I. Montagnard balourd et niais
serrures ou traîner des sacs de ferraille. Pour comprendre leur patois, il faut parler turc ou bien chinois. »
.... En lei liegea Seniblo qu'entendi à tout mounisn Crenia dé vieio sarraio, Remouqua dé sa dé ferraio. . .
Per coumprendre aquélei patois Foou parla tur vo beii chinois.
Quant à lui, il n'écrit que le pur marseillais, grossier ou cru, sans aucun des enjolivements que la sentimentalité des Mistral et des Roumanille a depuis ajoutes à la langue des troubadours.
Son poëme intitulé CJiichois. mœurs de la police correctionnelle, met en scène trois Nervis, Quiqui, Cascaveo et Bouscarlo, et fait défiler sous nos yeux les nombreuses victimes de leurs méfaits. Voici d'abord Ramaïgo, vieux marin et soldat de soixante-sept ans, à qui les drôles ont jeté dans le port les poutres qu'il avait déposées sur le quai. Il se perd à raconter ses campagnes, si bien que le président l'interrompt pour lui dire : n Je voudrais cependant un peu savoir ce que les poutres enfin sont devenues.^ «
Vourriou tamben en paou sachu
CJ que lei caranim enfin soun dévengu.
Comment Ramaïgo le saurait-il? En même temps qu'on les jetait à l'eau, les polissons le houspillaient luimême et lui enfonçaient le chapeau sur la tête jusqu'au menton. Il a fallu que des amis vinssent à son secours, et que l'un d'eux coupât avec son couteau le feutre qui l'étouffait. Aussi sa déposition est-elle indignée :
t J'avais une rage qui me dévorait. Je me serais tué le même soir.
Avieou un foutre que m'anavo!
Mi .séricou tui lou mumo souar.
Le Président. — Plaie d"argent n'est pas mortelle. Vous auriez eu tort de vous détruire. Maintenant obligez-moi de me dire si vous reconnaissez les trois accuses.
Coou d'argent es pa coou dé mouar :
Oouria'agu tort de vous destruiré.
Aro, ooubligea nîi dé mi dire, Recounaisscs leïs accusa ?
Touteï très ?
Ramaïgo. — Eh bien! excuse/: ! Vous ne voulez pas que je les reconnaisse! Je sais que devant la justice on doit dire la vérité. Ce sont eux qui m'ont insulté et qui ont déchiré mes culottes.
Eh ! ben, excusa !
Voulé pa que leï rccounouissi.' Sabi que davant la justici L'on duou dire la vérita.
Es cli que m'an insurta, Et que m'an estrassa leï brayo.
Le Président, s'adressant aux Nervis : — Eh bien ! vousaAez entendu. Que répondez- vous .^ Rien. Allons, essayez un peu de dire quelque chose.
Eh ben! v'aves oousi.^ Quesque respondés.' Ren, Aneu, assagea un paou dé dire quoouquaren.
Bouscarlo, après un moment d'embarras : — Eh bien ! il avait plu, mon cher; il n'y avait pas un magasin d'où-
LK BERGKR DE LA CAMARGUF:
Des^>ill ù la phune par Paul Va y son
1 jor.
vert. La première poutre glissa toute seule, roulant ainsi qu'un palet. Comme elle n'était pas accotée, les deux autres l'imitèrent. Nous nous mîmes bien devant pour les empêcher d'aller plus loin . . .
Eh beu! a vie ploougu. . . mou 11 cher. . .
L'a vie pa' un magasin duber. . .
LoLi caraman parte soulé,
Eu roundélau coum'un paie...
Coumo'éro pas couéta, dessuito
Leïs saoutreïs dons li féroun suito. . .
Si li méttérian proun d'avan
Parqu'anessoun plus dé l'avau. . .
Vains efforts, ils n'ont pu faire que ces folles poutres ne se précipitent d'elles-mêmes à l'eau. Puis est venu le propriétaire qui, en guise de récompense, leur a distribué des coups de pied, voilà pourquoi ils l'ont battu.
Leur conscience a bien d'autres délits à se reprocher. Ainsi, un maître d'armes dont ils ont capté la conlîance, ayant eu l'imprudence de les laisser chez lui, a trouvé, au retour, sa maison démolie et brûlée. Interrogés sur les raisons de cet acte, les drôles répondent par l'organe de l'un d'eux, Cascaveo :
— Je sais que nous n'en sommes pas la cause; nous avons fait ce que nous avons pu pour empêcher la maison de tomber. 'Vous comprenez cependant que nous ne pouvions pas, à nous trois, soutenir une maison qui s'écroulait, au risque d'être ensevelis sous sa ruine. . .
