LE SAVANT DES PYRENEES
(extrait.)
La vallée dOssau se déroule entre la campagne de Pau, qui lui prête la pureté de l'horizon, l'étendue du ciel et la richesse d'une plaine fertile, et les monts des Pyrénées, qui lui ofrent l'agreste perspective de leurs cimes sauvages. Comme transition entre ces deux contrastes, de modestes collines arrondissent leurs flancs au pied de la vallée. Dressant dans le lointain leurs sé^'ères profils, le pic du Gers, le pic du Midi (d'Ossau) et le mont Gourzy semblent veiller sur la nature. Un gave^ limpide serpente au milieu de fraîches prairies , et quelques villages étendent çà et Là leurs rustiques demeures.
C'est au fond de cette vallée charmante, dans une blanche maisonnette du hameau de H..., que naquit François Mutel. Quelques jours après sa naissance, il suivait, dans les bras de sa mère, les chèvres et les brebis sur les coteaux voisins. La nature fut son berceau. Dès
(1) C'est ainsi qu'on appelle les rivières dans les Pyrénées.
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qu'il sut marcher, on lui contia la garde du petit troupeau de la famille. Ce furent les chèvres qui le guidèrent d'abord, puis il les dirigea à son tour.
Lorsque François atteignit sa dixième année, son père l'envoya garder les troupeaux au val de Bious-Artigues, où il avait affermé des pâturages pour l'été.
L'enfant partit donc, par un beau matin de printemps, pour ne re^■enir qu'aux premiers froids de l'hiver. Pendant de longs mois, sa vie se passa tout entière au grand air. Le jour, il courait au bord des précipices ; la nuit, il dormait sous la voûte étincelante du ciel.
Au physique, rien ne le distinguaitdes autres bergers. C'était un bel enfant, aux yeux bleus, au cheveux blonds, aux joues rebondies, agile et robuste comme l'isard des montagnes. Mais, au moral, il ne ressemblait à aucun de ses camarades. Jamais il n'eut la tentation d'aller tendre la main, sur le bord des routes, aux voyageurs, comme le font trop souvent les petits Béarnais. Il ne pensa pas davantage à s'exercer au saut basque, première vanité de la jeunesse ossaloise, ni à rechercher, pour jouer avec eux, des enfants de son âge. Il restait seul^ silencieux et rêveur.
Cependant, un jour, François se prépara à faire sa première communion.
Les paysans n'accordent guère à l'instruction que les courtes années de l'enfance, et le curé de H..., qui savait bien que ses catéchumènes allaient pour toujours retourner à leurs champs, lâchait de leur enseigner, en même temps que le catéchisme, les principaux éléments des sciences. Il voulait ensemencer pour leur vie les esprits conliés à sa garde. C'était une tâche difficile.
L'abbé Denis était un homme fort instruit, mais.
mieux encore, cctait un professeur bon et patient, qui avait le mérite de laisser toujours tomber quelque parcelle de son savoir dans les esprits les plus simples. Il s'était donné la double mission de soutenir la foi de ses ouailles, et d'éclairer leur ignorance. Il lui arrivait souvent de terminer son sermon par un cours élémentaire de grammaire ou d'histoire, et d'entremêler ses exhortations pieuses de termes de pliysique ou de géographie.
A peine François Alutel eut-il assisté à quelques leçons de catéchisme, que le bon curé découvrit en lui une de ces natures rares, pour lesquelles l'étude devient une seconde existence.
Auboutdequelquessemaines, François sut lire couramment. On le donna en exemple aux enfants du village, et on ne l'appela plus que le petit savant.
On comprend l'attachement que l'abbé Denis voua dès lors à son jeune élève. Aussi proposa-t-il à ses parents, dès que l'enfant eut fait sa première communion, de le garder auprès de lui, pour continuer à l'instruire.
Malheureusement le père Mutel vint à mourir subitement, et François étant le seul garçon de la famille, dut repartir avec le troupeau pour le val de Bious- Artigues. Il dit adieu à H.... sans regrets. Maintenant qu'il savait lire, il avait hâte de se retrou^■er libre et solitaire dans la campagne, pour étudier à sa guise.
L'hiver venu, le jeune pâtre quittait les hauteurs de Bious-Artigues, pour conduire son troupeau dans les pâturages plus doux de la vallée. Il empruntait chaque fois un nouveau livre à l'abbé Denis. Mais la bibliothèque du bon prêtre se composait surtout d'ouvrages de piété. La nature fut donc le véritable livre dans lequel le jeune
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pâtre apprit à se rendre compte de tous les phénomènes de la nature.
