‹ La CigaleChapitre 29 sur 151 · SCÈNE II DIDIER, BRIGITTE · texte numérisé non relu

SCÈNE II DIDIER, BRIGITTE

BRIGITTE, une lettre à la main.

Puis-je vous déranger.^

DIDIER

Toujours !

BRIGITTE

C'est une lettre...

(I Qu'entre vos mains , seigneur, on m'a dit de remettre. » Je ne vous eusse pas jusqu'ici relancé. Si la suscription ne portait : a Très-pressé! »

I Très-pressé. » Voyons donc quelle pressante affaire...

(Il Ht.)

Ah bah!... ah bah I... Ceci vous concerne, ma chère.

BRIGITTE

Moi? Qui donc vous écrit. ^

DIDIER

Fabien.

BRIGITTE

Monsieur Fabien >

DIDIER

Mon élève, Fabien de Cheillit, tu sais bien, Ce gai compère, à qui j'avais la bonhomie De croire qu'on pourrait enseigner la chimie ! L'ardeur de la science est son moindre défaut; ... Et c'est tout justement le mari qu'il te faut!

BRIGITTE

Le mari?

DIDIER

Le mari! Ma foi, sans préambules, Sache qu'il m'est venu dans Finstant des scrupules, ■ Et, qu'à certains remords dont mon cœur s'effrayait, Le billet que voici répond comme à souhait!

BRIGITTE

Je ne vois pas en quoi tout cela me concerne.

C'est juste! j'oubliais d'éclairer ma lanterne! Écoute donc un peu ce que Fabien m'écrit : « Mon cher maître... «

(loterrompant, )

J'allais, me torturant l'esprit.

Mal à propos, songeant, comme un lièvre en son gîte, Qu'il serait temps bientôt de te pourvoir, Brigitte, Et... bref, je te cherchais un mari!

BRIGITTE

Grand merci !

Voilà de quoi songer, et vous mettre en souci !

jo LA CIGALE.

Me chercher un mari ! Que c'était bien la peine De laisser, à loisir, s'écouler votre veine. Et la bonne raison, mon tuteur, à donner, Pour faire, après midi, garder le déjeuner!

DIDIER

Brigitte!

BRIGITTE

Je croyais, excès de confiance!

Que vous vous oubliiez, monsieur, dans la science, Et je pensais, ainsi que vous disiez d'abord, Que vous aviez l'esprit tout à votre rapport !

DIDIER

En effet... je voulais...

BRIGITTE

La trahison est noire, Et je trouve abusif, sévère, et vexatoire. Quand on a de son temps un plus utile emploi, De vouloir me chercher des maris malgré moi !

DIDIER

Allons bon ! allons bien ! ô cœurs des jeunes filles ! On veut te marier, fillette !... et tu sourcilles! Et sur tes grands coursiers tu montes au galop ! Fi ! l'indigne tuteur ! le vilain Bartholo Qui pense marier son Lindor à Rosine!

— Tu rêves le chapeau de sainte Catherine?

BRIGITTE

Je n'ai pas dit cela!

DIDIER

C'est alors que Fabien Te déplaît?

BRI GITTE.

Me déplaire est trop dire...

D IDIER.

Son bien, Son âge, son humeur méritent qu'on l'entende !

BRIGITTE

Vous voulez lui donner ma main?

D I DIER

Il la demande :

Lis!

S'il faut obéir, en toute occasion, Comptez aveuglément sur ma soumission.

DIDIER

Eh! veut-on t'imposer un choix qui te déplaise?

— Ne lis pas!... sapristi!... je suis tuteur, je pèse Les candidats, comme un tuteur, brutalement

— En chifîres... connus! — Mais toi, tu veux ton roman. N'est-ce pas?... Tu t'es fait un idéal peut-être! Comment le rêves-tu? — Je déchire la lettre

BRIGITTE

Vous étiez bien pressé de m'éloigner!

DIDIER

Oh! non!

Pressé de f éloigner? non pas! ce m'est si bon De te voir près de moi, jolie, aimante et douce !

— Il faut que le devoir soit sacré, qui me pousse A rompre l'écheveau de ces jours fortunés,

... Car je serai bien seul si vous m'abandonnez!

BRIGITTE

Qui parle d'abandon?

DI DI ER

Ni toi ni moi sans doute, Mais la raison. — Le ciel fait à chacun sa route,

— Jusqu'ici nous avons suivi même chemin...

— Il n'en faudra pas moins se séparer demain.

Pourquoi celar»

DI DIER

Pourquoi .>... ma tâche est terminée.

Quand ton père, en mourant, à mon cœur t'a donnée, Je lui lis le serment que je te tiendrais lieu De famille!

BRIGITTE, avec une émotion croissante.

Serment bien tenu, certes!... Dieu, Qui m'a, dès le berceau, pris mon père et ma mère, Me fit, par vos bienfaits, la douleur moins amère! N'ayant jamais connu ceux dont je tiens le jour, Et ne voyant que vous où porter mon amour. Je vous aime, pour vous si tendre en ma disgrâce. Et pour ces morts chéris dont vous prîtes la place!

DIDI ER

Brigitte!... mon enfant!... tu pleures!... sapristi!... Voyons donc! — Nous prendrons un mari bien gentil, Qui fera le serment de nous laisser ensemble !

— Et nous vivrons ici, tous les trois ! — Que ten semble?

— Et pour être assurés qu'il y consentira. Nous en ferons la clause expresse du contrat!

BRIGITTE

Çà, de me marier qu'est-ce donc qui vous presse?