Sabi que n'en sian pas l'encavo.
Aven fa ce qu'aven pousqu Fer pas que l'oustaou s'envenguessé. . .
Compréné ben que poudian pa.
Sousténi l'oustaou quand toumbavo.
Puis, il raconte comme quoi le feu a pris à la cheminée, tandis qu'ils étaient en train de se régaler. C'est pour éteindre lincendie quils ont été amenés a commettre tout le dégât.
Un autre mctait, un peu moins grave, est ensuite énoncé.
Le Président. L'autre soir, près de la placette, \ ous a\ez assommé, d'un coup de verge, le chat de misé Barbaroux.
Qiiiqui. — C'était un chat noir.
Le Président. — Noir ou roux, vous l'avez tué, sans pouvoir dire pourquoi. Sans doute pour rire, comme toujours.
L'aoutré soir, prochi la Placetto Avé cnsuqua d'un coou dé bletto Lou ga dé misé Barbaroux.
— Ero un ga négré.
Négré ou roux L'avès tua, senso pousqu dire Per que résoun, bessaï per rire Proublablamen, coumo toujour.
De là, nos gaillards sont allés dans un café derrière le théâtre et y ont passé la nuit en orgie. Au matin, pour tout payement, ils ont administré une raclée au propriétaire, le sieur Brun, et d'un coup de poing lui ont cassé une dent. Leur excuse, c'est que la dent branlait.
Le plus maltraité de leurs souffre-douleurs est le Turc Bellamy. Non contents de lui emprunter ses vêtements pour une mascarade, ils ont bu son vin et lui ont meurtri les fesses de tant de claques, qu'il est obligé de se tenir à plat A'entre sur le balustre du tribunal. Le poète marseillais n'oublie pas de mettre dans la bouche
de ce marchand de pastilles le parler sabir et il tire quelques joyeusetés, intraduisibles en français, des efforts que fait l'interprète pour expliquer aux juges le baragouin du musulman.
Je néglige deux ou trois méfaits, entre autres une aventure à la Réserve où ces messieurs, après avoir bien soupe, ont voulu jeter l'hôte à la mer, afin de noyer la créance avec le créancier. Voici une affaire plus comique, bien que le rire y soit excité par les moyens burlesques déjà employés par Molière, dans la farce de M. de Pourceaugnac.
Une femme se présente à la barre, c'est Rose Poussel, qui dépose en ces termes :
— Hélas! mon Dieu, je me sens mal au cœur. J'ai les jambes qui flageolent. Mon bon monsieur, que me veut-on?
L'huissier. Il faudra répondre au tribunal. Rose. Au moins, on ne me fera pas de mal.^
Haïi mouii Dieou, mipren maou dé couar. . . Aï leï cambo que mi trémouéroun. . .
Moun bravé moussu, que mi vouéroun.^ Foura respouendre oou tribunaou Ooumen, mi faran gès dé maou.''
A chaque instant elle demande à sortir pour soulager son ventre, mais le président la retient et lui demande :
— Que faites-vous?
Rose. Que voulez-vous que je fasse ? Je vends au Cours.
Un des trois vauriens venait, dit-elle, tous les jours reluquer sa fille aînée Goton et feignait d'uriner à la même heure au coin de la rue près de laquelle est situé
3^6 LA CIGAI.f.
leur établi. On lui conseilla d "aller se plaindre au
commissaire.
Le Président. Que vous dit le commissaire?^
Rose. Le commissaire me dit : Vous ave/, rempli votre
devoir. Maintenant il faut redoubler de vigilance aiin de
pincer ce luron.
Que vous digue lou coumissari? Lou coumissari mi digue :
Avé rempli vouesté dévé; Aro, foou rédoubla de voyo Per poussuga aqiicou boucnovoyo.
Au retour elle a trouve sa tille en pleurs au milieu d'un attroupement qui criait :
— Gueux, coquin, vaurien, voleur!
Gusas! capoua! marrias! voulur!
