‹ La CigaleChapitre 83 sur 151 · PIERRE JULIEN · texte numérisé non relu

PIERRE JULIEN

NOUVELLE VEHAVIENNE

( C'est à l'amour que les hommes doivent la plupart des arts et des sciences. »

(Bernardin de Saint- Pierre.)

Ceci est tout simplement une idylle, une véritable idylle avec un berger, une bergère et un troupeau. Elle paraîtra peut-être quelque peu fade et naïve auprès de nos romans en vogue que remplissent tant d'aventures compliquées et de violentes péripéties ; elle a pourtant cet intérêt de se rattacher au souvenir d'un artiste illustre du Midi, dont l'enfance s'est passée à Saint-Paulien, son pays natal.

Le village de Saint-Paulien est un des plus pittoresques de la Haute-Loire, où tant de beaux paysages et de précieux vestiges du passé s'offrent aux contemplations de l'artiste et de l'antiquaire. C'était autrefois, sous le

I. Célèbre sculpteur, né en 173 1 à Saint-Paulien, près le Puyen-Velay, de parents cultivateurs; mort en 1804, membre de l'Institut.

nom de Ruessium, la capitale du Velay, et les ruines romaines et même gauloises qu'on y a découvertes indiquent assez son importance et son antiquité.

Vers le milieu de la rue qui aboutit à la principale place, où s'élève une énorme pierre cubique qu'on suppose avoir été un dolmen, se trouvait au siècle dernier la maison du cultivateur François Julien, asile modeste, dont une vigne vigoureuse cachait les murs décrépits et lui faisait une riante façade de verdure.

Par une des premières soirées d'octobre 1751, la cuisine de François était remplie de tout le personnel de la ferme. Dans nos campagnes, la cuisine est, comme on sait, à peu près l'unique pièce que le paysan se réserve, abandonnant le reste aux troupeaux qui font sa richesse. Encore voit- on quelquefois les poules et les canards y pénétrer avec un sans-façon des plus familiers. C'est à la fois la salle à manger, le salon, le cabinet de toilette et l'oratoire du logis ; ouvrez, vers le fond, les battants d'une grande armoire, et vous verrez un lit qui vous montrera que c'est aussi la chambre à coucher.

Pendant qu'auprès de l'âtre d'une large cheminée, la femme de François Julien préparait le repas, entretenant, vestale en sabots, la flamme pétillante des branches de sapin sous un chaudron où bouillonnait bruyamment un demi-boisseau de pommes de terre pour le dessert, les paysans absorbaient avec délices, autour d'une table de chêne, une soupe formidablement hérissée de longs quartiers de pain noir. Après la soupe, la ménagère apporta un grand plat de lentilles, et chacun y fit honneur, sans se servir de ces ustensiles, pourtant assez répandus, qu'on appelle une assiette et une fourchette, mais que nos mon-

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tagnards considèrent comme le produit superflu d'une civilisation trop raffinée. Ils trouvent plus simple de faire converger vers le plat central leur cuiller de bois, en ayant bien soin, lorsqu'ils la retirent emplie et fumante, de raccompagner, par-dessous, d'une large tranche de pain, atin, dans le cas d'un faux mouvement, de protéger la table et de ne laisser rien perdre.

François Julien présidait le repas. Auprès de lui se groupaient ses bouviers ; au bas de la table se trouvait son tils Pierre Julien placé en face d'Annette Lageat, sa cousine.

Pierre venait d'entrer dans ses vingt ans. De longs cheveux blonds s épancliaient en boucles légères autour de son \isage, à la physionomie mobile et expressive. Son regard vif et pénétrant révélait une âme passionnée. Une mélancolie profonde absorbait sou^■ent ses pensées et le rendait inattentif aux conversations du foyer; il aimait mieux garder ses troupeaux en pleine campagne : là, du moins, il pouvait laisser son imagination rêver à sa fantaisie.

Quant à sa cousine Annette, figurez-vous une grande et belle tille aux cheveux blonds, aux yeux noirs et scintillants, gaie et sautillante comme une linotte, fraîche et délicate comme une fleur de printemps. Ce n'était qu'une villageoise, il est vrai, mais la nature prodigue ses dons un peu partout, et tandis que beaucoup de grandes dames employaient vainement à se faire aimables les artifices de la coquetterie la plus ingénieuse, Annette était toute charmante sans le vouloir, sans le savoir.

Aussi, comme ce pauvre Julien l'aimait ! C'était son unique préoccupation, son rêve de chaque instant, son bonheur! Car Annette, — chose bien rare quand une

jeune tille est tant aimée, — Annette partageait la passion de son cousin.

