‹ La chute de la royauté 10 août 1792Chapitre 5 sur 35 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

Laissons la pétition sur la déchéance s'élaborer dans ce comité central réuni à l'Hôtel de Ville, et assistons à l'entrée des iédérés marseillais qui, partis le 2 juillet des bords de la Méditerranée, arrivèrent à Cbarenton le 29 au soir.

Qu'étaient ces hommes? De valeureux jeunes gens du département des Bouches-du-llhone et des contrées circonvoîsines , qui avaient quitté le foyer domestique pour répondre à l'appel de la patrie en danger? Non, ceux-là étaient aux frontières, avec Masséna et Championnet. Ceux qui se dirigèrent vers Paris n'étaient que des bandits émérites, expédiés par les sociétés populaires du Midi ^ pour ren-

4 . Voici la description que donne de ces Marseillais un député des Bouches-du-Rhône, Blanc-^illy, qui certes devait les connaître :

« La ville de Marseille, assise sur la Méditerranée, au voisinage de cent nations, doit être considérée, à cause de son port, comme la sentine d'une grande partie du globe, où vont se rendre toutes les impuretés du genre humain; c'est là que nous

voyons conslaininciiL disposée à fornicnlcr l'écunio dts crimes vomie des prisons de Gi^nes. du Piéniont, de la Sicile, de? (outo l'Italie enOn, de l'Espagne, de l'Archipel et de la Barbarie...

verser la Constitution et plonger la France dans Tanarcbie. Nous le demandons aux écrivons les plus disposés à pallier les crimes de la démagogie, peut-on citer le nom d'un de ces hommes qui vinrent, sous le titre de Marseillais, effrayer la capitale de leur rinistre présence, faire le sac des Tuileries, jeter bas un trône de dix siècles, présider aux massacres de

Toutes les fois que la garde nationale de Marseille s'est mise en marche en dehors de ses murs, la horde des brigands sans patrie n'a jamais manqué de se pK c ipiter à la suite et de jeter la dévastation dans tous les lieux de son passage. » {Réveil d'alarme, par lilanc-Gilly.) Cette brochure extrômement courageuse valut à son auteur, après le 40 août, un décret d'accusation.

Les historiens les plus favorables aux idées ultra-révolutionnaîres ont eux-mêmes exprimé, sur les Marseillais, des opinions qui se rap[)roclitMit des nôtres. M. Louis Blanc ^p. 464 du ¥[• volume, les appelle « des aventuriers intrépides. » M. Michelet les juge ainsi (p. 530 du volume) :

• « Les cinq cents hommes de Marseille, qui n'élaient point du tout exclusivement Marseillais, étaient déjà, quoique jeunes, do vieux batailleurs do la guerre civile, faits au sang, très-en^ durcis : les uns, rudes hommes du peuple, comme sont les marins ou paysans de Provence, population âpre, sans peur ni pitié; d'autres, bien plus dangereux, des jeunes gens de plus haute classe, alors dans leur premîeraccès de fureur et do iànatisme, étranges créatures, troubles et orageuses des la naissance, vouées au vertige, telles qu'on n'(Mi voit guère de pareilles que sous ce violent climat... Le chant, dans leurs bouches, i)ronaif. un accent très-contraire à l'inspiration primitive; accent farouche et de meurtre , ce chant généreux, héreïquel devenait un chant de colère, bientôt il allait s'associer aux hur^ lements de la Terreur. »

septembre, et disparaître ensuite en laissant après eux une ineffaçable traînée de sang ? A chaque pas on retrouve, dans les fastes militaires de cette époque, d'anciens gardes françaises, d'anciens vainqueurs de la Bastille, qui plus tard se distinguèrent et parvinrent aux plus hauts grades; mais peut*-on prouver qu'un seul d'entre ces Marseillais se soit distingué aux armées, y ait acquis quelque gloire, y ait péri d'un noble trépas? Que l'on cesse donc de mêler le souvenir de pareils brigands avec celui de Thymne auquel, par une étrange aberration, on a donné leur nomi

