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L'ALOUETTE

I/EscandorgTie fait partie de cette portion des

Cévennes méridionales, désignée par les géographes sous le nom de monts Garrigues. C'est un vaste plateau graveleux, pau^•re de végétation, grisâtre d'aspect et d'une navrante mélancolie. Quelques bouquets d'yeuses, quelques lavandes, quelques genévriers, ont seuls poussé dans ces steppes cévenols, éternellement balayés par le vent du nord, et sont l'unique pâture offerte aux innombrables troupeaux qui y campent, du jour de l'an à la Saint-Sylvestre.

En partant de Lodève, plusieurs chemins mènent à ces hautes plaines, aux plos. comme on dit dans le pays. Par crainte de nous égarer, Sauvageol et moi, nous prîmes le plus long. Nous passâmes par Campestre, et huit heures sonnaient à Saint-Fulcrand comme nous gravissions la roide montée de Lunas. Nous arrivâmes enlin à la Baraque des PouS; auberge juchée tout en haut de la côte, en plein Escandorgue. Peu habitué à de pareilles excursions, je demandai à respirer un moment; j'étais rendu de fatigue. Sauvageol me partagea un morceau de pain, un fromage de chèvre, et pria Ihôtesse de la Baraque des Pous de nous faire l'aumône d'un verre de vin. Réconfortés par cette dînette frugale, nous nous enfonçâmes dans la lande.

Rien ne saurait traduire l'inquiétude dont je fus saisi dans ces immenses espaces, où ne résonnait aucune voix, où tout était triste, nu, dévasté. Moi qui n'avais jamais quitté les rues de Lodève, fourmillantes d'ouvriers, j'eus peur en me trouvant dans ce désert. Il me sembla qu'une fois engagés dans ces solitudes, où mille sentiers étroits se croisaient, se mêlaient, se perdaient les uns dans les autres, nous ne saurions plus retrouver notre chemin et retourner à la maison. Alors je me voyais errant, la nuit, à travers la lande, appelant du secours, invoquant Dieu, courant comme un désespéré pour fuir les loups acharnés après moi... Oh! pourquoi n'étais-je pas allé au collège ! . . .

Cependant je marchais d'un bon pas; j'avais un tel orgueil que je fusse mort plutôt que de laisser deviner à Sauvageol les terreurs secrètes qui m'obsédaient. S il se tournait vers moi pour m'encourager du regard, car, essoufflés par la marche, nous ne parlions plus guère, malgré mon accablante inquiétude je lui souriais.

Du reste, il faut le dire, mon courage, je ne le puisais pas tout entier dans mon amour-propre; j'en tirais bien la moitié de l'attitudede Sauvageol. Mon compagnon allait si droit devant lui, il hésitait si peu à choisir son chemin aux carrefours les plus compliqués, il paraissait si convaincu à tous égards, qu il était impossible de douter de sa parfaite connaissance de la lande. Enfin, nous entendîmes les aboiements d'un chien. Tout mon corps tressaillit involontairement, et je regardai Sauvageol.

« Voilà le bétail de Grangelourde, me dit-il; dans dix minutes, nous serons à la mare aux Chardonnerets. Hardi, Julien, nous arrivons! »

J'aperçus, en effet, à deux portées de fusil, sur un

mamelon gazonné, un long troupeau de moutons gardé par plusieurs chiens-loups et un grand pâtre déguenillé. Je sentis se dilater ma poitrine,

« Tu es donc bien familier avec ce pays, toi? demandai-; e.

— Pardi! j'y suis venu plus de vingt fois avec des camarades.

— Comment ! d'Octon, vous veniez engluer à FEscandorgue )

— Mais, Julien, la mare aux Chardonnerets est connue dix lieues à la ronde. Tu verras, nous allons remplir la cage, j'en suis sûr. »

Je vis devant moi une grande maison carrée, massive, noirâtre. Le cadran solaire, blanchi à la chaux depuis peu, faisait tache sur la façade de la ferme, d'un brun uniforme et doux à l'œil. L'aiguille marquait onze heures. Nous tournâmes à gauche, et, après trois cents pas environ, nous nous arrêtâmes : nous étions aux bords de la mare aux Chardonnerets.

