LE NERVI MARSEILLAIS
Linveiition des becs de gaz et des commissaires de police a effacé de la vie de province bien des détails de mœurs qui la caractérisaient et fait cesser de turbulents ébats qui, sans être agréables à tout le monde, égayaient du moins la chronique locale. Devant la plate uniformité d'une existence devenue à peu près la même partout, une foule d'originaux ont disparu. Quoique la plupart ne soient pas à regretter, on aime pourtant, ne fût-ce qu'à titre de curiosité, à retrouver quelques-uns de ces individus évanouis. La comparaison avec l'état présent permet ainsi de juger des progrès qui sont en train de s'accomplir dans notre manière de vivre.
C'est ce qui me décide à tirer aujourd'hui des limbes du passé un des types les plus marqués du provincial, le Nervi marseillais.
Qu'est-ce que le Nervi .> C'était (car il n existe plus guère) à Marseille ce que le voyou est à Paris. Avec quelques différences pourtant : moins sceptique et moins corrompu que son émule de la capitale, le vaurien de la cité phocéenne est plus gai, plus en dehors, dépensant en folles équipées son exubérance de jeunesse. Par amour du scandale et du bruit, il fait le mal, il est vrai, mais sans parti pris, sans réflexion. Tout espoir de retour au
bien n'est pas perdu. Après avoir jeté sa gourme, il rentrera dans les voies droites, deviendra même un ouvrier rangé, un bon père de lamillc,
(^)u'il ctail ticr le dimanche, et comme il se dandinait allègrement sur les larges trottoirs de la Cannebière! De stature médiocre, mais bien pris dans ses membres, on le voyait, la casquette plaquée sur l'oreille, ou le chapeau de feutre gris ramassé vers l'occiput, avec sa veste courte et serrée à la taille, le pantalon retenu sur les hanches par une ceinture rouge ou bleue et s'évasant avec grâce au-dessus de la cheville, tandis que le pied grassouillet sortait à demi du petit soulier à ganse. Ainsi costumé, le nez au vent et le cigare au bec, il agaçait les fillettes qui passaient ou s'amusait, pour tuer le temps, à donner un croc-en-jambe à quelque gavoué^ badaud. Hélas! sous les costumes aussi uniformes que mal cousus qu'il revêt depuis l'apparition des Belle-Jardinière et des Pauvre-Diable, je ne reconnais plus mon nervi d'autrefois.
Avant de disparaître tout à fait, il aura du moins eu la chance d'être croqué, pris sur le vif et par un poëte populaire, qui a fixé à tout jamais son image. Oui, plus heureux que tant de capitaines et de conquérants descendus dans l'ombre de l'oubli sans avoir rencontré leur Homère, le Nervi a trouvé le sien dans Gustave Bénédit, qui fut célèbre en son temps, c'est-à-dire vers 1840. N'allez pas le confondre avec les félibres qui sont venus depuis ; il n'est pas de leur bande ; il les renie comme des imitateurs maladroits. « En les lisant, dit-il, il me semble à tout moment entendre grincer de vieilles