LE CRIME DE CAMILLE
Qui croirait, — me voyant impotent et inerte, cloué, sans retour, sur le fauteuil des incurables, — que j'aie jamais pu être passionne chasseur et marcheur infatigable.^ Rien de plus vrai pourtant : ces misérables jambes, aujourd'hui demi-mortes, qui soutiennent si mal un corps chancelant, que de fois, de l'aube du jour à la tombée de la nuit, en plein soleil, sur la montagne, n'ont-elles pas, sans se lasser, parcouru d'immenses espaces à la recherche, souvent stérile, d'un gibier imaginaire?... Et par quels chemins, grand Dieu! Combien âpres à gravir, périlleux à descendre, encombrés de rochers, déchirés de ravines, parfois si rudes, que le pied téméraire des chèvres reculait lui-même devant eux ! 'Vains périls, vains obstacles! Qu'importait la peine.^ Ne suffisait-il pas d'atteindre une compagnie de perdrix rouges pour oublier aussitôt toute fatigue, et la conquête d'un vrai lièvre du mont Ventoux ne payait-elle pas largement au centuple toute sueur -^ Ah! dépensière folle du trop-plein de la vie, jeunesse prodigue, si tu savais, si tu pouvais savoir !...
Sur ce grand mont \'entoux dénudé^ que j'ai si longtemps parcouru en maître, comme un domaine, dont le moindre recoin m'est resté gravé dans la mémoire et qui m'envoie, par le souvenir, des bouffées de senteurs péné-
trantes, le gibier de passage s'arrêtait à peine, et pour cause. Au temps des bécasses notamment, il fallait descendre presque en plaine, dans la bdisso. pour rencontrer autre chose que les enfants perdus des bandes émigrantes. La bécasse reclierche l'ombre des bois et la fraîcheur des vallées; aussi \qs grands fayards de Vénasque, étages sur les derniers contre-forts de la montagne avoisinant les grasses terres de Saint-Didier, sont-ils le retuge préféré du succulent oiseau que tout vrai gourmet tient en si haute estime, à si bon droit.
Donc, un des derniers jours d'octobre, au plus fort du passage, nous nous étions rencontrés, lami Camille et moi, pour faire en commun une maîtresse battue. Le temps était à souhait; un peu vif, presque froid même au lever du soleil, excellent pour la quête des chiens sous bois, dans la rosée. Toute la matinée nous tîmes merveille : c'était à qui surpasserait l'autre en chance et en adresse; bête levée, bête tuée, et ainsi de six lieures du matin à midi, sans démenti.
Vers midi nous étions au cœur même delà forêt, à la Cornirette, la faim-valle au ventre, mais cela ne nous inquiétait guère : dans la clairière, à travers les taillis, nous pouvions apercevoir les tuiles rouges de l'hospitaière maison du garde étinceler au soleil ; or, chacun sait qu'en plein bois, de tradition maison de garde est auberge naturelle de chasseurs.
La porte étant grande ouverte, nous entrons rondement sans frapper :
« Oh ! de la maison.^ oh ! «
A cet appel une femme, accroupie sous le manteau de la cheminée, se relève vivement et s'avance, demandant ce qu'il y a pour notre service.
« Parbleu! dit Camille, il y a à nous donner à déjeuner .. et vite encore!... nous crevons de faim!...
— Seigneur Jésus!... à déjeuner? répète la ménagère, les bras au ciel... et avec quoi, pauvres chrétiens?... Je n'ai rien... rien a vous offrir...
— Plaisantez-vous. \.. Eh? quest-ce donc qui mijote là, dans cette marmite, avec une si bonne odeur de bœuf à la mode.^..- »
Et Camille désignait du doigt, au coin de l'àtre, presque enfouie dans les cendres chaudes, une énorme daubière en terre brune, bouillottant sous son couvercle avec le clapotement régulier et pesant des cuissons lentes, à petit feu : — clop, clop-clop. — clop, clopclop. clop!
