LES RELIGIONS EN CILICIE
IJidjaz et son fils Fayçal. C'est l'Islam chérifien.
Une autre race prétend à la suprématie sur le monde musulman : celle des Touraniens (^). Lorsque les Turco-Mongols eurent conquis l'Asie antérieure et que Sultan Sélim eût 'pris au Caire le titre de Khalife par voie d'achat au dernier des Abbassides, les Touraniens réalisèrent enfin la conception de Tamerlan opposée à celle de Gengis Khan qui, lui, ouvrait l'Etat à tous les cultes; les Touraniens donc firent de la religion musulmane une arme destinée à servir leur impérialisme. Ils parèrent leur chef du titre de « Commandeur des Croyants » et donnèrent à leur appétit de domination une façade idéaliste. C'est l'Islam touranien qui continue de nos jours ses procédés méthodiques dans le pantourânisme.
L'Union du pantouranisme et du panarabisme donnerait le panislamisme. ,
L'accord des deux impérialismes paraît improbable, sauf pour un temps très court et vers le but • immédiat de combattre un ennemi commun. Et encore l'expérience prouve que trop de haines et d'intérêts divers divisent Touraniens et Arabes pour que reprenne la Guerre Sainte sur une base religieuse (^).
(^) Capitaine P.-J. André, Études sur l'Islamisme. Ncuchâtel, 1918.
(^) En 1920, les Turcs ne furent pas du tout émotionncs par la prise de Damas et d'Alep, et de même les Arabes se moquaient des Turcs quand ces derniers subissaient un revers.
Entre les deux impérialismes touranien et chérifien est la grosse masse musulmane qui représente l'Islam tout court, l'Islam originel sans l'intolérance et la cruauté apportées par les Turco-Mongols. Déjà les grammairiens de Koufa et de Bassorah avaient compris pour l'Islam le danger des néologismes; les nouveautés politiques ont transformé l'esprit des musulmans intellectuels; et l'instruction en exacerbant l'esprit de particularisme local a fait disparaître cette sociabilité, cette largeur d'idées et de sentiments qui ont toujours conquis les Européens ayant goûté à la vie islamique. L'Islam chérifien, l'Islam touranien sont des résultats de l'heure politique présente; l'Islam tout court est celui des vieillards, des - terriens,- des laboureurs cjui, de par le vieil esprit islamique, préfèrent la vie belle et tranquille d'antan à la trépidation de la vie moderne. C'est en Cilicie le parti musulman raisonnable qui veut à tout prix la paix pour cultiver son champ et restera pacifique tant que sa religion et sa famille seront respectées.
En Cilicie, la masse musulmane est nominalement
Sunni du rite hanéfite. C'est le parti officiellement
soutenu par le Gouvernement ottoman, celui qui
-possède mosquées, écoles subventionnées et biens
religieux (wakouf).
2^ Sectes rattachées a . l'orthodoxie mais DISSIDENTES. — Comme le Gouvernement ottoman était le plus fort en Asie antérieure et en Asie Mineure, il chercha naturellement à imposer la façade religieuse qui, selon lui, devait servir de lien à l'Empire.
Les Sultans forcèrent tant qu'ils le purent les peuples soumis à la conversion. Mais ces derniers, sous le manteau de l'orthodoxie, continuèrent à pratiquer les rites de leurs cultes antiques. Ils curent des mosquées, des imams, mais en réalité conservèrent en secret leurs anciennes coutumes.
a. Ansarich. — Le plus bel exemple de cette apparence d'Islam est fourni par les Ansarieh de Cilicie. On a voulu faire d'eux des Chyites. Or ces derniers reconnaissent tous le caractère sacré d'Ali et la réincarnation de son fils Hussein, ce que n'admettent pas les Ansarieh qui sont donc autre chose. Ils représentent vraisemblablement les vestioes d'anciens cultes byzantins et méditerranéens.
