‹ La chute de l'ancienne France; les débuts de la révolutionChapitre 7 sur 19 · LA CHUTE DE L'ARGIBRIIR FRANGE · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE L'ARGIBRIIR FRANGE

c De manquera pas encore de faire, nous englouti- « ront tous... » Encouragé par Malouet à lui faire connaître toute sa pensée, il poursuivit en ces termes : « Ce que j'ai à ajouter est fort simple ; je c sais que vous êtes Tami de M. de Montmorin et « de M. Necker, qui forment à peu près tout Ie.con-

< seil du Roi. Je ne les aime ni l'un ni l'autre, et je

< ne suppose pas qu'ils aient du goût pour moi : « mais peu importe que nous nous aimions si nous

< pouvons nous entendre. Je désire donc connaître

< leurs intentions, et je m'adresse à vous pour en « obtenir une conférence. Us seraient bien cou-

< pablesQU bien bornés, le Roi lui-même ne serait « pas excusable, s'il prétendait réduire ces États c généraux au même terme, aux mêmes résultats « qu'ont eus tous les autres. Cel» ne se passera pas « ainsi. Ils doivent avoir un plan d'adhésion ou

< d'opposition à certains principes. Si ce plan est c raisonnable, dans le système monarchique, je « m'engage à le soutenir et à employer tous mes « moyens, toute mon influence, pour empêcher

< l'invasion de la démocratie qui s'avance sur « nous... Mais ce ne sont pas des paroles vagues, « c'est un plan arrêté que je demande, et, s'il est « bon, je m'y dévoue. Si, au contraire, on veut « nous jouer, on me trouvera sur la brèche. »

Malouet courut à l'instant même à la recherche de Necker, qu'il trouva chez M. de Montmorin. Quand il fit part aux deux ministres de l'ouverture de Mirabeau, il rencontra chez eux résistance et

répagnance. M. de Montmorin, depuis l'affaire du manascrit relatif à la cour de Prusse (1), méprisait profondément, et à bon droit, Mirabeau. Necker n'était pas mieux disposé, d'autant plus que l'influence croissante de Mirabeau sur le tiers commençait peut-être à lui faire ombrage. Les instances de Malouet remportèrent pourtant et l'entrevue fut fixée au lendemain matin « Malouet eut le tort de n'y point assister et il y eut un choc au lieu d'une entente. Lorsque Mirabeau entra chez Necker, ils se saluèrent en silence et s'observèrent un instant. « Monsieur,

< dit ensuite Mirabeau, M. Malouet m'a assuré que « vous aviez compris et approuvé les motifs de

• l'explication que je désire avoir avec vous. —

• Monsieur, répondit Necker d'un ton de supériorité c morale et ministérielle, M. Malouet m'a dit que « vous aviez des propositions à me faire ; quelles « sont-elles? » — Mirabeau, d'autant plus irrité de cette parole du ministre qu'il sentait mieux luimême où le bât le blessait, se leva tout en colère :

< Ma proposition, répondit-il, est de vous souhaiter le bonjour !» et il sortit sur le champ. Le même jour, arrivant à l'assemblée, il passa tout rouge à côté de Malouet, et lui dit en enjambant une des banquettes : « Votre homme est un sot, il aura de mes nouvelles. » — Il accentua dès lors son attitude dans le sens des meneurs avancés du tiers-état, mais sans renoncer pourtant au rêve qu'il caressait et

(i) Voyez les Préliminaires de la Révolulion, pp. 286-287.

qu'il ne désespérait afacunemeot de réaliser malgré Necker ou contre lui. Son intelligence et son bon sens étaient d'accord avec son ambition pour l'engager à se montrer toujours — pourvu qu'on ne lui fermât point obstinément le chemin du pouvoir et des jouissances qui, pour lui, en étaient un avantage essentiel — disposé à parer les coups que l'on allait porter et qu'il allait porter lui-même à la monarchie.

