‹ La CigaleChapitre 31 sur 151 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

DIDIER, BRIGITTE, avec le déjeuner sur un plateau qu'elle dépose sar le guéridon.

Le déjeuner!

DIDIER, très-ému.

Ma fille!

BRIGITTE, à part.

Eh! quoi! bonté divine!

Il m'appelle « sa fille » !.. est-ce ainsi qu'il devine J»

DIDIER

Viens vers moi!

BRIGITTE

Me voici.

DIDIER

J'ai tout compris.

BRIGITTE, à part.

Vraiment!

C'est de quoi faire honneur à son entendement!

DIDIER

J'ai connu ton héros à travers l'anonyme.

BRIGITTE, à part.

Perspicacité rare... étonnante... et sublime!

DIDIER

Son portrait m'a suffi pour démêler son nom.

BRIGITTE, à part.

Voilà des compliments à flatter mon crayon !

DIDIER

Mais, par quelque tendresse un moment égarée.

De ton cœur, ma Brigitte, es-tu bien assurée)^

Et ne l'aimes-tu pas, celui que tu chéris.

Pour de minces bienfaits dont tu grossis le prix?

... A ton âge, on se peut abuser de la sorte;

On se laise emporter où l'instinct vous emporte :

Vers la source limpide et le rayon doré,

Et de la soif d'amour votre cœur dévoré,

Ignorant la douleur et son amer baptême,

Prend l'ombre du bonheur pour le bonheur lui-même !

... Mais il a marché, lui, de longs et tristes pas.

Lui que tu crois aimer et que tu n'aimes pas.

Et qui de ton erreur ne peut être complice.

Dans ton rêve d'amour il voit un sacrifice,

Inconscient peut-être, et certain cependant.

Et ce n'est pas à lui d'immoler son enfant!

Il sait faire sa part à ta reconnaissance ;

Mais des soins qu'il a pu donner à ton enfance

T'es-tu pas acquittée, et plus que de raison,

Par tout ce que tu mis de joie en sa maison?

N'es-tu pas son orgueil et le bien de sa vie )

6o LA CIGALE.

Toi qu'on admire, et que toute mère m'envie!

Et ne vois-tu pas bien, entre ma iille et moi,

Que, s'il est des bienfaits, ils viennent tous detoi>...

BRIGITTE

Et vous ne voulez pas, mon Didier, qu'on vous aime, Vous dont le cœur ardent est l'éloquence même! Vous qui trouvez des mots d'amour brûlants et doux, A rendre Juliette et Roméo jaloux!

Vous ne concevez pas que le cœur d'une femme Veuille embraser son aile à cette pure flamme, Et qu'une âme se donne entière et sans retour A qui, chantre divin, chante si bien l'amour?

DIDIER

Brigitte !

BRIGITTE

Il vous plaît mieux d'imaginer un conte Où la reconnaissance est tout à votre compte. Et vos raisonnements serrés et délicats. Prouvent par A plus B qu'on ne vous aime pas !

DI DIER

De grâce !

BRIGITTE

Je m'incline, et je dois reconnaître.

En ceci comme ailleurs, que vous êtes mon maître ! Vous êtes la sagesse et mes seize ans ont tort ; Vous saurez, mieux que moi, mener ma barque au port; Je rends pleine justice à votre expérience. Et pour vous témoigner quelle est ma confiance. Écrivez à monsieur de Cheillit, dès demain. Que j'accepte son nom, sa fortune et sa main.

Vous acceptez J^.

Y songez- vous f"

PAUL FERRIER. 6i

DIDIER

BRIGITTE

Sa main, son nom et sa fortune.

DIDIER

BRIGITTE

Comment?

DIDIER

Sans dépit, sans rancune, Croyez-vous que ce soit le mari qu'il vous faut?

BRIGITTE

Pourquoi non? Il est jeune, il est brillant et beau, Ni misanthrope ni sérieux, que je sache. Et j'ai vu qu'il excelle à friser sa moustache.

DIDIER

"Vous riez ?

BRIGITTE

Nullement ! C'est un très-bon parti !

Et le couple sera galamment assorti, Et ceci me sourit de plus, je le confesse, Que monsieur de Cheillit me fera vicomtesse !

