‹ La chute de la royauté 10 août 1792Chapitre 17 sur 35 · Récits do Dcjoly et de madame Campan · texte numérisé non relu

Récits do Dcjoly et de madame Campan

qu'un parti à prendre en ce moment, nous vous demandons la permission de vous entraîner. »

Dcjoly joint ses instances à celles de Rœderer. Le roi reste silencieux, et semble absorbé dans ses réflexions; tout à coup il regarde Rœderer pour tâcher de deviner le fond de sa pensée. Accoutumé à se voii* trahi , il craint encore des trahisons nouvelles. Mais prenant enfin sa détermination :

« Allons, s*écrie-t-il, en élevant la main droite, donnons, puisqu'il le faut encore, cette dernière marque de dévouement. »

Et il fait un pas en avant. Marie-Antoinette jette un coup d'œil ému sur le roi, un autre sur le prince royal.

Le roi impassible, répète :

« Marchons I »

La reine est elle-même entraînée.

« Monsieur Rœderer, dit Madame Élisabeth en se penciiant à l'oreille du procureur-général-syndic, vous répondez de la vie du roi?

— Oui, madame, sur la mienne. »

Le prince royal et sa sœur pleuraient. Tous les spectateurs avaient les larmes aux yeux.

Au moment de sortir de la chambre, la reine adresse à Rœderer et aux ofliciers municipaux la même question que venait de faire Madame Élisabeth :

« Vous répondez de la personne du roi, vous répondez de celle de mon fils ?

— Madame, réplique le procureur-général-syndic,

Dous répondons de mourir à vos côtés. Voilà tout ce que nous pouvons garantir. »

Plusieurs gentilslioiiimes qui, pendant la conversation, s'étaient rapprochés, font un mouvement pour entourer Louis XVI et la reine.

« Sire, s'écrie Rœderer, je demande à Votre Majesté de ne se faire accompagner d'aucune personne de sa cour, de n'avoir d'autre cortège que le département, qui environnera la famille royale; des gardes nationaux nous escorteront jusqu'à l'Assemblée. »

Le roi acquiesce à cette demande, et Rœderer, en sortant de la chambre royale, dit à haute voix : u Le roi et sa famille vont à l'Assemblée, sans autre cortège que ses ministres et le département. Veuillez ouvrir le passage I » Il appelle l'officier de gàrde et lui ordonne de préparer une escorte. La Ghesnaye se met à la tète de trois cents hommes, appartenant principalement au bataillon des Filles-Saint-Thomas.

a Messieurs, commande le procureur-général-syndic, accompagnez le roi à l'Assemblée nationale ; je réponds de la vie du roi sur ma tète. »

Le roi s'avance. Les rangs se ferment derrière lui.

« Grenadiers, s'écrie Sa Majesté, j'emmène ma famille avec moi. »

Les rangs se rouvrent aussitôt, et les personnes indiquées par le procureur-général-syndic pénètrent au milieu du cortège, qui se met définitivement en marche.

Comme la reine promenait autour d'elle des re-

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gards inquiets, le grenadier De Brie croit devoir la rassurer :

« Que Votre Majesté ne craigne rien ; elle est entourée de bons citoyens.

— Je ne crains rien ! n répond Marie-Antoinette. Au bas du grand escalier, sous le péristyle,

Louis XVI hésite une minute à franchir le seuil qu'il ne repassera plus. 11 pense aux serviteurs qu'il vient de quitter et demande à Rosderer :

(( Que vont devenir toutes les personnes qui sont restées là-haut ?

— Sire, elles sont en habit de couleur, à ce qu'il m'a paru ; celles qui ont des épées n'auront qu'à les quitter, vous suivre et sortir par le jardin.

— C'est vrai. »

Puis le roi, revenant sui' une idée qu'il avait déjà émise, ajoute :

« Mais il n'y a pourtant pas grand monde au Carrousel?

— Sire, les faubourgs sont près d'arriver, toutes les sections sont armées, elles ont été réunies à la municipalité. Il n'y a ici ni un nombre d'hommes suffisant, ni une volonté assez forte pour résister même au rassemblement actuel du Carrousel. A peine y a-t-il douze pièces de canon. »

Sans rien objecter de plus, Louis XVI suit Rœderer à travers le jardin.