« Jésus, Maria!... oui, oui!... rien n'est" plus vrai, c'est bien une daube de bœuf qui cuit là... Mais s'il n'y a qu'elle pour ^ous faire mal au ventre, pauvres mesquins, la colique sera courte!... Cette daube n est à vendre à personne... ni pour or, ni pour argent... et pas plus en gros qu'en détail... mes amis!...
— Et pourquoi cela, ma bonne dame.^..
— Pourquoi, brave monsieur?... parce que c'est là le propre déjeuner de M. le garde général, en ce moment en forêt, à tracer les coupes d'hiver avec mon homme... que cest M. le garde général lui-même, qui l'a apporté de la ville, dans le caisson de son tilbury... que c'est son bien propre... et que le bien d'autrui tu ne prendras, comme veut le commandement...
— Diable!... Eh bien, alors faites- nous autre chose... n'importe quoi... une forte omelette au lard...
— Une omelette!... Jésus, Maria, Joseph !... à la fin d'octobre une omelette?... et avec quels œufs, grand inno-
cent?.,. Voici d'ailleurs beau temps, belle heure, qu'il n'y a plus ici ni coq, ni poules... ni poil, ni plumes! Est-ce que la sauvagine nous laisse élever quelque chose dans ce chien d'endroit ? et quel profit, s'il vous plaît, d'avoir des poules pour le renard, ou du lapin pour les martres?... Ah bien, oui!... des œufs!... peccaïré! ... Pourquoi pas la lune?... ah! Jésus! »
Nous nous regardions consternés : tout en énumérant les misères de sa vie forestière, à grand renfort d'hélas et de Jésus, Maria, la digne femme s'était remise à sa besogne, achevait de dresser le couvert de M. le garde général, et revenait donner un dernier coup dœil au ragoût.
Comme pour nous brader, sur son large lit de cendres chaudes, la décevante marmite semblait multiplier ses gloussements ironiques : — clop^ clop-clop . — clop. clop-clop. clop !
La ménagère leva le couvercle : aussitôt une blanche colonne de fumée monta jusqu'au plafond, si odorante, qu'un gros chat qui sommeillait couché en rond, à l'autre bout de l'âtre, en ouvrit les yeux, huma le vent, s "étira sur ses pattes, et se rapprocha faisant le gros dos, avec un ron-ron de convoitise.
<r Holà! grisou-minet, dit la commère en l'écartant, passa !... qui fa parlé?... qui tïnvite? tu crois peutêtre que c'est le moment, mon ami?... rentre tes mitaines!... si tu es si pressé que cela, cours tout seul, camarade!.,. Vangelus n'a pas sonné... tu peux dormir encore un quart d'heure.
— Eh quoi? interrompis- je à mon tour... quoi? pas une noix?... pas un fromageon?... Rien? rien?... — Oh! pour des noix, Dieu merci!... ce n'est pas ça
qui manque... ni les fromageons non plus... Jésus- Dieu !... j'en ai même là-haut de préparés au pébrê d'asé, qui doivent être à point..., sans me flatter... Si ça vous contente... il n'y a quà parler...
— Eh! madame!... que de discours !... ventre affamé et dent longue n'y regardent pas de si près ! Donnez vos noix, donnez vos fromages, mais pour l'amour de Dieu, donnez vite!...
— Ah! Jésus, Maria, Joseph !... un peu de patience, saint homme !... le temps de monter et de descendre !... dirait-on pasque la m?i\soi\hv\\.\<i}... Es par e^ un brin!... On vous sert !... »
Et toujours grommelant en son intarissable bavardage, elle sortit lourdement, faisant gémir les marches d'un escalier vermoulu, sous ses gros esclos sonores.
Restés seuls, nous échangeâmes, Camille et moi, un coup d'oeil rapide : la même pensée nous venait à tous les deux, en même temps.