Un hiver (il allait atteindre sa vingtième année), François résolut de rester à Bious-Artigues, pour voir dans toute leur rigueur les frimas s'abattre sur les cimes sauvages. Sa mère venait de mourir. La pauvre femme n'étant plus là, pour l'aider de ses conseils, il put se livrer sans retenue à sa passion pour les sciences naturelles.
A partir de ce moment, son âme sembla entrer dans une période nouvelle. 11 abandonna son troupeau, qui périt au milieu des neiges. Quittant Bious-Artigues, dont il savait par cœur les moindres sites, il erra à l'aventure, cherchant des lieux inconnus, fouillant le sol, arrachant les plantes, humant avec volupté lair de la liberté, étudiant tour à tour les étoiles au ciel, l'herbe dans les prés, les insectes en leurs nids, et les pierres au fond d'un torrent, ou sur la cime d'un mont neigeux.
Cependant, il avait un grand souci. L'heure de la conscription approchait. Vivre ailleurs que sur ces montagnes où il trouvait chaque jour un enchantement pour son âme et une richesse pour la science, lui semblait impossible. Il fallait à tout prix se libérer du service militaire.
Pour atteindre ce but, Mutel n'hésita pas à vendre la maisonnette et le petit jardin que sa mère lui avait laissés.
Le troupeau dispersé, la maisonnette vendue, et le remplaçant payé, il fallait vivre. Pour gagner son pain, François dut se louer, comme berger, sur les coteaux du mont Gourzy. C'était une contrée qu'il n'avait pas encore
explorée et il espéra s'y livrer à des études aussi nouvelles pour lui qu'intéressantes.
Ce fut la perspective d'une vie nomade qui tenta François. Il partit, à la lin du printemps, pour les hauteurs alpestres du mont Gourzy. L'été se passa assez bien. Malgré le peu de soin qu'il prenait du troupeau, il n'y eut aucune bète d'égarée, car le chien fut toujours attentif et vigilant. D'un autre côté, les pays nouveaux que François explorait lui fournirent une infinité d'études intéressantes, et ce ne fut qu'à regret qu'il ramena les moutons dans l'étable de la vallée.
Il lui fut impossible de passer l'hiver enfermé au village. Ses poumons avaient besoin d'air, ses regards de grands horizons, et ses rêveries de silence. On lui confia quelques chèvres, et il alla les garder dans le doux val de Larielle.
Ce petit vallon était comme un Eden. De hautes montagnes le protégeaient contre les vents. Des cascatelles murmurant sans cesse sur les flancs des montagnes, se réunissaient en un ruisseau qui, courant autour de la prairie, ne laissait pas au froid le temps de cristalliser sa surface. Un sable fin et uni bordait, d'un côté, le ruisseau, et s'élevant en pente douce jusqu'à la montagne, formait comme une terrasse naturelle.
Le sable de cette terrasse fut d'un grand secours pour François. Elle lui tint lieu de cahier, de plume et d'encre. Ce fut la page mouvante sur laquelle, à l'aide d'un simple bâton, il apprit à écrire. Une lettre de l'abbé Denis lui servit d'exemple d'écriture.
Au commencement du mois de mars, François savait écrire. Il adressa une longue lettre au curé de H... (I J'ai voulu savoir écrire, lui disait François, afin
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d'entretenir les hommes des découvertes que je ferai pendant ma vie, et leur montrer ce que peuvent enfanter la volonté et la patience d'un pauvre pâtre des montagnes. »
Le caractère de Mutel se révélait tout entier dans ces quelques mots. Il ne pensait jamais à recourir à la science d'autrui pour sinstruire, mais, au contraire, à tirer vanité des connaissances qu'il avait acquises par luimême.
Cependant, malgré son désir de tout apprendre, il ne savait absolument rien. Ce fut l'abbé Denis qui vint à son secours. Vieux et inlirme, le bon curé ne pouvait plus quitter le presbytère; mais il était toujours la Providence du village, et on venait le consulter en toutes choses.
Au commencement du printemps, une légère épidémie sé\it à H..., et chaque paysan d'accourir bien vite auprès de l'abbé Denis pour lui demander le remède qui devait combattre ce mal.