Le procureur-général-syndic marche en tête des membres du département, puis vient le roi^ ayant à

ses côtés son ministre des affaires étrangères, Bigot de Saiote-Groix. La reine donne le bras à Duboucbage, ministre de la marine, et, de la main gauche, tient le prince royal. La gouvemaate, H"* de Tourzel, serre convulsivement l'autre main de Tenfant, Dejoly suit avec Madame Royale et Madame Ëlisabeth. Madame de Lamballe est conduite par le ministre de la guerre, d'Abancourt.

Les ministres de l'intérieur et des contributions publiques, Champion et Leroux da La Ville, ferment la marche.

Des deux côtés du cortège, sont échelonnés deux détachements : l'un, de gardes nationaux, à droite * ; l'autre, à gauche, de gardes suisses.

Quand cette petite colonne se mit en mouvement, il était environ huit heures et demie ^ Elle suivit la grande allée des Tuileries jusqu'aux parterres, puis tourna à droite, vers l'allée des marronniers.

Le sol était jonché de feuilles mortes, l'automne ayant été précoce dans cette brûlante année 1792, « Voilà bien des feuilles I s'écria le roi pendant que son jeune fils s'amusait — le pauvre enfant — à les jeter dans les jambes de ceux qui marchaient devant lui , — voilà bien des feuilles ! elles tombent de bonne heure cette année. »

1. Voir à la fin du volume une note sur le bataillon des Filles-Saint-Thonias.

%. Procès-verbal de J.-J. Leroux. La reine, dans son interrogatoire devant le tribunal révolutionnaire ( Bulletin « 2» série, n* 27^ 4 OS), dit huit heures.

Cette parole de mauvais augure retentit dans le silence; personne ne la releva; mais chacun de ceux qui Fentendirent dut reporter sa pensée vers cette couronne qui tooàbait, elle aussi, feuille à feuille, de la tète de l'héritier d'une dynastie plus vieille que les arbres séculaires sous lesquels on passait.

Pendant que le roi venait à elle, que faisait T Assemblée?

Les deux ministres Dejoly et Champion l'avaient quittée, après lui avoir fait connaître les périls qui menaçaient les Tuileries, lorsqu arrivent les municipaux, porteurs de l'étrange signification faite au conseil général par Huguenin et ses acolytes.

Desmousseaux , le premier substitut de la Commune, les accompagne et prend la parole en leur nom. 11 expose les événements qui viennent de s'accomplir à l'Hètel de Ville depuis quelques heures : l'autorité de la Commune légale méconnue, les commissaires des sections s'emparant de tous les pouvoirs et prononçant de leur propre autorité la suspension de la municipalité ; Mandat arrêté, interrogé, emprisonné. Ea entendant ces nouvelles, Daluias

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' d'Aubenas et Voisin demandent que T Assemblée

casse les commissaires et rétablisse dans ses fonctions le conseil général de la Commune. Mais à cette proposition un montagnard oppose ces phrases banales à Tusage de tous les démagogues, toujours prêts à excuser les usurpations les plus flagrantes, pourvu qu'elles servent leur intérêt du moment : « Éclairez le peuple par la persuasion, non pas par des mesures violentes ; dans le péril où se ti ouve la chose publique, il serait impm^nt d'écarter des bommes qui peuvent la servir utilement; attendons des éclaircissements ultérieurs. »

En ce moment, TAssembiée peut déjà pressentir le peu d'effet que les moyens de persuasion pourront avoir sur la populace en délire. Car les premiers mugissements de l'émeute arrivent jusqu'à elle. Un attroupement considérable entoure le corps de garde des Feuillants et demande la tête de quelques prisonniers qui s'y trouvent renfermés. Us avaient été arrêtés dans la nuit aux Gbamps-Élysées, armés d'espingoles. « C'est une fausse patrouille, crie la foule, ce sont des royalistes ; Suleau est avec eux, Suleau est à leur tête! » Suleau était un journaliste trèsconnu pour ses opinions aristocratiques et ses plaisanteries pleines de vervé contre les jacobins et leurs adbérents.

En vain l'Assemblée décrète que «les détenus sont sous la sauvegai*de de la loi, » en vain elle envoie des commissaires haranguer les émeutiers ; le com-

mandant du corps de garde accourt tout ému à la barre et annonce « que le poste vient d'être forcé, qu'il y a tout à craindre pour la vie des prisonniers.)) L'Assemblée réitère ses ordres, mais on savait d'avance ce que voulait dire cette phrase qu'on retrouvesi souvent dans les procès-verbaux de Tépoque : Toul est à craindre pour la vie des prisonniers ! Le plus souvent , au moment même où elle était prononcée, la populace égorgeait les malheureux abtandonnés à sa fureur. C'est ce qui était arrivé pour Suleau et plusieurs de ses infortunés compagnons.

ne héroïne de carrefour qui, après avoir brillé un instant dans les scènes révolutionnaires, devait mourir misérablement dans un hôpital de folles, une de ces femmes avides de bruit et d'émotions , qui , — progression naturelle et presque inévitable, — commencent par le désordre et la prostitution, passent par l'émeute et l'assassinat, et finissent par la Salpétrière ou la Morgue, Théroigne de Méricourt, avait été plusieurs fois exposée aux épigrammes du spirituel journaliste. Ëlle était là, burlant de fureur, brandissant un sabre, excitant les assassins et demandant sa proie. Aussitôt que Suleau lui est livré, elle se jette sur lui et l'égorgé de sang-froid

4. Voici comment M. Louis Blanc raconte le meurtre do Suleau : « Tout ce dont peut s'offenser à jamais l'orgueil d'une a femnie, sa cocjuetterip, sa pudeur, Suleau l'avait dit do Thé- « roigne; et maintenant elle avait à choisir entre foire tuer son « ennemi ou l'humilier en le sauvant ; de ces deux manières de

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On coupe les têtes de Suleau et de ses compagnons, on les plante sur des piques et on les promène aux alentours du Manège. Le malheureux Louis XVI peut les entrevoir au moment où le cortège royal s'arrête à quelque distance de la terrasse des Feuillants.

Le procureur -général-syndic fait observer au roi que l'on ne peut pas avancer plus loin avec la garde qui l'accompagne, la loi ayant interdit à toute force armée de franchir, sans y être appelée , le territoire réservé au corps législatif. Louis XVi, toujours esclave delà loi, fait arrêter la troupe; les officiers municipaux, Borie et J.-J. Leroux, sont dépêchés en avant, à l'effet de prier l'Assemblée de donner les ordres nécessaires.

L'Assemblée avait discuté cette question : Enverrait-on une députation chez le roi, ou bien l' inviterait-on à venir avec sa famille dans la salle du Manège? Elle s'était refusée à prendre aucune décision, sous prétexte que « la Constitution laissait au roi la faculté de se rendre, quand il le jugerait convenable, au milieu des représentants du peuple. » On Tavertit que le roi et sa famille arrivent. Elle se décide à envoyer au-devant du cortège royal une députation de vingt-quatre membres.

Cette députation se croise avec Leroux et Borie, au

« se venger, elle préféra la moins fière : ne pouvant nfionter « jusqu'au dédain, elle descendit jusqu'au meurtre, n

Voilà, il faut en convenir, une singulière manière d'excuser un effroyable assassinat!

bas de la terrasse; ces derniers n*en continuent pas moins leur route, et, introduits à la barre, demandent que FescorLe du roi puisse l'accompagner, ou du moins garder les abords du palais législatif. Cette prière, bien naturelle, après les meurtres qui viennent d* ensanglanter le poste même des Feuillants, soulève néanmoins les plus vives objections. Enfin , après avoir recommandé aux inspecteurs de la salle de redoubler de vigilance, l'Assemblée passe à l'ordre du jour, déclarant que, hors de son enceinte, la police appartient aux corps administratifs et municipaux.

Cependant la députation des représentants était

arrivée devant le roi; celui qui la préside se contente de dire :

« Sire, r Assemblée nationale, empressée de concourir à votre sûreté, vous oiTre, ainsi qu'à votre famille, un asile dans son sein. »

Elle se range ensuite cérémonieusement autour de Louis XVI, prenant la place des membres du directoire du département, car ceux-ci ne peuvent paraître devant le corps législatif sans avoir été préalablement appelés par lui.

Le cortège, ainsi reformé, s'avance jusqu'au pied de la terrasse des Feuillants, remplie d'une foule effroyablement hostile. Au moment où le roi se dispose à gravir l'escalier, des cris furibonds se font entendre : « Vive la Nation ! point de veto! A bas, àbasi » Quelques énergumènes hurlent : « Non, ils n'entreront

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pas à l'Assemblée, ils sont cause de tous nos malheurs,

il faut que cela finisse I » Les cris redoublent lorsqu'on aperçoit la reine : « Point de femme, point de femme, nous ne voulons que le roi, le roi seùl ! »

Un homme se détache des groupes, descend précipitamment Tescalier et aborde Louis XVI :

« Donnez-moi la main, lui dit-il, soyez sûr que vous tenez celle d'un honnête homme et non d'un assassin. Malgré tous vos torts, je réponds de la sûi*eté de vos jours, je vais vous conduire à l'Assemblée nationale; mais, pour votre femme, elle n'entrera pas; c'est elle qui a fait le malheur des Français! »

Le procureur-général-syndic voit qu'il faut au plus tôt mettre fin à un état de choses qui, en se prolongeant, ne peut que s'aggraver. Il obtient donc de la députation parlementaire l'autorisation de laisser franchir les degrés de l'escalier par une partie des gardes nationaux qui accompagnent le roi. Il parvient à dégager ainsi les premières marches; il y monte, et, de là, s' adressant à la foule qui rugit autour de lui :

« De par la loi, peuple français, peuple libre, criet-il, l'Assemblée nationale a rendu un décret par lequel elle appelle dans son sein le roi, le prince royal, la reine, la fille du roi, la sœur du roi, la famille entière du roi; vous devez, aux termes de la loi et de la liberté, ne point vous opposer à son passage. »

— (( Nous attestons que ce décret existe, » ajoute un député.

La foule parait ébranlée ; Rœderer en profite pour faire ouvrir un passage à Louis XVI et à la reine. Us peuvent pénétrer sur la terrasse et la traverser au milieu d'une foule frémissante, à peine contenue par les gardes nationaux, qui ont réussi à former la baie* Ils franchissent la porte du passage des Feuillants ; là, ils sont entourés par d'autres gardes nationaux faisant partie de la garde de l'Assemblée. On d'eux, qui marchait à côté du roi, lui dit : u Sire, n'ayez pas peur, nous sommes de bonnes gens, mais nous ne voulons point qu'on nous trahisse davantage; soyez un bon citoymy sire, etn'oubliezpasde cbasser vos caJotins du Château. »

Mais, à mesure que Ton approche de la salle, la marche du cortège royal devient difficile, périlleuse. Les gardes nationaux ne peuvent légalement franchir le seuil de la salle des séances ; ils ne peuvent pas non plus reculer et livrer passage aux personnes royales qu'ils viennent d'accompagner ; l'entrée est trop étroite et trop encombrée. Des cris de détresse se font entendre de toutes parts ; il faut que Rœderer déploie des eilorts inouïs pour pénétrer jusqu'à la barre. Il adjure les représentants d'enfreindre un instant leur règlement et d'autoriser l'entrée de quel* ques gardes nationaux. Mais cette demande est accueillie par les refus obstinés de la Montagne, qui feint de n'y voir que le résultat d'une conspiration, que le prélude d'une invasion à main armée de la salle de l'Assemblée. Gambon s'écrie : « Monsieur

Rœderer, nous vous rendons responsable de tout attentat qui se pourrait commettre sur les représentants du peupleé »

Au lieu de répondre, Rœderer suppose accordée l'autorisation qu'il vient de demander, et fait entrer cinq à six gardes nationaux sans armes. Grftce à leur concours, le passage est débarrassé ; un grenadier enlève dans ses bras le prince royal, traverse la foule et va poser l'enfant sur le bureau même des secrétaires; la reine et la famille royale entrent enfin et se placent sur les sièges destinés ordinairement aux ministres; le roi s'assied à côté du président, les ministres se tiennent derrière lui.

u Je suis venu ici, dit Louis XVI, pour éviter un grand crime; je pense que je ne saurais être mieux en sûreté qu'au milieu de vous. »

Yergniaud depuis quelque temps occupait le fauteuil. On avait senti qu'au milieu des circonstances où Ton se trouvait, ce n'était pas trop de toute la popularité du grand orateur girondin pour imposer aux dernières témérités de l'anarchie. Il répond à Louis XVI :

fc Vous pouvez, sire, compter sur la fermeté de

l'Assemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. »

On fait observer que les circonstances sont trop graves pour que les délibérations soient suspendues. Cependant, suivant la Constitution, qu'on invoque

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toujours au moment même où on va la violer, elles ne peuvent continuer en présence du souverain. Mais si le roi quitte la salle, qui peut répoudre de sa sûreté?

On propose de le placer dans une tribune, à la barre, sur le banc des ministres ; le roi demande luimême à quitter la place qu'il occupe près du président. L'Assemblée décide que Louis XVI et sa famille seront installés dans la loge du Logographc ^

C'est là, dans un misérable réduit, large de douze pieds, haut de six, situé derrière le fauteuil de la présidence, qu'entouré de quelques amis fidèles-Tarrière petit-fils de Louis XIV va assister, durant dixsept heures % à l'agonie de la royauté ; c'est là qu'accablé d'injures et d'outrages de toute espèces Louis XVI va se prépare^ au martyre qu'il aura à

4 . La loge où le roi et la fatnille royale avaient été confinés était spécialement affectée aux rédacteurs' d'un journal qui

s'appelait le Journal logographir/ue ou le Logotachy graphe. Ce dernier titre, trop long et troj» savant, n'a pas prévalu, etdes deux noms on a lait le Logogra phc , cpii passera à la postérité, grâce à la circonstiince fortuite qui ût du local à lui affeclé le dernier refuge de la royauté aux aix>is.

8. Parmi ces serviteurs ûdèles se trouvaient le prince de Poix, le comte d*Haussonville, le duc de Choiseul, MM. de Briges, de Goguelat et d'Aubier.

3. De dix heures du matin, le 10, à trois heures de la nuit du 1 0 nu M août.

4. Voir, dans les Mémoires de Barbaroux, p. 76, les insolences stupides et grossières que le roi fut obligé de subir de la part d'un émeutier sentimental qui vint lui rapporter une bourse qu'il avait trouvée, dlsait^-il, aux Tuileries.

subir au Temple, pendant cinq longs mois, avant

d'en recueillir la palme, le 21 janvier 1793.

Au moment où le roi sortait des Tuileries, hélas I pour n*y plus rentrer, de nombreux bataillons de la garde nationale occupaient les cours intérieures, la terrasse qui s'étend le long de la façade et celle du bord de Peau. Mais cette force armée, divisée d'opinions, tiraillée en tous sens, aigrie par les ridicules et insolentes bravades du récent manifeste du duc de Brunswick, était fort hésitante sur le parti à prendre dans la lutte qui semblait se préparer.

Si un certain nombre de soldats citoyens, comprenant leur devoir et sincèrement attachés à la monarchie constitutionnelle, étaient disposés à recevoir vigoureusement les assaillants, d'autres, au contraire, ne demandaient pas mieux que de faire cause commune avec ceux qu'ils appelaient leurs frères. Ëntre ces deux partis extrêmes se trouvait, comme toujours, la masse flottante, incertaine, qui ne savait que faire, que résoudre. Tout à coup se répand, de rang en rang, la nouvelle que Louis XVI vient de se rendre à l'Assemblée; chacun alors de dire : — Le

roi est parti, tant mieux; nous ne serons pas obligés de faire feu ; pourquoi rester aux Tuileries» où nous n'avons plus que des pierres à garder? Retournons cliez nous; nos propriétés, nos femmes et nos enfants peuvent être en danger.

La défection se glisse peu à peu dans les bataillons qui gardent les cours faisant face au Carrousel. Un grand nombre de soldats-citoyens se retirent; séduits ou intimidés, quelques-uns se réunissent à ceux qui se préparent à attaquer le Château. Les gardes nationaux postés dans le jardin restent plus compactes, parce qu'ils n'ont pas d'assaillants devant eux.

Pendant ce temps la foule grossissait sur la place du Carrousel et dans les rues adjacentes. Elle était surtout composée de femmes et d'enfants, criant par intervalles, hurlant à l'occasion, applaudissant quand on arrêtait un aristocrate, trépignant de joie quand on r égorgeait.

Ce n'était pas encore l'armée de Tinsurrectiion, ce n'en était que Tavant-garde.

Les colonnes, formées dans le faubourg Saint-Antoine, s'étaient mises en marche fort lentement. San* terre était à leur téte, mais se souciait fort peu d'être le premier à l'assaut. Il conduit sa troupe vers l'Hôtel de Ville, où les commissaires des sections l'ont proclamé commandant en chef de la garde nationale; il entre à la maison commune pour leur adresser ses remerciements et leur rendre hommage; puis, sous

prétexte qu'un général ne doit pas se prodiguer, il déclare que , de là, il dirigera tout le combat. Les Marseillais, transférés depuis deux jours de la caserne de la Nouvelle-France à celle des Cordeliers, se trouvaient à portée de la section du Théâtre-Français S run des foyers les plus ardents de T insurrection; mais, fidèles aux ordres qu'ils avaient reçus de Barbaroux, ils refusaient également de faire tète de colonne*. Cependant, réunis aux Brestois, ils finissent par s'ébranler et vont, avec les bandes de Saint-Marceau, rejoindre les insurgés du faubourg Saint-Antoine, qu'ils trouvent à la hauteur du Pont-Neuf. Le passage des ponts a lieu sans obstacle, comme celui de l'ai-cade Saint-Jean', grâce à la complète désor-

4 . Celte section tenait ses séances dans l'église Saint-Andrédes-Arcs.

2. Barbaroux avait recommandé aux Marseillais de no pas se mettre à la tôte des colonnes parisiennes dans les déûlés des rues et surtout aux abords du Château, dont ils ne connaissaient pas les avenues. Quant à lui et à ses amis, Rebecqui et Pierre Baille, par des motifs de convenance singulièrement allégués dans un pareil moment, ils déclarèrent qu'ils étaient obligés de renoncer à l'honneur de conduire au feu leurs compatriotes, parce qu'ils étaient les représentants ofiiciels de la ville de AJarseille et du département des Bouches-du-Khône.

3. L'arcade Saint -Jean, encastrée dans les bâtiments de rHôtel de Ville, était alors le seul passage par où Ton pût pénétrer de la rue Saint-Antoine sur la place de Grève ; Mandat avait donc fait surveiller d'une manière tout» spéciale ce poste important L'arcade Saint -Jean existe encore, mais elle est englobée dans les bûliments de l'Hôtel de Ville ai^randi et sert d'entrée particulière au préfet de la Seine.

ganisation du plan de défense préparé par Mandata

La première colonne d'insurgés qui paraît, vers huit heures, au Carrousel » est commandée par le greffier Westermann et rarcliitecte Lefranc -. Elle se dirige tout droit vers la porte de la cour royale.

Les cours intérieures étaient déjtà fort dégarnies. 11 n'y restait plus que quelques détachements de Suisses et de gendarmes, un petit nombre de p:ardes nationaux, attachés à la cause royale, et les canonniers qui n'avaient pu abandonner leurs pièces, mais qui étaient, comme nous l'avons déjà dit, fort mal disposés.

Les généraux qui commandaient au Chàtgau, MM. de Boissieu et de Menou, ainsi que le colonel des Suisses, Maillardoz, reconnaissant qu'il était difficile de se maintenir dans les cours, venaient de donner aux Suisses, aux gardes nationaux et aux gendarmes à pied Tordre d'abandonner la première ligne de défense et de se retirer dans les appartements.

Cet ordre est exécuté avec tant de précipitation que les Suisses n'enclouent même pas leurs canons.

Le mouvement intérieur qui vient de s'opérer est

L'accès des Tuileries fui livré aux insurgés par la gendarmerie à cheval , qui abandonna précipitamment son poslo de la cour du Louvre pour se retirer d'abord au Faiaiâ-Royal, et ensuite se diriger vers la place Louis XV, où nous la retrouverons plus tard.

t. Voir à la fin du volume la note que nous consacrons à la biographie des cbefe de Tinsurrection du 40 août.

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aussitôt signalé à Tavant-garde de Finsurrection par les individus qui, depuis une heure, se tenaient à cheval sur la crête du mur qui séparait Tenceinte intérieure de la place du Carrousel. Les émeutiers, dès qu'ils sont assurés de ne pas trouver de résistance, frappent à coups redoublés contre les portes et menacent de les enfoncer. Les concierges du palais, cédant aux injonctions des canonniers restés seuls dans les cours, et craignant d'être égorgés par les soidisant défenseurs qui se trouvent avec eux ou par les envaiiisseurs du dehors, se décident à ouvrir, tirent les verrous, lèvent les battants et se sauvent.

Les insurgés entrent, se jettent dans les bras des canonniers de la garde nationale, qui fraternisent avec eux. Aidés par ces auxiliaires improvisés, les canonniers se bâtent de faire sortir leurs pièces et les rangent en batterie contre le Château, qu'un instant auparavant ils étaient chargés de protéger. La défection de Tartillerie en détermine une autre : les gendarmes, qui avaient suivi les Suisses, ressortent du vestibule, mettent leurs chapeaux au bout de leurs baïonnettes et se mêlent à la foule qui les reçoit avec les plus vives acclamations. Bientôt, gendarmes, canonniers, Marseillais, fédérés, hommes à piques, fraternellement réunis, se groupent au-dessous des fenêtres des grands appartements, font signe aux Suisses de venir les rejouddre et leur prodiguent des démonstrations de paix et d'amitié.

Les Suisses, qui ne demandent pas mieur que de

ne pas engager un combat aussi inégal qu'inutile, jettent quelques paquets de cartouches par les fenêtres, indiquant qu'ils n'ont aucune envie de tirer sur le peuple. Pendant qu'une partie des émeutiers se bousculent en riant pour ramasser les cartouches, quelques insurgés plus déterminés pénètrent dans le Vestibule, afin d'apprécier les dispositions militaires prises à Tintérieur du Château et d'activer la séduction des Suisses, qui paraît si heureusement commencée.

Dans ce moment suprême, arrêtons-nous un instant et jetons un coup d'œil sur les forces en présence.

Sept cent cinquante Suisses sont restés au Château; cent cinquante seulement ont accompagné Louis XVI à la salle du Manège. Un grand nombre d'amis du roi l'ont immédiatement suivi ou sont allés le rejoindre. A peine est-il resté cent gardes nationaux, dont vingt-huit du bataillon des Filles-Saint- Thomas.

Les intentions des Suisses sont des plus pacifiques : ils n'ont aucune injure personnelle à venger ; ils n'ont plus à défendre la famille royale, puisqu'elle vient d'abandonner le palûs; ils demandent seulement

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qu'on les laisse tranquilles à leur poste. Les chefs éprouvent le désir qui , dans de pareilles drconstances, anime tous les hommes de cœur» celui d'épargner le sang de leurs soldats. A quoi leur servirait de risquer la vie de ces braves gens? Avec un millier d'hommes, peuvent-ils raisonnablement espérer réduire la rébellion? Ils n'ont évidemment aucune instruction secrète, car Louis XVI est allé se remettre entre les mains de VAssemblée, et sa conduite serait par trop absurde s'il avait ménagé une trahison dont il eut pu devenir la première victime. D'ailleurs, il a quitté précipitamment son palais, sans laisser aucun ordre, persuadé qu'il allait y rentrer dans quelques heures. Une seule consigne a pu être * raisonnablement donnée, et Ta été, en effet, par le maréchal Mailly au capitaine Durler : a Ne vous laissez pas forcer. »

Si maintenant nos regards se portent du côté du Carrousel et des cours qui viennent d'être envahies, que voyons-nous? Une tourbe sans nom, sans chef, grossissant à chaque minute ; car,, depuis qu'on sait que les premiers arrivés ont pu pénétrer sans coup férir dans le Carrousel, et même dans les cours intérieures, les plus lents sont les plus pressés et les plus lâches deviennent les plus hardis. Cette foule s'agite, se démène, pousse des acclamations confuses ; mais qui peut stipuler pour elle et se porter garant de ses volontés mobiles et multiples? Du reste, n'a-t-elle pas dans ses rangs et ces vétérans

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des émeutes parisiennes, qui, à diverses reprises, ont ensanglanté les payés de la capitale, les appar* tements de Versailles, et ces bandits cosmopolites qui, sous le nom de Marseillais, viennent d'arriver à

Paris pour y renouveler les meurtres de la glacière d'Avignon?

Nous le demandons à tout homme impartial, s'il se produit un conflit, de quel côté viendra le plus naturellement la provocation? jusqu'où devra pousser la patience et l'abnégation une troupe brave, disciplinée, mais acculée dans ses derniers retranchements, qui ne demande qu'une seule chose, c'est qu'on ne la déshonore pas en lui faisant rendre les armes, en lui faisant abandonner un poste dont elle ne peut être relevée, d'après toutes les lois militaires, que par les ordres mêmes des chels qui le lui ont confié * ?

4. Pour lo récit do ce qui se passa aux Tuileries après le départ du roi, nous ne nous sonimos appuyé que sur des dépositions émanant de témoins oculaires.

Ces témoins sont : d'une part, le capitaine Pfyffer, qui survécut au massacre des Suisses et rentra dans sa patrie, les lieutenants Diesbach et D'Ernest, massacrés le 2 septembre à l'Abbaye, dont nous avons retrouvé les interrogutoires datés du jour môme de leur assassinat, le capitaine Jardin, adjudantmajor du bataillon des Filles-Saini-Thoinas; d'autre part, le Marseillais Loys et le capitaine de canonniers Langlade, dont les dépositions furent imprimées par ordre de l'Assemblée, quelques jours après le 40 août. Deux autres témoins oculaires, Westermann et Granier, n'ont pas laissé de relations signées d'eux, mais ils ont évidemment inspiré les récits de Pétion et de Barbaroux, dont ils étaient les amis et les confidents.