Ce chant sublime fut hurlé , il est vrai , dans les orgies et dans les scènes de meurtre dont fut souillée la capitale, mais il a conduit et il conduit encore nos jeunes soldats à la victoire; il doit vivre éternellement dans la mémoire de tous les Français, comme le symbole de l'amour de la patrie, et non comme le signal de la guerre civile. La Marseillaise a été improvisée à Strasbourg par Rouget de Lisle, qui n'eut jamais rien de commun avec les Marseillais, qui, après le 10 août, refusa de reconnaître le pouvoir issu de l'insurrection, et fut poiusLÛvi pendant toute la Terreur par les sbires du comité de salut public ^ ; elle fut chantée pour la première fois dans la maison

4 . Noua avons retrouvé le mandat d'arrêt lancé contre Rouget de Lisle. Il est daté du 18 septembre 4793. <r Le comité de salut public arrête que le citoyen Rougez {sic), surnommé de Lille, ci-devant officier du génie, retiré à Saint-Germain, sera

LE 10 AODT 1109.

du maire Dietrich, proscrit peu de temps après comme ami du général La Fayette, et traîné au tribunal révolutionnaire par les ordres de Robespierre.

Deux jeunes Marseillais étaient depuis plusieurs mois à Paris : l'un, Rebecqui, avait été appelé à la barre de l'Assemblée pour rendre compte de sa conduite comme commissaire dans le district de Vau«cluse; l'autre, Barbaroux, avait été envoyé par sa ville natale pour veiller à certains intérêts locaux K Ils fréquentaient assidûment le club des Jacobins et le petit cénacle réuni chez M*"* Roland. En correspondance régulière avec les sociétés populaires qui avaient expédié la bande des Marseillais, et avec la bande elle-même, pendant les vingt-sept jours qu elle avait mis à traverser la France, ils furent instruits

mis sans délai en état d'arrestation , charge le ministre de la guerre de rexécution du présent arrêté.

« Membres présents à la séance : Jean Bon Saint-Ândré, Carnet, Prieur, Saint-iust, Robespierre, Hérault, BiUaut-Yarennes. »

^. Ces deux jeunes £rens devaient payer bien cher les rôves insensés dont ils se boiraient alors. Barbaroux, proscrit après le 31 mai, se réfugia à Caen, puis en Bretagne, enfin dans les environs de Bordeaux. Pendant treize mois, il eut à supporter le dénûment le plus complet, les tourments de la faim, les angoisses de la proscription; il se tira un coup de pistolet sur le revers d'un fossé, se blessa seulement, fut pris par les agents de Robespierre et transporté à demi mourant à Bordeaux. Il y fut guillotiné le 7 messidor an ii , inuiFis de deux ans après le 40 août, moins de cinq semaines avant la chute de ses p(»rsécuteurs. Rebecqui, pour échapper aux sicaires du comité de salut public, se noya dans le port de Marseille, en floréal an ii.

immédiatement de son arrivée à Gharenton. Ils se

rendirent au-devant d'elle, en compagnie de Fournier l'Américain et d'un ancien procureur au Gfaâtelet, fort mêlé depuis longtemps à toutes les menées démagogiques et qui devait bientôt acquérir une eUroyable renommée sous le nom de Bourdon (de l'Oise).

S' étant abouchés avec les chefs de la colonne marseillaise, ces meneurs décidèrent qu'elle ferait le lendemain même son entrée dans la capitale, que le faubourg Saint -Antoine tout entier lui ferait escorte et qu'on profiterait de l'occasion pour enlever, de gré ou de forcé, la déchéance ou la suspension du roi.

Tout était prêt, croyait-on : Santerre avaût promis quarante mille hommes de Saint-Antoine et de Saint- Marceau ; en passant sur le quai, un millier de patriotes se seraient détachés de la foule, auraient surpris l'Hôtel de Ville, y auraient installé les délégués des sections ; un parc d'artillerie de la garde nationale, conduit d'avance sur leur route, serait tombé entre les mains des insurgés ; quatre cents citoyens auraient retenu Pétion à la mairie, quatre cents autres auraient arrêté le directoire du département; des honmdes armés auraient occupé tous les ponts et les dillërents postes de la capitale. Cela l'ait, l'armée populaire, par trois colonnes, aurait envahi le jardin des Tuileries et la place du (Carrousel; le palais n'eût pas été attaqué, mais bloqué; prenant d'un même coup de lilet et le roi et l'Assemblée nationale, les

chefs révolutionnaires auraient sommé celle-ci de sauver Tl^tat en détrônant celui-là ^

