‹ La chute de l'ancienne France; les débuts de la révolutionChapitre 4 sur 19 · OUVERTURE DES ETATS GENERAUX · texte numérisé non relu

OUVERTURE DES ETATS GENERAUX

Dans rancienne France la religion avait la première place parmi les institutions nationales. La tenue des États, des États généraux comme des

(1) Ce chapitre a élé publié dans la Bévue des questions historiques, livraisoii du l*"" avril 1891, sous ce titre : Le Serment du jeu de paume et la déclaration du 'iSjuin. — Nous avons profité, en le relisant, des renseignements nouveaux parvenus depuis lor» à notre Connaissance. — Outre les ouvrages indiqués dans la préface de (ie volume,nous avons spécialement utilisé dans ce cha^

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États provinciaux, devait être précédée d'ane cércmoDie destinée à invoquer sar leurs travaux la bénédiction divine. Cette cérémonie eut lieu le 4 mai 1789. La majorité de ceux qui y prirent une part active était loin malheureusement d'y apporter une croyance et des sentiments chrétiens. Une procession solennelle partit à onze heures de l'église Notre' Dame de Versailles pour se rendre à Téglise Saint- Lonis. Rn leto marchaient les Récollets, seul ordre

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trois ordies du royaum(* : d'abord le tiers-état, dans le costume noir qui lui avait été assigné comme Vêtement de cérémonie. On remarqua toutefois les laboureurs bretons du diocèse de Vannes, qui avaient conservé leur veste et leur culotte de bure. En second lieu, les députés de la noblesse^ avec le manteau brodé d'or, les plumes au chapeau^ l'épée au côté. Le duc d'Orléans avait tenu à prendre place parmi eux, à son rang de bailliage^ Ensuite les

jiitreles livres ou écrits suivants: De la Révolution française t\)Sit Necker, sections 11 à V; — Réfutation des erreurs et' des faits inexacts ou faux répandus dans un ouvrage publié par M. Necker^ etc., mémoire autographe de M. de Barentin, manuscrit 6t>75 du fonds français à la Bibliothèque nationale. Ce mémoire a été publié en 1844 par M. Maurice Champion ; — Le Serment du jeu de paume, par F.-A. Aulard, dans la revue La RécO' s lution française, tome XVII (juillet-décembre 1889). — Les Préliminaires de la séance royale du 23 jnm 1789, par Gh. de Loménie, dans les Annales de V Ecole libre des sciences politiques, 5° année, n^ 1, 15 janvier 1890. — Le Second ministère de Necker-, par J. Flammermont, dans la Revue historique,* i. XLYl (maijuin 1891). — - La Séance royale du 23 juin 1789, par A. Brette, dans la Révolution française, t. XXU (janvier, février et mai 1892). — Ces deux derniers travaux sont encore inachevée ou Inoment où nous écrivons ces lignes;

dépatés du clergé, divisés en deux groupes, que séparait la musique du Roi. I.e secood était formé par les évéques et précédait le Saint-Sacrement, porté par l'archevêque de Paris, Mgr de Juigné. Le cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen, occupait la place d'honneur. Le dais était porté par les grands ofiQciers et les gentilshommes des princes, frères du Roi, qui se relevaient successivement. Les cordons étaient tenus par Monsieur, comte de Provence, par le comte d'Artois et par ses fils, les ducs d'Angoulême et de Berry. Le Roi s'avançait ensuite en habit de drap d'or couvert de pierreries, an cierge à la main. La Reine était à sa gauche. Les princes du sang, les ducs et pairs et autres seigneurs de la cour étaient, à droite, à la suite du Roi. La Reine était suivie par Madame, comtesse de Provence, Madame Elisabeth, la duchesse d'Orléans et la princesse de Lamballe. Les autres princesses étaient absentes. Le jeune dauphin, duc de Normandie, héritier du trône, atteint de la maladie de langueur dont il allait bientôt mourir, ne put assister à la cérémonie que du haut d'un balcon de la petite écurie, couché sur un monceau de coussins. Le cortège s'avançait sous les rayons d'un soleil splendide, à travers les rues garnies de tentures, entre deux haies de gardes-françaises et de gardes-suisses, au milieu d'une foule immense de spectateurs, qui se pressaient derrière les gardes, emplissaient toutes les fenêtres, s'entassaient sur les balcons, sur les saillies des murs et jusque sur les