(I Hola ! dit-il, pare à toi!... hardi!... leste!... enlève!... »
En un tour de main, débarrassée des produits de la chasse du malin, ma carnassière en cuir s'ouvrit béante devant lui : sans hésiter, il plongea la fourchette de fer en pleine daubière et en retira la pièce de bœuf ruisselante aussitôt engloutie, disparue sous une triple couche de gibier. Comme il s'apprêtait à remettre le couvercle sur la ci-devant daube, réduite à quelques carottes piteuses flottant dans la sauce, Camille avisa le chat gris, couché en rond, au coin de l'âtre. Docile au bon conseil de sa maîtresse, l'honnête matou avait repris son somme, attendant de confiance l'angelus, dans une béatitude parfaite. Quelle démoniaque pensée s'empara de mon
HENRY DE LA iMADELÈNE. 337
camarade:^ Avant que jeusse pu m'en douter, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, le malheureux animal était saisi par la peau du cou, précipité dans le jus bouillant, et maintenu sous le couvercle par une formidable pesée des deux mains et des genoux.
La victime jeta à peine un cri, aussitôt étouffé... mais quel cri ! combien déchirant ! lamentable ! presque humain ! le cri de l'inexprimable angoisse, mélange de douleur, de stupeur, d'épouvante ! ... protestation suprême et aussi malédiction dernière de l'innocence immolée!... oh ! ce cri!... à jamais inoubliable!...
Malgré que Camille pesât sur lui de toutes ses forces et de tout son poids, le couvercle eut deux ou trois soubresauts violents ; efforts inutiles d'une agonie désespérée ; puis rien, un grand silence : tout était dit.
Camille se releva, rassembla vivement les cendres dispersées, effaça toute trace de désordre, et quand la bonne femme redescendit, ses maigres provisions dans le tablier, la marmite avait repris ses allures normales, murmurant, comme devant, sous son couvercle : clop, clop-clop. clop, — clop-clop. clop !
Comme bien on pense, nous ne songions plus qu'à détaler au plus vite. Nous payâmes, sans marchander, le prix demandé par l'hôtesse, et, rentrant lestement sous bois, nous disparûmes d'un pied agile. Bien que harassés de fatigue et mourant de faim, nous crûmes prudent de marcher ainsi, droit devant nous, pendant une grande heure, sans prendre haleine.
Arrivés sur le plateau de la Roche-Fendue, à l'abri des surprises, nous fîmes halte, et là, au bord de la claire source d'eau vive, adossés au vieux chêne dix fois séculaire, étendus sur la mousse odorante, pieds au soleil,
tète à l'ombre, duns la pleine sécurité d'une impunité certaine, nous attaquâmes en tin allègrement le fruit succulent de nos forfaits! Quel appétit! quel déjeuner! quelle bombance!... jamais rapine n'excita moins de remords! Jusqu'à la dernière bribe nous dévorâmes notre criminelle conquête et — pourquoi ne pas le direr — avec des rires à n'en plus linir!
Voici bien de cela trente ans passés; je n'ai jamais connu la lin de 1 aventure, car à quelques jours de cette équipée je partais pour Paris, et il ne devait plus m'être donné de revoir ni les fayards de "Venasque, ni la cornivette, ni la Roche-Fendue, ni l'ami Camille. Il est facile, toutefois, de se ligurer la stupeur et la colère de M. le garde général à la métamorphose de sa daube, et qui n'entend d'ici les interminables jérémiades de la digne ménagère, repêchant l'infortuné grisou-minet, cuit dans sa fourrure r
Avec l'âge pourtant, des remords me sont venus, remords tardifs, d'abord vagues, puis, de jour en jour, plus intenses. Ce pauvre innocent sans défense, surpris en plein rêve, précipité tout engourdi de sommeil dans une chaudière bouillante, passant brusquement de vie à trépas, par le plus effroyable supplice, hante souvent mes longues insomnies et se dresse en accusateur devant moi. Que de fois ne me suis-je pas demandé si le mal mystérieux qui me ronge, déconcertant toute science, n'était pas l'expiation vengeresse de la part que j'ai prise au crime de Camille r Toujours est-il que depuis longtemps déjà, dans le silence des nuits, quand les chats du quartier font tapage, je crois distinguer des miaulements plus désespérés que les autres, des cris de
détresse suprême qui me vont droit au cœur, et qu'il suffit que la moindre bouillotte s'apprête à chanter sur son réchaud, pour qu'aussitôt la daubière tragique surgisse me faisant clairement entendre son clapotement impassible : clop, clop-clop. — clop^ clop-clop, clop ! Que grisou-minet me pardonne!