Craintifs et timides, les Ansarieh de Cilicie ont toute l'apparence de bons Simnis ottomans, mais sont, en réalité, de })ons dissidents, lesquels n'aiment ]ias les Touraniens.
h. Tcherkesses. — Les Tcherkesses ont, paraît-il, été convertis du christianisme à l'Islam (R. P. Poidebard), m^is, en réalité, les pratiques anciennes ont toujours été fort en honneur chez eux. On les voit encore en Décembre célébrer la fête des semailles qui, jadis, était celle du dieu Sogeris, prononcer sur leurs animaux les formules qui rendent favorables Akisa, dieu des bestiaux, honorer Zeigut, dieu de la guerre, avoir des bois sacrés où se promènent encore les vieillards, seuls chefs de la tribu et jadis seuls prêtres des dieux.
Si les noms des divinités ne sont plus prononcés à haute voix, les pratiques sont restées.
Il semble que l'islamisation superficielle des Circassiens se soit produite après l'invasion du Caucase par les Mongols de Gengis Khan. Le Dimanche s'appelle encore chez eux le « Jour du Seigneur ». Les Circassiens auxquels on signale ce fait, sourient d'un air fin. Beaucoup d'entre eux boivent de l'alcool et ne font pas les cinq prières rituelles. Leur islamisme est très atténué. Ils ont gardé un souvenir ému du Prophète caucasien, Ser Schamyl Imam, chef de la résistance armée contre les Moscovites, lequel ne voulut jamais demander secours aux Ottomans considérés par lui comme infidèles.
c. Yezidis. — Une secte très curieuse est celle des Yezi-dis, adorateurs du mal. « Le mal seul, disent-ils, est à craindre; Dieu étant universellement bon n'est pas à redouter et n'a pas besoin de prières pour être bon : Le feu est l'emblème des Yezidis w. Peut-être faut-il voir en leur doctrine étrange une survivance des vieilles théories perses.
d. Tziganes. — Sous le manteau de l'Islam, les Chinganeh de Cilicie ont conservé la religion peu connue des Tziganes. Ils ne sont musulmans que de nom.
Enfin, en Cilicie, se rencontrent très nombreux, surtout dans l'Est les Kizilbach, lesquels se rattachent aux Chyites, lesquels font partie euxmêmes du grand mouvement alide.
LES RELIGIONS KN CILICIR. 'j-]
?)0 Mouvement Alidk. — Aux premières années de l'Islamisme, une grande partie des Musulmans se séparèrent des Sunnis. Après les trois premiers Khalifes dits orthodoxes, les Ommeyades s'emparèrent du Khalifat arabe. Les Chyites ou Séparatistes prétendirent que l'accession des Ommeyades au pouvoir était une visurpation, que seul Ali, fds adoplif et gendre de Mahomet, avait droit à la succession du Prophète. Naturellement, les Chyites refusent d'admettre comme légitimes les khalifats abbasside et ottoman. Ils se séparent donc complètement politiquement des Sunnis orthodoxes qui, au cours des siècles, leur livrèrent des guerres sanglantes. Les Chyites sont nombreux en Asie antérieure, dans F Inde, ont la majorité en Perse, où le Chyisme est la religion officielle, possèdent une grosse infhience dans les îles de la Sonde et sur les côtes de l'océan Indien.
Le Chyisme se base sur l'attachement à la famille d'Ali. Les partisans de la descendance d'Ali et de sa femme Fathima, fille de Mahomet, se divisèrent par la suite en deux catégories :
a. Ceux qui, tout en se refusant à reconnaître comme khalife d'autre personnage qu'un Alide, restent cependant dans l'Orthodoxie sunnite. Tels sont aujourd'hui les Sultans marocains. Les Alicles sunnis sont encore une des divisions de l'Islam orthodoxe.
h. Ceux beaucoup plus nombreux, qui se sont complètement séparés de l'Orthodoxie et admettent
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des dogmes et des tendances différant du Sunnisme. Ce sont les Chya proprement dits ou Chyites. Le caractère permettant de reconnaître le Chyisme, sous tous les voiles, est d'abord le respect du nom d'Ali, puis la croyance à la réincarnation d'Hussein, fds d'Ali, traîtreusement assassiné à Kerbela.
