Il était cinq heures du matin. — Logographe, p
Gomme on le voit par la communication de Dejoly
à TAssemblée, on était, pendant les premières heures de la nuit, assez rassuré au Château ^ Mais 1* inquiétude ne tarda pas à y renaître, et certes l'abandon dans lequel se trouvait la monarchie menacée était trop manifeste pour que la famille royale ne dût pas elle-même pressentir les approclies du naufrage.
La reine n'avait autour d'elle que la princesse de Lamballe, la princesse de Tarente, madame de Tourzel et sa fille Pauline , quatre ou cinq autres dames attachées à sa maison ou à celle des enfants de France. Depuis le départ de Pétion , la municipalité n'avait plus auprès du roi que deux de ses membres, Borie et Leroux. Le procureur-général-syndic* et
4. On était si rassuré que, vers minuit, le ministre de la marine, Dubeuchage, écrivait è sa femme:
« Sois tranquille, ma bonne amie, il y a de grandes forces et de bonnes dispositions au Château; d'un autre côté, nous avons des avis certains que le rassemblement ne sera pas à beaucoup près aussi considérable que les factieux l*espéraient. M. le maire, plusieurs officiers municipaux, M. Rœderer, sont ici ; sois sans inquiétude, ton ami aura le plaisir de te revoir sain et sauf. »
deux ou trois administrateurs représentaient le département. Les ministres, le commandant général de la garde nationale, Mandat, le commandant en second, La Ghesnaye, complétaient le personnel des agents du pouvoir exécutif restés fidèlement au poste que la loi leur assignait.
La famille royale se tenait dans la chambre du conseil. Dès qu'il survenait quelque porteur de nouvelles, tout le monde se précipitait au-devant de lui, l'interrogeant avec anxiété. L'étiquette de la cour était levée ; la reine, madame Élisabeth, succombant à la fatigue, à rinquiétude, étaient assises sur de simples tabourets.
Quelques serviteurs dévoués, quelques amis de la dernière heure, avaient pu pénétrer jusque dans le Château ; ils erraient à travers les appartements et les cours, s'efforçant d'enflammer l'ardeur de ceux à qui était confiée la défense du souverain, de sa famille, de la royauté. Mais leur intervention, dans l'état où se trouvaient les esprits, était peut-être plus nuisible qu'utile. Les gardes nationaux d'une bonne volonté douteuse en prenaient prétexte pour discuter les ordres qu'on leur donnait, pour repousser toute idée de résistance. Le chef de légion, La Ghesnaye, voulut un moment faire éloigner les volontaires royalistes, parce que, disait-il, « ils gênaient ses dispositions militaires. » La reine lui répliqua vivement : tt Je vous réponds de tous les hommes qui sont ici ; ils marcheront devant, derrière, dans les rangs,
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comme vous voudrez; ils sont prêts à tout ce qui pourra être nécessaire , ce sont des hommes sûrs. »
Ils n'étaient pas deux cents, beaucoup étaient des vieillards déjà glacés par l'âge.
« Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle! »
Qui eût dit à Louis XIV, lorsqu'au milieu des splendeurs de sa cour il assistait aux représentations AUialie y que ce vers, placé par le poëte dans la bouche de Joad, prophétisait, à un siècle de distance, le sort réservé à son arriëre-petit-iilsl
Entre trois et quatre heures du matin , un roulement de voiture se fit entendre. A ce bruit, on ouvrit le contrevent d'une des fenêtres du cabinet du roi. C'était la voiture du maire qui s'en retournait à vide ; Pétion n'avait pas osé venir la reprendre dans la cour même des Tuileries, il n'avait fait avertir ses gens de son départ définitif que lorsqu'il s* était vu en sûreté dans l'hôtel de la mairie. Madame Elisabeth accourut vers la fenêtre et fut éblouie des premiers feux du jour ; « Ma sœur, s'écria-t-elle, venez donc voir l'aurore! » et Marie-Antoinette, obéissant machinalenient à cette invitation, vint assister au lever du soleil qui devait éclairer son dernier jour de royauté. Le ciel, par un triste présage, était rouge de sang.