L'affaire manqua le 30, comme elle avait manqué le 26» à cause de l'absence des auxiliaires sur lesquels on comptait. Soit qu'on eût refusé de le suivre, soit que le cœur lui eût manqué, Santerre n'amena point les quarante mille hommes qu'il avait promis. Les Marseillais, au nombre de cinq cent seize, ne trouvèrent, pour les recevoir, qu'environ deux cents fédérés des départements et deux douzaines de Parisiens armés de piques et de coutelas. Le long du faubourg Saint-Antoine et des boulevards ils rencontrèrent une foule assez grande, il est vrai, mais trèspacifique. Ils y jetèrent Tépouvaute en arrachant les cocardes à rubans que portaient beaucoup d'hommes et de femmes. Les démagogues prétendaient que les vrais patriotes ne devaient porter que des cocardes en laine.

Sur les ruines de la Bastille, les Marseillais furent

reçus par un groupe de jacobins que la société mère avait envoyés pour leur faire cortège. On proclama leur chef un Brutus et eux des Scœvola, « pour avoir juré de ne pas quitter la capitale sans avoir affermi le trône de la liberté d'une manière inébranlable ^ » Ils allèrent ensuite à la mairie acclamer Pétion,

1. Le plan, écrit au crayon par B;irbaroux, fut copié par Fournier l'Américain, Mémoires de Barbaronx, p. 48-52.

2. Journal du club des AmU de la ComiiMim, séance du 29 juillet.

LE iO AOUT 1792

prirent quelques instants cte repos dans la caserne qui leur avait été préparée (la Nouvelle-France), et enfin, s'acheminant vers les Ghamps-Élysées, ils se rendirent, sous la conduite de Santerre, à un banquet qui leur était offert par les jacdbins en général, et spécialement par les gardes nationaux du faubourg Saint^Ântoine.

Non loin du cabaret dans lequel les Marseillais

entrèrent vers quatre heures et demie, des grenadiers du bataillon des Filles-Saint- Thomas acbe^ vaient un repas de corps chez le traiteur Dubertier. Ces grenadiers étaient particulièrement détestés des émeutiers, parce qu'ils s'étaient, en plus d'une circonstance, montrés les zélés défenseurs de Tordre et de la Constitution. Au moment de leur sortie du restaurant, les gardes nationaux sont entourés par la foule qui venait d'accompagner les Marseillais et stationnait dans les environs ; on leur lance des injures, puis de la boue, puis des pierres. Voulant éviter une lutte inégale, la plupart se retirent par petits groupes; cependant quelques-uns semblent vouloir résister à tant de violences. Aussitôt

Oigitized by

un rappel de tambour se fait entendre, des agents

provocat(Mirs crient : « A nous les Marseillais ! » Ceux-ci sortent de leur cabaret par les portes, par les fenêtres et, sabre au poing, se ruent sur les grenadiers qu'ils dispersent et poursuivent dans toutes les directions. Un jeune agent de change, nommé Duhamel, essaye de se dégager en dirigeant contre les assaillants un pistolet, qui ne part pas. Cette démonstration porte à son comble la rage des Marseillais, ils se jettent sur lui; le malheureux jeune homme se précipite dans un café de la rue Sain t-l^loren tin, mais ceux qui le poursuivent y entrent avec lui et le per* cent de mille coups. Des gardes nationaux sont blessés, trois très-dangereusement, douze autres assez grièveinent. Quelques-uns ne doiveut leur salut qu'à une circonstance fortuite : le pont tournant, qui sr paraît alors le jardin des Tuileries de la place Louis XV, se trouvait à leur portée, ils le franchissent, le referment derrière eux, traversent le jardin en courant et se réfugient au Château, où des secours leur sont prodigués*.

