‹ La chute de la royauté 10 août 1792Chapitre 20 sur 35 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

Pendant que les représentants du peuple prêtaient des serments et votaient des adresses, d'Hervilly arrivait, avec Tordre du roi, sous le vestibule des Tuileries.

Le combat durait depuis près de trois quarts d'heure^ et n'avait encore abouti qu'à un incendie.

En 1792, de petits bâtiments mal construits, presque tous en bois, formaient l'enceinte du Château du côté du GarrouseL Éloignés des cours par la

4. Le combat avait commencé k dix heures el demie environ ; l'heure est précisée par un billet au crayon que possède M. Boutron-Gbarlard, ancien membre du Conseil municipal de

LË 10 AOUT 1792.

fusillade des Suisses, les insui^gés lancèrent quelques gargoasses d'artillerie sur ces bâtiments. Bientôt après, des tourbillons de flammes vinrent se mêler à la Aimée qu'avaient déjà produite les décharges de la mousqueterie et qui ne pouvait ni s'élever ni se dissiper. En cette chaude journée d'août, il ne soufflait aucune brise; l'atmosphère, pure et sereine dans le reste de la ville et même dans le jardin des Tuileries, était, du côté du Carrousel, chargée d'un nuage épais qui empêchait les combattants de se voir et de diriger leurs coups.

Au pied du grand escalier du Château, d'Hervilly rencontre un détachement de Suiss^ qui revenaient

Paris; ce billet est daté de Thétel de la Mairie; il est écrit de la main de Panis, administrateur de police, et adressé à ses amis et complices de FRôtel de Ville.

DÉPARTEJabNT D£ POLICE. — MUNICIPALITÉ DE PARIS.

c Le 10 aoAl, à onie heures moins deux minutes.

« Eh\ vite, amis de la patrie séants à la Commune, ne perdons pas de temps; on demande des munitions pour nos frères qui combattent aux Tuileries; c'est vous qui avez Tarsenal en main, portez'le là tout entier.

« Les administrateurs provisoires du département de police et de la garde nationale,

« Panis, PfiaaoN. »

Perron, qui apposa sa si.i^iialure à côté de celle de Panis au bas de ce billet, ne sauva pas sa vie par cette faiblesse. Il périt le 2 septembre à l'Abbaye, où ses anciens collègues Tavaient fait emprisonner quelques jours après le 10 août.

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d'effectuer une sortie. Il leur communique les volontés royales, leur ordonne de le suivre du côté du Manège. « Oui, s'écrie le baron de Viomesnil S commentant Tordre que vient d'apporter d'Hervilly, oui, braves Suisses, allez sauver le roil Vos ancfitres l'ont fait plus d*une fois. »

Les tambours battent l'assemblée. Quelques soldats hésitent à se rallier. Peuvent-ils abandonner leurs blessés? Un sergent couché à terre, la cuisse fracassée par un boulet, leur crie: « N'entendezvous pas qu'on vous appelle? Allez à votre devoir et laissez -moi mourir M » L'héroïque sous- officier fut massacré qu||lques instants après.

Enfin, mais très-lentement, les Suisses se sont réunis. Comme ils ne veulent point avoir l'air de fuir, ils se rangent dans le meilleur ordre à l'entrée du jardin , et se mettent en marche avec autant de précision que s'ils étaient à la parade. Quand les chefs croient avoir tout leur monde, avant de songer à la retraite, ils font metfre en batterie, sous le vestibule, deux canons enlevés aux insurgés et encore chargés; des sentinelles perdues sont placées à côté avec ordre de lâcher leurs coups de fusil sur la lumière, si les assaillants se présentent trop vite.

4. Le baron de Vioméisnil, frère aîné de celui qui flit plus tard maréchal de France, eut, quelques moments après, les deux jambes brisées par un boulet de canon. H mourut de ses blessures.

Récit du capitaine Pfytfer.