Qu*est-il donc arrivé > Le drôle ayant voulu prendre la fleur de cassis que Goton avait à la bouche, celle-ci a répondu par une bourrade. Une de ses voisines, Misé Pinatel, est venue à son secours, et la bagarre a commencé. Rose se met aussitôt de la danse et attrape sa part des injures du drôle.
— Il me traita de vieille poêle, renversa mes pauvres légumes, tous par terre. Je ne voulais plus vivre.
Mi traté dé vieïo sartau
Mi révéssé meï paour seï viouré
Touteï oou soou. Vouliéou plus viouré.
Puis elle -, interrompt pour demander de nouAeau à sortir.
— Mon ventre gronde toujours.
Le Président. Dites-moi . . .
Rose. Par où sort-on î^ Le Président. Écoutez un peu...
Rose. Faites-moi place; il faut absolument que Je sorte. Ce matin j'ai pris un lavement.
Lou ventre mi rèno toujou. . .
Digua mi. . .
Dé mounté si passo? Escouta un paou.
Fé mi dé plaço Foou que souarti ooussoulamcn. . .
Adématin aï près un lavamen.
Le poète marseillais insiste longuement sur chaque déposition; il détaille même en vers français la longue et prétentieuse plaidoirie de l'avocat. Enfin, le tout se termine par un jugement qui condamne les gaillards à trois ans de prison et à trente francs d'amende. Selon l'habitude ordinaire, le président assaisonne son verdict de réflexions philosophiques et de conseils à l'adresse des condamnés :
— Voilà ! Vous disiez que cela vous était égal ! Eli bien, messieurs, vous ne riez pas un peu? Allons, voyons. Il est vrai de dire Que dans trois ans vous aurez le temps de rire.
Votre chagrin vous passera
Et le hdle s'effacera.
Vaqui. — Disia que véro égaou !
Eh ben ! messies, risès pà un paou?
Anen, viguen, es vraï dé dire Que din très ans oourès lou temps dé
Vouesté chagrin vous passara, Et lou soulcou vous toumbara.
A cette admonestation gouailleuse, les Nervis répondent en chœur :
Ça, c'est pas travailler.
HEI.OÏSE
(fragment)
Après toutes ces angoisses, après cette lutte effrayante contre la vie, contre les hommes et contre l'implacable fatalité des choses, après cet effondrement de ses rêves d'enfant, de ses aspirations de femme, après ces déchirements qui avaient torturé sa chair et anéanti son cœur, comme ses yeux ne rencontraient que le néant, comme elle se mourait de désespérance, qu'elle était atteinte jusque dans sa chasteté et que son âme n'avait plus de refuge dans la virginité de sa pensée, vaincue, écrasée sous le poids des souvenirs, devant l'horizon qui se rétrécissait toujours, Héloïse tourna ses regards vers Dieu et s'en vint au Paraclet
Elle franchit la porte haute de l'abbaye, tête et pieds nus, la haire au corps, la cendre au front; et, devant les saintes femmes qui s'étonnaient de la voir ainsi, elle dit d'une voix forte :
t J.aissez venir à vous celle qui meurt de la vie : sous ces voûtes profondes, dans l'éternel amour de Dieu, je viens chercher l'éternel oubli des serments d'icibas ))
l'.t l'abbcsïe alors ]a conduisit en la grand'sallc du Chapitre, pour reccvctir de sa bouche les vieux indissolubles, car elle était nièce d'abbé mitre et dispensée du noviciat par bref authentique de notre très saint-père le pape Innocent II, que le Seigneur protège et garde.
C'était une grand'salle de cloître, longue et froide, aux arceaux en ogive, pleine de sombreurs étranges. Sur les vitraux gothiques enchâssés de plomb et qui laissaient passer des lueurs rougeâtres, on voyait le pardon de Madeleine et Jésus protégeant la femme adultère . Le soir tombait : des tons crépusculaires embrumaient les profondeurs et venaient se fondre vaguement sur le^ stalles de pierre : tout au loin, un grand Christ en croix, immobile et roide, et une Vierge en marbre blanc, disparaissaient en contours indécis dans lombre commençante.
Le Chapitre était réuni, devant le tombeau de l'avantdernière abbesse, Sainte Imgarde, qui faisait des miracles après sa mort : les serments faits sur son cercueil valaient la main sur l'Evangile: on contait que la foudre avait réduit en cendres un noble chevalier, sacrilège à la Sainte : sa douce tiancée se mourait; pour la sauver, il jura d'aller en Palestine, casque en tète et lance au poing : Imgarde avait guéri la moribonde, mais le preux avait faussé son serment.