Le vaste plateau de l'Escandorgue renferme dans ses couches géologiques, entre ses larges bancs de sable et de gravier, de nombreuses masses de basalte. Ces blocs, partis des entrailles mêmes de la montagne, viennent s'épanouir à sa surface, affectant mille formes capricieuses et bizarres. On les voit tantôt monter droit vers le ciel en se dentelant comme des flèches gothiques, tantôt se dresser lourdement comme des pyramides d'Egypte. Le plus souvent, cependant, ils s'aplatissent au niveau du sol, s'évident en entonnoir vers le milieu, et forment de vastes conques, ovales ou rondes, où s'amassent les eaux de pluie.

C'est dans le voisinage de ces bassins plus ou moins

profonds que sont bâties les quelques fermes de l'Escandorgue. La lande étant d'une aridité africaine, les paysans se sont groupés autour de ces citernes naturelles, oii se désaltère le bétail, leur seule richesse possible.

Dès le matin, les troupeaux de Grangelourde viennent boire à la mare aux Cliardonnerets, puis on les pousse au large, et l'eau, un moment troublée, vaseuse, redevient calme et d'une limpidité de cristal. Alors arrivent, de5 potagers de la ferme et des profondeurs de la lande, en chantonnant, en voletant, en décrivant toutes sortes de courbes gracieuses, des bandes d'oiseaux : chardonnerets, linottes, verdiers, boivent, se becquettent, se baignent, s'en vont, reviennent, repartent et reparaissent encore. C'est jusqu'au soir, autour de la mare, des pépiements, des chants, des cris d'amour, des bruits d'ailes.

Nous arrivions juste au moment propice pour faire une bonne chasse : il allait être midi, heure où les oiseaux, épuisés de fatigue et accablés de chaleur, aiment à folâtrer autour de l'eau. Pour les empêcher de boire, nous nous mîmes à former au bord de la mare un rempart des grosses pierres abandonnées par d'autres oiseleurs, laissant çà et là comme de petites portes, où nous affermîmes nos gluaux. Cela fait, nous courûmes nous cacher à trente pas dans un taillis de jeunes châtaigniers, et nous attendîmes, le regard fixe et l'oreille en éveil.

Je me souviens de l'incroyable contentement que j'éprouvais, couché à côté de mon ami dans cette lande sauvage. Certainement, jamais au parc de Lodève je n'avais rien senti de pareil. Malgré le soleil qui dardait d'aplomb et me faisait bouillir la cervelle dans la tète, j'avais des tressaillements de joie que je n'étais pas maître de réprimer. L'air de la liberté me grisait!

« Qu'as-tLi donc? me demanda Sauvageol à voix basse.

— Rien, je suis heureux!

— Reste tranquille, tes mouvements empêchent les oiseaux d'approcher... Oh! voici une alouette... Chut! i>

Il disait vrai : une belle alouette huppée, de celles qu'on appelle dans le pays coquillades, était arrivée tout d'un vol au bord de la mare. Je me roidis comme un pieu et ne bougeai plus. Cependant rien ne nous assurait que, pour boire, cette pimpante petite bête allât passer par nos portes étroites. L'alouette a une iinesse extrême pour deviner les pièges, et des ruses merveilleuses pour les éviter. Certainement, cest de tous les oiseaux le plus difficile à engluer. Tandis que le chardonneret se jette étourdiment sur les gluaux, que le verdier se prend bêtement les ailes en voulant tourner l'obstacle, que la linotte perd la tête et cabriole dans l'eau, les pattes collées au bec, l'alouette qui a vu le danger, boit en rasant l'eau comme l'hirondelle, et s^en va, jetant à l'oiseleur penaud quelques notes perlées d'une suprême ironie. C'est un des moyens ordinaires dont elle use pour éviter la glu, mais elle en a de plus spirituels encore, et cette fois, notre alouette mit en œuvre, pour nous échapper, toute une série didées bien capables d'humilier l'homme, cet autocrate superbe et na'if de l'intelligence.

