ACTE IL
Cependant, pour ne pas m’humilier en vain,
Souffrez que loin d’ici. . .
LIVIE
Tu le trahis enfin !...
Non, non, ce n’est pas moi que ta présence évite.
Ce n’est pas le respect qui t’éloigne si vite.
Ce ne sont pas tes fils, ni ta fille, c’est lui.
Lui seul qui t’intéresse et t’occupe aujourd’hui I...
Ah ! que les voilà bien, ces matrones hautaines.
Qui prennent en pitié nos amours et nos haines.
Ces femmes qui n’ont rien de commun avec nous. Qui passent dans leur force et qu’on suit à genoux. Pudeur impérissable, inflexible, farouche.
Qu’un regard apprivoise et qu’un sourire touche, Lucrèces, sous le coup d’un divorce honteux.
Qui caressent l’espoir d’un entretien douteux !...
(Mouvement d’Apicata )
Ne te parjure pas ! tes yeux, ta voix, ton âme.
Te révèlent que trop bien moins mère que femme.
Tu lésais; mais ton cœur, sourdement criminel. Cache sa passion sous l'amour maternel.
Va donc le retrouver !... va lui montrer tes larmes, Ton désespoir muet, tes secrètes alarmes;
Le récit préparé d’une longue douleur.
Dont la réedité s’accroît de ta pâleur ;
Tu pourras encor plus, dans ta fureur jalouse.
Laisse parler bien haut les regrets de l’épouse. . .
Tu trouveras peut-être en ce cœur inconstant, Quelque reste d’amour que ta tendresse attend!
APICATA.
O pudeur! quelles sont ces paroles impies!
Quel lieu, pour le réveil des haines assoupies!
O lémures, ô dieux, ô sacré monument.
Vous êtes les témoins de tant d’égarement !
LIVIE
Qu’attends-tu? Mais que dis-je? à cette heure suprême. Il compte les instants loin de celle qu’il aime ;
Il écoute attentif, et peut-être à genoux.
Il appelle, en pleurant, l’heure du rendez-vous...
Va, c’est trop retarder cette chère entrevue ;
Je ne te retiens plus ; ôte-toi de ma vue !
APICATA.
Telle je t’ai quittée, et telle je te voi.
Ainsi le repentir n’aura pu rien sur toi.
Dans quel temps vivons-nous ! cette tombe fermée.
Cette libatiou à peine consommée.
Cette urne, ces flambeaux, ces couronnes, ces fleurs, L’autel expiatoire encor mouillé de pleurs,
Sont-ce là, réponds-moi, de ces choses frivoles Qui servent d’aiguillon aux coupables paroles ?
Et ne devrais-tu pas te souvenir ici De ceux à qui tu dois tes prières aussi?. ..
Fière de ton passé, tu veux t’en montrer digne.
Tu devais parvenir à cette audace insigne.
Qui te fait, aujourd’hui, parler de la pudeur,
Les yeux encor chargés d’une impudique ardeur. .
(Livie la regarde avec hauteur.)
Je le sais ; ton dédain te tiendra lieu d’excuse.
Quand ton cœur se dévoile et que ma. voix t’accuse. - Ce mépris du passé, que fait l’impunité.
Te rend comme étrangère à ton indignité ;
Et, même devant moi, tu tiens la tête haute.