A l'opposition politique s'est bientôt jointe l'opposition religieuse, comme il est de règle en Orient. Le Chyisme reconnaît un certain nombre de prophètes envoyés par Dieu pour mener les hommes vers l'idéal par une série d'étapes successives, chacune des étapes étant marquée par l'apparition d'un prophète et par un progrès. Le Messie se manifeste chaque fois que les hommes s'écartent du droit chemin. Cette croyance au Messianisme, commune avec les orthodoxes, a permis, à de nombreuses reprises, l'apparition de Mahdis <jui ont soulevé une partie du monde musulman.
A côté 'de Mahomet, qui enseignait l'Islam à la masse des hommes. Dieu plaça un personnage spécialement envoyé pour révéler aux seuls initiés la véritable sio-nification des mvstères et de la doctrine. Ce prédestiné fut Ali, gendre et fds adoptif du Prophète. Avec lui, le mysticisme se développa dans l'Islam; les aspirations secrètes des peuples , correspondaient si bien aux interprétations mystiques des Alides que les Sultans orthodoxes furent contraints de dresser l'étendard de la foi contre le mouvement dissident. Les Chyites finirent par être écrasés. Sauf dans l'Inde et la Perse, ils se transformèrent en confréries secrètes.
LES RELIOrONS EN CWAC.IE. 5c)
Une de ces confréries compte de nombreux adlicrents en Cilicie : celle appelée par les Turcs : secte des Kizilhach ou Têtes rouges, d'après le turban coloré que les adeptes portaient à l'origine. De Sivas à Adana avec ramifications un peu partout en Anatolie, les Kizilbach seraient environ 4oo ooo. Leur nombre en Cilicie est difficile à connaître en raison de leur existence secrète. Ils sont fortement groupés dans l'Est du vilayet d' Adana. Leur centre en ces régions serait Albistan, dans le sandjak de Marache.
Jusqu'à ces derniers temps, ces schismatiques ont conservé secrète leur organisation par crainte des Turcs. Ils se donnent à eux-mêmes le nom à^ Alevis^ Alaouis (Alides). Bien que cette appellation leur soit commune avec les Ansarieh de Mersine, il n'existe aucune analogie entre les deux sectes. Une différence primordiale de dogme les sépare : la croyance à la réincarnation d'Hussein. Ali et son fils Hussein ne sont pas morts; ils revivent en la personne d'un Imam cacbé qui se révélera à un moment donné pour assurer la victoire du Chyisme.
Les Kizilbach ne se rasent aucune partie du corps et laissent e*n particulier librement pousser leur barbe. Ils sont un objet de mépris pour les Turcs. Les Kizilbach n'ont pas de mosquée, sauf celles que les Ottomans les forcèrent à bfïtir. Ils n'ont pas non plus de Muftis, ni d'Imams. Les Turcs les obligèrent parfois à nommer un imam, mais les Kizilbach ont obtenu que ce personnage appartienne à leur secte. Les Kizilbach ne font pas les cinq prières, mais se réunissent le soir, hommes et femmes. Lecture est
Co CHAPITRE III.
donnée des Livres sacrés et parfois un commentaire est fourni par quelque auditeur. Ces Livres sont conservés en cachette des Turcs et ne sont que très rarement montrés.
Les femmes ne sont pas voilées et se mêlent à la société des hommes quand il n'y a pas d'Ottomans. Le Kizilbach est en principe monogame, mais admet le divorce.
On a prétendu que les Alevis avaient été Chrétiens. Il est difficile de contrôler ces dires. Cette allégation est basée sur certains de leurs usages qui se rapprochent extérieurement des usages chrétiens : ainsi, avant d'entamer un pain, ils font sur la croûte un signe qui ressemble à une croix.