Du premier coup d'oeil, elle jugea la situation : on voulait l'empêcher de boire. Elle lit le tour de la mare pour s'assurer si tous les abords en étaient défendus. Convaincue qu'il ne restait aucune autre brèche que les brèches dangereuses, elle se retira sur un petit tas de sable à deux pas de Teau. Elle resta là quelques minutes, chauffant son ventre au soleil, silencieuse, méditative, se

battant de temps à autre la tète du bout de l'aile comme un philosophe auM abois qui se donnerait des coups de poing pour faire jaillir des idées de son cerveau. Enfin, elle revint à la mare, se dirigeant droit sur nos gluaux. Je retins mon haleine pour faire moins de bruit. L'alouette avançait toujours, redressant sa petite huppe et grésillant. Dieu ! elle était arrivée à l'endroit fatal; pour peu qu'elle inclinât sa jolie tête, elle était perdue! La line bête le comprit, et par un léger battement d'ailes, rit un saut en arrière. Elle fut un instant immobile et sembla hésiter. Pourtant elle ne pouvait partir sans avoir bu. Elle revint vers l'eau ; cette fois, lentement, posément. Elle marcha de ce pas réfléchi jusqu'à l'une de nos petites ouvertures ; puis, là, par une pirouette rapide, tournant la tète vers la lande et jetant la queue sur le gluau, elle entraîna celui-ci à travers le sable, ayant soin de ne pas déployer ses ailes de peur de les embarrasser. Tant qu'elle sentit les plumes de sa queue alourdies par le fardeau quelles traînaient après elles, l'alouette alla à travers le sable sans repos et sans trêve. Enrin, le gluau, terreux, chargé de brindilles de genévriers, se détacha. L'oiseau, libre, but et s'envola.

Cette manœuvre rusée avait eu tout l'intérêt d'un drame ; mais le dénouement ayant tourné contre nous, Sauvageol traduisit son mécontentement par un juron énergique. Il se leva de mauvaise humeur, alla rixer un nouveau gluau à la porte si adroitement forcée, et revint se coucher dans le taillis ;, marmottant entre ses dents :

« Quel tour cette coquine nous a joué ! quel tour ! » Nous fumes dédommagés de sa perte. Les chardonnerets et les linottes, qui s'étaient fait attendre, s'abattirent

Eau-Forte par Faul Maurou.

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bientôt en foule autour de la mare. Ces pauvres oiseaux, pressés de boire, tombèrent sur nos gluaux dru comme grêle. Six linottes et quatre chardonnerets furent attrapés d'un seul coup. Sauvageol était aux anges.

Cependant, si notre cage à demi pleine me réjouissait, je commençais à me préoccuper beaucoup de notre retour à la ville. Bien que le soleil me parût haut encore, j'aurais voulu partir. Je manifestai à plusieurs reprises mon impatience à Sauvageol ; mais le naturel d'Octon, qui n'était jamais plus heureux qu'en rase campagne, ne m'entendait guère. Pour avoir raison de lui, je me mis à m'agiter sous les châtaigniers de façon à effrayer les oiseaux. Sauvageol me comprit, se leva, et, tout en dévorant ce qui nous restait de provisions, nous nous mîmes en route. Le cadran de Grangelourde indiquait deux heures ; nous accélérâmes le pas et perdîmes bientôt la ferme de vue.

Malgré les craintes de toute sorte qu'amenait dans mon esprit mon retour à la maison, mes impressions du soir, en traversant les éternelles friches de l'Escandorgue, furent plus douces, plus sereines que celles du matin. D'abord, je n'avais plus peur d'être traqué par les loups; puis la lande me paraissait belle avec le grand soleil rouge qui la chauffait et lafaisait resplendir. Maintenant les pyramides et les hauts clochers de basalte, croisant leurs grandes ombres de tous côtés, me rappelaient Saint- Fulcrand avec ses gargouilles, ses arcs-boutants, ses tours, et le chant monotone de mes pauvres oiseaux captifs m'emplissaient l'âme de poésie.

