »
liberté, il remit au président, qui était venu avec une députation le remercier et le féliciter d'avoir congédié M. de Breteuil et ses collègues, la lettre de rappel de Necker, en invitant l'Assemblée à la faire elle-même parvenir à son adresse. 11 hésita plus longtemps encore à rappeler MM. de Montmorin et de Saint-Priest, qu'on lui avait dépeints comme formant avec Necker un dangereux triumvirat. Il ne s'y décida que dans la matinée du 17, sur les instances de la Reine, que M. de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'empereur Joseph 11, détermina, non sans peine^ à cette démarche ; car M. de Mercy, que l'opinion publique considérait comme l'un des principaux auteurs de la politique de résistance et de réaction, blâmait, au contraire, cette politique, et avait jugé le récent changement de ministère c aussi imprévu que mal combiné » . L'Assemblée se chargea volontiers de la commission du Roi et joignit à la lettre de Louis XYI une seconde lettre pour Necker signée de son président et de ses secrétaires. Elle décida qu'une députation nombreuse accompagnerait le Roi dans sa visite à la capitale.
Cette visite était, de la part de Louis XVI, un acte d'abnégation héroïque, mais qui, étant donné son caractère, n'offrait, croyons-nous, aucun sérieux avantage. Il l'accomplissait le cœur déchiré. Effrayé des listes de proscription dressées par les agitateurs du Palais-Royal, qui colportaient ouvertement leurs menaces de mort contre le comte d'Artois, les princes de Gondé et de Gonti, les ministres et la
i78 LA CHUTE DE L'ANCIENNE FRANCE
famille de Polignac, il avait, d'accord avec la Reine, ordonné à son frère, à ses cousins, à ceux qu'il considérait comme ses bons et fidèles amis, de se mettre eu sûreté et, au besoin, de quitter la France. La séparation s'était accomplie avec larmes dans la nuit du 16 au 17, qui fut ainsi la date de la première émigration. Dans la matinée du 17 le Roi, ne sachant pas s'il reviendrait vivant de Paris ou si, du moins, on n'essaierait pas de l'y retenir contre son gré, prit ses précautions comme chrétien et comme souverain. Il entendit la messe et communia, puis il remit à Monsieur un acte conditionnel qui l'instituait lieutenant-général du royaume en cas de mort ou de captivité du chef de l'État. C'est en vain d'ailleurs que Marie-Antoinette le conjura de renoncer à cet humiliant et périlleux voyage. Les dangers mêmes qu'il y pouvait courir lui faisaient considérer comme un devoir de tenir la promesse qu'il en avait donnée.
Il partit du château à neuf heures du matin, accompagné des ducs de Villeroy et de Villequier, du maréchal de Beauvau et du comte d'Estaing, et suivi seulement de douze gardes-du-corps. Le reste de l'escorte fut tourni par la milice bourgeoise qui venait de se constituer aussi à Versailles. Un détachement dé la milice parisienne vint à la rencontre du Roi jusqu'au Point-du-Jour. La population des villages voisins encombrait la route. Le trajet de Versailles à Paris dura six heures. A l'entrée de la capitale se trouvait Bailly, le nouveau maire, qui
L\ PRISE i)E LA BASTILLE 179
présenta au Roi les clefs de la ville sur un bassin de
vermeil et lui adressa un discours commençant par
cette anlilhèse : « Sire, j^apporte à Voire Majesté les
clefs de sa bonne ville de Paris: ce sont les mêmes
qui ont été présentées à Henri IV. 11 avait reconquis
son peuple ; ici, c'est le peuple qui a reconquis son
roi. » — Le long des quais était rangée en plusieurs
files une double haie de Parisiens, couverts des
habits les plus variés, armés de fusils, de piques, de
faux, de lances, de pioches, de fourches, de bâtons.