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toils. Uae avide curiosité et des sentiments divers se manifestaient dans cette foule, parmi laquelle dominaient la joie et la confiance, mais où existaient aussi de redoutables courants de popularité et d'impopularité. La députation du Dauphiné, le duc d'Orléans furent applaudis. Un cri unanime de Vive le Boit salua Louis XVI qui s'avançait dans le calme ordinaire de sa bonne conscience, avec son air de bonbomie un peu gauche et sa démarche un peu lourde. Monsieur, grave et pensif, semblait pénétré de l'importance de cette journée. On crut remarquer sur le visage du comte d'Artois les signes d'un mécontentement, qui n'était assurément ni bien profond ni bien terrible. La Reine, majestueuse et triste dans sa magnifique parure, s'efforçait en vain de dissimuler la douleur que lui causait la haine sans cesse attisée contre elle dans une nation dont elle avait d'abord été l'idole. Quelques femmes du peuple jetèrent soudain sur son passage, avec un accent injurieux, le cri de : Vive le duc d'Orléans t Marie- Antoinette pâlit et fut sur le point de se trouver mal. On craignit un moment d'être obligé d'interrompre la marche de la procession.

La messe du Saint-Esprit fut célébrée à l'égKse Saint-Louis par Mgr de Juigné. Après l'évangile, MgrdelaFare, évêque de Nancy, monta en chaire. L'éloquence et la vigueur doctrinale d^un Bossuet ou d'un Fénelon n'eussent pas été de trop en cette circonstance. Mais la chaire française avait bien dégénéré depuis ces grands hommes. Les orateurs

sacrés du dix-haitième siècle n'avaient pas échappé à l'influence des idées et des phrases en vogue. Leurs sermons se transformaient trop souvent en déclamations philanthropiques ou même en dissertations d'économie sociale. Le morceau le plus remarqué du discours de Mgr de la Fare fut la tirade depuis longtemps à la mode sur les souffrances de l'agriculture et contre les impôts qui grevaient les habitants des campagnes. Se tournant vers le Roi, il conclut ce lieu commun retentissant par une apostrophe directe : < Et c'est sous le nom d'un bon roi, s'écria-t-il, d'un monarque juste, que ces misérables exacteurs exercent leurs barbaries I » Alors, malgré la présence du souverain et bien que le Saint-Sacrement fût exposé, de nombreux applaudissements éclatèrent en pleine église. La scène est caractéristique, soit que l'on considère l'orateur ou l'auditoire. Mgr de la Fare ne comptait point d'ailleurs parmi les prélats qui inclinaient sensiblement vers les innovations réclamées par le tiers-état. Plusieurs passages de son discours furent même notés et blâmés comme rétrogrades.

La séance royale d'ouverture des États eut lieu le lendemain 5 mai, dans la grande salle de l'hôtel des Menus-Plaisirs, situé avenue de Paris. Cette salle avait servi déjà pour l'assemblée des Notables, mais elle avait été agrandie et ornée pour les États généraux. Elle présentait actuellement un vaste rectangle avec une double rangée de colonnes, séparant la nef des deu^ bas*côtés. Ceux-ci étaient destinés

aux spectateurs, placés soit dans la partie supérieure, formant un étage de tribunes, soit sur une longue série de gradins qui descendaient jusqu'au sol, sur lequel ils s'appuyaient. La nef était destinée aux députés, pour lesquels on avait préparé des banquettes disposées dans une forme semi-elliptique et dans l'ordre suivant, par rapport au trône où le Roi devait prendre place : le clergé à droite, la noblesse à gauche, le tiers-état en face, au fond de la salle. Le trône était placé sous un dais élevé sur une estrade richement décorée. A gauche du trône, deux degrés au-dessous, il y avait un fauteuil pour la Reine. Il y avait encore, sur l'estrade, des pliants pour les princes et des tabourets pour les princesses; une chaise à bras pour le garde des sceaux; un peu plus bas, le banc et la table des ministres, et, de chaque côté d'eux, les sièges destinés aux membres du Conseil d'État, aux gouverneurs de province, à tous les hauts fonctionnaires qui avaient leur place marquée dans les cérémonies de ce genre. Les députés avaient été convoqués pour huit heures du matin. Le grand maître des cérémonies, trop fidèle aux prescriptions de l'étiquette, et y voyant plus que jamais le salut de la monarchie, avait adopté pour leur introduction un système des plus maladroits. Il laissa entrer par la grande porte les membres du clergé et de la noblesse et dirigea les membres du tiers-état vers une porte de derrière, où il les tint longtemps entassés dans une 3orte de vestibule étroit et obscur, aQn d'observer