1. Los démagogues voulurent voir dans ces diverses circonstances la preuve que la cour avait suscité l'émeute, dans le but de provoquer réloignemcnt immédiat des Marseillais. l\ fallait porter bien loin r«sprit de parti pour prétendre un instant que les grenadiers des Filles-Saint-Tbomas avaient été a postés, à point nommé, afin d'exciter des troubles aux Champs- Élysées. Comment auraient-ils pu l'être? On no pouvait savoir le moment précis où les Marseillais devaient arrivera Paris; le repas de corps qui avait lieu chez Dui)ertier était, au con-

L£ lU AOUT 1792.

Dans riotérieur du Château, comme au dehors, Talarme fut extrême. On fit mander le maire Pétion, qui se rendit aux Champs-Elysées où, naturellemeut, il ne trouva plus personne. La générale fut battue* Réuni sur la place Favart, le bataillon des filles- Saint-Thomas voulait se porter en masse à la caserne des Marseillais; ou l'en détourna. Quelques grenadiers furent délégués auprès de l'Assemblée nalio-

traire, indiqué depuis plusieurs jours; d'ailleurs, les grenadiers des Filles-Saint-Thomas étaient tous des gens notables dans leur quartier, quelques-uns avaient des positions considérables,

aucun n'auniil accopk» le métier de coupe-jarret; les vrais, les seuls coupe-jarrets étaient certainctnont les iMarsoillais. Que venaient-ils faire aux Champs-Elysées, le jour même de leur arrivée ? Ils étaient casernes à la Nouvelle-France (au haut du faubourg Poissonnière) , à une lieue de là , et il y avait cent établissements beaucoup plus rapprocbés qui auraient pu recevoir les convives de Santerre. Mais on voulait faire peur, on voulait avoir des prétextes de troubles, il fallait aller chercher une occasion de rixes là où on devait espérer la trouver. Pour justifier le guet-apens que l'on disait avoir ete tendu aux Marseillais, on déclara, le soir même, aux Jacobins, que la reine avait dit à une de ses femmes : «c Ne craignez rien, votre mari n*y était pas. » Qui prouve que ce mot ait été prononcé ? Gomment supposer que la reine savait , par cœur la liste de ceux qui auraient été apostés? Tout cela est simplement absurde ; le mot eût-il été prononcé, comment n'y pas voir seulement une parole, dite au hasard, dans l'inlention de rassurer une mallieureuse femme qui tremblait pour les jours de son mari ? Ce qui écarta l'idée môme d'un guet-apens, c'est que les Mai^ seillais étaient plus de cinq cents, sans y comprendre leurs amphitryons ; les convives du banquet des Fiiles-Saint-Thomas étaient au nombre de cent soixante-six. (Voir le Logographe, p. 48, XXVI* volume, séance du h' août.)

nale, qui, dès l'ouverture de sa séauce du soir, eateu.dit leurs justes plaintes.

« Nous nous étious réunis pour diner ensemble, dirent-ils; nulle santé, nul mot n'avait pu donner lieu àcalomnier nos intentions. Quel ii donc été notre étonnement, en sortant pour revenir dans nos foyers, de nous voir assaillis par une troupe de gens égarés qui, fâchés de nous entendre répondre par les cris de ; Vive la nation! à ceux qu'ils nous criaient, nous ont couverts d'une grêle de pierres. Cherchant alors à nous rallier, nous avons entendu un rappel, et aussitôt nous avons été attaqués par six cents furieux qui dînaient près de nous. Ils ont fondu sur nous à coups de sabre et de pistolet ; plusieurs de nos camarades en ont été victimes... Ceux qui se sont sauvés ne Font dà qu'à leur fermeté ou en adoptant un signe de ralliement que M. Santcrre leur indiquait. Nous venons vous demander justice de ces assassins. Les gardes nationales de Paris ont bien su vous défendre jusqu'à présent, n'exigez pas de nous de voir de sang-froid, sous nos yeux, les meurtriers de nos frères. »

La lecture de cette adresse fut interrompue presque à chaque phrase par des cris : Ce nest pas vrai l que proféraient les tribunes au. paroxysme de la fureur. Lorsque l'orateur arriva au récit de la mort du garde national Duhamel, un misérable eut l'infamie de s'écrier : u Tant mieux^ I »

Page 1