On remarquait parmi eux des moines de tous les
ordres, qui s'étaient enrôlés dans la nouvelle milice
pour contribuer au rétablissement de la paix
publique, et même des femmes portant le mousquet
ou répée. Les ponts étaient garnis d'artillerie, mais
avec des bouquets de fleurs placés à la lumière et à
la bouche des canons. Suivant un mol d'ordre qui
fut bien observé, le cri de Vive la nation l s'élevait
seul sur le passage du souverain, dont le visage
élail triste et inquiet. On arriva place Louis XV*
Là, un coup de fusil, parti on ne sait d'où, et dû
probablement à une simple maladresse^ vint tuer
une femme à quelques pas delà voiture royale. Mais
cet accident passa presque inaperçu. Sur la place le
cortège se forma régulièrement pour se diriger vers
rilôtel-de-Ville. En tête marchait un bataillon des
gardes-françaises avec ses canons et le drapeau delà
Bastille. Les officiers municipaux et les électeurs, la
députation de TAssemblée venaient ensuite. Le
marquis de la Fayette^ inaugurant son rôle de
IdO IK GHUTB DE L'ANOIEKNE FRANGB
lulcur et de précepteur de la monarchie nouvelle, chevauchait avec son état-major, tous en habit de ville, répée à la main, devant la voiture royale, que suivaient de nombreux pelotons d'hommes armés. On avançait lentement entre Tépaisse haie dont nous avons parlé et qui continuait sur tout le parcours^ sous les regards d'une foule immense, encombrant les rues, les fenêtres et montée jusque sur les toits. La disposition générale était sombrent menaçante. Quand le Roi descendit de voiture devant le grand escalier de THÔtel-de-Ville, Bailly lui présenta la cocarde parisienne, bleue et rouge (1). Louis XVI la reçut et la mit à son chapeau. Des deux côtés de Tescalier étaient rangés des citoyens appartenant, sans doute, pour la plupart, aux loges de la francmaçonnerie. Ils virent dans l'événement qui s'accomplissait sous leurs yeux un triomphe des doctrines qu'on y enseignait aux initiés et voulurent y associer le Roi lui-même^ en lui rendant à son insu, comme signe et comme récompense de sa soumission, les honneurs dus, selon leur rite, aux dignitaires maçonniques. Ils croisèrent leurs épées nues au-dessus de sa tête et le firent ainsi passer sous ce qu'on appelait la voûte d'acier. Un cri unanime de Vwe le lioit qui soulagea un peu son inquiétude, l'accueillit dans la grande salle où était réunie l'élite
(1) Ce fut seuIemeDt lé 31 juillet que la Fayette y fit ajouter le blanc, couleur de la Fraace depuis le quiuzic[i;e siècle^ et constitua ainsi Ja cocarde tricolore, qui devint la cocarde nationale. Dë^ le 16 juillet il avait fait donner à la milice parisienne le nom de garde nationale.
LA rnrsE de i a bastille I8i
delà bourgeoisie ralliée au mouvement. Il prit place sur le trône et entendit plusieurs discours, un entre antres du comte de Lally-Tollendal, inépuisable dans les effusions de son éloquence, toute pleine des bonnes intentions de son royalisme populaire et pathétique. Henri lY aurait certainement tiré parti des circonstances, si douloureuses qu'elles lui fussent, pour agir par quelque mot heureux sur les esprits et préparer peut-être ainsi le relèvement de son pouvoir. Louis XVI, dont le cœur valait encore mieux que celui de Henri IV, mais dont l'esprit juste était sans entrain et dont le corps était ce jour-là exténué de fatigue, ne réussit qu'à grand peine, dans cette atmosphère ahurissante, à balbutier quelques mots que Bailly se chargea d'interpréter* On le conduisit à une fenêtre et on le montra au peuple. La foule, apercevant à son chapeau la nou^ velle cocarde et, d'ailleurs, selon le tempérament des foules, n'attendant qu'une occasion pour passer de la défiance à l'enthousiasme, poussa un cri formidable de Vive le Roit A partir de ce moment éclata un délire de joie. En sortant de l'Hôtel-de-VillCj Louis XVI fut environné de gens tout fiers et tout beureux de l'approcher, baisant ses mains, ses habits ; une dame de la halle, qui se trouvait là, fit plus : elle lui sauta au cou et l'embrassa. Il fut soulevé par le peuple et porté à sa voiture, dont les chevaux, les panneaux, l'impériale avaient été pavoises de cocardes. Ce fut d'ailleurs la grande journée des cocardes. Tout le monde en portait et
M U GiinTE DB L'ANCtENKE FRANGE
l'on en mit même à la statue de Louis XV et à celle de Henri IV sur le Pont-Neuf. Quand on se mit en marche, celle que le Roi avait acceptée fut placée ostensiblement à la portière. Sur le quai, des ouvriers armés de bouteilles arrêtèrent la voiture et versèrent du vin an cocher et aux valets, en les obligeant de boire avec eux à la santé de leur maître. Louis XVI dut encore subir une harangue de M. Troudon, fils d'un fabricant de bougies, qui, le saisissant au passage, lui annonça, de la part du district de l'Oratoire, qu'il Hait désormais « le plus grand monarque de l'univers ». Tous les hommes qui formaient l'immense double haie que le Roi traversa de nouveau tenaient leurs armes renversées en signe de paix, et le cri de Vive le Roi I retentissait dans leurs rangs sans interruption. U rentra au château de Versailles entre neuf et dix heures du soir et tomba en pleurant dans les bras de sa famille en proie, depuis le malin, à une angoisse mortelle. « Heureusement, dit-il, il n'a pas coulé de sang. » ^ La Royauté venait de capituler dans sa personne. Le souverain pouvoir passait à l'Assemblée sous le contrôle de la garde nationale de Paris et des clubs du Palais-Royah
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CONSÉQUENCES DU 14 JUILLET — LES MEURTRES PARISIENS — ATTITUDE DE L'ASSEMBLÉE — RETOUR DE NECKER.
Le retentissement de la prise de la Bastille dans Topinion fut immense et s'étendit à toute l'Europe. Disproportionné avec le fait lui-même, il s'explique par l'état intellectuel créé dans les hautes classes et dans les esprits cultivés de la société européenne par rinfluence des philosophes et des littérateurs français. La victoire de l'émeute parisienne apparut à distance avec le prestige d'un événement héroïque et symbolique. C'était le signe de la chute de l'ancien monde et de l'avènement de l'âge d'or. Le vieux et affreux despotisme allait enfin céder la place au bonheur universel réalisé par la philanthropie au moyen de la liberté. Schelling, Hegel et Hœlberlin, alors étudiants à Gœttingue, allèrent à deux lieues de la ville planter un arbre commémoratif de ce triomphe; Daniel Ebeling composa un poème, Klopstock un hymne en l'honneur du 14 juillet. A Saint-Pélers^ bourg, non loin du knout impérial, que la vieille Catherine, philosophe d'ailleurs et philanthrope^ elle aussi, tenait encore d'une main ferme, l'enthousiasme s'empara des négociants, des bourgeois, de la jeune noblesse, des représentants des diverses
nations dans la ville cosmopolite de Pierre le Grand. Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tons, dans les rues, se félicitaient, s'embrassaient, comme si on les eut déliyrés d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. Un grand seigneur russe, rentrant dans son palais, trouva la galerie qui précédait son salon illuminée de bougies. C'était Tœuvre de sa fille, âgée de neuf ans. 11 lui en demanda la cause. < Mais, mon père, lui répondit l'enfant, ne faut-il pas célébrer la prisp de la Bastille et la délivrance de ces pauvres prisonniers français ? » Cette enfant était la future madame Swetchine.
L'ère de bonheur ne se manifesta pas immédiatement, même en France. Le Roi était éclipsé. L'Assemblée nationale, devenue le pouvoir souverain, était, par le fait même, mise en demeure de rétablir dans le royaume la tranquillité nécessaire à la marche du gouvernement et à la fondation de Tordre nouveau des choses. Frappés de leur évidente impuissance, les dissidents du clergé et de la noblesse avaient, dès le 16 juillet, ratifié officiellement la fusion des trois ordres et la concentration des États généraux en une chambre unique. Tous les grands corps de l'ancienne France : Parlement, Grand Conseil, Chambre des comptes, Cour des aides, Université de Paris, s'inclinèrentsuccessivement devant l'Assemblée etse sou* mirent solennellement à son autorité suprême. Mais il ne fut que trop certain^ dès les premiers jours qui suivirent le triomphe de l'insurrection parisienne, que l'Assemblée, à son tour, capitulerait
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devant le 'désordre et s'inclinerait devant l'anarchie.
Des scènes sanglantes ou honteuses se multipliaient dans son voisinage. A Saint-Germain-en-Laye un malheureux boulanger, accusé d'accaparement, fut égorgé et sa tète promenée dans les rues, comme on faisait à Paris. Un riche fermier avait été saisi et emprisonné à Poissy par la multitude. Sa vie était menacée. Le maire de Poissy vint à Versailles demander en sa faveur le secours de l'Assemblée. L'évéquede Chartres avec plusieurs de ses collègues, chargés de celte mission, virent leur autorité méconnue. L'évéque implora la populace à genoux et n'obtintqu'à grand'peine la permission d'emmener l'accusé à Versailles, à condition qu'il y fût mis en prison, et des bandits suivirent les députés pour s'assurer que la condition serait remplie. La présence d'un des régiments qui se retiraient empêcha seule les désordres qui commençaient à Pontoise. Les gens sans aveu qui avaient pris une part active aux événements de Paris se répandaient maintenant dans la banlieue, avides de pillage. Ils attaquèrent en force la ville de Brie-Gomte-Robert, dont ils mirent en fuite les habitants. A Paris même, la nouvelle milice ou garde nationale n'assurait aux personnes et aux propriétés qu'une protection très relative. A chaque instant, dans les rues, les passants réconnus comme aristocrates couraient risque de la vie. La Fayette, en trois jours, dut intervenir pour sauver dix-sept personnes, dont plu-
sieurs même faillirent être massacrées dans 6es bras. Les constitutionnels modérés, les amis de Nacker et ceux de Mounier, commencèrent alors à voir le précipice où glissait la France, et essayèrent de décider l'Assemblée à prendre vigoureusement en mains la cause de l'ordre public. Dans la séance du 20 juillet, le comte de Lally-ToUendal peignit avec force le danger de la situation. < Il est plus que temps, dit-il, de raffermir la puissance publique ébranlée jusque dans ses fondements ; il est plus que cmps de réunir les parties éparses d'un gouvernement qu'on cherche et qu'on ne trouve plus, et de resserrer les liens sans lesquels notre société se dissout. » Il présenta dans ce sens un projet de proclamation énergique au peuple français. Appuyé par Meunier et par plusieurs autres membres, notamment par l'évêque de Chartres, il fut contredit par les orateurs du parti extrême. « Hier, s'écria Buzot, député du bailliage d'Évreux, nous applaudissions à l'héroïsme des Parisiens; aujourd'hui, les appellerons-nous des rebelles? les punirons-nous d'avoir sauvé la patrie?. . • Si le despotisme rappelait un jour ses forces pour nous terrasser, quels citoyens oseraient alors défendre l'État?... Est-ce à nous à devenir les vils instruments de la tyrannie, à consacrer ses injustices et la violation des droits de la nature ?» — La majorité, à peine remise de la crainte inspirée par la politique de MM. de Breteuil et de Barentin, était maintenant intimidée par la faction révolutionnaire, contre laquelle, après s'en être appuyée,
elle n'osait pas essayer la même force de résistance.. L'impopularité était pour elle un épouyantaiK Quoique bien plus près assurément de Mounier que de Buzot, elle donna en fait gain de cause à celui-ci en ajournant sa décision sur la proposition de Lally- ToUendal : « J'ai obéi à ma conscience, s'était écrié celui-ci au milieu des murmures de ses adversaires, et je me lave les mains du sang qui pourra couler. »
Après la chute du ministère de M. de Breteuil^ ses membres s'étaient dispersés. M. Foulon, conseiller d'État, que l'on avait voulu adjoindre au marécha de Broglie dans le département de la guerre, mais qui, dit-il, avait refusé, s'était retiré à Viry, près dé Fontainebleau, dans une propriété de M. de Sartine. [I figurait sur les listes de proscription du Palais- Royal. Des paysans le saisirent, soulevés contre lui par le bruit absurde, selon lequel il aurait dit que, si le peuple n'avait pas de pain, il n'avait qu'à manger de l'herbe. Us l'amenèrent le 22 juillet, en l'accablant de coups, dans la capitale. Conduit à l'Hôtelde-Ville, Bailly, la Fayette, les électeurs firent de vains efforts pour le sauver. « Qu'est-il besoin de jugement pour un homme jugé depuis trente ans ? » s'écria un émeutier bien vêtu qui se trouvait parmi la foule. Enlevé de la table sur laquelle on l'avait fait asseoir en évidence, le malheureux vieillard (il avait soixante-quatorze ans) fut emporté par la populace et traîné jusqu'à la lanterne ci-dessus décrite et dont Camille Desmoulins allait bientô s'intituler le
procureur (1). Deux fois la corde cassa, deux fois le patient tomba sur le pavé. Mais on le rependit avec uae corde neuve. Le cadavre ensuite fut décroché, la tête coupée, mise au bout d'une pique et promenée dans Paris avec une poignée de foin dans la bouche ouverte. Le rite révolutionnaire avait son unité et ses variétés aussi. Le gendre de Foulon, Berthier de Sauvigny, administrateur de grand mérite, en fit, ce même jour, répreuve. Intendant de la généralité de Paris, il avait à ce titre pris part à l'établissement des camps maintenant évacués. Le Palais-Royal l'avait condamné comme son beau-père. Il fut arrêté et emprisonné à Gompiègne, puis dirigé sur Paris. Les électeurs avaient envoyé pour le préserver des fureurs du peuple deux d'entre eux avec une forte escorte de cavaliers. On Qtplus, quand Foulon étant arrivé à l'Hôtel-de-Yille, on ne put se dissimuler les intentions de la populace. Un courrier fut expédié pour que les commissaires qui accompagnaient l'intendant se gardassent bien de le laisser entrer dans la capitale. Mais la foule qui entourait et suivait l'escorte ne leur permit pas de s'arrêter. Berthier était dans un caljriolet avec l'électeur Etienne de la Rivière, qui déploya pour le défendre un véritable héroïsme. L'héroïsme de Berthier ne fut pas
(1) Dans le pamphlet iutitiilé : Discours de la lanterne aux Parisiens^ doat la première é litiou était à peu près épuisée le "ii septembre 1739, Caiiiille Dcsmoulins se donDn, par ime sinistre plaisanterie de basochien, le titre de procureur générai de la lanterne. Il n'osa pas d'ailleurs y mettre formellement apn nom*
moindre. On portait autour de lui des écriteaux chargés d'injures. On lui présenta la tête de Foulon, que, dit-on, il ne reconnut point, tant elle était souillée de sang et de boue. Arrivé devant Féglise de Saint^Merry la tempête devint effroyable. < Je croirais sans exemple, dit Berthier à son compagnon, les avanies dont je suis l'objet, si Jésus-Gbrist n'en avait éprouvé de plus sanglantes... Il était Dieu, et je ne suis qu'un homme I » Ce ne fut qu'à grand'peine qu'on parvint à l'HôteKde- Ville. Là on trouva la Fayette qui, ayant réuni des détachements de gardes nationaux et de gardes-françaises, crut bien faire en leur donnant l'ordre de conduire Berthier sain et sauf à l'Âbbaye. Mais, à peine redescendu sur la place, le malheureux fut arraché à son escorte et poussé vers la lanterne. < Je saurai bien, dit-il, m'assurer d'un autre sort. » Il saisit alors le fusil d'un de ses bourreaux, s'en empara et se défendit avec l'énergie du désespoir. Mais il succomba bientôt sous les coups de pique et de sabre. On lui arracha le cœur et le cuisinier Desnot, qui se trouvait là, augmenta ses titres aux honneurs civiques, en allant présenter ce trophée à la Fayette, puis en le transportant au Palais-Royal, accompagné d'un soldat qui portait la tête. Autour de ces coryphées chantait et dansait un joyeux cortège où, parmi les haillons, on remarquait des habits. Sous le premier coup de l'indignation la Fayette se démit de son commandement (23 juillet), mais^ sur les instances qui lui furent faites, il le reprit le soir même. Bailly témoigna de