Strictement, dans l'appel et Tintroduction des députés des divers bailliages, Tordre de préséance suivi aux États de 1614. Cependant la salle s'emplis* sait peu à peu. Les . spectateurs munis de billets avaient garni de bonne heure les tribunes et les bas-côtés et manifestaient de temps à antre leurs sentiments à l'endroit de tel ou tel personnage. Les députés déjà placés faisaient de même. Le duc d'Orléans, Mgr de la Fare, la députation dauphi-^ noise furent applaudis à leur entrée. Plusieurs salves d'applaudissements accueillirent Necker quand il vint s'asseoir au banc des ministres. On rapporte que, par une affectation de simplicité, il était en habit de ville, tandis que ses collègues siégeaient ou allaient siéger, comme toute la cour, en costume de cérémonie. Quand Mirabeau entra dans la salle avec la députation du tiers-état de Pro« vence, il s'éleva un murmure peu flatteur pour lui et il y eut même, dit-on, en basse note, un petit nombre de sifflets. Vers midi et demi, les hérauts d'armes annoncèrent l'arrivée du Roi. Toute la salle se leva et les cris de Vive le Roi ! éclatèrent avec enthousiasme. Louis XVI ayant pris place sous le dais, invita la Reine à s'asseoir, mais elle s'y refusa par une profonde révérence et écouta debout, comme toute l'assemblée, la lecture du discours royal. Le Roi le lut aussi debout et découvert. Il l'avait composé lui-même et substitué au projet rédigé selon l'usage par le garde des sceaux, mais non pas toutefois saqs avoir demandé à c@luî-ci; avec quelque

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embarras, la permission de commettre cette escapade. M. de BarentiD, profondément ému de cette excessive bonté, avouait, même dans l'intimité, que le projet du Roi était fort supérieur au sien (1). La lecture faite d'un ton excellent, avec beaucoup de fermeté et de dignité, fut interrompue par des acclamations et des marques d'affection si vives qu'un Américain de distinction. Gouverneur Morris, présent à la séance, en fut ému jusqu'aux larmes. Le discours était conçu en ces termes :

Messieurs, ce jour que mon cœur attendait depuis longtemps est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentants de la nation à laquelle je me fais gloire de commander.

Un long intervalle s'était écoulé depuis la dernière tenue des États généraux ; et quoique la convocation de ces assem blées parût être tombée en désuétude, je n'ai pas balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force, et qui peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonheur.

La dette de l'État, déjà immense à mon avènement au trône, s*est encore accrue sous mon règne : une guerre dispendieuse, mais honorable, en a été la cause ; l'augmentation des impôts en a été la suite nécessaire et a rendu plus sensible leur inégale répartition.

Une inquiétude générale, un désir exagéré d'innovations, se sont emparés des esprits, et finiraient par égarer totalement les opinions^ si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d'avis sages et modérés.

C'est dans cette confiance, Messieurs, que je vous ai rassemblés, et je vois avec sensibilité qu'elle a déjà été justifiée

(1) Cf. la notice consacrée à M. de.par^atia dans la Biogra^ phi$ unmrseUe de Mich&udt

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par les dispositions que les deax premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs privilèges pécuniaires. L'espérance que j*ai conçue de voir tous les ordres réunis de sentiments^ concourir avec moi au bien général de l'État^ ne sera point trompée.

J'ai déjà ordonné dans les dépenses des retranchements considérables. Vous me présenterez encore à cet égard des idées que je recevrai avec empressement ; roais^ malgré la ressource que peut offrir l'économie la plus sévère^ je crains, Messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets aussi promptement que je le désirerais. Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances^et quand vous l'aurez examinée^ je suis assuré d'avance que vous me proposerez les moyens les plus efficaces pour y établir un ordre permanent et affermir le crédit public. Ce grand et salutaire ouvrage^ qui assurera le bonheur du royaume au-dedans et sa considération au dehors, vous occupera essentiellement.