Ils soupaient donc a la cuisine, et, bien que le repas fût dune frugalité toute Spartiate, les convives n'en étaient pas moins joyeux et la conversation moins animée. Métayers, bouviers, vachers et porchers causaient et riaient ensemble, sans souci de hiérarchie entre maître et serviteurs, et av ccce sentiment d'égalité parfaite, si commun dans nos campagnes et si rare dans nos villes, môme chez ceux qui font profession de prêcher le progrès social et la fraternité.

Suivant un double usage qui subsiste encore aujourd'hui, un morceau de bois résineux, placé sur une pierre en saillie du mur, éclairait l'assemblée de sa flamme rougeâtre et fumeuse ; et quand le feu de la cheminée menaçait de s'éteindre, on le ravivait en soufflant dans un vieux canon de fusil dont la lumière était dirigée dans l'âtre.

De toutes les narrations et menus propos de la veillée, Annette et Pierre n'entendaient pas un mot. Incessamment occupés Fun de l'autre, ils avaient leur conversation à eux seuls, muette conversation du regard et du sourire qui, pour des amoureux, est au moins aussi éloquente que celle de la parole.

Le repas achevé, la femme de François lit la prière des Grâces, en latin, puis chacun ferma son eustache, le mit dans sa poche et sortit.

Le père Julien dit à son iils d'aller parquer les moutons au pré du Grand-Frêne, et à Annette de conduire ses deux vaches à la mare prochaine.

Ils se séparèrent. Pierre se rendit au pré du Grand- Frêne, situé sur le penchant d'une colline et bordé au fond par un ruisseau qui courait en clapotant sur un lit

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de cailloux. Il dressa en carré les claies du parc et rit entrer son troupeau dans cette prison improvisée. Un éclair de joie illumina bientôt son visage, car il vit venir auprès de lui Annette conduisant ses deux bêtes. La jeune rille avait sans doute pensé qu'elles s'abreuveraient plus agréablement au pré du Grand-Frêne. Toujours est-il qu'une fois réunis, ils s'occupèrent très-peu de leurs troupeaux.

Une soirée magnirique venait prêter son charme aux délices de ce tète-à-téte. La lune émergeant de la crête onduleuse des Cévennes éclairait la campagne de sa tendre lumière. Ce n'était plus le même aspect que pendant le jour : les détails du paysage, qu'un instant auparavant la vive clarté du soleil mettait vigoureusement à nu, semblaient s'adoucir et se fondre dans la vapeur azurée du soir. Une rivière serpentait au loin et si capricieusement que l'œil s'efforçait en vain de suivre les sinuosités de son cours; elle scintillait parfois d'un reflet éclatant pour disparaître brusquement dans l'ombre; on eût dit des feuilles d'argent disséminées dans l'étendue.

Annette et Julien étaient ra\ is de ce spectacle. Cependant l'éclat resplendissant de la lune les importunait un peu : ils craignaient d'en être trahis; bientôt leurs appréhensions cessere U, car elle se blottit dans un nuage, C est vraiment un astre plein d'attention que la lune ! S'aperçoit-elle par hasard que sa lumière peut être indiscrète, elle se couvre complaisamment d'un voile de vapeur qui l'empêche de voir et qui projette une ombre désirée.

Le dimanche suivant, c'était la fête patronale de Saint-Paulien. Cette solennité s'appelait et s'appelle encore reinage, parce qu'on y proclame une reine, et aussi un roi, comme accessoire obligé; — car, dans notre pays, la loi salique ne perd, hélas! jamais ses droits.

La veille de la fête, les villageois se réunirent pour procéder à l'élection des deux Majestés par le suffrage universel, qui, comme on le voit, n'est pas d'aussi récente invention qu'on pourrait le supposer.

Suivant une galante coutume, on élut la reine d'abord. Les jeunes gens pensèrent naturellement à Annette et lui donnèrent ce trône d'un jour. Le roi fut proclamé ensuite, et, cette fois, un rustre qui n'avait pour lui que sa fortune, — ce qui a toujours été beaucoup, — fut proclamé le chevalier d'Annette.

On alla solennellement chercher les élus, et on les porta en triomphe sur un pavois jusqu'à l'église. Un nombreux cortège les suivait faisant retentir fréquemment des coups de pistolet en signe d'allégresse.