La C/^rt/cMi'avait pas encore chanté « tout Tété » ; elle venait de naître, et pour la seconde ou la troisième fois, des fenêtres du restaurant Richard, elle contemplait le jardin du Palais-Royal avec sa verdure maladive et son grand bassin peuplé de petits bateaux d'enfants. Les Cigalicrs ne se connaissaient pas encore; chaque premier jeudi du mois amenait de nouveaux adhérents. On se trouvait à table entre deux amis inconnus.
Qui sont-ils.^ d'où sont-ils? comment se nomment-ils?
Telles étaient les questions qu'on se posait pendant le premier quart d'heure du dîner. Peu à peu la glace se rompait; au potage, on ne s'était jamais parlé, au ^ôti, on était déjà de vieux amis; on se connaissait de nom ou de réputation avant de s'être rencontrés, on avait des amis communs, on était parti du même département. Ces agréables surprises formaient l'un des attraits de ces réunions mensuelles. C'était chaque fois, comme un voyage à la découverte, plein d'imprévu, et dans lequel la gaieté avait toujours sa bonne part. Il arriva, un soir, que l'imprévu joua un rôle plus considérable qu'on n'aurait pu raisonnablement le supposer, même dans un restaurant parisien où, comme chacun sait, les étrangers et les provinciaux entrent comme dans un moulin, sur les sept heures du soir, pour réconforter leurs membres fatigués.
Nous en étions à la barbue sauce hollandaise, quand mon voisin de droite dont j'avais remarqué l'appétit et le silence se pencha vers moi et me dit :
« Vous voyez, monsieur, l'homme le plus étonné du monde.
— Faites-moi donc le plaisir de me dire la cause de votre étonnement.
— Je suis, monsieur, notaire en Bretagne, et c'est la première fois que je viens à Paris. J'ai visité aujourd'hui le Panthéon, les Invalides, les buttes Chaumont, lArc de Triomphe, et j'ai manqué la Sainte-Chapelle de cinq minutes, mais j'y retournerai demain. L'heure du dîner étant venue, j'ai dirigé mes pas vers le Palais-Royal; il me tardait de voir la physionomie d'un restaurant parisien. Ma surprise est grande : je m'étais figuré tout autrement une table d'hôte du Palais- Royal. »
Mon A'oisin m'intéressait ; il reprit, sans me donner le temps d'ouvrir la bouche :
t N'est-ce pas extrêmement bizarre, monsieur, une table d'hôte sans un seul spécimen de la plus belle partie du genre humain? Il ne manque pourtant pas d'Anglaises à Paris en ce moment; j'en ai vu dans les caveaux du Panthéon, j'en ai vu sur la plate-forme de l'Arc de Triomphe, j'en ai même vu entrer dans le restaurant où nous sommes. Eh bien, j'ai beau regarder, je n'en aperçois pas une seule. Je suis marié, monsieur, je suis donc un homme moral, et si je constate cette regrettable lacune, c'est uniquement au point de vue de l'art ; la société ici présente est bien composée, je le constate avec satisfaction, mais elle a un grand tort : elle n'est pas assez variée.