LES CIGALIERS en ARLES

(Xotes de Voyage)

L'amour du midi de la France, dont le souvenir est d'autant plus présent à l'esprit que les brames de la Seine font plus vivement regretter les régions ensoleillées du pays natal, tel est le sentiment qui a inspiré la fondation de la Cigale.

Les Méridionaux ont éprouvé de tout temps cette nostalgie, spleen réel pour les uns, ennui charmant pour les autres qui savent trouver dans la vie parisienne de consolantes compensations.

Quand ils ont résolu de faire un joyeux pèlerinage dans la vieille cité des Alyscamps, c"est à ce sentiment qu'obéissaient les membres de la Cigale : revoir le Midi.. visiter les sites les plus merveilleux de la Provence, aller, en compagnie des Bretons et des Normands de la Pomme, ces cigaliers des pays du cidre, chanter la Vénus d"Arles, cimenter, a.insi, sur le terrain neutre de la poésie, l'union féconde des littérateurs et des artistes, on ne pouvait trouver un programme plus scduisant ni plus original.

Les heureux Cigaliers qui sont \ enus en Arles, comme

on dit là-bas, n'oublieront pas de longtemps le charme pittoresque de ce voyage ; jamais wagons ne furent plus bruyants et plus gais : les Bretons et les Normands piaillaient et riaient comme des Marseillais de la Canebière, les correspondants des journaux parisiens étaient devenus en route d'ardents Cigaliers et rivalisaient avec ceuxci de bonne humeur et d'entrain. Plus de vingt-quatre heures de trajet n'avaient pas abattu un seul courage.

Ah ! vers Montélimar, quand le premier olivier montra son feuillage aux reflets d'argent, quand les montagnes bleuâtres de la Provence apparurent noyées dans le soleil, dentelées à travers l'horizon d'azur, une acclamation unanime salua le pays de Mireille et la patrie des cigales : on mangea du nougat, comme on pense, on se délecta avec de savoureux raisins muscats à la station d'Orange, on croqua des jujubes à Avignon et enhn on arriva, vers deux heures de laprès-midi, à Tarascon, où avait été fixé le rendez-vous général des Cigaliers et des invités...

A trois heures la caravane cigalière partait pour Arles où une chaleureuse réception l'attendait ; à peine étionsnous descendus du train que des fanfares éclataient de toutes parts en bruyantes liarmonies et qu'une délégation arlésienne nous invitait à nous rendre en cortège à l'Hôtel-de-ville où devaient être prononcés les discours de bienvenue.

Rien de plus curieux que ce défilé à travers les rues de la ville, musique en tête : sur le Rhône, les bateaux et les tartanes sont pavoises en l'honneur de la Cigale; tout le long du parcours, la foule salue les visiteurs. Aux

tcnctres, aux balcons, les Arlésiennes prodiguent leurs sourires et agitent leurs mouchoirs...

Après cette chaleureuse réception, la C/^a/e. suivant le conseil de M. le maire, « s'empara de la ville d" Arles », envahit les hôtels déjà tort encombrés par les étrangers et se prépara sans retard a profiter des belles fêtes organisées pour elle.