La précaution est inutile, car les insurgés restent quelque temps sans s'apercevoir qu'on ne leur riposte plus et que les feux de la mousqueterie s'éteignent de moment en moment. Alors les plus déterminés se hasardent à travers la place du Carrousel, mais avancent lentement, craignant à chaque instant de tomber dans une embuscade; ils pénètrent jusqu'au delà des bâtiments incendiés, et arrivent sous le vestibule du grand escalier, cinq minutes après que les derniers pelotons des Suisses l'ont abandonné.

Telle est la vérité sur la prise des Tuileries au 10 août 1792. En dépit de la tradition depuis trois quarts de siècle adoptée et aveuglément suivie, l'Histoire, s'appuyant sur les documents les plus authentiques, sur des preuves irréfragables, devra désormais afiirmer que, ce jour-là, le palais de la royauté nk fut pas enlevé de vive force, mais

ABANDONNÉ PAR ORDRE DE LOUIS XVi^

i. Un assaut d'une demi-heure au moins, peut-ùtre de trois quarts d'heure, soutenu par sept ou huit cents soldats aguerris, embusqués dans l'embrasure des fenêtres et tirant, du premier étage des Tuileries, contre des masses s*éIançaDt à découvert sur une longueur de plus de soixante à quatre-vingts mètres, aurait eu naturellement pour résultat de coucher sur le carreau des luiiliors de morts et de blessés. Aussi les journaux et écrits (hi temps n'ont-ils pas manqué d'afTirmer que la victoire avait coûté la vie à quatre ou cinq mille patriotes. Or, comme nous le prouvons avec des chiffres qui ne peuvent être contestés (voir la note, à la fin de ce volume), le total véritable des morts, du côté du peuple, dans IfnUen les phases de la lutte, ne s'est pas élevé à plus de cent, celui des blessés grièvement

Un péril tout à fait imprévu attendait les défenseurs du Château dans la traversée du jardin.

Tant qu'a duré le combat, il n'a pas été tiré un coup de fusil de ce côté. Les bataillons de garde nationale qui occupent la porte du pont Royal, celle du Manège et le commencement de la terrasse des Feuillants, sont restés immobiles, l'arme au pied. Mais à peine les Suisses s*engagent-ils dans la grande allée , que de ces bataillons se détachent un certain nombre d'individus qui s'embusquent derrière les arbres et tirent presque à bout portant sur la troupe en retraite.

Les Suisses daignent à peine répondre à ce feu meurtrier. Arrivés au milieu de la gj ande allée, ils se divisent en deux colonnes. La première s'engage sous les arbres, dans la direction de l'escalier qui conduit à l'Assemblée nationale ; la seconde, qui suit à quelque distance, continue sa route vers le pont tournant.

à plus de SOIXANTE, en chiffres ronds. Nous verrons combien il faut en aUribuer à la phase la plus longue, maïs la moins meurtrière, celle du combat proprement dit.

Occupons- nous d'abord de la première.

A l'aspect de la troupe arrivant vers elles, les masses populaires amassées sur la terrasse des Feuillants poussent des cris d'épouvante et s'enfuient; les gardes nationaux préposés à la défense des abords du corps législatif se dispersent. Les Suisses atteignent la salle du iManége sans rencontrer le moindre obstacle. Un de leurs officiers, suivant son élan, pénètre jusqu'au milieu des représentants, l'épée à la main, a Les Suisses! voilà les Suisses! » criet-on dans les tribunes, d'où l'on commence à fuir. Quelques députés semblent aussi vouloir quitter la salle. D'autres se précipitent au-devant des envahisseurs, invoquent la Constitution qui défend que l'on s'introduise en armes dans le sein de la représentation nationale. L'officier, M. de Salis, qui n'est suivi que de deux ou trois soldats, se retire aussitôt. Spectateurs et députés reprennent leurs places, et l'Assemblée, rassurée, se remet à crier: Vive la nalionl et à jurer qu'elle sauvera la patrie.

Pendant cette scène, quelques députés étaient venus à la porte du Mauége sommer le commandant des Suisses de désarmer sa troupe. Le commandant refuse et envoie auprès du roi le capitaine Durler. — « Sire, on veut que je mette bas les armes ! dit le brave officier d'une voix tremblante d'émotion. — Déposez-les, lui répond le malheureux Louis XVI , déposez-les entre les mains de la garde nationale; je ne veux pas que de braves gens comme vous périssent. »

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Louis XVI écrit de sa main l'ordre formel aux Suisses de poser les armes et de se retirer dans leurs casernes. Devant cet ordre, les Suisses se soumettent, ceux qui avaient accompagné le roi à l'Assemblée, une heure avant le combat, aussi bien que ceux qui venaient d'y prendre part. Le désarmement s'effectue de lui-même. Les ofiiciers sont enfermés dans deux ou trois pièces dépendant des bureaux de rAsseinblée; les soldats sont recueillis dans Téglise des Feuillants*

Cependant la colonne des Suisses qui formait Tarriëre-garde avait continué de marcher directement vers le pont tournant.

L'effort des tirailleurs se porte bientôt exclusivement sur elle. Elle est obligée de s'arrêter plusieurs fois pour resserrer ses rangs, qu'entr'ouvrent à chaque instant les nouvelles décharges de ses ennemis invisibles. Ceux-ci sont renforcés par les plus braves des insurgés du Carrousel qui, ayant rapidement traversé le vestibule, se sont précipités à la poursuite des soldats, tandis que les pillards font le sac des appartements et que les assassins de profession achèvent les blessés.

Les Suisses atteignent le grand bassin octogone. Us sont sauvés s'ils arrivent sur la place Louis XV et peuvent gagner les Champs-Elysées. Mais la place est occupée par des bataillons de gardes nationaux qui les reçoivent à coups de fusil et leur coupent la retraite» Attaqués de tous les côtés à la fois, enfer-

niés dans un cercle de fer et de feu, ils n'ont plus qu'à chercher individueUement un salut presque impossible. Beaucoup périssent sous les quinconces du jardin. D'autres se ruent par le pont tournant sur les ennemis qui leur barrent le passage et arrivent au pied de la statue de Louis XV, au centre de la place.

Là, formant une espèce de bataillon carré, certains qu'ils ne pourront être attaqués par derrière, ils s'apprêtent à résister. Mais tout d'un coup ils sont chargés par une troupe que, certes, ils ne devaient pas s'attendre à trouver hostile; la gendarmerie à cheval les sabre impitoyablement. Dès lors ils ne cherchent plus leur salut que dans la fuite ; presque tous y trouvent la mort.

Une demi-heure après l'évacuation des Tuileries, il ne restait plus de ce magnifique régiment des gardes suisses que les deux cent ou deux cent cinquante hommes enfermés dans l'église des Feuillants.

Les mallieureux soldats massacrés duiant la retraite, à travers le jardin, furent, dit-on, enterrés au pied de ce fameux marronnier auquel sa précocité a valu le sui*nom di arbre du 20 tnars. Ainsi, Y arbre bonaparlistey selon la tradition populaire, ne devrait la miraculeuse force de sa végétation qu'à l'engrais humain fourni par les derniers défenseurs de l'ancienne monarchie * •

4 . Voir, à la fin de ce volume, la note consacrée aux Suisses échappés à riosurrection du 10 août.