A la lète des insurgés qui s'engagent sous le ves-^ tibttle sont Westermann, Granier, commandant en second du bataillon marseillais, Langlade, capitaine des canonniers, qui ont passé la nuit à côté des Suisses, dans les cours des Tuileries. Ils montent le grand escalier, et, suivis de quelques fédérés et gardes nationaux, ils pénètrent jusqu'à la porte de la chapelle ^ sans être arrêtés par les sentinelles rangées sur chacune des marches, a Au nom de l'union, » ils soounent les Suisses de se rendre, en leur promettant la vie sauve.

Westermann, pour se iaire mieux comprendre, harangue les soldats en allemand , et cherche à les animer contre leurs officiers, qu'il accuse de vouloir les faire battre quand même.

Le sergent Blazer lui répond : u Nous sommes Suisses, et les Suisses n'abandonnent leurs armes qu'avec la vie. Nous ne croyons pas avoir mérité un tel affront. Si on ne veut plus du régiment, qu'on le renvoie légalement; mais nous ne quitterons pas notre poste et nous ne nous laisserons pas désarmer. »

Westermann et ses compagnons, désespérant de rien obtenir, se retirent, et plusieurs officiers suisses, Durler, Reding, Ziramermann, courent faire placer des barres de bois en travers de Tescalier, pour empêcher que de nouvelles députations ne viennent dé-

\, La chapelle, dopuis transportée dnns une autre partie du Château, était, en 479:2, placée à la hauteur du premier repos du grand escalier.

bauciier leurs hommes ; car les Marseillais^ en se retirant, ont réussi à entraîner quelques soldats, qu'ils emmènent bras dessus bras dessous, et qu'ils désarment entre deux embrassements.

Le général de Boissieu veut parler à la foule qui se presse sous le vestibule ; mais d'afl'reux hurlements Tempêcheat d'être entendu. Les assaillants se rapprochent insensiblement de la barrière qui vient de leur être opposée, et paraissent décidés à la forcer. Ils prodiguent des insultes aux sentinelles qui se trouvent au bas de l'escalier. Bientôt ces insultes se traduisent en gestes très-significatifs ^ Les sentinelles s'aperçoivent qu'on veut les surprendre, et qu'elles n'ont pas un moment à perdre pour se dégager.

Soudain retentit un coup de pistolet.

Fut-il ou non tiré du milieu de la foule ? Les officiers suisses commandèrent ils aux sentinelles, comme ils en avaient incontestablement le droit, de faire usage de leurs armes? Nul ne le sait^ nui ne pourrait le dire.

Toujours est-il que les soldats placés sur les pre-

4. Dans sa Relation du iO août, imprimée en Angleterre, Peltidr raconte que des individus armés de longs crocs de mariniers cherchaieiit à prendre les soldais suisses par leurs four> nimentSf à les attirer à eux pour pouvoir les désarmer, et qu'ils

réussirent pour plusieurs. Quoique Peltier ne soit pus toujours* très-digne do foi, cela nous parait vraisemblable et tout à fait dans les habitudes des gens de rivière, qui, on ne sait pourquoi , étaient toujotti^s en grand nombre dans les émeutes de cette époque^

mières marches de Tescalier abaissent leurs fusils et font feu sur les assaillants. Ceux-ci ne songent pas à riposter, et s'enfuient en désordre.

Au bruit des coups de feu qui retentissent sous le i)éristyle , et dont ils ne peuvent connaître la cause ou les résultats, les auteurs ou les victimes, les Suisses postés dans les appartements se précipitent vers les fenêtres et font une décharge. Les émeutiers se dispersent dans toutes les directions. Quelques-uns sont tellement épouvantés qu'ils courent jusque dans les quartiers les plus éloignés répandre le bruit qu'on égorge les patriotes aux Tuileries , et qu'un nombre immense de citoyens viennent de tomber victimes de la plus infâme trahison.

Les Suisses , pour dégager les abords du palais, descendent dans les cours, s'emparent de deux des canons qu'ils avaient eux-mêmes abandonnés, et que les insurgés n'ont pas eu le temps de retirer. Le Carrousel se trouve en un instant balayé. Les canonniers de l'insurrection se mettent à l'abri derrière le rentrant des maisons du Carrousel S et essayent de riposter. Les Suisses, incommodés par le feu qu'ils reçoivent à découvert, sont obligés de se retirer dans le Château, d'où ils font, de temps en temps^ quelques sorties, pour empêcher les assaillants d'approcher de nouveau. La fusillade se prolonge sans que l'on se fasse grand mal départ et d'autre^ Les Suisses

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