J-a Pegoulado tigarait en tète du programme. Pas un de nous n'y manqua. La langue provenc;ale, expressive et réaliste, désigne sous ce nom une retraite aux flambeaux d'un caractère fort original, véritable triomphe de la poix [pego)^ sorte de bacchanale ambulante éclairce par les lueurs rougeàtres des torches à résine... Les tambourins, les tifres et les galoubets précèdent la sarabande et donnent le signal, des que les premières étoiles ont paru. Les fanfares suivent et alternent avec les airs populaires de Provence par des marches entraînantes et parfois discordantes. Au milieu du tapag;e, la foule chante et danse, huant les porteurs de flambeaux qui font ruisseler la poix sur les imprudents trop rapprochés d'eux. Et quelle foule ! non plus, comme ailleurs, une bande de gamins braillards, mais tout un bataillon d'Arlésiennes avec leur joli costume de la semaine, marchant en cadence, fredonnant, riant et criant, endiablées comme des b::cchantes. Le cortège parcourt rues et ruelles, les plus étroites de préférence. On se presse, on se heurte, on se bouscule. Sous la voûte flottante des rideaux bariolés tendus d'une m.aison à l'autre, suivant la coutume provençale, pour combattre la chaleur du jour, le bruit

redouble et devient une immense cacophonie. On ne saurait rien imaginer de plus étrange que cette course folle à travers la ville...

Sur la place du Forum, la Pegoulado se disperse et les tambourins viennent jouer une sérénade sous les fenêtres de Ihôtel où un punch est offert aux Cigaliers...

A une heure du matin, un convive bien inspiré s'écrie: « Aux Alyscamps ! — Aux Alyscamps ! aux Alyscamps ! » répètent tous les invités. On se met aussitôt en marche, on traverse la promenade de la Lice, imposante avec ses arbres séculaires, et on s'engage dans la mystérieuse avenue des tombes. Les échos du vieux cimetière ne résonnent que de chansons, les sarcophages ser\ent de piédestal aux chanteurs, dont on accompagne en chœur les refrains provençaux.

Il était trois heures du matin quand nous avons regagné, toujours enchantant, nos divers hôtels, tout étonnés de recevoir presque à l'aurore des voyageurs dont la dernière nuit s'était passée tout entière dans l'insomnie. Les plus intrépides ont même attendu le jour atin d'aller réveiller, par une galante surprise, en faisant entendre la mélodie de Magali, les dames et Félibresses dont la présence embellissait nos fêtes...

Il faut dire, à la honte des Cigaliers, que l'arrivée des farandoles, annoncée pour sept heures, n'excita pas suffisamment leur curiosité pour vaincre la persistance, d'ailleurs très-compréhensible, de leur sommeil...

... Le principal attrait du dimanche était la fête proven^'ale des Arènes, où nous eûmes le double bonheur de voir se dérouler les méandres infinis des farandoliers, luttant de grâce et de justesse dans leurs mouvements, et d'admirer les Arlésiennes dans leur toilette des grands jours. Sur les gradins tout rayonnants de beaux yeux noirs, sous les gigantesques galeries circulaires, où les plus folâtres et les plus avides de compliments passaient fièrement souriantes, c'était un merveilleux éblouissement, un miroitement féerique de couleurs éclatantes, de velours aux reflets moirés , de mousselines plus blanches que neige, toutes frissonnantes sur le devant du corsage, finement appelé la capello (la chapelle), il paradisetto. comme disent les Italiens, plus profanes encore dans leur piété que les dévotes païennes d'Arles.

Le soir du même jour, nouveau spectacle aux Arènes inondées de lumière électrique par un surcroît de luxe moderne, qui jurait avec l'antiquité du monument et au surplus fort inutile, car la simple clarté des étoiles eût plus poétiquement éclairé l'amphithéâtre. L'ardeur des farandoliers et des tambourinaires avait mis à tel point tout le monde en train, qu'après le dernier feu d'artifice, la plupart des assistants, quelque invraisemblable que ce débordement de gaieté puisse paraître à ceux qui ne connaissent pas l'irrésistible entraînement des fêtes de Provence, se donnèrent spontanément la main et formèrent une immense farandole...

La fête de nuit terminée, ce fut un cri unanime : « Au théâtre antique! » — En quelques instants, la population d'Arles est sur le chemin qui y conduit, les

Fclibres et les Cigaliers la précèdent en chantant un choeur, dont le refrain résonne comme une marche militaire.

