LE FER OUVRE
Debout et demi-nu, chantant à plein gosier,
Il a plié le fer ainsi que de l'osier;
Son marteau frappe dru, ses pinces serrent ferme
Et ses muscles tendus tracent sous Tépiderme
Des sinuosités de treille ou de serpent;
Salut à l'ouvrier tenaillant et frappant!
Le dur métal se tord en volute, en spirale.
Et paraît se gonfler de lymphe végétale;
Il a des feuillaisons bizarres, des rameaux
Serrant de leurs replis d'étranges animaux :
Des guivres, des dragons aux grimaces amères,
Des vampires hideux, des sphinx et des chimères;
Tués par les héros et rêvés par les saints,
Tous ces monstres volants vivent, dans ses dessins.
Comme des fleurs ayant pour pétales des ailes.
Quel art capricieux! Il demande aux gazelles
La courbe de leur cou, la sveltesse au roseau,
La spire à la coquille et la maille au réseau
Et qui prend en vainqueur le thyrse à la bacchante,
La vrille à la lambrusque et la feuille à l'acanthe ;
Il sait fixer le galbe avec les mouvements
Qui forment, mariés, les légers ornements;
Il est maître du rêve, et, plein de hardiesse,
Découpe le rinceau comme à l'emporte-pièce.
AUGUSTE FOURES. 67
Et l'ouvrier-artiste a vaillamment forgé
L'épanouissement du métal ouvragé :
Un large et haut portail étendant, comme un lierre,
Sa dentelle de fer dans un cadre de pierre,
Travail arachnéen de cyclopes-titans,
Qui résiste aux efforts innombrables du temps,
— Ce gracieux balcon où s'appuyant, heureuse.
Elle vint respirer la blanche tubéreuse,
Quand la lune propice aux longs rêves d'amour
Inondait de rayons la rampe noire à jour,
Soutachant son jupon d'énormes arabesques.
O balcon ! vieux témoin des discours romanesques
Que je lui roucoulai tendrement, à mi-voix,
Les beaux jours sont passés. O douleur! je te vois
Envahi par la rouille et la mousse rongeuse';
Elle ne viendra plus, délirante ou songeuse,
Laisser sur ton appui pendre ses bras lassés;
Elle est morte à vingt ans! Les beaux jours sont passés!
Sa pierre tumulaire est pareille à ta dalle
Où, quand je l'enlaçais, s'accrochait ma sandale;
Sa clôture funèbre est faite d'entrelacs
Comme ta balustrade. O clair miroir des lacs,
Arbousiers des sommets et saules des fontaines,
Avez-vous souvenir de nos amours lointaines r'
Tandis que le marteau de mon cœur bat toujours.
Faisant de mes pensers, éclos par les beaux jours.
Des vers capricieux comme la fantaisie.
Et que ma passion se change en poésie
Et tire des rayons de tout le mal souffert.
Le brave travailleur frappe gaîment le fer
Et, de ce meurtrier des hommes et des choses,
Il fabrique des fleurs ; il va créant des roses
Dont la pure élégance est la grâce de l'art.
Les merveilleux dessins du châle et du brocart.
Ces feuillages ravis à la simple nature,
Reproduits en métal sont à l'architecture
Ce que la folle-vigne est aux vieilles forêts;
Ils s'accrochent aux murs et, pareils à des rets
Où sont pris des oiseaux tremblants, de toutes sortes,
Ils ornent le fronton des gigantesques portes.
Et moi, poëte errant, je me sens vide et las Devant cet artisan pour lequel il n'est pas De Pégase rétif, de Chimère indomptée; Brave comme Encelade et comme Prométhée, Sur les fiers monuments et sous le ciel profond, L'ouvrier a cloué les ailes du griffon.
Castelnaudary, janvier 1875.