V'« HENRI DE BORNIER
Nature au sein profond, où vit le grand mystère, Vastes forêts à qui tout poëte parla, Vents du soir, confidents du penseur solitaire, O poètes heureux, votre génie est là !
Sur le luth plus pesant quand la main est plus lasse, Quand le vers se refuse à naître sous vos doigts. Un rayon de soleil le fait à votre place, Et la brise finit la strophe dans les bois !
Oui, la nature est mère, et la ville est marâtre. Nous le savons, hélas! nous qui pour sentiers verts. Qui pour nature avons des décors de théâtre Et pour soleil le gaz qui fait si mal les vers !
Aussi, pour retremper la force et le courage.
Nous voulons, chaque mois, nous, ^os frères proscrits,
Ensemble retrouver, poétique mirage,
Un coin du ciel natal sous le ciel de Paris.
Chacun apporte ici sa chanson et ses rêves, Et nous vous revoyons par la pensée encor. Fleuves, garrigues, monts, retentissantes grèves. Mer dont les flots d'azur baignent nos îles d'or !
En vain autour de nous la ville gronde et crie. Nous oublions travaux,, luttes, gloire ou péril. Le regard de chacun rend à tous la patrie. Et la fraternité fait accepter l'exil.
Paris, 6 juillet 187(5.
Lorsque je vois passer des vieillards, je m'arrête ; L'âge du même poids ne courbe point leur tête; L'un marche droit et l'autre a peine à se mouvoir, Les uns sont restés beaux, d'autres sont laids à voir.. Pourquoi donc> Et doù vient que la nature laisse Eclater ses faveurs jusque dans la vieillesse, Et que Dieu n'a pas mis sur ces fronts blanchissants L'auguste égalité, la majesté des ansr
Non, Dieu n'est point coupable, et la mère nature Ne nous dispense pas ses dons à l'aventure ; L'ordre règne dans tout : la beauté du vieillard, Faite d'âme et d'esprit, ne tient pas au hasard, Et dès qu'il peut penser et qu'il devient son maître. L'homme prépare en lui le vieillard qu'il doit être !
Toi qui vas moissonner, ivre de tes vingt ans.
Les fleurs qui n'ont qu'un jour, toi qui n'as qu'un printemps.
Toi dont l'air du matin remplit le sein qui vibre.
Toi qui peux tout oser, jeune homme ardent et libre.
Prends garde! ton histoire, un témoin juste et prompt
D'une invisible main l'écrira sur ton front;
Sur tes traits, où ne siège aujourd'hui que la grâce,
Toutes tes actions laisseront une trace.
Et chaque sentiment, en toi-même vainqueur, Refaisant ton image à l'image du cœur, Dira plus tard quel joug tient ton âme asservie. Ta vieillesse sera le miroir de ta vie !
Cet homme que voilà, plus décrépit que vieux,
A l'œil glauque, au front bas, ce fut un envieux;
A tout ce qui grandit jetant son vil outrage,
Calomniant l'honneur, rabaissant le courage,
Son existence entière, en son féroce ennui,
Ne connut de plaisir que le malheur d' autrui;
Sa pitié cauteleuse, aux perfides morsures.
Distillait son venin sur lés nobles blessures ;
Il vécut courroucé, lugubre, malfaisant,
Et tout son fiel lui monte au visage à présent!
Cet autre qui pâlit, qui tressaille sans cesse
Et mêle sur sont front l'astuce à la bassesse,
Fut un avare, et l'or entassé par ses mains
Jette un reflet livide en ses jeux inhumains !
Cet autre dont la face, odieuse et flétrie,
Suinte l'hypocrisie et la friponnerie.
Eloignez-vous de lui, s'il en est encor temps.
C'est Tartufe qui vient, Tartufe à soixante ans !
Et cet autre vieillard dont la figure mate
Sous le fard cache en vain quelque profond stigmate,
A la démarche oblique, au regard incertain.
Au sourire hébété, ce fut un libertin :
Jeune il était charmant, de visage et d'allure,
Les femmes enviaient sa blonde chevelure;
Il passait dans les bals, gai, triomphant, coquet
Et savait d'un tel air ramasser un bouquet,
Que pour lui pas un cœur ne fut impitoyable;
Il valsait comme un ange et parlait comme un diable;
Impertinent, léger, suave, aérien,
De plus, très-bète au fond, ce qui ne gâte rien !
Il fut aimé souvent; mais son âme avilie
Ne connut de Tamour que livresse et la lie ;
Son habileté froide — il n'avait que ce don —
Jusque dans le désir préparait l'abandon,
Et pour excuse, avec ce sourire qui glace.
Il disait : « Oui, mon Dieu! je suis un Lovelace. »
Eh bien ! ce Lovelace, aux succès insultants.
Voyez ce qu'en ont fait la débauche et le temps :
Tombé sur cette pente, où le plus ferme glisse.
Du plaisir au désordre, et du désordre au vice,
Sans dignité, sans foi, sans pudeur, sans amis.
Il nourrit son orgueil du mal qu'il a commis ;
Céladon dédaigné, prétentieux encore^
Le désir sans espoir le tient et le dévore ;
Quand un jeune homme passe, il rit haineusement;
Quand les femmes, le soir, en un cercle charmant.
Se pressent comme font les oiseaux sur les branches.
Lui, furtif, inquiet, sur ces épaules blanches
Glisse un regard jaloux, et, bégayant tout bas
De fades madrigaux que Ton n'écoute pas.
Il semble à chaque instant plus abject et plus sombre.
Le spectre de lamour, qui grimace dans l'ombre!
Ah ! pour nous consoler, paraissez à nos yeux. Vieillards doux, bienveillants, calmes, chastes, joyeux; Venez donc prendre place au cercle de famille. Penchez vers nous vos fronts où la justice brille,
De vos dons d'autrefois rien ne vous est ôté :
Qui garde la vertu ne perd pas la beauté ;
L'âge ne détruit pas la grâce, il la couronne,
Et la ride s'efface où la bonté rayonne !
Ce vieillard, souriant à son rêve accompli,
Dans son passé n'a rien qu'il condamne à l'oubli,
Et tous ses souvenirs de plaisir ou d'étude,
Sans la troubler jamais, peuplent sa solitude;
Son esprit sage et fin, aux discours indulgents,
Attirant leur respect, instruit les jeunes gens ;
Les enfants, dont l'instinct nous devine et nous juge,
Dans ses bras bien ouverts vont chercher un refuge;
Les femmes, l'écoutant sans trouble et sans ennui,
Disent : le beau vieillard ! et c'est assez pour lui ;
La mort, dont chaque pas doucement le rapproche,
Le trouve sans terreur ainsi que sans reproche ;
Il la regarde ému, mais confiant et fort;
Ce n'est pas le naufrage à ses yeux, c'est le port.
"Viens donc, noble vieillesse ! après nos jours de fièvres, Donne à nos cœurs ton calme et ton miel à nos lèvres; Si le chemin fut long sous le feu du midi, Ombres, répandez-vous dans le ciel attiédi. "Viens, étoile du soir, douce aux âmes sereines, "Viens apaiser l'ardeur du soleil dans nos veines, Et verse sur nos pas et sur nos fronts tremblants Cette auguste clarté qui sied aux cheveux blancs !