— Votre ()bscr\ation est juste, lui dis-je, mais permcttcz-moi de. . .
— Une seconde observation que jai faite, — car je suis obser\'ateur, — c'est que la plupart de nos compagnons de table sont bruns. N est-ce pas un phénomène curicu-xr" Si nous étions à Marseille encore, mais à Paris, dans le Nord, je n'en reviens pas! Six bruns pour un blond! Je noterai cette singularité sur mon carnet de voyage. »
Je me disposais à faire remarquer au pétulant notaire que ces messieurs n'étaient peut-être pas tous ncs à Paris, quand il repartit de plus belle :
« J"ai fait encore une remarque, — les remarques, c'est mon fort. — A peine assis autour de cette table, nous nous sommes trouvés tous à l'aise comme si nous nous connaissions depuis de longues années. Aucune trace de morgue ni de gène : des visages souriants, une aimable familiarité; un étranger ne comprendra jamais rien à cet entrain joyeux, à cette aisance souveraine.
— Il se peut qu'en effet. . .
— Elle vous étonne aussi r Eh bien, je vais vous l'expliquer, moi : cette bonne humeur, c'est la sociabilité française; c'est cette facilité charmante que nous mettons, nous autres, dans nos rapports éphémères avec tous ceux que le hasard jette sur notre route. Oui, voilà ce qui nous distingue des autres nations de l'Europe, et du Nouveau-Monde : on se rencontre, on cause, et il semble que l'on soit de vieux amis. Aimable France ! terre privilégiée! B
Une aile de poulet tomba juste à point dans l'assiette du lyrique notaire; il se tut et se mit en devoir de l'expédier.
L'histoire de ce brave homme était facile à deviner. Dans Tescalicr du restaurant, il s'était trouvé derrière des Cigaliers. il les avait suivis, il avait pris cette longue table de cinquante couverts pour la table commune du restaurant, et il s'était assis, sans autre cérémonie, au banquet mensuel des méridionaux. Que taire maintenant.^ L'aA'ertir de sa méprise? C'était bien lard: nous en étions au dessert; le départ du notaire eût occasionné un certain remue-ménage. Le parti le plus simple était de laisser l'étourdi Breton à son erreur jusqu'au moment où elle serait forcément dissipée. Les Cigaliers n'ont pas de secrets à se dire; ils dîneraient toutes portes ouvertes, et s'il est vrai que les murs aient des oreilles, cela leur est parfaitement égal. Il me parut donc inutile d'informer le communicatif notaire qu'il s'était trompé de porte, et de troubler sa digestion par l'idée qu'il avait été involontairementindiscret. C'étaitbien plusamusantd'attcndre la iin de l'aventure.
Uncigalier qui revenait du Midi avait eu l'ingénieuse idée, en se promenant à travers champs, de saisir une cigale sur une branche d'amandier, de la mettre dans sa poche et de l'apporter à Paris. Il avait son plan. Au dessert, il tire la pau^ re bète morte de sa poclic, la pose sur une assiette, et voilà l'assiette et la cigale qui passent de main en main, à la grande joie de tous les convives. Une vive surprise se peignit sur le visage de mon voisin quand ses regards tombèrent là-dessus :
« Qu'est-ce que cela? demanda-t-il d'un air effaré.
— Une cigale!. . .
La cigale ayant chante tout l'été...
— Mais je ne comprends pas. ..
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— La cigale, monsieur, est remblème et le nom de la société qui a, ce soir, Ihonneur de vous posséder...
— Une société!... Comment! je suis au milieu dune société particulière, et je ne m'en étais pas aperçu! Triple sot! Monsieur, vous me voyez confondu, je m'en vais. . . »
Il avait posé sa serviette sur la table et se disposait à partir.