Les esprits sont dans l'agitation ; mais une assemblée des représentants de la nation n'écoutera sans doute que les conseils de la sagesse et de la prudence. Vous aurez jugé vousmèmeSj Messieurs^ qu'on s'en est écarté dans plusieurs occasions récentes; mais l'esprit dominant de vos délibérations répondra aux véritables sentiments d'une nation généreuse, et dont Tamour pour ses rois a toujours fait le caractère distinctif ; j'éloignerai tout autre souvenir.

Je connais l'autorité et la puissance d*un roi juste au milieu d'un peuple fidèle et attaché aux principes de la monarchie : ils ont fait l'éclat et la gloire de la France ; je dois en être le soutien et je le serai constamment.

Mais tout ce qu'on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu'on peut demandera un souverain, le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer de mes sentiments.

Puisse, Messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée^ et cette époque devenir à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité du royaume! C'est le souhait de

moD coaar, c'est le plos ardent de mes vœux, c'est enfin le prix que j'attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples.

Mon garde des sceaux va vous expliquer plus amplement mes intentions et j'ai ordonné au directeur général des finances de vous en exposer Tétat.

Le Roi s'assit alors et se couvrit. Selon le privilège que leur conférait Pétiquetle traditionnelle, les gentilshommes limitèrent. Aussitôt, contrairement aux anciens usages, un certain nombre de députés du tiers-état firent de même. D'autres protestèrent. On entendait dans le fond de la salle s'échanger les interpellations : « Couvrez-vous ! — Découvrez-' vous! » Par un trait de spirituelle bonhomie, Louis XVI mit fin à cet incident. Il se découvrit de nouveau et tout le monde suivit son exemple (1).

La forme simple et digne du discours, les sentiments à la fois royaux et paternels qui y étaient exprimés justifiaient les applaudissements dont il fut couvert. Mais il est permis de penser qu'un antre langage, en cette circonstance, eût mérité plus encore l'approbation, au moins des hommes réfléchis. D'une part, en effet, le Roi semblait disposé à resserrer dans les réformes financières et l'établissement d'un budget en équilibre la tâche des États

(!) L'exactitude de cette anecdote, admise par nous d'après M. Ghérest, a été contestée par M. Brette, s appuyant sur le Journal de Vabbé Coster, d'après lequel les choses se seraient passées ainsi : < Après un moment de silence, le Roi a ôté son chapeau, a dit : « Messieurs », s'est recouvert et a prononcé un discours pendant lequel la Reine est restée debout. Les députés étaient assis et couverts, » — Cf. Souvenirs d'un page de la cour de Loui$,\XVI, par le comte de France d'Hézecques^ n. 29i.

généraux et, d'aalre part, il maintenait ouverte devant leurs yeux une perspective indéfinie d'améliorations, fondées sur sa disposition à faire abandon au bien public d'une portion, qui restait indéterminée, du pouvoir monarchique tel qu'il s'exerçait depuis Louis XIV. Il n'est pas douteux que l'exposé d'un programme précis de réformes et de gouvernement aurait été préférable. La tâche de le formuler put, il est vrai, paraître au premier abord confiée par le Roi à son garde des sceaux. Mais le discours de M. de Barentin ne fut, en réalité, qu'une stérile et creuse amplification de rhétorique, un vague tissu de lieux communs, orné de dissertations historiques plus ou moins exactes, et d'où il n'y avait rien à conclure, sinon que le gouvernement, n'ayant aucune vue précise, attendrait l'impulsion des États, au lien de la leur donner. Néanmoins, il espérait qu'ils seraient bien sages et qu'en dehors de l'impôt, ils se plairaient surtout à s'occuper de la procédure civile, pour la simplifier, et de la législation criminelle « pour mieux proportionner les peines aux délits, et trouver dans la honte du coupable un frein plus sur, plus décisif que le châtiment. » Bien loin d'ailleurs d'élever devant les députés de la nation aucune barrière infranchissable, l'organe attitré des intentions du souverain les invitait solennellement à mettre au jour toutes les idées qui leur passeraient par la tête, et Pour ne point anticiper sur les objets de discussion qui partageront les moments consacrés à vos assemblées, il me sufSra de vous

dire que vous n'imaginerez pas an projet utile» que vous n'aurez pas une idée tendant au bonheur général, que Sa Majesté n'ait déjà conçue, ou dont elle ne désire fermement l'exécution... Sa Majesté recevra avec intérêt, elle examinera avec l'attention la plus sérieuse, tout ce qui pourra concerner la tranquillité intérieure du royaume, la gloire du monarque et le bonheur de ses sujets. »