Le curé les reçut comme des princes qu'ils étaient. Il reçut aussi, avec au moins autant de plaisir, un calice et deux burettes en argent que lui donna le roi, suivant l'usage qui prescrit de faire, à cette occasion, des cadeaux à l'église, et qui s'est toujours pieusement conservé.

Après la messe et le prône, ce fut l'heure de dîner. Un grand nombre de jeunes paysannes, la robe prudemment retroussée, s'assemblèrent autour du four banal,

comme des abeilles auprès d'une ruche, pour retirer les différents mets qu'elles y avaient apportés le matin. La plupart de ces ragoûts se composaient de lard, de riz au lait et d'un certain mélange de pommes, de poires, de prunes, etc., qu'on appelle ànfarçun, et qui forme un plat aigre-doux, mais plus aigre que doux",

Les villageoises se rendaient plusieurs fois de suite au four commun, car les plats étaient nombreux ce jour-là: c'était grande fête ! D'ailleurs, les parents des habitants de Saint-Paulien, dispersés dans les autres villages, étaient venus,

... suivant l'usage antique et solennel, Célébrer avec eux cette belle journée.

Ainsi, dans la maison Julien, entre autres conviés, se trou\'aient deux parents : Jean Lageat, beau-frère de Franç-ois Julien, et son jeune lils le petit Baptiste, qu'on appelait Baptistou. selon le diminutif employé dans les campagnes de la Haute-Loire, où les Pierre, les Baptiste, les Henri de douze ans, sont des Pierrous^ des BaptistotlSy des Henritous.

Jean Lageat et Baptistou demeuraient à Chaspuzac, village situé à trois lieues de Saint-Paulien. Jean était le père d'Annette et pourtant celle-ci n'habitait pas Chaspuzac. Cette circonstance n'étonnera aucun de ceux qui connaissent les mœurs de la campagne ; rien de plus ordinaire quun pareil échange : 'François avait besoin d'un petit vacher, son beau-frère voulait une bergère; celui-ci pritAnnette, celui-là Baptiste, et tout fut arrangé.

Le père Jean était un homme de cinquante ans environ, grand, gros, rouge. A voir sa démarche hère et ses

ACHILLE EYRAUD. an

allures gonflées de suffisance, on devinait qu'il était fort riche. Les méchantes langues prétendaient que l'usure n'était pas étrangère à sa fortune; grâce à elle, il aurait pu acheter à des paysans dans la détresse deux ou trois domaines considérables.

L'heure du repas avait depuis longtemps sonné, et Jean n'était pas arrivé. Il se faisait attendre, selon linconvenante habitude de bien des gens qui croient se donner ainsi un cachet d'importance et de distinction.

Le repas fut de ceux dont la tradition, à peu près perdue depuis Homère, ne se retrouve que dans les reinages. Un veau et un mouton avaient été immolés pour la circonstance.

Ajoutons qu'en pareille fête, la ménagère ne manque jamais d'exhiber les joyaux de son buffet. On a des assiettes ce jour-là, des assiettes enluminées de peintures aux couleurs violentes et d'un merveilleux effet.

« Eh bien, beau-frère, dit Jean, comment va la récolte par ici?

— Elle ne serait pas mauvaise, si la bise (le ^ent du nord) pouvait prendre. Malheureusement, c'est la traverse (lèvent d'ouest) qui souffle depuis un mois, et nous amène toujours de l'eau.

— A Chaspuzac, nous sommes plus heureux. Mes seigles sont magnifiques, et mes orges poussent drues et vigoureuses. Avez-vous toujours vos deux paires de bœufs j^

— J'en ai un qui a été fort malade; nous avons eu grand'peine à le sauver, mais à l'heure qu'il est...

— Mes six paires sont magnifiques. 11 est vrai que j'en ai le plus grand soin, et que mes domestiques ont ordre de ne les laisser manquer de rien. »

Nous supprimons d'autres détails sur les récoltes et les bestiaux, ces thèmes fa\oris de toutes les conversations de paysans. Qu'il nous suffise de faire remarquer que Jean Lageat faisait constamment parade de son opulence et de son bonheur agricole. A l'entendre, le ciel semblait réserver pour lui seul ses pluies opportunes, ses douces brises, sa chaleur féconde, et, comme le chêne de la fable, il semblait dire à son beau- frère :

La nature envers vous me semble bien injuste!

On mangea durant quatre heures, comme il arrive d'ordinaire dans ces agapes rustiques, et 1 on eût festoyé bien plus longtemps encore si Annctte n'avait pas fait observer que l'heure de la course au ruban approchait.