DI DIER

Ne te l'ai-je pas dit?... — Le devoir, ma tendresse, Le soin de ton bonheur!

Mon bonheur est ici,

DIDIER

Chère enfant!... que c'est bon de me parler ainsi! — Mais je suis vieux —

BRIGITTE, riant.

Très-vieux ! trente ans !

DIDIER

Oh ! davantage !

Trente-cinq !

BRIGITTE

Je VOUS prie, est-on vieux à cet âge?

— Peut-être que mes yeux vous sont trop indulgents. Mais vous me semblez jeune entre les jeunes gens. Et vous vous souvenez que je n'ai pu me faire,

— Quelque soin que j'en prisse — à vous dire : mon père!

DIDIER

Flatteuse !

BRIGITTE

Non, Didier! non, c'est très-sérieux!

Prenez des cheveux blancs, et je vous croirai vieux!

DIDIER

Je puis facilement réparer la méprise, Et je vais acheter une perruque... grise!

Bon ! la perruque grise est déjà du progrès!

DIDIER

... Et nous reparlerons de mariage, après >

BRIGITTE

Ah ! sur le même ton souffrez qu'on vous réponde, Monsieur qui vous plaisez à marier le monde ! Puisque le mariage a pour vous tant d'appas, Expliquez-nous : pourquoi vous mariez-vous pas }

DIDIER

Moi, c'est différent!

BRIGITTE

Ah !... l'Évangile dit : « Aime « Ton prochain, et fais pour lui comme pour toi-même ! »

D IDIER.

S'il te faut le secret de ma confession, J"ai dû me marier... Elle est morte!

BRIGITTE

Oh ! pardon !

DIDIER

Je vouai ce jour-là ma jeunesse à l'étude, Et quand tu vins, enfant, peupler ma solitude. Veuf par le souvenir, père par l'amitié. J'ai pu croire ma tâche accomplie à moitié !

Non, vraiment ! c'est, monsieur, trop tôt perdre courage. Et l'on n'a pas fini sa carrière à votre âge. L'ombre que vous aimez ne jalouserait pas Qu'un peu de vrai bonheur vous sourie ici-bas !

DIDIER

Crois-tu.-... Mais quelle femme, assez infortunée, Daignerait à la mienne unir sa destinée?

BRIGITTE

J'en sais pertinemment qui ne dirait pas non !

DIDIER

Tu m'as connu pourtant, maussade compagnon, Misanthrope sévère entre les misanthropes, Le nez dans les bouquins, et l'œil aux télescopes, Entre une équation toujours, et mes compas. Et de plus, jamais prêt à l'heure des repas !

BRIGITTE

Je vous ai connu bon, si vous êtes sauvage. Instruit sans pédantisme, et tendre sans tapage, Et celle-là serait heureuse, que je crois. Sur qui s'arrêterait l'honneur de votre choix !

DIDIER

Ce ne sont point vertus dont les filles soient folles !

BRIGITTE

Toutes les filles, donc, les jugez-vous frivoles? Il en est, croyez-moi, de très-sages!

DIDIER

Oh! oui!

Les vieilles !

Vous voilà bien sévère aujourd'hui !

DIDIER

Mais toi-même, réponds, friponne qui me flattes ! Ai-je l'art seulement de nouer mes cravates? Suis-je à la mode avec mon habit suranné. Mes souliers de cuir jaune et mon col chiffonné? Sais-je valser du moins, ou chanter la romance? Ai-je quelque talent? me vois-tu quelque chance,

Et toi-même, malgré ta précoce raison, Voudrais-tu d'un mari tel que moi?

BRIGITTE

Pourquoi non?

DIDIER

Cher ange!... Il n'est donc pas d'aveugles que les pères ! C'est ma faute!... Liée à mes travaux sévères. Tu ne peux soupçonner même, cœur ingénu ! Qu'il soit un autre amour que tu n'as pas connu,

— Qui ne fleurirait pas dans ma sombre demeure,

— Et qu'un jour... Mais je vois que j'ai devancé l'heure : Je t'ai crue une femme, et tu n'es qu'une enfant?

BRIGITTE

Une enfant, s'il vous plaît? ma raison s'en défend! Je suis femme, monsieur, et femme point frivole, M'étant, docile élève, instruite à votre école. J'ai mon roman, roman grave et très-peu banal. Et mon cœur s'est déjà formé son idéal !

Voyez-vous la futée! Elle aimait en cachette!

J'aurais dû m'en douter tout d'abord! Pauvre tète

Qui battait la campagne, et ne devinait rien !

Ce noble empressement à refuser Fabien !

Ce gros dépit rien qu'au seul mot de mariage.

N'était-ce, pardieu ! pas le plus sûr témoignage

Que ce cher petit cœur avait déjà battu?...

Quel est-il, ton héros? Comment le nommes-tu?

Est-il très-beau? très-bon! jeune? brillant? Sans doute!

Sait-il qu'il est aimé? d'où l'aimes-tu? J'écoute !

BRIGITTE

Je ne sais s'il est beau, connaissant qu'il est bon.

Il est, selon mes goûts, moins brillant que profond. Son âge me convient, malgré quelque distance, Et je lui crois, du reste, une modeste aisance. Je l'ai connu chez vous. Je l'aime dès toujours. Il l'ignore, il faudrait qu'il vînt à mon secours, Et qu'enfin, me voyant justement interdite. Il surprît ces aveux où ma pudeur hésite ! Je vous en dis beaucoup ! à vous de deviner ... Ce pendant que je vais chercher le déjeuner!

(Elle sort.)

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