PAYSAGE DU QUERCY
Dès que les étoiles commencèrent à pâlir, aux premières lueurs du crépuscule, Jantas^ ayant passé un licol au bœuf rouge couché dans l'étable , le força de se lever et le conduisit à la prairie, où il l'abandonna. Malade
depuis plusieurs jours, le Rouge frémissait sur ses jarrets; sa langue pâle parcourait lentement son mutle où gluaient quelques filets de morve; tout grumelé, son poil suintait. Après avoir flairé les rosées aurorales, il poussa un beuglement plaintif et alla s'accroupir contre le tronc d'un châtaignier, les cornes tournées vers le levant. Les faisant onduler sous elle, une brise courait à travers les herbages au-dessus desquels planaient des vols furtifs; partout les panaches des arbres oscillaient et bruissaient harmonieusement; des rumeurs latentes et profondes s'épandaient sous bois, et la Veyre, roulant sur ses cailloux grisâtres, chantait une mélopée à laquelle répondaient les fantasques sifîlements des merles et les arpèges mélodiques des rossignols; sautillant de ci de là par la campagne, se posant tantôt sur les souches difformes qui confondaient leurs ramures, tantôt sur les branches des saules et des ormes s'allongeant avec des gestes humains, tantôt sur les mottes de terre qui bosselaient les sillons, les pies jacassaient avec allégresse et les rouges-gorges se querellaient entre eux; des bandes de corbeaux et des troupes de corneilles tombaient lourdement des crêtes rocheuses à peine visibles à l'horizon; des bergeronnettes tremblaient à la pointe des orties ; à droite, à gauche, le long des haies, sur le toit des chaumières, parmi les sentiers déserts, au bord des grandes routes, en tous lieux et de tous côtés, les friquets, innombrables, voletaient, ramageant. A cette heure, en pleins champs, tout avait son langage : du brin d'herbe aux masses calcaires qui se dégageaient peu à peu des ombres de la nuit. Impassible et rigide comme un taureau de granit, le Rouge écoutait : ses yeux intelligents disaient qu'il comprenait le réveil des choses et la majesté
j66 la cigale.
de la nature; à plusieurs reprises, comme pour interroger, il tourna sa tète sérieuse vers un massif de chênes que Faube plus vive mettait en lumière et d'où sortaient des voix lentes et pénétrantes; puis il considéra religieusement les collines lointaines qu'abandonnaient enfin les brumes nocturnes et les bois profonds au-dessus desquels se désagrégeaient d'épais nuages. Un manoir féodal en ruine montrait au loin sa tète chenue, où montaient en tumulte la saxifrage et le lierre, et ses vieilles murailles grises, percées à jour et laissant voir à travers leurs ouvertures longitudinales des pans énormes de ciel. Soudain le soleil troua l'atmosphère, et dans l'étendue apparurent distincts les gorges, les monts, les vallées, les cours d'eau, les forêts, les maïs, les blés, les seigles, les orges, les chanvres, les trèfles, les luzernes, les beautés agrestes et fluviales, les éternelles splendeurs de la Mère Mamelue. Arrivés et frappant en plein sur les arêtes d'une grande roche blanche, les premiers rayons de l'astre y fomentèrent un incendie qui bientôt en rejaillit, épandant ses éclats en tous sens ; le gris-bleu du ciel avait fait place à un azur monochrome et la terre resplendit embrasée. Eparses sur la végétation, les larmes de la nuit ardaient comme les diamants ; la nature entière subissait les baisers du soleil-roi; pour le saluer, les futaies, une dernière fois frôlées de la brise expirante, abaissèrent respectueusement leurs cimes musicales. Le Rouge s'était redressé; solide maintenant, en pleine lumière, arc-bouté sur ses jarrets, il semblait admirer le phénomène diurne; sa poitrine jouait librement. Ses muscles saillaient; son sang circulait violent dans ses veines; il respirait avec franchise. Terne et moite la veille, son poil, à présent luisait, lisse et sec.
LéON CLADEL.
Comme les choses dont il était entouré de toutes parts, il revenait à la vie, il s'éveillait, il ressuscitait sous la chaleur et sous la lumière; il se sentait vivre, et vivait. Tout à coup, allant droit devant lui, la queue ondulant comme une flamme au-dessus de sa puissante échine, imprégnant profondément ses sabots dans le sol gras du pacage, la tête énigmatique et grave, il beugla fièrement au soleil.
COMÉDIE-ADMINISTRATIVE EN DEUX PETITS ACTES FT SANS MUSIl^Ui
Reprcbentcc par des personnages réels de la petite ville de
entre Lyon et Marseille, d.ins le mois d'août de l'année plébiscitaire 1870.