Le discours de M. de Barentin ne produisit pas grand effet, d'autant plus que la faible voix du garde des sceaux en laissa perdre une bonne partie. Necker, qui prit la parole après lui, avait eu soin, quoique mieux doué à cet égard, de se prémunir contre un inconvénient de ce genre. Il s'était assuré la collaboration de M. Broussonnet, secrétaire de la Société royale d'agriculture, dont il avait remarqué, à une séance de cette société, la voix puissante. Après avoir lu lui-même les premières pages de son manuscrit, il le remit à son suppléant pour continuer la lecture. Le manuscrit était terriblement volumineux et la lecture, qui dura près de trois heures, remplit l'assistance de fatigue et d'ennui, malgré les préventions, favorables à Necker, de l'immense majorité de ses auditeurs. C'est en vain qu'il reprit le discours des mains de M. Broussonnet et essaya, par un débit plus vif et plus personnel, de reconquérir son auditoire. Sa popularité reçut un grand coup de cet échec oratoire, présage menaçant d'un prochain échec politique.

A s'en tenir aux termes de l'annonce faite par le

Roi, le discours de Necker devait être seulement un exposé de la situation des finances. Mais Louis XVI, qui Tavait lu et examiné avec un soin consciencieux et qui l'avait, pour le fonds, approuvé tout en indiquant quelques corrections de détail, Louis XVI lui-même savait très bien que les questions politiques y tenaient une place importante, et c'est de Necker, en effet, comme du vrai chef du ministère, que l'on attendait l'exposé des vues du gouvernement. Les finances, toutefois, occupaient la part principale dans cette interminable conférence, qui avait revêtu le caractère d'un haut enseignement technique, économique et moral. En matière budgétaire, M. Necker, dans cette leçon d'ouverture, n'avait épargné à ses disciples (tels étaient à ses yeux les députés des trois ordres) aucun détail nécessaire, utile ou même inutile à leur instruction. C'est ainsi qu'il leur apprit, entre autres particularités de nature à les saisir, que le tabac se vendant râpé dans toute la France, cette méthode en avait beaucoup augmenté la ferme. Quand il vint enfin à la partie politique, il disputa au contraire à M. de Barentin le prix d'emphase et de rhétorique banale, qui pouvait paraître bien justement acquis au garde des sceaux. Il ouvrit devant les États avec une effrayante largeur le champ illimilé des chimères et leur montra de nouveau, de la façon la plus évidente, que le gouvernement attendait d'eux une impulsion qu'il se réservait, il est vrai, de ne pas suivre. « On aime à le dire, on aime à le penser, ils doivent

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servir à tout, ces États généraux; ils doivent appartenir au temps présent et au temps à venir, ils doivent, pour ainsi dire, observer et suivre les principes et les traces du bonheur national dans toutes ses ramifications; ils doivent, après avoir bien connu les principes de ce bonheur, s'appliquer à la recherche des moyens qui peuvent l'effectuer et le rendre solide. Un vaste champ est encore en friche ; mais partout il promet des fruits salutaires... Le Roi, Messieurs, éclairé par de longues traverses, par ces événements précipités qui doublent en quelque manière les années de l'expérience, aime plus que jamais la raison et en est un bon juge. Ainsi, lorsque les premières fluctuations, inséparables d'une réunion nombreuse, seront arrêtées, lorsque l'esprit dominant de cette assemblée sera dégagé des nuages qui pourraient d'abord l'obscurcir, enfin lorsqu'il en sera temps, Sa Majesté appréciera justement le caractère de vos délibérations : et s'il est tel qu'elle l'espère, s'il est tel qu'elle a droit de l'attendre, s'il est tel enfin que la plus saine partie de la nation le souhaite et le demande, le Roi secondera vos vœux et vos travaux ; il mettra sa gloire à les couronner ; et l'esprit du meilleur des princes se mêlant pour ainsi dire à celui qui inspirera la plus fidèle des nations, on verra naître de cet accord le plus grand des biens et la plus solide des puissances. »