« Restez, lui dis-je, votre méprise est naturelle et vous êtes excusé d'avance; restez, vous n'en aurez pas de regret. »
Il promenait d'un bout delà salle à l'autre des regards inquiets ; le brave homme se demandait quelle pouvait être cette société au milieu de laquelle il s'était égaré. Il y a tant de sociétés dans une ville comme Paris et un homme est si vite compromis! Je devinai la crainte qui obsédait ce brave homme, et il comprit, en me voyant sourire, que j'avais lu dans sa pensée.
f Monsieur, me dit-il en baissant la voix, je suis un homme paisible, je respecte les gouvernements établis; jamais on ne m'a vu m"affilier à des sociétés... secrètes... >
Le notaire avait peur.
I Voyons, lui dis-je, trouvez-vous aux personnes réunies ici un air de conspirateurs? Ces joyeux éclats de rire, ces visages épanouis vous paraissent-ils appartenir à des gens qui vont faire un mauvais coup cette nuit.\.. Rassurez-vous : l'honneur du notariat ne sera pas mis en péril par notre fait. Les hommes que vous voyez autour de vous sont des poètes, des romanciers, des auteurs dramatiques, des journalistes, des peintres, des sculpteurs, des graveurs, des médecins,
des architectes, tous entants du Midi, bons vivants, et ne demandant qu'à passer joyeusement leur soirée. Un jour, en sortant du collège, ils ont quitté les bords du Rhône ou de la Garonne, de laDurance ou du Vidourle, et sont venus, légers d'argent, mais riches despoir, chercher fortune à Paris ; ils avaient dans leur valise un roman, un poëme, quelques notes de musique, un dessin, un vaudeville. Avaient-ils même cela? Je n'oserais l'affirmer; mais la flamme sacrée, la volonté de vaincre, ils l'avaient à coup sûr. Ils ont joué des coudes, monsieur le notaire, car la mêlée est rude sur le pavé de Paris. Les uns ont trouvé des éditeurs pour leurs poésies et ils portent maintenant un nom connu; les autres se sont ouvert les portes d'un théâtre ; ceux-ci se sont fait un nom dans le roman-feuilleton ; ceux-là ont écrit dans les journaux; d'autres sont devenus des peintres, des compositeurs, des sculpteurs de talent. Tout cela travaille, cherche, invente, combat, court après la gloire ec les nobles jouissances de l'esprit. Un jour, trois ou quatre de ces enfants du Midi se sont rencontrés dans cette grande cohue parisienne. Sous ce ciel brumeux, les pieds dans la boue, ils ont parlé du soleil de leur Provence, des collines natales parfumées de thym et de lavande, et des bois d'oliviers, et des clairs horizons de là-bas. Après en avoir parlé, ils ont voulu en reparler et ils se sont dit : Formons sur le terrain des lettres et des arts une société de méridionaux; réunissons-nous une fois par mois ; nous lirons entre nous des vers de Jasmin et de Mistral; nous nous réciterons de ces contes d'une verve si franche, qui font la joie des veillées du pays; nous retrouverons ainsi sous le ciel nuageux de Paris un coin bleu du ciel natal. Les
heureuses inspirations réussissent quelquefois : la société est formée; vous Tavez sous les yeux, monsieur le notaire !
— Et \'oiis ra\c/. Inptisée « la Cigale! »
— Trouvez-moi donc un nom plus heureusement clioisi. Cela ne s'entend guère sous a'os pommiers de Bretagne, la cigale, que tous les poètes de lantiquité ont célébrée. Mais si aous allez jamais dans le Midi vers le mois d'août, monsieur le notaire, faites une promenade à travers les amandiers et les oliviers; vous entendrez une musique étourdissante, point belle d'ailleurs, et dont \ous aurez promptcmcnt les oreilles rompues. Quel est donc ce chanteur infatigable qui semble narguer le soleil pendant que le moissonneur, vaincu par la chaleur, \a sétendre à Tombre des mûriers.^ C'est la cigale, c'est-à-dire la gaieté, la lumière, un rayon de soleil qui chante! Ce nom seul évoque pour nous notre Midi bien-aimé; à ce nom surgissent dans notre souvenir les plus chères ivresses : le ciel, les collines, les moissons dorées, les champs d'oliviers, les vignes chargées de grappes, le clocher natal, les amis absents, la maison paternelle... Vous comprenez maintenant pourquoi nous nous appelons la Cigale.