LE 10 AOUT llOi

Ceux des insurgés qui n*ont pas poursuivi la

troupe à travers le jardin frauchissent précipitamment les divers escaliers qui conduisent au premier étage des Tuileries. Là ils trouvent (juelques faibles détachements qui n'ont pu rejoindre le régiment ou n'ont pas entendu battre l'anacmblée. Ces soldats isolés vendent chèrement leur vie et ne succombent qu'après avoir immolé chacun plus d'un assaillant. * On ne fit grâce à aucun. Tous les officiers et soldats suisses, qu'à raison de leurs blessures la troupe avait été obligée de laisser au Château, furent mis en pièces. M. Bekin, chirurgien-major du régiment, et son aide, M. Richter, furent massacrés au moment où ils prodiguaient des soins aux blessés qu'ils avaient refusé d'abandonner. On poussa la fureur jusqu'à égorger dans leurs loges les suisses des portes, u ils devaient partager le sort de leurs camarades, puisqu'ils étûent d'intelligence avec eux. » Dans les cuisines on tua tout, depuis les chefs d'office jusqu'au dernier marmiton, o complices de leur maître et devenus étrangers à la nation. »

Pendant ce temps, des fous furieux se livraient à

un effroyable carnaval démagogique. On jetait par les fenêtres le mobilier royal,. les pendules, les plus précieux objets d'art, on brisait toutes les glaces. « Médlcis-Antoinette y avait étudié trop longtemps l'air hypocrite qu'elle montrait en public^. » Des portelaix revêtaient les costumes du sacre, s'asseyaient sur le trône; d'ignobles prostituées se paraient des robes de la reine, se vautraient dans son lit

Dans les caves, on défonçait toutes les futailles. On faisait couler des torrents de vin , auxquels venaient se mêler des torrents de sang; car les tueurs se montraient d'autant plus impitoyables qu'on les avait vus plus lâches durant le combat

Néanmoins, et nous sommes heureux de le reconnaître, dans la foule qui avait envahi les Tuileries, il se trouva quelques hommes généreux qui, au

4. Les phrases gaïUemettées sont empruntées aux RévoluêUm de Paris, de Prud*bomme, t. XIII, p. 236 et 237.

Sfi. Ce furent probablement les mêmes proslituées qui se portèrent aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses. Voir le récit d'un témoin oculaire, Napoléon (Mémorial de Sainte- llrl nie, 3 août I8IG'.

3. Barbaroux, qui ne peut ètro suspect, puisqu'il avait été Fun des premiers organisateurs de l'insurrection, signale luimême au mépris de la postérité « ces lâches fugitifs pendant l'action, assassins après la victoire, ces tueurs de cadavres qu'ils piquaient de leurs épées pour se donner les honneurs du combat )) (p. 7.3 (le ses Mr moire s). St'tilciiRMil, U irh.iiuiix piclcnd que les Miirsoiilais n'étaient pas de ce nombre. .Nous iie |)artageons pas bou opiniuu sur ce point.

risque de leur propre vie, aiTachèrent plusieurs victimes à la mort*

Le vieux médecin du roi, Lemonnier, était resté impassible dans son cabinet, écoutant les bruits sinistres qui retentissaieiit au-dessus, au-dessous, tout autour de lui. Enfin, les envahisseurs s'aperçoivent qu'ils ont déjà passé plusieurs lois devant une porte fermée. Us frappent brutalement et à plusieurs reprises. Lemonnier leur ouvre.

« Que fais-tu là? tu es bien tranquille I » lui dit le premier qui entre.

Sans s émouvoir, il répond :

« Je suis à mon poste.

— Qui es-tu donc dans ce château ?

— Je suis le médecin du roi.

— Et tu n'as pas peur?

— De quoi? Je suis sans armes : fait-on du mal à

qui n'en peut faire?

— Allons ! tu es un bon b ; mais tu n'es pas

bien ici ; d'autres, moins l aisonnables, pourraient te confondre avec le reste. Où veux-tu aller?

— Au Luxembourg.

— Viens, suis-moi et ne crains rien. »

L'insurgé force la foule à s'écarter devant lui et

Lemonnier, en criant sans cesse :

« Camarades, lai^ibiz passer cet homme : c'est le médecin du roi, mais il n'a pas peur; c'est un bon b M »

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