Héloïse entra, sagenouilla devant Sainte Imgarde, et laissant libre cours à toutes les douleurs de son àme, elle implora Dieu, et les saints, et les anges, leur demandant loubli, le pardon, Tanéantissement dans le passé, la loi dans l'avenir
Et les sœurs priaient aussi du plus pro-
fond de leur âme et dans toute la pureté de leur cœur, pour cette sœur que la tourmente du monde avait jetée
sur leur seuil
Et cette prière montait vers le ciel,
calme et sereine, et l'apaisement descendait sur la pauvre femme en pleurs.
Elle se releva, posa la dcxtre sur la pierre funèbre et jura de consacrer ses derniers jours à Dieu
Le corps du grand Christ se détacha
lentement des profondeurs, son auréole d'or s'empourpra de lumière et devint étincelante dans la nuit : Jésus souriait avec la couronne d'épines sur la tète, la plaie saignante au flanc, les pieds et les mains cloués à la croix. La Vierge de marbre, toute blanche, parut resplendir dans le sourire du Sauveur des hommes; de son œil de pierre
une larme coula
et l'on vit une forme confuse qui semblait monter vers le ciel, entre le sourire du Christ et
les larmes de sa Mère
Héloïse allait entrer en Dieu.
les derniers vestiges d'elle-même s'évanouissaient. .
alors, comme elle
croyait que tout était bien mort et que les choses passées avaient fui, un tressaillement invincible agita tout son
être
devant le
Chapitre des saintes femmes, devant le tombeau des Miracles, devant les pleurs de la Vierge, devant Jésus, dans ce lieu sépulcral où rien d'humain ne restait, Héloïse sentit un souvenir qui montait à son cœur et qui
étouffait et les saints, et la Vierge, et le Christ. Héloïse se souvint d'Abclard !
C'était sur la montagne
Sainte-Geneviève, quand elle vit le Maître pour la première fois, haranguant la foule qui l'acclamait; un tourbillon d'hommes se pressait pour baiser le pan de sa toge. Sa parole chaude et vibrante enflammait les théologiens malgré les docteurs de l'Eglise et le joug séculaire de la Scolastique. Tout à coup, sa voix faiblit, leurs regards s'étaient rencontrés dans l'espace : le Maître surhumain avait pâli sous l'œil d'une simple jeune iille, perdue dans lombre de l'immense auditoire ....
L'auréole du Christ s'assombrissait; les
yeux de la Vierge s'étaient séchés
Plus tard, le jardin de son oncle,
le vieux Fulbert: c'est là que le Maître angélique, le précurseur de l'avenir, l'homme qui avait ébranlé l'Église et étonné Sa Majesté le Roi de France, lisait les tendres chants d'Ovide. Et cette soirée sous les voûtes ombreuses du parc, quand se penchant vers elle, les mains jointes, il murmura : je t'aime, si bas qu'elle ne l'entendit qu'aux palpitations de son cœur
Le Christ s'était voilé, la Vierge disparaissait dans l'ombre épaisse, les sœurs priaient encore, des sons étranges sortaient du tombeau d'Imgarde. . .
Et cette nuit, cette nuit de printemps,
tout étoilée, cette nuit d'amour, la nuit du premier
baiser, leurs lèvres confondues, et l'étreinte suprême dont elle crut mourir. Quand elle s'était réveillée, frissonnante, murmurant des mots inconnus, si pâle sous ses cheveux noirs, qu'il semblait que sa vie fût passée en lui, elle avait juré sur l'Evangile de n'oublier jamais ! . .
Le tombeau grondait, des éclairs sillonnaient la nuit, la Vierge avait disparu, des lueurs fulgurantes embrasaient les yeux ouverts du Christ ....
Puis le silence se tit
Quand l'aube vint,
Héloïse fut trouvée morte, la main droite étendue encore sur le cercueil de la Sainte
On l'enterra dans la tombe d'Abélard : au
moment où le fossoyeur soulevait la pierre tumulaire, on entendit un craquement sinistre et les assistants stupétiés virent les bras du squelette s'entr'ouvrir pour recevoir Héloïse dans la vie éternelle.
Othon de Freisingen l'affirme en sa chronique, et c'est un historien digne de foi.
AUGUSTE SAULIERE