Nous savons de quelle importance il était pour les
insurgés de faire sortir des Tuileries et d'amener entre leurs mains le commandant général de la garde nationale. Nous savons aussi que le conseil de la commune, sur les injonctions des commissaires des sections « lui avait expédié de nouveau l'ordre de venir
à rUôtel de Ville. Au reçu de cet ordre, plus impératif, plus pressant que les précédents, le commandant général alla consulter le ministre de la justice et le procureur-général-syndic. Dejoly ne voulait pas qu'il partit; Rœderer, au contraire, insista très-vive- ' ment pour qu il se rendît à l'appel de la municipalité. « 11 est possible, dit le procureur -généralsyndic, que le maire veuille se porter au-devant des rassemblements, et croie avoir besoin d'avoir auprès de lui le chef de la force publique : celui-ci est essentiellement aiyc ordres du maire. D'ailleurs, il serait bon d'éclaircir le contre-ordre qu'on prétend avoir été donné par Manuel aux canonniers qui gardent le Pont-jNeuf. »
Mandat se détermine enfîn à partir, remet le commandement à La Chesnaye, et se diiige vers l'ilûtel
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de Ville, sans prendre aucune précaution pour sa
• sûreté personnelle ^
En arrivant , il se présente devant le conseil général -, toujours rassemblé dans la salle ordinaire de ses séances et toujours présidé par Cousin.
On lui demande pourquoi il a doublé les postes du Château, pourquoi il a donné l'ordre de battre la générale , pourquoi il a fait braquer des canons sur les différents points. Fidèles à la tactique éternelle de la démagogie, les municipaux qui sont dans la confidence des conspirateurs rejettent sur lui la responsabilité des événements qui peuvent survenir, lui .reprochent d'être la cause de T effervescence qui existe dans Paris , et lui déclarent qu'on a pris des arrêtés pour prévenir tous les désordres que ses apprêts intempestifs ont occasionnés.
Mandat explique qu'il a ordonné de battre le rappel et non la générale ; qu'il a reçu les réquisitions du maire, qu'il n*a fait qu'y obéir, et que, chargé d'une immense responsabilité, il a cru devoir prendre toutes les précautions nécesssdres pour la défense du Châ^ teau.
1 . Mandat quitta les Tuileries ud peu ^près cinq heures du matin. (Récit de De Joly.}
t. Ce qui suit, sauf quelques parties de rinterrogaloire de Mandai, n'a inùme pas été soupçonné par les historiens qui ont écrit sur le 10 août. Ils ont copié sorvilemont le procèsverbal fabriqué après coup par les meneurs de la commune insurrectionnelle et ne se sont pas aperçus qu'il contenait plusieurs conUadictions formelles et môme des faux matériels
m LE 10 AOUT 1798.
Gela dit, Mandat se retire. Mais à peine a-t-il quitté le conseil général qu il est saisi, entraîné dans la salle voisine, où siègent Huguenin et ses quatrevingts acolytes. A cette nouvelle, le procureui-syndic Manuel et son premier substitut, Desmousseaux, sortent précipitamment pour aller à son secours. Desmousseaux voit le commandant général traité déjà comme un accusé, des sentinelles garder toutes les issues; il parvient cependant à s'esquiver par un escalier dérobé. Mais Manuel reste et semble, par sa présence, légaliser toutes les monstruosités qui vont se commettre.
Huguenin , s* adressant à Mandat qui est debout à la barre, entouré d*hommes à piques que les sections aOidées ont envoyés, commence ainsi l'interrogatoire :
— Vous êtes prévenu d'attentat contre la sûreté publiée en donnant des ordres à la force armée sans réquisition légale. En vertu de quel ordre avezvous doublé la garde du Gbâteau? Je vous somme de le représenter.
Mandat. J*ai déjà répondu à messieurs du conseil général ; si j'avais été prévenu , j'aurais apporté Tordre du maire, je l'ai laissé dans mes papiers.
D. Le maire n'a point donné cet ordre.
R. C'est une réquisition générale que j'ai présentée au département. Si un commandant général ne peut pas prendre des précautions subites pour un événement imprévu , il n*est pas possible de commander.
D. Avez-voos eu Tordre formel de faire marcher
les canons ?
R. Quand le bataillon marche, les canons marchent
aussi; c'est un usage qui a été observé de tout temps, et même sous La Fayette.
D. Quel jour avez-vous reçu Tordre du maire?
R. 11 y a trois jours ; l'ordre est au Château , je le
rapporterai..
Sur cette réponse, l'Assemblée arrête que l'on enverra des commissaires à Pétîon pour recevoir ses
explications. Truchon est chargé de cette mission.
D. Quels sont les ordres qu'a reçus le poste de Henri IV ?
R. Voici comment se donnent les ordres : le commandant général adresse au chef de légion Tordre, que celui-ci envoie à ses bataillons. Quant aux canons
braqués, je n'ai point donné d'ordre. Les canons vont avec les batûllons.
1). N'avez-vous pas retenu ce matin le maire au Château ?
R. La garde natiouahi a montré les plus grands égards à M. le maire ; il n'a point été retenu. Pour moi en particulier, je Taî salué et je me suis retiré.
