A UNE SEIGNEURESSE
Je me disais, ô ma divine,
En vous voyant passer ce soir,
En velours mauve et blanche hermine,
Dans ce monde heureux de vous voir,
Que si je pouvais faire trêve Avec mon destin importun Et vivre ici-bas, mon doux rêve.
Pendant un an, un mois, rien qu'un,
Vous n'auriez pas la villa blanche Où le bruit mondain peut entrer.
Et qui près de la mer se penche Coquettement pour se mirer;
Mais là-bas, entre mont et plaine, Seigneuresse d'un vieux castel, Vous seriez gente châtelaine Et moi je serais ménestrel.
Ma main porterait la mandore.
Mon chapeau la cigale d'or, Gai symbole dont se décore Le trouvère en [prenant essor.
J'arriverais à la vèprée A l'heure où l'antique manoir, Sur la nue encore pourprée, Déjà se profile tout noir.
Une étoile, au ciel, la première, Naîtrait pour saluer la nuit De son sourire de lumière:
Dans le val dormirait tout bruit.
Debout auprès d'une fenêtre, L'œil tourné vers les sombres bois, Vous rêveriez seule peut-être :
Soudain s'entendrait une voix...
Car dans la brise vive et folle Qui vous porte l'odeur du thym Et des genêts, ô chère idole.
J'aurais jeté mon chant lointain.
Mon tenson que l'amour conseille Approche et prie a^ant d'oser; Bientôt ma voix dans votre oreille Va devenir presque un baiser.
Je frappe enfin à votre porte :
Les varlets accourent ouvrir Au chanteur que la nuit apporte Et que l'aube doit voir partir.
Et pendant toute la soirée.
Comme faisait Guilhen des Baux,
JULES GAILLARD. ji
Je chante, l'âme énamourée, Gentes dames, galants héros.
Puis vous me dites : « Doux trouvère, Voici l'heure de mon sommeil ; Endors-moi, car ta voix m'est chère, Chante jusqu'au prochain soleil;
li Si tu veux, ô tendre nomade.
Passer ici des jours nouveaux, Chaque nuit, d'une sérénade, Ta voix bercera mon repos. »
Et je réponds : « Je vous adore
Et je veux vivre à vos genoux:
Je jetterai dans ma mandore
Mon cœur, hélas! trop plein de vous! «
Ainsi je songeais, ma divine.
En vous voyant passer ce soir Sous le velours et sous l'hermine, Dans ce monde heureux de vous voir.
Mais nul ne peut conclure trêve
Avec le destin importun.
Qui donc pourrait vivre son rêve
Un an, un mois, un jour, rien qu'une
AIME GIRON