Meunier, à la fois plus modéré que Mirabeaa et plus entier dans le parti pris d^absorber les deux premiers ordres au sein du troisième, présenta une formule dont la longueur était un argument puissant contre elle : Assemblée légitime des représentants de la majeure partie de la nation, agissant en Vabsence de la mineure partie. Le chef de la fraction des communes demeurée la plus gouvernementale, Malouet, proposa un titre analogue à celui que soutenait Mirabeau, mais beaucoup plus conciliant et plus respectueux des droits antiques des deux premiers ordres : Assemblée des députés des cornmunes représentant le peuple de France. Il eut peu de succès et la discussion roula surtout sur les motions de Sieyès, de Mirabeau el de Meunier. Elle eut lieu en présence d'un nombre énorme de spectateurs accourus de la capitale et garnissant les places laissées au public dans la grande salle des Menus. L'esprit de ce public était révolutionnaire et influa notablement sur les délibérations des députés. Vers la fin de la première séance du 16 juin, un

dépafé du Berry, nommé Legrand, proposa la dénominatioD d'Assemblée nationale. Elle n'obtint pas d'abord faveur. Dans la séance du soir, Mounier et Mirabeau prononcèrent chacun un troisième discours pour soutenir leurs propositions respec^ tives. Legrand relut sa motion, qui fut écoutée, celte fois, avec intérêt. Le caractère tranché de la formule répondait aux vœux des agitateurs parisiens et à Texaltation croissante de l'opinion fomentée par eux. Un député, nommé Pison du Galland, la soutint en Fatténuant et fut couvert d'applaudissements. Sieyès alors, de son propre mouvement ou poussé par des excitations du dehors, tourna sa voile an vent qui soufflait, s'empara de la formule et la substituant à celle qu'il avait jusqu'alors soutenue, en fit la conclusion d'une motion nouvelle, caractérisée par la déclaration suivante : « La dénomic nation d^ Assemblée nationale est la seule qui c convienne à l^assemblée, dans l'état actuel des « choses, soit parce que les membres qui la com- < posent sont les seuls représentants légitimement c et publiquement connus et vérifiés, soit parce « qu'ils sont envoyés directement par la presque « totalité de la nation, soit enfin parce que, la « représentation étant une et indivisible, aucun des « députés, dans quelque ordre qu'il soit choisi, n'a c le droit d'exercer ses fonctions séparément de la c dite assemblée. » II ajouta une disposition accessoire, empruntée au projet de Mounier, et d'après laquelle l'Assemblée, aussitôt après sa constitution,

présenlerait au Roi et à la France les motifs qui Tavaieut déterminée.

La proposition de Sieyès fut aussitôt appuyée par un grand nombre de membres, qui demandèrent que l'on procédât immédiatement au vote par appel pominal. D'autres soutinrent au contraire que la proposition étant nouvelle, la délibération devait être reprise à son sujet. Bailly invita les partisans du vote immédiat à passer d'un côté du bureau en disant oui, leurs adversaires, à passer de Tautre côté en disant non. Malouet était à la tête de ces derniers. Tout-à-coup un spectateur de la taille et de la figure d'un portefaix, mais très bien vêtu, s'élance des galeries dans la salle, fond sur le député de Riom et le saisit au collet en le traitant de mauvais citoyen. Les membres voisins de Malouet se précipitèrent à son secours, on appela la garde^ l'homme disparut. Cet incident donne une étrange idée de la liberté des représentants des communes. Quoi qu'il en soit, l'opération commencée s'acheva, mais non sans agitation. Bailly déclara que la majorité s'était prononcée pour le vote immédiat. Malouet et ses amis protestèrent avec véhémence. Le doyen eut grand peine à obtenir enfin le silence pour commencer rappel nominal. Mais il était minuit. Biozat^ député d'Auvergne et partisan de la motion de Sieyès, demanda et obtint, comme plus digne de l'Assemblée, le renvoi du vote au lendemain. La majorité, le 16 au soir, était déjà peut-être acquise à la proposition, mais le nombre des opposants, sous la près-

sion du dehors, diminua encore dans rintcrvalle, et dans la séance du 17, la constitution des communes en Assemblée nationale fut votée par 491 voix contre 89 ou 90. Les meneurs parisiens s'empressèrent de faire imprimer la liste des membres de la minorité, de la faire circuler et d'échauffer contre eux la populace. Quelques députés de Paris, qui y figuraient, vinrent, le soir^ demander à Bailly une letlre de justification en lui disant que l'on se proposait d'aller mettre le feu chez l'un d'entre eux. Bailly les engagea à se justifier eux-mêmes dans les journaux et à recourir, s'il le fallait, à la protection de la police.