Le père François s'en assura en allant sur le pas de la porte regarder le soleil. Le ciel est l'horloge de la plupart des paysans, avec le soleil pour aiguille et sa vaste coupole pour cadran. Il n'y a guère que le curé, le maire et le cabaretier qui se donnent le luxe d'une pendule.

— Annette a raison, dit François en rentrant, il est trois heures, c'est l'instant de partir.

Et, quittant enfin la table, la famille Julien se dirigea vers le théâtre du divertissement.

C'était une vaste prairie, encadrée de grands arbres, à l'extrémité de laquelle s'élevait un tertre de gazon pavoisé de banderoles bleues et de guirlandes de fleurs. En face et au loin, se trouvaient les meilleurs chevaux

du village, montés par de jeunes cavaliers. Entre ces deux points extrêmes, l'espace était vide, mais tout autour la foule dessinait une vaste ellipse.

Bientôt un coup de pistolet annonça la venue du roi et de la reine. A Paris, on eût tiré le canon aux Invalides, dans les villages on se contente du pistolet : c'est toujours du bruit. Or, de tout temps et partout, le bruil a été un des principaux éléments de la joie publique.

Leurs deux Majestés montèrent sur l'estrade. Il devait y avoir trois épreuves, et Annette tenait à la main les rubans dont elle devait, à chacune, décorer le premier cavalier arrivé auprès d'elle. C'était ce qu'on appelle aujourd'hui un steeple-chase, mais un stecplechase expurgé de ses gommeux et de leurs compagnes, saupoudrées de farine et de vermillon.

La course fut des plus brillantes. Surpasser tous ses rivaux aux yeux d' Annette, afin de voir décerner par elle le ruban triomphal, était un puissant aiguillon pour chaque concurrent; mais la jeune fille ne prêtait une attention inquiète qu'aux chances de son cousin et ne décorait que lui seul avec plaisir.

Les traditions chevaleresques de la course au ruban subsistent encore dans beaucoup de villages et notamment à Saint-Paulien.

Comme si la course n'avait pas suffisamment lassé nos villageois, on se mit ensuite à danser. — En général, ce qu'il y a toujours eu de plus remarquable dans toutes les fêtes, c'est qu'on s'y fatigue énormément. — Toutefois, à voir l'animation du bal en plein air^. on n'aurait jamais pensé que les jeunes paysans de Saint- Paulien pussent avoir besoin de repos. Chacun des triomphateurs avait attaché à son chapeau les rubans

conquis par lui et faisait fièrement flotter sur ses épaules ce trophée aux a i\cs couleurs.

Par exemple , les danseuses manquaient complètement. Le sévère pasteur de la paroisse avait interdit cette joie à ses timides brebis ; et les villageois en étaient réduits à se fiiire vis-à-vis. N'importe, pendant plus de deux lieures, ils dansèrent — pour danser. Mœurs naïves qu'on ne trouve qu'aux champs!

Ainsi se termina la fête. Il n'y eut ni feu de joie, ni feu d'artirice, ni verres de couleur, ni gendarmes pour maintenir Tordre, rien entin de tout ce qui, dans les grandes villes, est censé constituer une réjouissance publique.

On se dit adieu. Les étrangers s'acheminèrent vers leur village respectif, et, à cette occasion, survint un événement bien cruel pour Pierre Julien et pour Annette.

Jean Lageat s'était aperçu de l'intimité qui régnait entre eux. Il n'avait cessé d'observer sa lille: aucun de ses sourires, de ses regards, aucun des accents affectueux de sa voix, n'avaient échappé à son attention. Une demoiselle bien élevée aurait su dissimuler et se contraindre, mais Annette ne pouvait posséder cette hypocrisie du cœur, qui est un privilège de l'éducation.

Le père Jean avait décidé de les séparer le soir même, et d'emmener Annette avec lui en laissant le petit Baptiste. La douleur et les larmes de sa fille, loin de le

toucher, achevèrent d'affermir sa résolution. Il fallait absolument étoiiifer cet amour; comme si c'était possible! Pierre ne pourrait jamais épouser Annette : il n'était pas assez riche pour payer son bonheur. Qu'était-ce que les intérêts du cœur pour le père Jean ! Une ferme de six paires de bœufs pouvait-elle s'allier à une ferme de deux paires? C'était toute la question à ses yeux, et un mariage si disproportionné lui semblait absolument impossible.

On sépara donc nos deux amoureux, et vous devinez leur chagrin. Pierre devint en proie à une fièvre violente.