Une question capitale préoccupait en ce moment tous les esprits, celle du vote par tête ou par ordre. M. de Barentin l'avait effleurée dans une phrase de

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son discours, où il disait oui et non. Necker ici sortit da vague et donna aux députés de très bons conseils. 11 signala au tiers-état les dangers qui résulteraient pour l'œuvre commune d'exigences absolues, immédiates et obstinées de sa part. Il invita les deux premiers ordres à commencer leurs opérations propres par la renonciation formelle et solennelle à leurs privilèges pécuniaires, ce qui déblaierait le terrain, faciliterait leur accord avec le troisième ordre et pourrait ainsi amener l'adoption d'un bon système mixte de délibération et de vote. Ce plan politique était très sage, mais, eu égard aux prétentions rivales, il l'était trop. Les conseils de Necker, empreints d'un optimisme un peu ridicule, n'avaient d'ailleurs d'autre sanction que la menace voilée qui y était jointe, d'une intervention plus directe de la puissance souveraine, au cas où les États négligeraient ces bons avis. Sauf peut-être dans le clergé, l'immense majorité de ceux auxquels ils s'adressaient sortit de la séance royale, ou revint le lendemain avec l'intention bien arrêtée de ne pas les suivre. L'effet de cette séance, qui pouvait être décisive pour la conciliation des institutions traditionnelles avec les réformes à accomplir et pour l'alliance de l'autorité royale, maintenue et affermie, avec une sage liberté, l'effet de cette séance fut déplorable. Le Roi personnellement n'y perdit encore rien, grâce à son discours. Mais la Royauté, enchaînée, pour ainsi dire> à la remorque des États, en sortit à demi découronnée.

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Un incident caractéristique mit en pleine lamière, dès les jours suivants, la faiblesse du pouvoir et l^incohérence de ses vues. Depuis le commencement de la période électorale et même bien antérieurement» on avait laissé dormir avec la dernière imprudence les sévérités pénales et les prohibitions administratives des lois et des règlements en matière de presse. Une liberté allant jusqu^à la licence extrême avait été accordée par le fait aux publications politiques, dont la forme était alors encore celle de la brochure plutôt que celle du journal. Mirabeau, plus avide que jamais d'influence et d'argent, entrevit, à ce double point de vue, avec la justesse ordinaire de son coup d'œil, le profit à tirer du journalisme, au moyen du compte rendu et de Tappréciation critique des séances de l'Assemblée sur laquelle toute la France avait les yeux fixés. Dès le 4 mai, sans autre formalité^» il fit paraître le premier numéro du Journal des États généraux. Un second numéro, publié le lendemain 5 mai, renfermait le compte rendu de la séance royale et notamment une appréciation du discours de Necker, dont celui-ci ne fut aucunement satisfait. Le 6 mai parut un arrêt du Conseil interdisant la publication des écrits périodiques imprimés sans autorisation et maintenant les règlements en vigueur jusqu'au moment où des modifications y seraient apportées sur les observations présentées au Roi par les États. Le 7, un nouvel arrêt prononça la suppression du journal de Mirabeau en le qualifiant d'écrit « aussi

coDdamDable au fond qu'il est réprébensible en la forme. » Le résultat de ces mesures fut celui-ci : rassemblée des électeurs du tiers-état de Paris, en train de rédiger ses cabiers, car les élections n'étaient pas encore achevées dans la capitale, vota à Tunaniroité et publia une protestation contre les arrêts du Conseil, à laquelle adbéra l'assemblée de la noblesse parisienne. Mirabeau remplaça le journal supprimé par une publication analogue, intitulée : Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants^ et, se sentant soutenu par le sentiment qui prévalait aux États, même dans les deux premiers ordres, il la continua malgré une saisie pratiquée par la police. Le Parlement de Paris refusa d'entamer une procédure. Le 19 mai, une lettre du directeur général de la librairie annonça, en essayant de la dissimuler, la capitulation du gouvernement. Le compte rendu de ce qui se passait aux États était permis à toutes les feuilles périodiques et à tous les journaux autorisés, à condition, toutefois, qu'on ne l'accompagnât d'aucune réflexion ni d'aucun commentaire. En conséquence, à partir de cette date, on vit paraître un nombre, de jour en jour croissant, de journaux politiques dépourvus de toute autorisation, et dont les réflexions et les commentaires ne contribuèrent pas peu à incendier les cervelles.

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