L'Assemblée, aussitôt qu'elle fut constituée, décida, au cri répété de Vive le Roi I la rédaction d'une adresse à Louis XYL Elle continua ensuite son bureau dans ses fonctions, mais en conférant à Bailly, au lieu de son titre de doyen, celui de président. Puis elle prêta en masse, devant quatre mille spectateurs, un serment dont la formule avait été rédigée ainsi : € Nous jurons et promettons de remplir avec zèle et fidélité les fonctions dont nous sommes chargés. » — Mirabeau, qui blâmait la constitution en Assemblée nationale, mais qui ne voulait point compromettre sa popularité, s'était abstenu de paraître l cette séance du 17. Target et Chapelier reprirent la partie de sa motion relative aux impôts et en obtinrent sans peine le vote en ces termes :

« L'Assemblée nationale, considérant que le premier emploi du pouvoir dont la nation recouvre l'exercice sous les

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aaspices d'an monarque qui , jugeant quelle est la véritable gloire des rois, a mis la sienne à reconnaître les droits du peuple français, est d'assurer pendant la durée de la présente session la force de l'administration publique; voulant prévenir les difficultés qui pourraient traverser la perception et l'acquit des contributions, difficultés d'autant plus sérieuses qu'elles auraient pour base un principe constitutionnel à jamais sacré, authentiquement reconnu par le Roi et solennellement proclamé par toutes les assemblées de la nation^ principe qui interdit toute levée de deniers et de contributions dans le royaume sans le consentement formel des repré- ' sentants de la nation ; considérant qu'en effet les contributions, telles qu'elles se perçoivent actuellement dans le royaume, n'ayant point été consenties par la nation, sont toutes illégales et, par conséquent, nulles dans leur création, extension ou prorogation^ — déclare consentir provisoirement que les impôts et contributions, quoique illégalement établis et perçus, continuent d'être levés de la même manière qu'ils l'ont été précédemment, et ce jusqu'au jour seulement de la première séparation de cette assemblée, de quelque cause qu'elle puisbc provenir. — Passé lequel jour, l'Assemblée nationale entend et décrète que toute levée d'impôts et contributions de toute nature qui n'auraient pas été nommément, formellement et librement accordés par la nation, cessera entièrement dans tontes les provinces du royaume, quelle que soit la forme de leur administration. — L'Assemblée s'empresse de déclarer qu'aussitôt qu'elle aura, de concert avec Sa Majesté^ fixé les principes de la régénération nationale, elle s'occupera de l'examen et de la consolidation de la dette publique, mettant dès à présent les créanciers de l'État sous la garde de l'honneur et de la loyauté de la nation française* — Enfin, l'Assemblée, devenue active, reconnaît aussi qu'elle doit ses premiers moments à l'examen des causes qui produisent dans les provinces la disette qui les afflige, et à la recherche des moyens qui peuvent y remédier de la manière la plus efficace et la plus prompte. En conséquence^ elle a

arrêté de nommer un comité pour s'ocenper de cet important objets et que Sa Majesté sera suppliée de faire remettre audit comité tous les renseignements dont il pourrait avoir besoin. >

L'article relatif à la dette publique était fort habile et concilia effectivement à l'Assemblée la masse des grands et des petits capitalistes, trop souvent victimes des expédients arbitraires du trésor royal, et qui ne pouvaient prévoir à cette heure rémission et la destinée des assignats. Dans son ensemble, le décret de l'Assemblée (car c'était bien un véritable décret) constituait, en dépit des formules de précaution dont on se croyait encore tenu envers le Roi, une véritable main-mise sur le gouvernement. L'inconcevable inertie du pouvoir avait enhardi peu à peu le tiers à celte usurpation. Ses membres n'eurent guère lieu de s'en repentir en écoutant, dans la séance du 17 au soir, la lettre du Roi en réponse à l'adresse votée dans la séance du 10. Cette lettre, datée du 16, et qui, par suite de vaines formalités d'étiquette, avait mis vingt-quatre heures à parvenir au doyen du tiers, ne répondait plus à rien après le vote décisif du matin. Ce n'était d'ailleurs qu'une faible et insignifiante réprimande.

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