— Vous n'avez pas adopté cependant l'idiome provençal ou languedocien-'
— Nous sommes Français d'abord, Prov'ençaux, Languedociens ou Gascons après. Notre devise est celle qu'un de nos plus brillants poëtes du Midi a placée en tète de son épopée les Charbonniers :
J'aime mon village plus que ton village, J'aime ma Provence plus que ta province, J'aime la France plus que tout!
Nous ne sommes pas des rêveurs espérant substituer le dialecte languedocien ou provençal à la langue française. Nous n'avons pas la témérité de nous inscrire en faux contre les jugements de l'histoire. Nous sommes tiers des belles œuvres que compte notre langue douce et colorée du Midi ; nous admirons, comme ils le méritent, les Mistral, les Anselme Mathieu, les Aubanel, les Félix Gras, les Remy Marcelin ; nous buvons a\'ec volupté à la coupe parfumée de Mireille et à'oAnnonciade. Mais si nous admirons les œuvres de nos poètes, nous ne nous faisons aucune illusion sur leurs tentatives : cest un rameau de plus, un rameau d'or à Tarbre littéraire de la France. \'oiis avez ici devant vous environ cinquante écrivains qui ont au le jour dans le Midi. Il n'est ^enu à aucun deux l'idée d'écrire ses ouvrages en provençal, car lorsqu'on écrit, c'est pour aAoir des lecteurs; or les gens qui savent lire ne lisent pas, ou lisent peu le patois, et les gens qui parlent le patois ne savent pas lire. Mistral a dit dans Mireille:
Caiitan que per vautre, ô pastre é gens di mas,
(Nous ne chantons que pour vous, 6 bergers et gens des fermes),
et il n'y a pas en France un berger ou un garçon de ferme qui ait lu ses beaux vers. Si l'auteur de Mireille et de Calenda n'avait compté que sur les bergers de la Camargue, son nom n'aurait jam ais franchi les murs de Maillanne. « Comme nous en étions là de notre con\ersation, un des secrétaires de la Cigale se leva pour annoncer qu'un poëte demandait à lire un sonnet ; après le poëte, un musicien alla s'asseoir au piano et nous joua une barcarolle de sa composition ; puis un conteur nous lut une nouvelle provençale à faire mourir de rire. Le
notaire était émerveillé de tant de gaieté, d'entrain et de bonne humeur, il n'avait jamais passé une soirée plus cliarmante; il bénissait le hasard qui, au lieu de le conduire à une table d'hôte maussade, lavait fourvoyé au milieu de la Cigale. Avant de lever la séance, il fallut lui désigner nominativement tous ces joyeux vivants assis autour de la table; ils y passèrent tous : les poètes, les auteurs dramatiques, les romanciers, les peintres, les sculpteurs, les compositeurs, les médecins, sans oublier les députés du Midi qui viennent fraternellement participer à ces agapes mensuelles. Il en connaissait beaucoup de nom- « Ah! vraiment, c'est là monsieur un tel qui a fait cette pièce, qui a écrit ce livre.^ Je dirai à ma femme que je l'ai vu. Ah! monsieur, que de bons souvenirs j'emporterai de cette soirée! »
Avant de partir, il promit d'envoyer un hectolitre de cidre à la Cigale; il n'a pas tenu sa promesse, mais qu'il soit sans remords : la Cigale ne boit pas de cidre, et elle ne vous en veut pas de votre oubli, brave notaire!