Le bon prêtre ouvrit son herbier, un vieil herbier, œuvre patiente de toute sa vie, et dans lequel il avait rassemblé avec soin les plantes des Pyrénées. Il posa son doigt tremblant sur une petite fleur séchée, dont on ne pouvait guère distinguer la forme ni la couleur. « Voilà, dit-il, une fleur qui vous rendra la santé. C'est la petite centaurée [Erytlirœa centaiirium). Il faudra en prendre une infusion le soir et le matin. »
Les pauvres villageois n'auraient pas mieux demandé que de suivre l'ordonnance du curé ; mais ils avaient beau ouvrir les yeux et regarder attentivement la précieuse fleur, aucun d'eux ne pouvait reconnaître dans le squelette de l'herbier la jolie fleurette qu'il fallait cueillir.
3p LA CIGALE.
Dans cet embarras, l'abbé Denis pensa à François Miitel. « Mutel est intelligent et patient, pensait le bon prêtre ; il saura bien reconnaître dans la nature les fleurs vivantes dont mon herbier lui montre les images flétries. «
L'abbé Denis tenait beaucoup à son herbier, monument modeste, que, depuis son enfance, il enrichissait avec amour. Il fallait un motif aussi puissant que celui de la santé de ses lidèles, pour que le bon curé se décidât à se séparer de son cher herbier, et à lenvoyer à François.
Jamais avare n'éprouva plus de joie à l'aspect d'un trésor, que François n'en ressentit en recevant le gros herbier de l'abbé Denis. Il engagea le messager à s'en retourner bien vite, car la recherche des simples qu'on lui demandait exigeait un certain temps.
« Je les apporterai moi-même, avec l'herbier, au curé » , dit-il.
Et le paysan une fois parti, il serra le volume sur son cœur, en jurant de ne s'en séparer jamais.
A peu de temps de là, le pauvre curé mourut, laissant en héritage à François le trésor qu'il avait entre les mains.
Dans l'égoïsme de la possession, François oublia d'envoyer la petite centaurée à H..., et lorsque quelques paysans vinrent lui demander la précieuse fleurette, il n'était déjà plus à Larielle. Son herbier en main, il parcourait les montagnes, avec une frénésie nouvelle.
Les habitants de H... commencèrent à murmurer contre lui, et le propriétaire du troupeau se plaignit de la façon dont ses bêtes étaient gardées.
Tout cela fut parfailement indifférent à François. La passion du savoir semblait a^'oir étouffé en lui tous les sentiments du cœur. II ne haïssait ni n'aimait personne. La sympathie d'autrui se heurtait à son indifférence, comme à un glaçon. Le monde, pour lui, c "étaient les arbres, les fleurs et les mousses de la montagne. Taciturne avec les hommes, il devenait, avec les plantes, expansif, ardent et joyeux. Pour se mieux graver dans l'esprit les noms et les caractères des plantes, il avait commencé un nouvel herbier, s'appliquant à le rendre plus complet et plus riche encore que celui de l'abbé Denis. Il ne se bornait pas à étudier la structure des végétaux, mais aussi leurs vertus médicinales. Il dé:ouvrit une herbe excellente pour combattre chez les moutons la lièvre aphtheuse, et une racine qui, disaitil, devait les préserver de la clavelée. Cela lui donna un grand renom sur la montagne, et on commença à le traiter comme un homme supérieur ivant lequel on devait s'incliner.
François recevait comme une récompense toute naturelle, et qui lui était parfaitement due, les hommages des paysans.
La possession d'un certain davhné rose le préoccupait surtout beaucoup. Il n'avait vu nulle part encore que dans la flore de l'abbé Denis cette variété, au parfum enivrant. Piqué par lamour-propre, et aussi par celte fièvre du collectionneur que rien n'arrête, il laissa, un matin, le troupeau sous la garde de son iidèle chien, et partit, résolu de ne s'arrêter que lorsqu'il aurait trouvé la plante rare dont il voulait enrichir son herbier.
François dirigea ses pas vers le mont agreste où il espérait découvrir la précieuse fleur.
C'était justement la saison oii les premiers boutons du daphné commencent à s'ouvrir. Un petit sentier se voyait tracé en zigzags, à trawrs une épaisse haie de sa.pins et de hêtres. Mutel le suivit, foulant avec dédain les tleurs charmantes écloses à ses pieds. La seule qu'il eût désiré cueillir ne s'y montrait pas. Il atteignit le sommet de la montagne, le coeur rempli d'une amère déception.
C'était un large plateau gazonné, sur lequel quelques maisons étaient éparses. Les habitants vivaient là doucement, en commun avec les poules, les moutons et les chèvres.