"Vous avez trop d'esprit, ma chère, et de raison, Pour vous laisser séduire aux appas d'un blason, Et je ne croirai pas, hormis que je le voie, ■Qu'un semblable hameçon prenne une telle proie! Non, monsieur de Cheillit, tout vicomte qu'il est. Assurément vous doit déplaire, et vous déplaît! Je le connais, et Dieu garde que j'en. médise ;

Mais, s'il faut vous parler d'une entière franchise, Fût-il marquis ou duc, c'est un très-bon garçon ... Qui ne vous conviendrait en aucune façon!

BRIGITTE

Vous croyez?...

DIDIER

Affectant des airs de personnage, Inconséquent, léger plus encor que son âge. Ignorant, désœuvré, fat, sceptique, railleur. Vain de quelques succès... qu'il doit à son tailleur, Grand amateur de club, de sport, de vénerie, Richelieu de manège, et don Juan d'écurie. Et qui vous aimerait, ayant tous ces défauts. Un peu plus que ses chiens et moins que ses chevaux!

BRIGITTE, à part.

Allons donc !

DIDIER

D'un pareil trésor il n'est pas digne ! Cherchez ailleurs !

BRIGITTE

Très-bien, monsieur, je me résigne...

... D'autant plus aisément que, s'il vous en souvient. C'était sur votre choix que je réglais le mien.

Eh bien, oui... je croyais... trouver... quelque avantage...

BRIGITTE

Vous voyez donc, Didier, qu'on se trompe à tout âge! Mais me voici plongée en un grand embarras, Car monsieur de Cheillit, dont nous ne voulons pas. De la mode du jour n'est qu'un reflet fidèle.

Et l'on dit qu'ils sont tous taillés sur ce modèle ! Si ce qu'on dit est vrai, dans un tel désarroi, Où trouver à cette heure un bon mari?

DIDIER, humblement.

Prends-moi !

BRIGITTE

Vous!...

DIDI ER

Tu voulais tantôt!

BRIGITTE

Vous m'avez éclairée!

J'ai vu, depuis, combien je m'étais égarée ; Vos avis ont porté leur fruit!

DI D 1ER

... Faute de mieux!

BRIGITTE

J'y consentirais bien, si vous n'étiez si vieux !

Si vieux!

BRIGITTE

Trente-cinq ans ! . . .

DI DIER

Non!... Il faut en rabattre!

Trente-cinq dans un mois... Cela fait trente-quatre.

BRIGITTE

C'est beaucoup !

DI DIER

Je n'ai pas ombre de ride au front !

Vois donc!... ni cheveux blancs!

BRIGITTE

Les cheveux blancs viendront!

DIDI ER

Tard!

BRIG ITTE.

Vous êtes sauvage, et n'aimez pas les fêtes!

DIDIER

Je m'y ferai! j'irai dans le monde!

BRIGITTE

Vous êtes Râpé comme un savant, et cela vous vieillit!

Je prendrai le tailleur de monsieur de Cheillit !

BRIGITTE

J'aurai, je le prévois, l'algèbre pour rivale!

D I DIER

Arcbimède s'engage à filer pour Omphale!

BRIGITTE

Vous serez inexact à l'heure de dîner !

DIDIER

Ce sera ton devoir de me discipliner !

BRIGITTE

Et puis voudriez-vous, mon ami, que je fisse. Voire inconsciemment, un si grand sacrifice?

DIDI ER

Méchante!

BRIGITTE

Je ne puis vous aimer autrement Qu en père, n'est-ce pas votre grand argument > Etant accoutumée à vous dire : Mon père!

Non!... tu n'as jamais dit : Mon père! Oh! non, j'espère!

Car je vois que tu ris tout bas!... que c'est un jeu!

Et que tu m'aimes !.. Oui!., tu m'aimes! Oh! mon Dieu!

Félicités du ciel! félicités suprêmes!

Ange du paradis, se peut-il que tu m'aimes?

Oui! je ne doute plus! J'étais aveugle et sourd,

Brigitte, de nier que tu m'aimais d'amour!

Et pourquoi pas?... Mon âme est la sœur de ton âme!

Et je vous aime... autant que vous m'aimez, madame!

BRIGITTE

Ah ! voilà des aveux qui m'ont donné du mal !

DI DIER

Mais qu'un savant, ma chère, est un sot animal ! C'est moi qui me trompais, et toi qui voyais juste. Mais mon doute est tombé devant ta foi robuste, Et nous étant prêches l'un l'autre, concluons...

BR IGITTE.

«... Que les jeunes curés font les meilleurs sermons! »

AUGUSTE FOURES

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