D. Quelle personne écrivait hier au Château en votre présence?
R. C'était mon secrétaire.
Plusieurs officiers municipaux, paraît-il, avaient
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quitté la salle de leurs délibérations pour assister & cet interrogatoire. Par leur présence, ils ne craignaient pas de donner un faux semblant de légalité à ce tribunal improvisé. L'un d'eux, Mouchet, s'écrie : ^ « Eh bien , j'ai entendu le secrétaire tenir ce propos : M. le maire est là, il n'en sortira pasl Un de mes collègues l'a entendu comme moi. C'est ce mot, répété à des députés , qui a provoqué le décret qui mandait M. le maire à la barre. J'ajoute que M. Mandat a dit à des grenadiers des Gravilliers, en parlant de Pétion : <c Vous allez le ramener, sa tête répond « du moindre mouvement. »
L'assemblée des commissaires déclare qu'il faut envoyer savoir auprès de M. le maire si ce nouveau fait est exact, qu'il y a lieu d'en instruire l'Assemblée nationale et la Commune, et d'en référer à ces deux autorités.
Pute, se ravisant aussitôt, elle prend l'arrêté suivant :
(t Considérant qu'on ne peut laisser plus longtemps le maniement de la force armée aux plus cruels ennemis du peuple;
« Que les jours du peuple ne peuvent être conservés que par un militaire qui, à juste titre, a mérité sa confiance, puisqu'il l'aime et en est aimé;
« Qu'en outre ce militaire est suffisamment éclairé pour conduire la force publique et ne la diriger que contre les ennemis de la patrie, et non contre ses concitoyens ;
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u II sera nommé un commandant générai provisoire. Et 9 à l'instant, le citoyen Santerre, connu par son patriotisme et les services importants qu'il a rendus à la Révolution, a été nommé d'une voix unanime. »
Les commissaires, après avoir nommé un commandant général, approuvent naturellement sans la moindre difficulté la conduite des sections des Gravilliers et du faubourg Poissonnière, qui viennent de casser les commandants des bataillons de leur circonscription et qui en ont nommé d'autres de leur autorité privée*
Cela fait, Huguenin reprend l'interrogatoire du malheureux Mandat. Il cherche à tirer de son prisonnier des informations sur les forces rassemblées aux Tuileries.
D. Combien d'hommes aviez-vous postés au Château ?
R. Douze cents ; la garde nationale est ordinairement composée de six cents hommes; mais M. le maire m'a requis de doubler les forces. Le nombre des Suisses est ordinairement de trois cents, je l'ai doublé et porté à six cents ; il y a, de plus, une réserve de cent hommes de gardes nationaux ; j'ai demandé des munitions, mais on m'en a refusé. 11 y a aux Tuileries huit pièces de canon appartenant aux bataillons des Filles-Saint-ïhomas, des Petits-Pères et à d'autres légions.
Tout à coup on annonce que l'on vient de déposer
SOI' le bureau du conseil général de la Commune une lettre de Mandat, (( par laquelle il ordonne de harceler et de tirer sur les citoyens, en ilanc et par derrière, au moment où ils se transporteront aux Tuileries; mais que le président Cousin, après en avoir donné lecture, l'a rendue au commandant du poste de la réserve, qui Ta remise dans sa poche. »
L'Assemblée déclare qu'il faut que cette lettre lui soit apportée à l'instant même, et elle envoie à sa recherche un de ses membres avec Patris, officier municipal, probablement celui qui était venu lui annoncer l'existence de la lettre.
En attendant, le président somme le commandant général, révolutionnairement destitué, mais encore seul reconnu aux Tuileries, de donner l'ordre de retirer la moitié des forces qui y sont rassemblées. Mandat Comprend le sort qui l'attend, l'envisage avec le sang -froid du soldat qui ne connaît que son devoir, et refuse noblement d'apposer sa signature au bas du papier que Ilugueniu lui présente ^
1. La sommalion (le Ilu^uonin et le refus (J(^ ^fiindat sont constatés par la minute du procès- verbal. Cette minute est raturée, mais il est encore facile d'y lire la preuve du courage à jamais digne d'éloges que Mandat, sommé de racheter $a vie par une simple signature, déploya dans Faccomplissement de son devoir.
Nos travaux de dix années sont payés dès ce moment, puisqu'il nous est donné d'enrieliir notre histoire nationale d'un trait d'héroïsme complètement ii^noré, d'un trait que quelques autres actes de dévouement peuvent égaler, qu'aucun ne surpasse.
Les commissaires chargés de trouver à tout prix la pièce accusatrice en rapportent une copie certifiée par le président et le secrétaire du conseil général. Elle est ainsi conçue :