Ce village, ou plutôt cette petite république, se nommait Vormil.
François, exténué par la chaleur, la fatigue eî la soif, entra dans une maison, pour y demander du pain et un verre de vin.
Le soleil éclairait joyeusement la chambre du rez-dechaussée. Comme dans toutes les demeures de la vallée d'Ossau, cette pièce était à la fois étable, cuisine et atelier. D'un côté, de belles chèvres ruminaient sur des feuilles de maïs ; de l'autre, une petite marmite et un gros chat ronflaient de compagnie sur l'âtre d'une haute cheminée. Dans un angle, un escalier de bois conduisait à un étage (le seul de la maison), divisé en deux chambres; sous la cage de cet escalier se trouvait un métier à faire la toile.
Derrière ce métier, travaillait une jeune iille. Elle s'appelait d'un nom charmant entre tous, d'un nom qu'on aime adonner, dans le Béarn, comme partout, aux vierges belles et sages. Ce nom, le plus doux qu'on puisse donner à une femme, c'était celui de Alarie.
Marie comptait vingt ans à peine. Sa taille, grande et forte, avait la majesté des marbres antiques. Ses mouvements étaient lents et mesurés, sa démarche était grave; son visage, d'un ovale très-pur, présentait ces lignes hardies qui découpent les prolils les plus réguliers. Le doux regard de ses yeux noirs et \eloutés tempérait la sévérité de ce type de déesse. Lorsqu'un sourire glissait sur ses lèvres, il laisait entrevoir des dents dont la linesse et l'éclat pouvaient rivaliser a\ec les plus belles perles du monde. Son capulet blanc, relevé sur la tête, à la façon des coiffures romaines, découvrait une large natte de cheveux noirs et soyeux, qui se déroulaient comme un long serpent jusqu'à ses pieds.
La jeune lille, pour être mieux à l'aise, avait retroussé ses manches jusqu'au coude, et c'était avec une rapidité extrême que la navette allait et venait sans cesse, dirigée par son bras nu.
Un gros chien blanc dormait près du métier.
François, en présence de ce tableau charmant, s'arrêta, surpris et ému, sur le seuil. Mais ce n'étaient ni les charmes, ni la jeunesse de Marie qui le troublaient. C'était la vue d'un petit bouquet qui, à demi fané, s'échappait de son corset; car dans les fleurs de ce bouquet, il venait de reconnaître le daphné rose.
Marie leva la tête, et rougit en apercevant le beau berger.
« Pourriez-vous me dire d'où viennent ces fleurs.^ demanda François en désignant le bouquet desséché. Voilà déjà longtemips que j'en cherclie de semblables, sans pouvoir en découvrir sur aucune montagne.
— Ces fleurs viennent du val deBassol, près du pic du Midi d'Ossau, dit Marie. Je vous conduirai là où elles
fleurissent, si vous le désirez, car il n'y a qu'une seule plante, et elle est assez difficile à trouver. »
Ce fut avec empressement que Mutel accepta l'offre de la jeune tille.
Marie se leva, et ôta les épingles qui retenaient son capulet, de façon à s'en couvrir comme d'un long voile.
Tout cela se fît simplement, sans le moindre embarras, et de la meilleure grâce du monde.
En cheminant, les deux jeunes gens s'étaient peu à peu rapprochés l'un de l'autre. François, rendu expansif par l'espoir de posséder le précieux daphné. racontait à Marie l'histoire de ses travaux, de ses succès, de ses désirs. Celle-ci, étonnée et ravie, prêtait la plus religieuse attention à des récits si nouveaux.
Marie était orpheline. En héritant du petit bien de ses ancêtres, elle avait hérité aussi de l'existence tranquille et patriarcale de la montagne. Elle vivait simple et candide, dans l'ignorance de son cœur.
François réfléchissait profondément. L'idée du mariage se présentait pour la première fois à son esprit, non parce qu'il rencontrait une femme jeune, belle et sage, mais parce qu'il s'agissait d'une orpheline, riche et libre, dont il pourrait devenir le maître absolu.
Marie, eût-elle été laide, vieille et sotte, dès qu'elle possédait une maison, un jardin et des chèvres, était l'épouse qui lui convenait. Elle serait laborieuse et économe pour deux. Quant à lui, il pourrait se livrer en paix à l'étude de ses chères sciences.
Déjà il voyait la maison arrangée à sa guise. En bas seraient de belles collections de plantes et de minéraux, en haut s'étaleraient des bibliothèques chargées de livres