Au bout de quelque temps, sa douleur perdit de son acuité, mais un mortel ennui ne cessait d'absorber tout son être. Ce n'étaient plus ces accès de désespoir que d'abondantes larmes pouvaient soulager quelquefois , mais une sombre amertume qui ne l'abandonnait jamais.

Comme c'est triste un amour malheureux! Il n'est pas, dit-on, d'ennui, de prostration, de douleur, qui soient à comparer. C'est un pesant fardeau qui vous oppresse le cœur, sans trêve ni relâche. Tout au monde vous importune et vous chagrine et vous irrite. Pour trouver quelque distraction à ce cruel souci, tous les efforts sont vains : si l'on est seul, on recherche la société; en société, on s'ennuie encore davantage et l'on aspire à la solitude. Ce qui vous charmait autrefois, en ces beaux jours que le temps a emportés dans un nuage doré, ce qui vous charmait \ ous attriste. La forêt, dont le feuillage accompagnait vos entretiens d'un murmure sympathique, ne semble plus exhaler que deslamentations funèbres; le chant des oiseaux, qui formait un chœur si joyeux a vos duos d'amour, devient à votre oreille un cri

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plaintif et de mauvais augure; le spectacle de la nature a lui-même perdu tous ses attraits : c'est, en effet, notre àme, notre imagination qui lui donnent son prestige; autrement ce n'est qu'un décor, et que nous fait un décor si la scène est vide?

Pendant cinq mois, cinq siècles! Pierre Julien subit ce martyre du regret. Annette était constamment présente à sa pensée. Bien souvent il dessinait ses traits sur le sable, ou s'ingéniait à les sculpter; et il arriva même que cette fantaisie d'un amour désespéré décida complètement de son avenir.

C'était par un beau soir d'été, le soleil, presque sans force et comme à moitié endormi, allait disparaître sous le dais de pourpre et d'or que lui font les nuages ; on entendait vaguement les derniers chants des laboureurs et la clochette lointaine des troupeaux qui regagnaient rétable. Ceux de Pierre erraient à l'aventure sans qu'il songeât à les faire rentrer. Toute son attention s appliquait à perfectionner une sorte de statuette de son Annette adorée, ressentant un charme indicible à mesure que , sous ses doigts, semblait s'animer l'argile qu'il modelait avec un morceau de bois pour ébauchoir. Il y travaillait avec passion : Tamour, ce grand maître, excitait son imagination, avivait son ardeur, guidait sa main novice, si bien qu'il lit un petit chefd'œuvre.

Le hasard voulut qu'à ce moment un de ses parents,

qui appartenait à Tordre des jésuites \ passât auprès de lui. Il admira 1 "œuvre du jeune homme tout confus de se trouver ainsi surpris :

t Voilà qui est fort bien réussi, lui dit-il. De l'élégance, de l'expression!... mais on dirait, mon ami, que cest ta cousine que tu as voulu tigurer!

— Oh! ûi Pierre en rougissant, je n'ai pas cherché précisément une ressemblance.

— Je ne te connaissais pas ce talent. Tu aimes donc à sculpter }

— C'est mon bonheur. Quand je me mets à ce travail, les heures me semblent des minutes. i>

Le jésuite, émerveillé de ces heureuses dispositions, décida le père François à se séparer de son iils et à le placer au Puy chez un sculpteur nommé Samuel.

Quelques mois après, le jeune et déjà très-habile apprenti fut confié aux soins de Pérache. directeur de l'Académie de Lyon, puis il ^ int à Paris.

Pierre Julien tit de rapides progrès dans ce talent qu'avait révélé son amour. Il de\ int un des sculpteurs les plus remarquables dont s'honore la France : la Baigneuse^ la Galatée. le La Fontaine, et tant d'autres clîefs-d'œu\Te qui ornent aujourd hui nos collections du Louvre, le rendirent bientôt célèbre, riche, admiré; mais l'essentiel pour lui, c'est qu'il put épouser Annette :

Les voilà donc rejoints, et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines !...

comme dit l'immortel fabuliste dont il a sculpté les traits a^■ec tant de linesse et de grâce.

I. Voir la remarquable Histoire du VeUy de M. Francisque Mandet, où le fait est raconté.

Les voilà donc rejoints! Et voilà aussi mon histoire achevée, car lintérèt cesse où le bonheur commence. C'est, comme je vous le disais, une idylle bien naïve; mais elle proiue deux choses qui ne sont pas indignes de remarque : dabord, qu'un amour, même malheureux, peut produire d'excellents résultats; et puis, que les jésuites ont eu quelquefois du bon, — en 1-51.

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