‹ La CigaleChapitre 34 sur 151 · L HIVER · texte numérisé non relu

L HIVER

L'Hiver est du bon Dieu le vieux pauvre rôdeur. Une fois l'an, pieux, solennel et grondeur, Fatigué des neuf mois de son voyage au pôle. Le givre en ses cheveux, la neige sur l'épaule. Il arrive, en boitant, à la cime des monts. — f Les épis des guérets sont, dit-il, assez blonds Et les gros raisins mûrs éclatent dans les treilles ; L'été fut rude et long aux petites abeilles ! Que la cuve s'emplisse et fume ! — Adieu, paniers ! Que les blés, ruisselant à flots dans les greniers. Fassent les braves gens lassés, mais tiers et riches. Qu'on se presse! Il est temps entin de mettre en friches Les champs, les prés, les bois, les jardins, les coteaux Et de croiser les bras vaincus sous les manteaux. La terre au soleil prend des langueurs de couleuvre; Allons ! gais vendangeurs, forts moissonneurs, à l'œuvre! » Il dit. — Et le vieillard, au bord de l'horizon, Sur les sommets brumeux s'assied dans le gazon, Très-peu de jours souvent, parfois quelques semaines, Les jambes aux pieds blancs pendantes sur les plaines.

AIME GIRON

Du côté des vallons jaunes et défleuris. Les vallons, au travers des frêles brouillards gris, Aperçoivent, là-haut, le vieil homme en visite. On sait bien que s'il tarde en chemin, s'il hésite, Il court pendre à la fin sa besace au clocher, Neiger sur le courtil, venter sous le rucher Pour forcer dame abeille à regagner sa ruche ; Que, par la cheminée, il souffle sur la bûche. Fait chanter le grillon et danser le follet. Et vient, collant son œil aux fentes du volet, Voir l'arbre de Noël ou le roi de la Fève. En effet, une nuit, le pauvre gueux se lève Pour gagner le hameau dans les arbres, là-bas. Il secoue, en grondant, sa guêtre aux blancs frimas. Son lourd manteau gelé ; son haleine de brume Flotte et lui bat le front comme une grosse plume. La lune morne et blême éclairant le chemin. Le vieux rôdeur alors, son bâton à la main. Se hâte dans la bise et descend la montagne. Un vol noir de corbeaux l'acclame et l'accompagne Et les grands pins givrés courbent leur parasol ; La neige tourbillonne et recouvre le sol Sur la vitre ébauchant ses dentelles de glace; L'aïeul devient conteur; l'enfant reprend sa place Près du bois mort flambant dans les âtres frileux, Et tous les toits de chaume ont des panaches bleus.

Page 1