Un Kizilbach interrogé répondit que ce signe désignait « les Quatre portes de la vie et de la religion : Marifet (habileté) ou Fazilet (Vertu), Hakikat (Vérité), Chériat (Jugement), Tarikat (chemin ou moyen de parvenir à un but) )). Un autre Alevi donnait l'explication suivante : « Dieu n'est ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, il est partout ».
Les Alevis croient à la métempsychose, sans que rien de précis à ce sujet soit connu dans leurs croyances. Ce sont des idéalistes.
Les Kizilbach ont toute une organisation secrète, politique et religieuse. Les chefs ne se montrent point; il a fallu en novembre 191 9, au Concours agricole d'Osmanié, toute la confiance que portaient les Alides aux Français pour qu'un des leurs, le fameux Kourchid Agha, se révéla chef schismatique en présence du colonel Brémond, chef du Contrôle admi-
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nistratif. De ce jour, Kourchid Agha, qui jusqu'alors avait respecté les rites orthodoxes musulmans, n'entra plus à la mosquée, ce qui mit dans une grande colère les fonctionnaires ottomans.
En 191 9 encore, une partie des Kizilbach et des Tcherkesses de la région de Marache quitta son pays pour venir s'installer dans le caza d'Islahiyé, vilayet d'Adana, où régnait avec le contrôle français un régime meilleur (^).
A côté des chefs politiques Kizilbach sont des chefs religieux, véritables évêques, qui parcourent souvent les villages. A leur tête serait l'Imam Caché, dont la résidence est inconnue. Les Turcs ont oblicré les Kizilbach à recevoir des Imams et à bâtir des mosquées, mais furent contraints, par la suite, de permettre aux Kizilbach de nommer des Imams appartenant à leur secte.
L'activité politique des Alides s'est ralentie depuis des années : avec la diminution de la force ottomane, cette activité a repris. En Cilicie, à la fm de 191 9, les schismatiques comptaient nettement se séparer des Turcs sunnis. Il fallut l'armistice de mai 1920, ejitre Français et Kémalistes, pour décevoir leurs espérances. Depuis lors, les Kizilbach sont
(^) L' <( aspiration » de la Cilicie tranquille, sous notre contrôle, se fit sentir également à Azizié et Gueuksun, à ce point que Moustafa Kemal Pacha fit demander à Adana au colonel Brémond si ces deux pays ne seraient pas occupés. Il lui fut répondu par la négative, mais ces faits prouvent notre influence sur les musulmans.
rentrés, à nouveau, dans l'expectative. C'est une question à reprendre.
Les grammairiens de Koufa et de Bassorah ont jadis rendu l'Islam réfractaire au progrès moderne en interdisant tout néologisme et toute nouveauté; les Ottomans de la conquête ont rendu sectaire l'Islam tolérant des Arabes. A l'heure actuelle le monde musulman orthodoxe, pour mieux lutter contre l'étranger chrétien, se replie sur lui-même, au lieu d'évoluer selon le progrès moderne. C'est ainsi que les Kémalistes condamnent encore les nouveautés, renforcent les interdictions, referment à nouveau les voiles un instant entr'ouverts des femmes musulmanes, rejettent les vêtements européens, font revivre les costumes locaux surannés. Cependant il existe une autre partie du monde islamique qui, elle, comprend toutes les innovations et tous les progrès. Ce monde est celui des musulmans qu'un prophète nouveau vient remettre dans le chemin idéal à chaque fois qu'ils s'en écartent; ce monde est celui des schismatiques, celui des Alides. Les Alides, depuis la victoire des Sunnis, ont vécu d'une existence secrète, mais ont repris ces derniers temps conscience de leur puissance et de leur nombre. Ils furent jadis les instigateurs du Soufisme, lequel apporta dans l'Islam l'évolution philosophique qui devait permettre le développement des particularismes nationaux. Par le Soufisme des Confréries religieuses les Alides peuvent faire pression sur les Musulmans de l'Afrique du Nord aussi bien que sur les Sunnis de l'Inde. