XI. La liberté individuelle sera sacrée
Eu réalité les cahiers étaient déjà bien loin. C'est beaucoup moins eu s'inspirant d'euK qu'en suivant ses idées personnelles que Mounier avait rédigé les deux premiers chapitres d^un projet de Constitution, dont il donna lecture à l'Assemblée. Le premier consistait en une déclaration des droits de Vhomme et du citoyen^ tribut payé par lui à la manie de l'époque. Le second, intitulé : Principes du gouver^ nement français^ était trop raisonnable dans les pouvoirs maintenus ou, pour mieux dire, conférés à la Royauté, pour avoir maintenant des chances sérieuses de prévaloir. Comme les deux autres rapporteurs, Mounier fut d'ailleurs lort applaudi. L'Assemblée ordonna l'impression des trois rapports et leur distribution dans les bureaux. Elle entendit ensuite la lecture d'une lettre de l'ambassadeur d'Angleterre au ministre des affaires étrangères, dans laquelle le duc de Dorset protestait contre le bruit qui s^était répandu que l'argent anglais n'avait pas été étranger aux récents événements de Paris. Gomme preuve du contraire, il alléguait la révélation qu'il avait faite, dans les premiers jours de juin, de propositions repoussées par lui relativement à un complot mal défini contre le fort
de Brest, pour lequel on demandait l'aide de l'Angleterre (1).
Cette communication donna lieu le lendemain, c'est-à-dire dans la séance du 28 juillet, à une résolution grave. L'établissement, sur la motion de Volney, d^un Comité des rapports, auquel serait renvoyée, pour épargner le temps de l'Assemblée, la masse énorme d'adresses, de pétitions, de renseignements, qui lui arrivaient de toutes parts, n'offrait point d'inconvénients. Il n'en était pas de même d'une proposition qui fut faite ensuite par Duport et qu'il motiva sur l'affaire de Brest. Il demandait l'institution d'un comité de quatre membres chargé de recueillir les informations et les indices qu'il jugerait utiles sur tous les complots contre la sûreté de l'État. Ces quatre membres devaient être nommés pour un temps illimité. L'intention de Duport était de créer une véritable inquisition révolutionnaire. Rewbell, député de Colmar, accentua maladroitement cette pensée en demandant qu'on ne se crût point obligé de respecter « le secret des lettres des personnes suspectes » . 11 faillit révolter l'Assemblée. De généreuses protestations s'élevèrent. « Le premier devoir que m'ont imposé mes commettants, s'écria le comte de Virieu, c'est de rétablir la liberté publique; et je ne suis pas. venu pour l'atta-
(1) On ne sait pas ce qu'il faut penser de cet ètran^îe complot. Quant à l'opinion que les émeutes de Paris avaient été secrètement favorisées par le gouvernement anplais^ elle était partagée par M. de Mercy, ambassadeur de l*Empereur, qui l'adopte formellement dans une dépêche à sa cour.
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qaer. » Chapelier vit que Rewbell avait été trop loin et s'attacha à atténuer l'efifet de son discours. Il appuya la proposition de Duport, mais en déclarant que < la violation d'un secret est un crime » et que < la sûreté publique ne peut exiger un sacrifice delà verlu » . Rewbell lui-même relira sa motion pour se rallier à celle de Duport. Celle-ci finalement fut adoptée, mais avec une double modification. Il fut décidé que le nouveau comité serait composé de douze membres et renouvelé tous les mois. On le désigna sous le nom de Comité des recherches (1).
Ce jour-là même Necker arrivait à Versailles. Il avait appris à Bâle, de la bouche de la '^duchesse de Polignac, quittant la France, les événements de Paris. Les lettres du Roi et de l'Assemblée qui le rappelaient au pouvoir ranimèrent trop aisément dans son âme la magie des illusions qui lui étaient chères. Il se crut de nouveau l'arbitre providentiel qui allait apaiser toutes les discordes et faire fleurir la paix et la prospérité. Il se mit en route plein de joie, de bons sentiments et de beaux projets. Accueilli partout avec enthousiasme, il ne laissa pas d'éprouver en chemin qu'il lui serait plus aisé d'obtenir des bravos qu'un acquiescement parfait à ses vues. Sur Tordre formel du Roi, le baron de Besenval avait quitté Versailles et était parti pour la Suisse, son pays natal. Mais, arrivé aux environs de Provins, il
(1) Les douze premiers membres furent Duport^ Févêque de Langresj le duc de la Rochefoucauld-Liancourt, Gleizen, Fréteau, Tronchet, Re-wbell, d'André, le comte de Virieu, Camus, Bouche et Pétion.
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fut arrêté par des paysans armés et retenu prisonnier par la municipalité de Villenauxe-en-Brie. Necker, informé en route de cette arrestation, écrivit de sa voiture même à cette municipalité pour l'invitera laisser M. de Besenval continuer son voyage. Mais elle lui répondit qu'elle ne le pouvait point, car elle attendait les ordres qu'elle avait fait demander à l'Hôtel-de-Ville de Paris. Un pareil fait et d'autres signes analogues auraient dû engager Necker à prendre vis-à-vis du Roi et de l'Assemblée, et aussi vis-à-vis des fauteurs de l'anarchie, chaque jour croissante, une attitude nette et vigoureuse et à réunir toutes les bonnes volontés et toutes les forces subsistantes dans l'exécution d'un plan politique bien arrêté. Au lieu de cela, toujours convaincu que sa présence et son influence suffiraient à tout, il s'engagea dans une démarche où sa vanité et sa générosité naturelles trouvaient également leur compte, mais qui constituait un nouvel abaissement de l'autorité publique. Le 29, il avait été témoigner à l'Assemblée sa reconnaissance. Le 30, il crut devoir porter ses remerciements à THÔlel-de- Ville et profiter de cette circonstance pour faire entendre aux Parisiens, avec l'autorité qu'il croyait acquise à ses services et à sa vertu, la voix de la justice et de l'humanité. Il tint toutefois aux nouveaux députés des districts, qui étaient justement sur le point de relever de ses fonctions l'ancienne assemblée des électeurs, un langage de suppliant très peu digne d'un homme d'Étal : « Ah! Messieurs, s'écria-t-il,
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non pas devant vous qui, distingués par une éduca* lion généreuse, n'avez besoin que de suivre les lumières de votre esprit et de votre cœur, mais devant le plus inconnu, le plus obscur des citoyens de Paris, je me prosterne, je me jette à genoux pour demander qu'on n'exerce ni envers M. de Besenval, ni envers personne, aucune rigueur semblable, en aucune manière, à celles qu'on m'a récitées. La justice doit être éclairée ; et un sentiment de bonté doitencore être sans cesse autour d'elle. Ces principes, ces mouvements dominent tellement mon âme que, si j'étais témoin d'aucun acte contraire, dans un moment où je serais rapproché par ma place des choses publiques, j'en mourrais de douleur, ou toutes mes forces, au moins, en seraient épuisées... Âh ! Messieurs, que tous les citoyens, que tous les habitants de la France rentrent pour toujours sous la garde des lois I Cédez, je vous en supplie, à mes vives instances; et que, par votre bienfait, ce jour devienne le plus heureux de ma vie, et l'un des plus glorieux qui puissent vous être réservés. »
La sensibilité de l'Assemblée municipale fut aisément entraînée par ce discours. Deux de ses membres partirent sur-le-champ pour Villenauxe avec l'ordre écrit et signé de mettre Besenval en liberté. L'assemblée des électeurs, qui tenait sa dernière ou son avant-dernière séance, fut plus sensible encore aux exhortations de Necker. M"™® Necker et M™® de Staël, qui étaient présentes, jouirent pleinement des transports d'enthousiasme et même dçs adula^
tions prodiguées au vertueux ministre. Tandis que lui-même, après avoir donné une seconde lecture de son discours, était conduit à une fenêlre et y recevait les acclamations du peuple, l'arrêté suivant était rédigé à la hâte et signé par les électeurs : < Sur le discours si vrai, si sublime et si attendrissant de M. Necker, TAssemblée, pénétrée des sentiments de justice et d'humanité qu'il respire, a arrêté que le jour où ce ministre, si cher et si nécessaire, a été rendu à la France, devait être un jour de fête; en conséquence, elle déclare, au nom de tous les habitants de cette capitale, certaine de n'être pas désavouée, qu'elle pardonne à tous ses ennemis, qu'elle proscrit tout acte de violence contraire au présent arrêté, et qu'elle regarde désormais comme les seuls ennemis de la nation ceux qui troubleront par aucun excès la tranquillité publique ; et, en outre, que le présent arrêté sera lu aux prônes de toutes les paroisses, publié à son de trompe, envoyé à toutes les municipalités ; et que les applaudissements qu'il obtiendra distingueront les bons citoyens. »
Necker ne put lire cette déclaration sans verser des larmes de joie. Ce fut dans la plénitude de son bonheur qu'il se mit à table pour prendre part à un diner de dix-huit couverts. Ce fut l'âme au comble de la satisfaction qu'il repartit pour Versailles, où il se hâta d'aller rendre compte au Roi et à la Reine du résultat de sa journée. Louis XVI et Marie-Antoinette, réjouis de la nouvelle qu'il leur apportait, crurent en eflet que, grâce à lui, la haine contre leurs ser-
vitenrs allait s'arrêter et la tranquillité renaître. Mais cette illusion ne dura guère. Les agitateurs et leurs partisans, furieux des décisions prises à THôtel-de-Ville, se remuèrent aussitôt pour exciter Topinion contre elles. Mirabeau, qu'exaspéraient l'influence et la popularité de Necker, accourut à Paris, et son action ne tarda pas à s'y faire sentir. Le district de l'Oratoire^ qui était le sien, prit un arrêté blâmant l'Assemblée communale et les électeurs et envoya deux délégués enjoindre à la muni* cipalité de Villenauxe de garder Besenval en prison. 11 notifia cette décision à l'Hôtel-de-Ville et la communiqua aux autres districts, dont plusieurs y adhérèrent. Les aflBches des électeurs furent lacérées ; le tocsin se mit à sonner; des bandes menaçantes parcoururent les rues. Les bourgeois de l'Hôtel-de- Ville prirent peur de. ce mouvement, quoiqu'il fût factice. Ils manquèrent du peu d'énergie nécessaire pour en venir à bout. La Fayette, il est vrai, et Bailly, peut-être un peu jaloux de Necker, demeuraient dans une sorte de neutralité. L'Assemblée communale dépêcha un courrier pour rappeler les deux députés envoyés par elle à Villenauxe. L'assemblée des électeurs résista plus longtemps à la pression des clubs. Mais, vers onze heures du soir, elle donna une interprétation de son arrêté, qui en était une véritable annulation avec amende honorable.
Tous ces faits furent discutés le lendemain (31 juillet) à l'Assemblée nationale. Malgré les efforts de Lally-Tollendal, de Clermont-Tonnerre et de
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MouDier, ce fut Mirabeau qai remporta. L'Assemblée ne blâma pas sans doute l'arrêté dds électeurs, mai.s elle eu approuva TinterprétatiOD. Elle mit la personne de Besenval sous la sauvegarde des lois, mais elle n'ordonna pas son élargissement et, par le fait, on le conduisit à Brie-COmte-Robert où il resta en prison avec un procès criminel en perspective. Elle donna les jours suivants un nouveau témoignage de son asservissement aux agitateurs. Dans la séance du 1" août la majorité avait choisi Thourel, alors modéré, pour la présidence, en remplacement du duc de Liancourt, qui avait lui-même succédé à l'arcbevêque de Vienne. La minorité portait Sieyès. Plusieurs députés protestèrent avec violence contre le résultat du scrutin. Les clubs du Palais-Royal entrèrent en fermeotation et menacèrent de faire marcher quinze mille hommes sur Versailles. Thoaret eut la faiblesse de donner sa démission et rAssemblée la faiblesse, plus grande encore, de l'accepter. Elle nomrr a au lieu de Thouret non pas Sieyès, il est vrai, mais son analogue Chapelier. On ne pouvait décidément pas plus compter sur l'Assemblée, moralement prisonnière, que sur le Roi, moralement déchu, pour lutter efficacement contre l'anarchie. Celle-ci, provoquée et eutretenue par d'habiles meDeurs,s'étendaitplusoumoins,depuislel4juillet, sur toute la surface du territoire, et prenait en maint endroit le caractère d'une sauvage et sanglante révolution sociale.
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l'anarchie en province
Les circoDslaDces et ]es dispositions dans lesquelles la nouvelle des événements de Paris vint frapper la population française, dans les villes et dans les campagnes, étaient de nature à faire aisément produire à cette secousse un effet désastreux. Les chefs et les agents des sociétés secrètes ne l'ignoraient pas et ils surent en profiter. La crainte de la disette et la monomanie qui voyait partout des accapareurs n'avaient cessé d'exciter çà et là, dans le pays, depuis six mois, de dangereux conflits et des émeutes parfois sanglantes. L'agitation politique était venue s'y joindre et, depuis les élections, n'avait plus cessé de grandir, sous la forme de l'enthousiasme ou de la colère. La bourgeoisie attendait partout avec impatience les opérations des États généraux qui devaient, selon elle, l'élever enfin au niveau des deux premiers ordres et, le prestige du gouvernement royal s'éclipsant de jour en jour, elle applaudissait aux usurpations du tiers-état et s'habituait à identifier ses aspirations avec les projets constitutionnels de l'Assemblée, qu'elle ne distinguait pas, à distance, des vues et des plans de Necker, encore son idole. Les essais, si maladroits, du parti de la résistance, la politique du comte
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d'Artois et de M. de Barentia, la séance royale du 23 juin, puis le renvoi de Necker et ravènement de M. de Breteuil, excitèrent au plus haut point son indignation. L'ordre vigoureusement maintenu à Paris ou une prompte et sévère répression de l'émeute, jointe à un plan politique net et décidé^ aurait pu seule contenir peut-être les mouvements prêts à éclater dans beaucoup de villes. Dans les campagnes les paysans avaient l'œil ardemment fixé vers une suppression des droits féodaux et un allégement de toutes leurs charges qu'ils croyaient sur le point d'être ordonnée par le Roi et qu'ils se faisaient fort d'exécuter eux-mêmes contre les seigneurs ou les collecteurs récalcitrants. La maréchaussée était insuffisante; l'armée, travaillée par des meneurs, était commandée par des ofiiciers à la fois aristocrates, libéraux et philanthropes, nullement dévoués au ministère^ en but à la jalousie de leurs sousofiiciers et pleins d'indulgence et de sensiblerie devant le peuple; les autorités administratives et judiciaires, peu sûres de leur avenir, et ne sentant plus la main du pouvoir, chancelaient partout.
Du 11 au 15 juillet les nouvelles, les correspondances venues de Versailles ou de Paris exaltent de proche en proche l'opinion dans toutes les provinces et la soulèvent contre les projets prêtés à la cour. « Tous les papiers publics, écrit un natif du Maine en ce moment dans la capitale, annoncent une conspiration infernale de massacrer les députés les plus zélés pour la nouvelle constitution et de renfermer
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les autres. On a surpris la conscience du Roi, toujours bon, mais trop facile à tromper. La France, après l'espoir de la plus heureuse révolution, est à la veille du plus dur esclavage. » A partir du 15, la nouvelle de la prise de la Bastille, du triomphe de l'insurrection parisienne, de la capitulation du Roi et de la chute du ministère Breteuil produisent une commotion universelle dont les agitateurs se hâtent de tirer parti. Au Mans, par exemple, le samedi 18 juillet, une foule considérable s'était portée, pleine d'angoisse, à la rencontre de la diligence pour avoir des nouvelles de Paris. Enfin la voiture parait. Les voyageurs se montrent aux portières avec des cocardes, battant des mains et criant : < Bonnes nouvelles! bonnes nouvelles 1 » La foule répond par de nombreux applaudissements et suit en masse la diligence. Quand elle s'arrête, les uns s'accrochent aux portières, d'autres aux roues ; ici on monte sur les bornes, là sur les fenêtres. Un voyageur prend la parole et raconte à sa manière les événements de la capitale. La foule écoute avec avidité son récit, puis elle se sépare, car chacun est pressé d'aller à son tour raconter les choses à sa femme, à ses enfants, à ses amis. C'est, un enthousiasme général. Dans l'après-midi, la révolution commence. Un chirurgien, affilié aux « frères de Paris», arbore avec son fils et plusieurs jeunes gens la cocarde parisienne. Le lieutenant de la maréchaussée essaie de s'opposer à ce mouvement. Le endemain, à la sortie de la grand'mcsse, il est hu
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par une multitude ameutée, des furieux Tassaillent à coups de bâton et il n'échappe qu'à' grand'peine en se réfugiant dans la maison du vicomte de Valence, colonel du régiment de Chartres-Dragons, en garnison dans la ville. Cet oflBcier supérieur, gendre de M™« de Genlis, et premier écuyer du duc d'Orléans, était grand partisan des idées nouvelles et très populaire. La foule remmène avec elle et se porte aux prisons, où elle fait mettre en liberté les condamnés et les accusés des précédentes émeutes de la province, relatives aux grains. De là, les meneurs la conduisent à l'Hôlel-de-Vjlle où, à l'exemple de Paris, ils décident la municipalité légale à constituer un comité permanent et une milice citoyenne. Le Comité est formé par l'adjonction aux anciens officiers municipaux de députés élus par une assemblée générale des corporations et corps constitués. Le chirurgien réussit à s'y faire donner une place. Le commandement de la milice citoyenne est déféré au vicomte de Valence. Quant au représentant direct du pouvoir central, c'est-à-dire à l'intendant, on ne prend même pas la peine de le consulter. Dès le soir du 19 juillet, au Mans, l'autorité centrale n'existe plus. L'armée est absorbée par la garde nationale. Le pouvoir, il est vrai, est d'abord remis aux mains de la bonne bourgeoisie, amie de l'ordre, dont l'intention est de se rallier autour de l'Assemblée nationale et du Roi et, d'accord avec eux, de prévenir ou de réprimer Tanarchie. Mais celle-ci, sous les traits du chirur-
gien, est dans la place et guette l'heure de tout envahir. Les choses se passèrent d'uae manière analogue dans la plupart des villes, mais non pas partout d'une façon aussi pacifique. Malgré les opinions avancées de son colonel, le régiment de Chartres- Dragons témoigna au Mans d*une discipline et d'un attachement au drapeau exceptionnels, qui tinrent assez longtemps la populace en respect. A Rennes, au contraire, à Besançon, à Strasbourg et ailleurs, les soldats non seulement ne montrèrent pas d'aussi bonnes dispositions et refusèrent même d'obéir à leurs chefs^ mais ils ne tardèrent pas à vouloir goûter, eux aussi, aux joies de rémeute, à faire cause et orgie communes avec la canaille. Celle-ci, de moins en moins contenue, s'abandonna en mainte ville aux derniers excès. A Caen, au mois d'août, le major de Belsunce, quoique aimé et défendu par son régiment, fut massacré, dépecé et une mégère mangea son cœur. A Troyes, au mois de septembre, le maire Huez fut assassiné avec d'horribles tortures. Là même où les troupes régulières auraient volontiers contribué au maintien de l'ordre, l'efficacité de leur action était singulièrement amoindrie par mie des dispositions du décret de l'Assemblée nationale pour le rétablissement de la paix publique rendu le 10 août, disposition sanctionnée et promulguée par une déclaration et une ordonnance royales en date du 14. Aux termes de ces actes souverains une nouvelle formule de serment avait été imposée à tous les officiers et devait être prêtée
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solennellement en ces termes : a Nous jurons de rester fidèles à la Nation, au Roi et à la Loi, et de ne jamais employer ceux qui seront à nos ordres contre les citoyens, si nous n'en sommes requis par les officiers civils ou par les officiers municipaux. » Dans l'état actuel des choses et des esprits, cette subordination de l'autorité militaire aux municipalités nouvelles, équivalait en bien des cas à l'annulation de la force armée. En même temps, par l'organisation universelle des milices ou gardes nationales, l'autorité partageait sa force et ses armes avec l'anarchie. Celle-ci triomphait dans les campagnes comme dans les villes, mais avec un esprit et des traits particuliers.
La misère amenée par l'insuffisance partielle de la récolte de 1788 et par tes rigueurs de l'hiver de 1789 avait considérablement augmenté le nomtre des brigands, vagabonds et gens sans aveu errant sur la surface du territoire; l'affaiblissement de Tautorité administrative les avait beaucoup enhardis et les émeutes relatives aux grains leur avaient fourni l'occasion de pratiquer ouvertement leurs habitudes ou leurs instincts de pillage. Ils s'étaient manifestés et ils étaient redoutés un peu partout. Après la prise de la Bastille, les chefs du mouvement révolutionnaire et notamment le conseiller au Parlement Duport, devenu député de la noblesse de Paris, résolurent d'exploiter celte circonstance pour amener une explosion de terreur et par suite l'armement général de la population. Les affiliations secrètes
dont le réseau enveloppait la France entière, leur donnaient le moyen d'exécuter ce dessein. Tout à coup, dans les derniers jours de juillet, le bruit se répandit à la fois dans toutes les provinces, jeté en passant par de mystérieux courriers, et répété de proche en proche, qu'une armée de brigands avait paru dans le voisinage, qu'elle coupait ou incendiait les moissons, qu'elle allait tout mettre à sac et à feu. De là résulta une panique effroyable, un prodigieux accès de folie furieuse, où se donnèrent carrière toutes les mauvaises passions, générales ou particulières, et tous les excès d'un peuple en délire. Les brigands réels se mêlant à ceux qui couraient aux armes contre les brigands chimériques, excitèrent encore les cervelles, guidèrent les bras et les coups, conduisirent au meurtre et au pillage ceux qui se levaient pour s'en défendre. Les forfaits furent innombrables. Un remarquable exemple de ce qui se passa dans cette crise monstrueuse, ce sont les massacres de Ballon au Maine.
M. Robert Triger a donné des événements de Ballon un récit expressif autant qu'exact. Mieux vaut pour nous le reproduire avec tous ses détails caractéristiques qu'en affaiblir la signification historique et psychologique en l'abrégeant. Extrait de pièces officielles et de documents inédits, il équivaut à peu près à une narration contemporaine. On en reçoit une impression vive et juste de l'accès de peur et de fureur contagieuses qui sévit alors dans nos campagnes.
c Plus que les autres parties du Maine, peut-être, la ville de Ballon et ses environs sont profondément ébranlés, dans la soirée du 22 juillet, par cette indes* criptiblo panique. Dès neuf heures, on sonne le tocsin en quelques endroits et des familles entières prennent la fuite avec leurs enfants, sur la nouvelle répandue par un sieur Jucbereau, de Mamers, que les brigands sont aux portes de cette ville. Â minuit, deux hommes, dont Tun se dit domestique du curé de Nouans, arrivent en poste chez le curé de Lucésous-Ballon. Ils frappent à coups redoublés au portail du presbytère, en criant: « Monsieur, nous Sommes écrasés; faites battre la cloche promptement. Yoilà une troupe de brigands composée de quatre à cinq mille hommes qui entrent à Mamers. Ils mettent tout à feu et à sang par où ils passent. > Puis ils repartent en toute hâte pour averlir Ballon et les autres paroisses, après avoir fait promettre au curé de Lucé de donner Talarme s'il aperçoit l'ennemi le premier. A quatre heures du matin, le pays tout entier est sur pied. Le tocsin sonne à tous les clochers et à Ballon surtout la terreur est à son comble.
< Situé dans une très forte position militaire, à une faible distance des frontières de la province et au milieu d'une région extraordinairement fertile, le château féodal de Ballon eut à subir, pendant les guerres du moyen-âge, le premier choc de toutes les invasions venues du Nord et de l'Est. Les habitants de la ville ont conservé le souvenir lrè3 précis
de ces nombreuses attaques dont leurs pères out été jadis les yictimes, et ils sMmaginent quMI leur est plus particulièrement difficile d'échapper au danger. Ils appellent à leurs secours les paroisses des environs et font partir un exprès pour le Mans, pendant que le curé et le procureur fiscal envoient des courriers dans toutes les directions, c afin de savoir de quel côté viennent les brigands ».
c Dès la pointe du jour, le jeudi 23 juillet, plus de vingt paroisses en armes se concentrent sous les murs du vieux château. Les unes sont amenées par des curés et des vicaires ; les autres par des notaires ou des huissiers. Les habitants de Saint-Mars arrivent sous la conduite d'un gentilhomme^ aimé et respecté de tous, M. de Guibert. On lui décerne aussitôt le commandement général, et il se trouve à la tête d'un rassemblement de cinq à six mille hommes. Des postes avancés sont établis en avant de la ville, sur la route de Mamers. On barricade le pont, on creuse des tranchées, on élève des levées ; le curé de Saint-Ouen et les autres prêtres charroient les matériaux. C'est un élan général, un mouvement patriotique, digne d'une population autrefois guerrière.
«Malheureusement, comme dans tous les événements de la Révolution, cette mise en scène n'est qu'un prétexte. Les brigands ne paraissent pa$ et d'infâmes meneurs profitent de la surexcitation ioé? vitable des paysans pour accomplir un épouvantable projet.
< A cinq quarts de lieue de Ballon, tout à l'entrée
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du hoarg de Noaans^ s'élève an vaste chàteaa entouré de larges douves avec pont-levis, et dont les hautes tours domiDent le plat pays: il appartient à ub. ancien oilicier qu'une déplorable conduite à contraint de s'exiler en Angleterre. Depuis deux jours le lieutenant de maire de la ville du Mans, Charles Cureau, fabricant d'étamines, devenu écuyer (1) et secrétaire du Roi, épouvanté par l'émeute du 19, est venu s'y réfugier avec sa femme. Il se croit d'autant plus en sûreté au château de Nouans qu'il est l'oncle du prx)priétaire et chargé en son absence d'administrer le domaine. L'arrivée de M. Cureau, cependant, a produit mauvaise impression. La populace du Mans ne l'aime pas. C'est un anobli et < le plus riche bourgeois du Mans )» ; il a fait fortune trop rapidement, il a excité l'envie et la jalousie. Péjà elle a menacé de saccager son hôtel de la place ^es Halles, et répandu sur son compte des propos perfides. Où dit que M. Cureau fait le commerce des grains, qu'il les accapare pour les expédier hors du royaume, qu'il est venu dans le pays acheter les blés sur pied et « affamer le peuple » . Ces accusations sont entièrements fausses, mais elles sufBsent pour le rendre odieux et soulever les colères populaires. Soutenais secrètement par les chefs du mouvement révolutionnaire, quelques furieux veulent assouvir contre lui les haines terribles qu'ils ont vouées aux c accapareurs » ^et ils trament en silence un criminel complot.
(1) Ecuyer éifiii le titre dcé simples gentilshommes «t des
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« Dès la première heure, le vicaire de Nouans, l'abbé Lacroix, a été instruit de ce complot. Il a appris « qu'à Ballon on préparait la perte de M. Cureau >, et à trois reprises successives il s'est empressé de le faire prévenir. Pour son malheur, M. Cureau ne croit pas à un danger imminent et, bien que très inquiet, il refuse de s'enfuir. Les habitants de Nouans, il est vrai, ne lui témoignent aucune hostilité, et depuis la veille ils ont suivi tous ses conseils avec une docilité respectueuse.
« Vers sept heures du malin, pendant que les honnêtes gens montent la garde dans les rues de Ballon et travaillent aux tranchées, une cinquantaine d'habitants de Lucé, ayant à leur tête un nommé Monthéard^ fermier de la métairie de Saint-Gher, « qui paraît très animé», parcourent les paroisses de Lucé^ de Congé et de Nouans. Tous sont armés de faux, de fusils et de fourches ; ils profèrent < des serments horribles » et déclarent qu'il leur faut le sieur Cureau, mort ou vif, « pour leur servir de capitaine et les conduire à Ballon ». Bien mieux, ils forcent plusieurs habitants paisibles à se joindre à eux, menaçant les uns « de les décoller par ordre du curé de Lucé », les autres « de les couper en morceaux » . Une demi-heure plus tard, ils arrivent devant le château de Nouans et rencontrent le cocher, Pierre Bellanger, qui vient de sortir pour aller aux nouvelles. Ils lui répètent en jurant qu'il leur faut son maître, mort ou vif, et lui enjoignent d'aller surle-champ l'éveiller.
M LA CHUTB DE L'ANCIENNE FnArsCE
< M. Cureau, qui se promène en robe de chambre dans la rour, les aperçoit an même moment, et donne Tordre au concierge de fermer la porte. Il est trop tard : en un clin d'oeil la cour est envahie et les forcenés sont maîtres de la place. M. Gureau se présente alors bravement et leur demande ce qu'ils veulent. Ils répondent qu'ils viennent le chercher, de la part du curé de Lucé, afin de l'emmener avec eux à Ballon et qu'il faut partir de suite. En vain le malheureux seigneur leur objecte qu'ils peuvent se passer de lui et qu'il n'est pas habillé; ils le traitent de brigand et ils lèvent leurs faux sur la tête du cocher qui essaie de le défendre. Â bout d'arguments, M. Gureau leur fait servir à déjeuner, puis il profite de ce répit pour monter dans sa chambre.
a Par une fatalité inconcevable, un habitant de Nouans que le concierge a prié d'aller à la cave tirer du cidre, se trompe de tonneau et rapporte t une seillée de vinaigre». A peine y ont-ils goûté, les envahisseurs s'imaginent qu'on veut les empoisonner. Leur fureur redouble. Ils brisent les pots, les verres et les bouteilles, font un tapage épouvantable et menacent de saccager le château. M. Gureau est obligé de redescendre à peine habillé. Ils veulent aussitôt l'emmener à pied, disant < que si le b... ne peut pas marcher, ils sauront bien le traîner ». Ce n'est qu'à force de prières et sur les instances réitérées des domestiques qu'ils consentent à le laisser monter à cheval.
a Au haut du tertre de Nouans, à quelque pas du
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château, la bande rencontre le cabriolet da comte Balthazar-Michel de Montesson, seigneur de Donillet, ancien officier au régiment du Roi et gendre de M. Gureau, qui vient rejoindre son beau-père avec sa femme et ses deux enfants. Elle se jette sur la voiture et l'arrête en criant: « En voilà encore un qui va venir avec nous. Il ne sera pas de trop : il nous commandera. » Très effrayé de voir son beau-père eu si mauvaise compagnie, et dans Tespoir de lai être utile, M. de Montesson s'empresse d'accepter l'invitation. Il dételle un de ses chevaux, monte dessus saus même prendre le temps de le faire seller, et se joint à la bande, ainsi que tous les domestiques. M""» de Montesson, restée seule avec ses enfants, rentre au château où elle trouve sa mère en proie à une profonde inquiétude, et le vicaire de Nouans qui s'efforce charitablement de les rassurer l'une et l'autre.
< Pendant ce temps, les têtes s'étaient échauffées à Ballon. Des propos perfldes avaient été semés dans la foule et quelques-uns des défenseurs de la ville commençaient, eux aussi, à réclamer M. Cureau. Deux travailleurs avaient même quitté la tranchée eu disantqu'ils allaient à Nouans lui brùlerla cervelle... D'autres, de la paroisse de Saint-Mars, proposaient d'aller le chercher et ils auraient mis ce projet à exécution sans l'intervention énergique de M. de Gulbert. Un ecclésiastique, le prieur de Loudun en Parigné-l'Évèque, avait été arrêté comme espion : à grand'peine, un huissier de Ballon, Louis Dreux,
îl-i' LA GHDTE DE î/ANa:':NNE FRANCE
avait obtenu quelle prisonnier lui fût confié « pour examiner ses papiers », et il avait dû l'enfermer à clef dans sa maison, afin de le soustraire aux mauvais traitements. Sous l'influence des excitations secrètes et de la fatigue physique, le peuple devenait de plus en plus nerveux, de plus en plus méfiant. i & A huit heures et demie environ, MM. Cureauet de Montesson arrivent au pont de Ballon, entourés de leur escorte qui s'est grossie en chemin du curé de I^ucé, armé d'une faux emmanchée, et de quelques exaltés, plus furieux encore que les autres, parmi lesquels il faut citer un sieur Julien Charpentier, domestiqué de Pierre Lacroix, notaire royal à René, et Julien Couasnon, journalier à Lucé. Venu à Nôuans dans la nuit avec la famille de son maître, Julien Charpentier s'était i.oint volontairement aux habitants de Lucé, et il les avait suivis, une trique à la main, alors qu'il pouvait sans peine leur échapper. Quant à Julien Couasnon, son rôle avait été des plus actifs pendant toute la nuit. Après avoir jeta Taalrme dans le bourg de René, de concert avec Juchcreau, il était venu, en plein minuit, sonner le toscin à l'église de Lucé,' et il avait contribué tout particulièrement par ses menaces ou ses propos à semer l'effroi dans la contrée.
: « Le pont de Ballon, nous l'avons dit, avait été barricadé. Lorsque la sentinelle aperçut M. Cureau, qui marchait en tête de la troupe, elle l'arrêta, suivant là consigne, et lui cria : Qui vive'i M. Cureau fépondit : Tien-état, en dijqnimi: « Yoqs voyez que
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faî la cocarde du tiers. » tfn marchand de Saint- Mars, qui remplissait les fonctions de chef de poste, lui répliqua qu'il la portait « par politique ». Toutefois il le laissa passer sans autres objections et il donna Tordre aux sentinelles de le conduire à M. dé Guibert, ndenaçant de passer trois balles dans le corps au premier qui lui ferait violence. La précaution était sage, car, à peine dans la ville, MM. Gureau et de Montesson sont assaillis de propos sinistres. On reproche à leur escorte « de n'avoir pas apporté leurs têtes » ; on dit que ceux qui l'auraient fait auraient eu une récompense. Déjà quel* ques forcenés prennent la bride de leurs chevaux et crient qu'il faut les tuer. Dans la rue d'Orne, un bordager de Saint-Mars met M. Gureau en joue, en s'écriant : « G'est bien fait qu'il vienne. Jamais il ne s'en retournera. G'est un affameur du peuple : il a été pendu par efïîgie au Mans. J'ai mon fusit chargé à trois balles, il ne passera pas par ici que je ne lui brûle la cervelle I ]> Et il l'aurait fait si un tailleur nommé Jousse n'eût rabattu le canon de son fusil.
« Arrivée à l'auberge du Plat d'étain, la bandé force ses prisonniers à descendre de cheval, et sur leur demande elle les conduit à pied au château, pour les présenter à M. de Guibert. Une foule immense couvre l'esplanade et remplit les cours intérieures. Dès qu'elle aperçoit M. Gureau, elle l'accueille par des huées furieuses et des menaces terribles : « Voilà les affameurs du peuple! crie*
t-OD de tous côtés. 11 faut les tuer. Â mort! à mort! :» M. Gureau demande à se justifier.
« On le fait alors monter, avec MM. de Montesson et de Guibert, dans une salle haute du château où les armes de plusieurs paroisses ont été déposées le matin sous la garde d'une sentinelle. Une bande de forcenés se précipitent à leur suite dans Tescalier. Ils culbutent le factionnaire et entrent dans la chambre avec une violence inouïe. M. de Guibert s'efforce de les calmer : « Mes amis, leur dit-il, en montrant les prisonniers^ ne les jugez pas sans les entendre : ils ne sont sûrement pas aussi coupables que vous le croyez. — Que sommes-nous donc venus faire ici? ripostent plusieurs voix. Ce n'était pas la peine de les amener. Il faut les tuer. — Mes enfants, reprend à son tour M. Gureau, que demandez-vous î Laissez-moimejdstifier. Voulez-vousdix mille livres? — Non, pas d'argent, à mort ! à mort !» A ce moment, un sieur Hardouin, boucher à Ballon, que le hasard a placé aux côtés de M. de Montesson lui dit à l'oreille en lui frappant sur l'épaule : Ne craignez point, Monsieur, ils ne vous tueront pas » ; puis il élève la voix pour demander grâce, en faisant remarquer à ces furieux qu'ils ne peuvent tuer des gens qu'ils ne connaissent pas. Cette généreuse tentative est aussitôt appuyée par quelques braves gens, et surtout par un autre boucher, Martin Saillant, de Souligné, qui vient d'entrer dans la chambre par la fenêtre et qui est parvenu, au prix des plus grands efforts, à pénétrer jusqu'à M. Gureau.
c Mes amis, s'écrie Saillant, est-il possible que voas vous portiez à une pareille voie de fait? Non, il ne périra pas. Je ne souffrirai jamais que vous commet* tiez une pareille horreur. Le sieur Gureau vous propose de vous faire un billet par lequel il vous abandonne toute sa fortune. Qu'avez-vous de plus à lui demander? Confiez-le moi, je réponds de lui sur ma téte^ je ne le quitterai point que sa donation ne soit bien en règle. —Non, non, s... gueux, s... m...., hurlent les misérables. Nous n'y consentons pas. Il faut qu'il périsse. » Au même instant, « un nombre considérable de faux, de fourches et de brocs » se lèvent sur la tête de iM. Cureau etsur celle de ses défenseurs. Un couvreur de Saint-Mars pousse le comte de Montesson d'un revers de main, en lui disant : < Va avec ton père, tu ne vaux pas mieux que lui I » Le tumulte devient épouvantable. On entraine M. Gureau dans l'escalier en le tenant au collet. Les honnêtes gens, terrifiés et impuissants, s'échappent au plus vite. M. de Montesson reste seul dans la chambre sous la garde d'une partie de la bande. Il est alors dix heures du matin.
« Dès que M. Cureau parait dans la cour, après avoir été renversé et foulé aux pieds au milieu de l'escalier, d'épouvantables clameurs éclatent de tous côtés. Les uns lui reprochent d'être < un mangeur de peuple » et d'avoir dit < qu'il fallait faire paître le tiers-état » . Les autres proposent « de lui couper les jambes et de le faire souffrir longtemps, parce qu'il a ruiné beaucoup de marchands ». D'autres
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s'écrient « qu'il est f...; qu'il faut en faire autant à la f... justice et aux f... calotins » . Un journalier de Saint-Mars, armé d'un broc (1), lui met la pointe de son arme sur le visage. Un garçon boucher lui arrache t le peu de cheveux qui lui restent », s'empare de sa perruque et la jette par-dessus le mur. C'est un déchaînement de fureur sans exemple. Près de la barrière du château, il reçoit à la tête un premier coup de faux qui lui coupe une oreille et le couvre de sang. Presque aussitôt une poussée se produit et le culbute dans les douves avec les gens dont il est entouré. Au premier rang, on remarque un ancien soldat du régiment de Boulonnois, « vêtu d'un uniforme blanc à parements verts » ; c'est un nommé Lefebvre, dit Francœur, âgé de 28 à 30 ans, à la taille bien prise, au visage brun et rond, aux yeux vifs et à fleur de peau, depuis un an compagnon tailleur de pierre chez un entrepreneur de Souligné. Plus féroce que tous les autres, ce misérable s'acharne contre la victime qui demande « miséricord»3 », en criant « Vive le tiers-état! » et en offrant deux cent raille livres pour sauver sa. vie. Avec l'aide de François Barbier, bordager au lieu de l'Enfer, à Souligné, lui aussi ancien soldat au régiment de Guyenne, grand homme maigre de 59 ans, à la barbe noire, aux yeux enfoncés, aux joues
(1) Il s'agit éviJcinnicnt ici non du va«^e qui porte co nom dans la langue commuue, mais d'une arme pointue que l'on trouve désignée dans les textes du moyeu-â;ie par les m its de broche et de broke. Cf. Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française, au mot broche.
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creuses, il maintient M. Cureau sur le dos, au fond du fossé, et il excite les timides à frapper...
« Cependant à la vue de cet horrible spectacle, un mouvement de pitié s'est produit dans la foule. Deux femmes surtout se sont émues et déclarent • qu'on ne peut ainsi laisser périr du monde sans les secourir » . A leur appel, un courageux jeune homme, le sieur Armand Prévôt, contrôleur de la régie à Ballon, s'élance au milieu des furieux, sou fusil à la main, en criant : « Grâce, grâce, mes amis, ce sont nos semblables I » II* arrive au bord du fossé. M. Cureau l'aperçoit et lui tend les bras en pleurant. Les bourreaux s'imaginent que c'est M. de Montesson qui veut sauver son beau-père. Ils se jettent sur lui et le renversent dans la douve. Barbier lui appuie le canon de son fusil contre la poitrine « en proférant les plus exécrables jurements » ; il le prend au collet et lui dit : « Nous allons t'en faire autant : il faut que je te tue, tu ne sortiras pas de la place ou tu es. » Francœur lui lance un coup de sabre qu'un voisin peut heureusement détourner. Encore quelques secondes et il va être massacré. Par bonheur pour lui, M. Cureau profile de la diversion pour se relever. Francœur et Barbier s'en aperçoivent : ils lâchent Prévôt qui s'échappe « en marchant sur les mains » après avoir reçu une grêle de coups, blessé à l'épaule, les vêtements en lambeaux.
« Dès lors M. Cureau est perdu sans espoir. Les assassins n'ont plus rien àcraii' iie.IIs le retirent du
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fossé, et rentrainent dans la direclioa da grenier à sel. Â quinze pas environ delà barrière de la grande cour, ils se jettent de nouveau sur lui, et le frappent de vingt-cinq ou trente coups de faux; un jeune homme inconnu lui tire dans le dos un coup de pistolet. Celte fois, c'en est fait : la victime tombe pour ne plus se relever. Un nommé G..., domestique de ferme à Gongé-sur-Orne, lui porte dans la bouche un violent coup de vouge : François Pasquier, également domestique de ferme à Nouans, lui en donne un second sur le cou < parce quMl tire encore la langue » ; enfin ce Julien Gouasnon, dont nous avons précédemment raconté les violences, Fachève d'un coup de faux qui détache à moitié la tête. La première partie du drame est accomplie.
«Pendant cette affreuse scène le comte de Montesson était resté dans la salle haute du château, gardé à vue par quelques égarés. Profondément inquiet de son beau-père, dont il prévoyait le sort, il avait proposé à ses gardiens une somme de deux cent mille livres pour payer les prétendus torts de M. Gureau, les priant < d'aller chercher le notaire et les juges afin d'en passer acte » ; ils avaient impitoyablement refusé. Dès que M. Gureau a rendu le dernier soupir, la fureur des assassins se tourne contre son gendre. « Il faut en faire autant à l'autre gueux, crie la foule ivre de sang et de colère; allons le chercher I » François Barbier se charge de la mission. Il monte dans l'appartement où se trouve M. dé Montesson. En vain un brave tisserand de
LA PRISE DE LA BASTILLE fïi
Saint-Mars, Charles Cabaret, lui représente < que M. de Montesson est un bon homme n'ayant jamais fait de mal à personne et qu'il y aurait péché à le faire mourir » ; il le fait sortir brutalement en lui disant : « Sors vile, c'est à moi que tu vas avoir à faire ; je ne vas pas te faire languir, je t'aurai bientôt brûlé la cervelle » ; puis, avec l'aide d'un serreur de chanvre nommé Pichon, il l'amène dans la grande cour, précédé du tambour de ville de Ballon, qu'il contraint de battre la caisse.
c Francœur a déjà servi, parait-il, sous les ordres du comte de Montesson ; il vient à leur rencontre et saisit au collet son ancien capitaine. < Que me voulez-vous? lui dit celui-ci, secroyant inconnu du misérable. Vous ne me connaissez pas. Je n'ai jamais fait de mal à personne : accordez-moi la vie. — Non, reprend Francœur, tu périras. » Un marchand de Lucé, François Lacroix, témoin de ce dialogue, demande au soldat < pourquoi il veut tuer ce monsieur ? On dit qu'il a donné plus de 18,000 livres aux pauvres: il mérite bien de vivre. — De quoi te raéles-!u ? répond Francœur. Je le connais mieux que toi : il m'a fait souffrir lorsque je servais sous ses ordres. » M. de Montesson lui objecte doucement « que s'il l'a puni, c'est qu'il l'avait mérité et que s'il ne l'eût pas fait, il aurait été puni luimême. » On arrive au fossé. < Fais amende honorable, sinon je te décolle », crie Francœur en levant son sabre. Le pauvre comte se sent irrévocablement perdu et se résigne. « Mes chers enfants, dit-il à la
ii2 I.A CHUTE DE L'ANCIENNE FRANCE
foule, VOUS ne voulez ni de mon bien, ni de mon or^ ni de mon argent : je me soumets à mourir, je oie soumets à tout ce que vous voudrez. » Puis il demande, comme grâce suprême, de ne pas être massacré à coups de faux ou d'armes tranchantes comme son beau-père , mais d'être fusillé en soldat. Francœur y consent. Au milieu de la grande cour, une voix se fait entendre : < Un bon soldat meurt à genoux », hurle d'un ton aviné François Barbier. M. de Montesson obéit aussitôt : il se met à genoux et croise les bras. Au même instant il reçoit dans le bas-ventre un coup de fusil « qui lui fait grincer des dents ». Il se relève à moitié, porte la main à son front et adresse un dernier reproche à ses bourreaux : « Vous m'aviez promis de ne pas me faire souffrir si longtemps. Achevez votre ouvrage I » Francœur se rappelle sa promesse. Il dispose en cercle tous les hommes armés de fusils et commande le feu. M. de Montesson tombe frappé de quarante balles. Gomme il remue encore, un nommé H..., ancien soldat au régiment de Piémont- Infanterie, l'achève « de cinq ou six coups de broc », puis il ramasse en guise de trophée la poignée de son épée, que les bandits ont eu soin de briser avant l'exécution.
« L'œuvre abominable de vengeance et de haine était terminée. En style révolutionnaire, le peuple avait exercé sa justice et puni les coupables. 11 lui restait à célébrer son triomphe. Sur l'ordre des principaux meneurs, un jeune ouvrier des forges
LA PRISG DIS LA BASTILLE 2i3
d'Antoigné coupe avec une bésigue de charpentier les têtes des deux cadavres. On met l'une au bout d'une fourche, l'autre au bout d'un broc et on les promène en grande pompe dans les rues de la ville, précédées d'un tambour, escortées de quarante à cinquante hom« mes en armes. Une des têtes tombe dans le ruisseau... le porteur la ramasse avec la pointe de sa fourche; le cortège continue sa marche. Tous les honnêtes gens sont pétrifiés d'horreur et se renferment au fond de leurs demeures.
« Vers deux heures enfin, fatigués de leur promenade et satisfaits de leur vengeance, les assassins commencent à songer aux suites de leur crime. En l'absence du bailli, ils vont chercher son suppléant, François-Jean Manguin, avocat au siège de Ballon ; le procureur fiscal, Denis Guiet; le greflîer, Pierre Viemont ; deux huissiers, Louis Dreux et François Guillemin, et deux chirurgiens, maîtres Jacques Lescot et Pierre Valienne. Ils amènent ces malheureux, plus morts que vifs, sur l'esplanade du château, en présence des cadavres, forment autour d'eux un cercle menaçant et leur ordonne de dresser procès-verbal « sans compromettre personne » .Ils exigent que toutes les pièces leurs soient lues à haute voix et qu'on dresse un inventaire très détaillé de l'état des cadavres. Pendant ce long travail, on entend les plus odieux propos ; les uns font remarquer « que le col du sieur Cureau ressemble à la gorge d'un cochon », les autres proposent d'aller chercher la comtesse de Sourches, dame de la Daviére, et « de
la marier avec le bonhomme Gnreau.... qui a perdu la tôte et qui est interdit... i La scène est si ignoble qu'un des huissiers s'évanouit, et que le juge envoie chercher un parapluie, sous prétexte de l'incertitude du temps, pour cacher à sa vue les deux cadavrçs. A cinq heures du soir seulement,la foule commence à se disperser...
< Ces événements, comme on le pense, causèrent dans toute la région une émotion considérable. Ils contribuèrent beaucoup à augmenter la terrible panique provoquée, dès la veille, par la prétendue invasion des brigands et ils plongèrent le Haut- Maine tout entier dans une terreur folle qui fit donper aux deux journées sinistres du 23 et du 24 juillet le surnom significatif de jeudi et de vendredi fous. Pendant ces deux jours, et même jusqu'au 26 juillet, le désordre est à son comble, les nouvelles les plus effrayantes se croisent de toutes parts, les propriétés sont menacées, les arrestations se multiplient sur les routes, les nobles et les prêtres sont injuriés. »
> Un peu antérieure aux événements de Ballon, l'affaire du château de Quincey en Franche- Comté donne une idée non moins instructive de l'affolement qui, pour un rien, s'emparait de tous les esprits et dont n'était pas exempte ' l'Assemblée nationale elle-même. Le propriétaire de ce château était M. de Memmay, conseiller au Parlement de Besançon, homme très riche et grand agronome. Pour ^iUgmenler le produit de sa terre, il faisait jouer des
LA PRISE DE LA BASTILLE tSS
mines dans les rochers de Qnincey, et sur les surfaces planes qaMI obtenait par ce moyen, il faisait porter du terrain à l'aide de grues, et y plantait des vignes, d'où il recueillait un vin excellent. \ rexemple de beaucoup de propriétaires, il emmagasinait dans ses caves les meilleurs produits et faisait vendre au détail^ à tout venant, le vin commun par son concierge. Les dimanches, notamment, étaient des jours de grand débit. Les paysans et les soldats du voisinage venaient se délasser et se réjouir dans les jardins, ou on leur donnait accès.Or, le dimanche 19 juillet, en l'absence de M. de Memmay, parti le 15 en voyage, quelques habitants se trouvaient en* core réunis dans les bosquets, entre onze heures et minuit, avec une cinquantaine de dragons ou de chasseurs, dont plusieurs en état d'ivresse. Tout à coup une explosion eut lieu à une cinquantaine de pas du château, dans un endroit où il n'y avait ni convives, ni table dressée, mais seulement par hasard trois dragons et un adolescent, qui étaient allés satisfaire un besoin. Ces malheureux furent tués par l'écroulement d'une terrasse, dû sans doute à l'embrasement soudain de quelque petit dépôt de poudre qui se trouvait là, car il n'y avait d'ailleurs aucune trace de mine. Ce funeste accident se changea aussitôt dans les cervelles exaltées des témoins et, par suite, dans toutes les têtes des paysans de la contrée,troublées d'ailleurs par la panique générale qui se répandait en ce moment, en un complot prémédité par M. de Memmày. Le château de Quincey fut incendié,
S26 LA CnUTE DE L'ANCIBNIfE FRANCE
•onze autres châteaux ruinés, d'autres pillés et trois abbayes détruites. La municipalité de Vesoul écrivit à l'Assemblée nationale pour lui faire part de cette ter rible sédition et la conjurer de prendre des mesures pour rétablir la tranquillité publique dans les campagnes. Sa lettre fut lue dans laséancedu 25 juillet. M. Pinelle, l'un des députés de la Franche-Comté, se fit en cette occasion le trop complaisant écho de la version extravagante de l'accident de Quincey, enfantée par l'imagination en délire des témoins de ce malheur, et qu'amplifia encore sa rhétorique oratoire. « Je voudrais pouvoir dérober à vos yeux le tableau effrayant de cette catastrophe sanglante ; je frissonne d'horreur : j'ai à vous parler d'un forfait enfanté par la noirceur même... Cette barbarie, exercée contre le droit des gens, ourdie par l'hypocrisie et la noirceur la plus abominable, a mis tout Je pays en combustion. » L'Assemblée, émue par ce langage, perdit à son tour la tête. Elle chargea son président d'aller exprimer au Roi son indignation et le vœu de poursuites implacables contre les coupables. Louis XVI, adoptant la chimère universelle, répondit qu'il partageait l'indignation de tous, et qu'il donnerait ordre à ses ambassadeurs dans les cours étrangères d'empêcher qu'aucun asile fut accordé aux auteurs d'un si grand crime. M. de Memmay se garda bien de quitter la retraite où il s'était réfugié contre ce soulèvement de l'opinion. Mais, résolu à se laver de cette accusation atroce, il publia dès le 3 septembre^ à Besançon, un mémoire
justificatif, intervint avec énergie dans la procédure
commencée et obtint enfin gain de cause après deux
années. Dans sa séance du 4 juin 1791 TAssemblée
nationale reconnut publiquement et officiellement
son innocence.
La crise de folie meurtrière qui éclata en France,
dans la seconde quinzaine du mois de juillet, trouva dans les campagnes sa direction tout indiquée par la maladroite attitude de la noblesse aux États généraux et par les vœux passionnés des paysans pour la suppression des droits féodaux. Cette direction lui fut d'ailleurs formellement imprimée par les chefs du mouvement révolutionnaire et par les affiliés des sociétés secrètes. Les petits légistes notamment jouèrent alors un rôle analogue à celui qu'ils avaient déjà rempli pendant la période électorale» et recoururent sans scrupule aux plus odieuses manœuvres, a Vous voulez connaître les auteurs des troubles écrivait quelqu'un, au mois de septembre suivant, au Comité des recherches de l'Assemblée, vous les trouverez parmi les députés du tiers, et particulièrement parmi ceux qui sont procureurs et avocats. Ils écrivent à leurs commettants des lettres incendiaires ; ces lettres sont reçues par les municipalités, lesquelles sont aussi composées de procureurs et d'avocats. On les lit tout haut sur la place principale et des copies en sont envoyées dans tous les villages. Dans ces villages» si quelqu'un sait lire outre le curé et le seigneur, c'est un praticien, ennemi-né du seigneur. »
n» LA CHUTE DE L'ANCIENNE FRANCE
La paniqae et le soalévement armé des paysans prirent donc le caractère d'une jacquerie contre la noblesse. Le comte de Lally-Tollendal, rendant compte à ses commettants de ses efforts pour amener l'Assemblée à prendre en mains le rétablissement de l'ordre, déclare que, dès le 31 juillet, il avait les mains pleines de lettres désolées, la liste de trente-six châteaux brûlés, démolis ou pillés dans une seule province, et le détail d'attentats inouis contre les personnes : « Dans le Languedoc, M. de Barras coupé en morceaux devant sa femme prête d^accoucher et qui en est morte ; en Normandie, ce gentilhomme paralytique abandonné sur un bûcher et qu'on en a retiré les mains brûlées; dans la Franche- Comté, M"*® de Balhilly forcée, la hache sur la tête, de donner ses titres et même sa terre; U^^ de Listenay forcée au même abandon, ayant la fourche au col et ses deux filles évanouies à ses pieds...; le comte de Montjustin et sa femme ayant pendant trois heures le pistolet sur la gorge, tirés d e leur voiture pour être jetés dans un étang, lorsqu'un régiment qui passait les sauva...; le baron de Montjustin, l'un des vingt-deux gentilhommes populaires, suspendu pendant une heure dans un puits, et entendant délibérer si on le laisserait tomber, ou si on le ferait périr d'une autre mort... ; le chevalier d'Âmbly arraché de son château, traîné nu dans son village, mis dans du fumier, après avoir eu les sourcils et tous les cheveux arrachés, pendant qu'on dansait autour de lui... »
Les paysans qui se laissaient entraîner à ces actes atroces ne haïssaient pas toujours ceux qui en étaient yictimes. Beaucoup d'entre eux pensaient» ce semble, comme ces campagnards du bourg de Troos, près de Saint-Galais (Sarthe), qui < disaient qu'il serait bien fâcheux pour eux d'être obligés de tuer M. Geoffroi qu'ils aimaient tant, mais qu'au moins il ne faudrait pas le faire souffrir (1). b Par l'efiTet d'une ruse abominable et qu'on aurait peine à croire, si elle n'était attestée par d'irrécusables témoignages, en maint endroit la jacquerie se crut positivement autorisée et même ordonnée par le Roi. On fil circuler de faux édits, de faux arrêts du Conseil, on imprima, on distribua, on afficha dans les villages des placards signés : Louis, enjoignant aux campagnards de se délivrer des droits féodaux, de brûler les Chartres et au besoin les cbartriers et les manoirs et de tuer les seigneurs qui résisteraient ; portant que « pendant tel laps de temps il leur est permis de se faire justice à eux-mêmes (2). » Dans
(1) Papiers de l'abbé Grégoire. Mss. françaig des Nouvelles acguisilions 27d8 à la Bibliothèque nationale, fol . 40 verso.
(i) Gi3s manœuvres sont officiellement constatées dans la « lettre du Roi aux archevêques et évoques de son royaume » (lalée de Versailles, le 2 septembre 1789. « Vous connaissez, (lit le Ro*, les troubles qui désolent mon royaume ; vous save^ que dans plusieurs provinces^ des brigands et des gens sans aveu s*y sont répand us> et que, non contents de se livrer euxmêmes à toutefï sortes d'excès, ils sont parvenus & soulever l'esprit tl es habitants des campagnes; et portant l'audace jusqu'à cont-^efaire mes ordres, jnsqu à répandre de faux arrêts de mon Conseil, ils ont persuadé qu'on exécuterait ma volonté, ou qu'on répon Irait à mes intentions en attaquant les châteaux, et en y détruisant les archives et les divers titres de propriété. >» lia même constatation avait déjà été faite dans le préambule du décret rendu le 10 août par l'Assemblée nationale.
aSO LA CHUTE DE L'ANCIENNE FRANGE
tout TEst notammeat le mouvemeat devint une guerre sociale, une insurrection contre la propriété, qui, après les châteaux et les abbayes, commença aussi à s'attaquer aux maisons bourgeoises. Dans la séanie de TAssemblée nationale du 3 août au soir, le député Salomou s'exprimait en ces termes au nom du Comité des rapports : « Par des lettres de toutes les provinces, il paraît que les propriétés, de quelque nature qu'elles soient, sont la proie du plus coupable brigandage ; de tous les côtés les châteaux sont brûlés, les couvents détruits, les fermes abandonnées au pillage. Les impôts, les redevances sei- |[neuriales, tout est détruit ; les lois sont sans force, les magistrats sans autorité ; la justice n'est plus .qu'un fantôme qu'on cherche inutilement dans les
tribunaux. »
Il ne faudrait pas croire pourtant que les excès de
la populace des villes et la jacquerie des campagnes se développèrent partout sans [obstacles et qu'il n'y eut nulle part en France aucun effort pour en arrêter les ravages. L'anarchie eut ses intermittences ; la cause de l'ordre public, relevée cà et là par l'énergie des honnêtes gens, ses retours offensifs ; dans telle ou telle région, dans telle ou telle cité, une répression sévère refoula pour un temps les passions sauvages soulevées par les agitateurs et les bandits à leur service, et châtia exemplairement ces derniers. Ces tentatives pour endiguer le mouvement révolutionnaire furent dues surtout à la fermeté de quelques magistrats des parlementai des bailliages ou
de la maréchaussée, soutenue par le ralliement de la bourgeoisie, effrayée des conséquences d'une révolution, qui devenait sociale, et appuyée par ce qu'on put encore utiliser de l'armée. A Rouen, par exemple, les chefs de l'émeute qui avait éclaté dans les premiers jours d'août, furent saisis par ordre du corps municipal et électoral et traduits devant le prévôt et le lieutenant- général de la maréchaussée de Haute-Normandie. Le procès, régulièrement instruit, dura douze jours. La sentence fut rendue le 21 août. Les accusés, Bordiçr et Jourdain, étaient déclarés atteints et convaincus d'avoir tenu des propos séditieux dans la ville et d'avoir excité le peuple à la révolte. « Pour punition et réparation de quoi, lesdits Bordier et Jourdain » furent « condamnés à être pendus et étranglés, jusqu'à ce que mort s'en suive, à une potence qui, à cet effet, sera
plantée à l'entrée du pont sur le quai de cette ville, où ils seront conduits par l'exécuteur des sentences criminelles, dans un tombereau, puis leurs corps morts, après être restés exposés vingt-quatre heures, être ensuite portés aux fourches patibulaires. » — Bordier était un émissaire des clubs du Palais-Royal. Sous leur pression, Bailly, maire de Paris, et Moreau de Saint-Méry, président des électeurs de la capitale, écrivirent en sa faveur. Le nouveau garde des sceaux lui-même intervint et demanda communication des pièces de la procédure en ordonnant de surseoir à l'exécution de la sentence. Mais l'administration municipale de Rouen
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tîQt boD. Bordier et Joardain furent condaits à la potence à travers une popalace frémissante qae contenaient des détachements du régiment de Navarre avec des canons chargés. La tranquillité fut ainsi rétablie dans la ville. — La bourgeoisie de Lyon ne montra pas moins d'énergie contre la jacquerie du Lyonnais et du Dauphiné. De nombreux détachements de sa milice et de ses volontaires se joignirent aux troupes de ligne et parcoururent les^ campagnes. Ils eurent plusieurs engagements avec les brigands, dont ils tuèrent quelques-uns et prirent nu grand nombre. La juridiction prévôtale, à Grenoble et à Vienne» prononça des condamnations à mort, qui furent exécutées sans miséricorde. Le parlement de Douai fit pendre douze chefs d'attroupements séditieux^ et à Lille la potence demeura plantée en permanence sur la place publique pendant plus do quinze jours. — Sur une plainte adressée le 18 août» par l^avocat du Roi près le siège présidial du Mans au prévôt général de la maréchaussée de Touraine» une information criminelle fut ouverte au sujet des événements de Ballon. Quelques-uns des principaux auteurs du massacre de MM. Gureau et de Montesson furent arrêtés et incarcérés. La populace essaya de %s délivrer» mais elle n'y réussit point. L'instruction se poursuivit» et» enfin» le mercredi 2 décembre» un jugement terrible fut rendu par le tribunal de la maréchaussée du Mans» présidé par M. Négrier de la Perrière» conseiller au présidial et maire de la ville. « François Barbier — ici encoro
Dons empruntons textuellement le récit de M. Triger — reconnu coupable d'avoir tenu M. Gureau couché au fond des douves du château de Ballon et tiré un des premiers coups de fusil sur M. de Montesson, est condamné « à avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs par l'exécuteur des œuvres de la haute justice» sur un échafaud placé à cet effet dans la place publique de la ville ;^ce fait^ son corps placé sur une roue, la face tournée vers le ciel, pour y demeurer tant et si longtemps qu'il plaira à Dieu de lui conserver la vie, et ensuite son corps mort être porté aux fourches patibulaires pour y rester jusqu'à consommation, b Julien Gouasnon, convaincu d'avoir porté un coup de faux à M. Cureau tombé près du grenier à sel, est condamné à être pendu et étranglé jusqu'à ce que mort s'ensuive, à une potence placée sur ladite place publique. > François Pasquier < à accompagner, la corde au cou, lesdits Gouasnon et Barbier pour assister, étant sur l'échafaud, à leurs exécutions, être ensuite marqué sur les deux épaules nues d'un fer chaud portant pour empreinte les trois lettres G. A. L; puis, ce fait, être conduit sur les galères de Sa Majesté, aSn d'y servir le Roi comme forçat, à perpétuité. > Qnant à Julien Gharpentier, contre lequel les charges sont moins précises, « il en sera plus amplement informé pendant l'espace d'un an, pendant lequel temps il gardera la prison. » — Ge jugement ne comportant pas d'appel, l'exécution a lieu dès le lendemain jeudi, 3 décembre. A quatre heures du soir, les trois
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condamnés sont conduits sur la place des Flalles où l'échafaud et la potence ont été dressés le matin. « Gomme on craint une révolte de la part de Ballon et des paroisses voisines», cinquante hommes de chaque compagnie de la milice citoyenne forment le carré autour de la place. Le régiment de Chartres- Dragons, tout entier en armes, occupe les abords, et « est distribué par piquets dans les différents quartiers de la ville. » Grâce à ces sages précautions « tout se passa sans murmure. » Après lecture publique « le jugement est mis à exécution, en tout son contenu, par l'exécuteur de la haute justice, et François Pasquier est ensuite réintégré dans les prisons pour y attendre la chaîne (1). »
Si, au mois d'août et de septembre, Necker et l'Assemblée avaient courageusement pris la tête du mouvement de réaction qui se manifestait parmi les honnêtes gens contre les conséquences imprévues de la révolution de juillet, et fait exécuter, dans la mesure où on le pouvait encore, les lois et ordonnances en vigueur, tout en hâtant la rédaction et la promulgation des institutions promises, peutêtre aurait-il été possible, par l'union de la bourgeoisie et de la noblesse, des fractions saines de la garde nationale avec les régiments encore soumis à la discipline, et surtout avec la maréchaussée,
(1) Ua fait étrange est rimpunitè dont jouit Francœur, plus coupable encore que Barbier, et le chef incontesté des meurtriers defiallon. Ce fut seulement le 7 janvier 1790 qu'un décret de prise de corps (ut lancé contre lui, et ce décret ne fut suivi d'aucun effet.
d'arrêter le développement de l'anarchie, et malgré l'éclipsé momentanée de la Royauté, de préparer un terrain suffisamment raffermi à la monarchie constitulioanelle, appuyée sur une nouvelle organisation sociale. Mais Necker et l'Assemblée firent défaut à cette tâche. La résistance au bouleversement universel ne put donc être que partielle et temporaire. Là même où l'équilibre parut s'établir, il ne fut qu'instable et tout provisoire. Toute la force executive se trouva, en fait, remise aux municipalités, c'est-à-dire dispersée entre mille têtes et mille mains, sans impulsion et sans direction d'ensemble. Dans les villes ces municipalités sont issues, en général, d'un compromis conclu à la suite des événements du 14 juillet et qui consiste dans l'adjonction aux officiers municipaux de l'ancien régime, soit du corps électoral qui vient d'élire les députés arx États, soit de représentants élus des corporations, des paroisses, de la nouvelle milice citoyenne. La majorité y appartient encore aux amis de l'ordre, mais un élément révolutionnaire s'y est introduit et les intimide. Dans les campagnes les conseils communaux résultent de l'application du règlement du 23 juin 1787. Le seigneur et le curé en font de droit partie. Mais il va sans dire que maintenant le premier, s'il ose encore y paraître, n'y peut avoir beaucoup d'influence. Celle du second subsiste mieux, mais n'est plus que très relative, Quant au syndic^ qui fait fonction de maire, et aux notables élus, en maint endroit ces honneurs locaux ont été brigués
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et obtenus par les petits légistes, jages, avocats, notaires, procarears fiscaux de bourgades et de yîIlages, parmi lesquels se recrutent les pires séides de la doctrine et des pratiques révolutionnaires. Dans les localités, encore nombreuses, où le syndic et les notables sont de braves gens, ils ont peur ou sont impuissants ou la tête leur tourne comme aux autres campagnards. < Presque jamais une municipalité ne requerra (la force armée), écrit la commission provinciale d'Alsace^ le 8 septembre 1789 ; elle laissera commettre les plus grands excès plutôt que de faire une dénonciation dont ses concitoyens pourraient, tôt ou tard, chercher à la rendre responsable... Les municipalités ne sont plus maîtresses de se refuser à rien. » La force armée dont elles disposent consiste d'ailleurs essentiellement dans les milices ou gardes nationales, dont, pour le service intérieur, la troupe ne doit plus être que l'auxiliaire. Or ces milices sont mêlées dans les proportions les plus variées d'éléments bons, mauvais et douteux, et très souvent ces deux derniers éléments se confondent et l'emportent. Considérée dans son ensemble la France, de la fin de juillet au commencement d'octobre 1789, nous présente l'aspect d'un chaos immense et d'une dissolution universelle, avec des excès sauvages, d'honorables mais vains efforts pour le maintien ou le rétablissement do l'ordre public et une lamentable effusion de sang.