Souvenirs de Mëtkieu Dumas, U II, p
Gaston se présente à la tribune et raconte a sa manière les faits dont il a été témoin. Il a vu les Marseillais prendre un repas frugal; il a entendu des oiiiciers de la garde nationale crier : « Vive le roi I vive la reine ! vive La Fayette !» On a dit qu'ils avaient aussi crié : « A bas la nation! » il ne Ta pas entendu. Une querelle s'étant engagée entre les olIiciers et les Marseillais sur les cris que les uns proférûent et sur ceux que les autres voulaient leur imposer, les Marseillais ont franchi les fossés comme des lions, et ont tiré leurs sabres. « C'était un spectacle imposant; » mais lui, Gaston, il est intervenu et a empêché la mêlée de devenir sanglante. Par mal- .beur, vers la rue Saint-Florentin, un grenadier a de nouveau provoqué les Marseillais, qui cheminaient tranquillement formés en bataillon carré; ceux-ci n'ont pu se contenir, et « il a vu leurs sabres tomber sur lui! »
A ces mots, dont il est impossible de ne pas admirer r euphémisme pour expliquer un meurtre abominable, une partie des tribunes applaudit; l'Assemblée se contente de passer à l'ordre du jour, sous prétexte que la justice seule est compétente pour connaître de toute cette aiïaire.
Aux séances du M juillet et du l""' août^ de nouvelles députations de gardes nationaux viennent se plaindre des infâmes agressions dont leurs camarades ont été victimes; mais ces plaintes sont accueillies pai' les vocilérations des tribunes. Une partie de l'Assemblée se lève, indignée de tant d'audace. Dumolard s'écrie : u Entendez-vous les hurlements de ces cannibales? » — a Rappelez-leur, ajoute Leroy, que des Français ont péri hier par la main de leurs frères. »
Guadet vient, au nom de la commission extraordinaire, faire un rapport sur les pétitions contradictoires présentées pour et contre le départ des Marsâllais. 11 déclare qu'il serait vraiment dérisoire d'envoyer en ce moment à Soissons les fédérés de Marseille, puisque l'on apprend, par une lettre de la municipalité, que lien n'est encore prêt au camp, et que les volontaires qui s'y trouvent manquent de tentes, d'armes, d'habits, de linge et de vivres.
La gauche prend texte du rapport de Guadet pour accuser le ministre d'impéritie et de trahison ; la droite demandé que l'on s'occupe de renvoyer de
LË 10 AOUT 17 92. 4U
Paris le bataillon qui a signalé son arrivée i)ar de si eflroy&bles désordres. On décide Fenvoi à Soissons de trois commissaires chargés de vérifier les faits S et toute la satisfaction que Ton donne aux malheureuses victimes des brutalités des Marseillais est une vaine et froide proclamation que Lacépëde lit au nom de la commission extiaordinaire. La représentation nationale^ s'élevant contre a les agents de discorde, )) y prêche T union aux fédérés et aux gardes nationaux»
Se voyant assurés de Timpunité, les Marseillais payent d'audace et viennent eux-mêmes (séance du 2 août au soir) demander, par un singulier renversement de tous les rôles, vengeance contre leurs
adversaires et notifier officiellement leur arrivée à l'Assemblée.
Leur oratem' commence ainsi : « Nous venons au nombre de cinq cents pour acquitter le serment des citoyens de Marseille de combattre pour la liberté... Le nom de Louis XYl ne nous rappelle que des idées de trahison. Hâtez-vous de prononcer une déchéance mille fois encourue. On nous dit de voler à la frontière; mais La Fayette commande encore à l'armée, et des citoyens libres sont-ils donc faits pour obéir au perfide esclave de la cour? La patrie trouvera parmi nous des vengeurs, La Fayette n'y trouvera pas de soldats 1 »
4 . Ces commissaires étaient Gasparin, Lacombe Saint-Michel et Carnot l'ainé , tous trois appartenant à Tarmée.
L'orateur se plaint ensuite des soins qui ont été donnés aux adversaires des Marseillais par les familiers du Château ; il s'indigne des poursuites qui viennent d'être ordonnées par le pouvoir exécutif. (( Eh bien, que cette procédure s'insti'uise! s écriet-il, nous resterons en otage à Paris jusqu'à ce qu'elle soit terminée. Nous demandons à être appelés à garder les représentants du peuple, car nous y avons autant de droits que les grenadiers des Filles-Saint- Thomas, dont le roi vient de se faire le défenseur officieux ^ »
La gauche applaudit, demande l'impression du discours des Marseillais et l'envoi dans les quatre-vingttrois départements* Laporte (du Haut-Rhin) profite de cette occasion pour affirmer que c'est la liste civile qui a payé le dîner des grenadiers. En vain Girardin veut-il appeler la pitié de l'Assemblée sur lafamîlle du jeune Duhamel, qui laisse deux enfants et une femme enceinte. On lui répond que Duhamel était un agent de Gobientz, qu'on a trouvé dans ses poches des correspondances compromettantes; mais on se garde bien de les produire. Malgré l'insistance de Girardin, l'Assemblée passe à l'ordre du jour et ordonne l'impression de la pétition des Marseillais.
Cette discussion tumultueuse venait de se terminer, la séance avait été levée et déjà les bancs s'étaient fort dégarnis; il était onze heures du soir.