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la même manière son honnêteté et sa faiblesse. Les meurtres qui venaient de s'accomplir fournirent à M. de Lally-Tollendal l'occasion de revenir, dans la séance du 23 juillet, sur la proposition qu'il avait faite et d'insister pour qu'elle fût adoptée sans retard par l'Assemblée. Quoique analogue à celle faite par Mirabeau dès le 27 juin, elle fut combattue par ce dangereux tribun, offensé de l'insuccès de nouvelles démarches qu'il avait tentées auprès de la cour, pour s'ouvrir le chemin du pouvoir. Désireux de se faire nommer maire de Paris, il présenta comme le vrai remède au désordre, l'installalion dans la capitale d'une nouvelle assemblée municipale, élue par les districts, et s'éleva contre l'usurpation de pouvoir commise, selon lui, par l'assemblée des électeurs. Dans la discussion, Barnave qui, depuis quelque temps, poussé par l'ambition et l'amourpropre, s'était séparé de Mounier, dont il était blessé d'être appelé Vaide-de-camp, laissa, dit-on, échapper ces mots, indignes de la générosité naturelle de son âme, mais bien caractéristiques du moment où ils furent prononcés : « Le sang qui a coulé était-il donc si pur? » Finalement, dans la séance du soir, la proclamation proposée par Lally fut adoptée, mais avec des adoucissements qui lui enlevaient toute portée sérieuse. Elle ne fut pas d'ailleurs adressée officiellement au pays par l'Assemblée en corps, soit directement, soit par l'intermédiaire du Roi. On s'en remit à chaque député du soin de la faire parvenir à ses commettants. Le
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même jour TAssemblée prit une résolution qui, quoique en partie louable, manifestait clairement sa dépendance des factieux. L'Hôtel-de-Ville lui demandait de désigner un tribunal chargé de juger les prévenus de conspiration contre la liberté, c'est-àdire les hommes tels que Foulon et Berthier, ce qui serait, croyait-on, un moyen de les soustraire à l'arbitraire de la multitude. Un député suppléant (1), nommé Dufresnoy, se présentant comme délégué par l'un des districts de la capitale, soumit à TAs* semblée un projet, selon lequel ce tribunal serait composé de soixante jurés élus dans les soixante districts. L'Assemblée rejeta cette ébauche de tribu* nal révolutionnaire, mais elle admit le principe des poursuites, mêmes rétroactives, pour crime de lèse<nation. Elle déclara que ces poursuites lui appartenaient, et que la Constitution instituerait le tribunal devant lequel seraient traduites les personnes accusées de ces crimes. De la sorte ce n'étaient plus officiellement les assassins qui étaient suspects, mais les hommes désignés à leurs coups parles jugements du Palais-Royal.
Les travaux constitutionnels de l'Assemblée devaient naturellement être influencés par la situation où elle se trouvait et d'où elle n'avait pas une assez ferme volonté de se dégager. Il était facile à prévoir que dans les institutions nouvelles la Royauté
(1) Aux élections de 1789 les bailliafises avaient élu> outre les députés titulaires, des députés suppléants, qui devaient, au besoin, remplacer les titulaires. M. Dufresnoy était député suppléant du tiers état de Paris.
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paierait toat à la fois les frais de sa propre capitulation et de celle de rAssemblée. Ce u^était plus qu'en apparence que les < constitutionnels » de la nuance de Necker ou de Mounier conservaient à cet égard la direction des travaux. Au sein même du Comité, dont ils formaient la majorité, les vues politiques de Mounier étaient déjà balancées par les axiomes traucbants et dogmatiques de Sieyès. Le rapport présenté par Mgr Champion de Gicé, archevêque de Dordeaux, dans la séance du 27 juillet, tout en appuyant les vues de Mounier, laissait apercevoir la marche ascendante des partisans de l'organisation d'une sorte de démocratie philosophique,, dans le goût du Contrat social ^ avec la conservation de l'étiquette monarchique. Dans la même séance M. de Glermont-Tonnerre, également au nom du Comité de Constitution, présenta le résultat du dépouillement des cahiers^ résumé partagé en deux sections : 1^ Principes avoués. 2® Questions sur lesquelles l'universalité des cahiers ne s'est point expliquée d'une manière uniforme. Selon le rapporteur, les principes résultant de l'universalité des cahiers étaient ceux-ci :