Les portes sont fermées, mais les abords sont facilement accessibles du côté de l'amphithéâtre. En un clin d'oeil, les gradins deviennent fourmillants de monde. On ne saurait rêver un spectacle plus grandiose : sur le proscenium, entre les colonnes qui se détachent grises sur l'horizon bleu avec leurs chapiteaux sculptés, le Félibre Aubanel est debout, éclairé par les rayons de la lune, superbement argentée dans le ciel éblouissant d'étoiles. Il dit lentement, d'une \oix vibrante et chaude, son invocation à la Vénus d'Arles. Et dans quel lieu chante-t-il la grande déesse.^ A la place même où la célèbre statue fut découverte, dans ce théâtre dont elle était la gracieuse protectrice et qui, muet depuis des siècles, nétait plus habitué à retentir de son éloge.

La Ferrade, c'est-à-dire l'arrivée libre des taureaux camarguais, puis la course dans les Arènes, avait attiré en Arles une grande affluence d'habitants des communes voisines, amoureux jusqu'à la passion de ce genre de spectacles. Le lundi matin, toute la ville était sur pied: la route poudreuse qui conduit en Camargue était envahie par une foule énorme de curieux et de curieuses...

Dès que lescorte apparaît, au loin, dans un tourbillon de poussière, des cris de joie retentissent de toutes parts: « Li bioîi! H bioîi! u puis ce sont des cris de peur qui succèdent à l'enthousiasme du premier moment, car

la Manadc approche rapidement, furibonde et menaçjante. En quelques minutes, les couloirs des maisons sont pris d'assaut et il ne reste plus sur le chemin que les audacieux dont le plaisir suprême est d'effrayer les taureaux, de les soustraire à la garde des cavaliers armés de tridents et de les lancer ensuite dans les rues en pleine liberté. « Tè! tè! li bioîi! Tè! tè! li ferre! » crie-t-on avec ardeur. La troupe s'engage bientôt au grand galop sous le pont de Trinquetaille, dont les parois de fer sonnent avec bruit, passe à travers la ville sans encombre et se précipite dans les Arènes, où, quelques heures après, avait lieu une brillante et inoifensive course...

Une excursion à la ville morte des Baux clôtura dignement les fêtes de la Cigale. Les omnibus d'Arles, réquisitionnés la veille, partirent dès le point du jour pour la Pompéi provencjale, si généralement inconnue des touristes et cependant si admirable avec ses ruines imposantes, ses maisons taillées dans le roc, sa chapelle romane, son val d'Enfer, son horizon splendide fermé par la ligne bleue de la Méditerranée, ses escarpements à lormes étranges, sa vieille auberge, pittoresque jusque dans son enseigne archaïque : u Q/^ la Cabeladiiro d'Or. »

On salua, en passant, perché sur une colline brûlée du soleil, le moulin d'Alphonse Daudet ^, on s'arrêta quelques instants à l'abbaye de Montmajour, sans y

I. C'est dans le village de Baux, à Fontvieille, où il possède, eu pleine Garrigue, un mas et un moulin à vent, près la route des Baux, qu'Alphonse Daudet a écrit l'un de ses premiers et de ses plus charmants ouvrages : « Lettre de mon moulin. »

trouver la chèvre d'or, dont parle la légende, et on arriva aux Baux, après plus de cent détours au milieu des rochers les plus fantastiques.

Après avoir parcouru la cité, nous visitâmes le palais de la principauté où se tenait, au temps du Gai Savoir, une cour damour célèbre; nous dînâmes joyeusement « Enco de l'Oste Moulin « sous le charme des yeux bleus de la provençale qui nous servait; les poètes chantèrent la chevelure d'or récemment trouvée dans toute la pureté de sa beauté blonde, au fond du tombeau d'une châtelaine, et, enhn, la nuit venue, nous regagnâmes la ville d'Arles, pour l'abandonner, hélas! le lendemain, sous l'impression de ce sentiment de regret qui faisait dire à Chateaubriand : « Si j'étais libre de choisir le site de mes derniers jours, je choisirais le site d'Arles ; je n'en connais aucun qui m'ait plus tenté pour y mourir, j

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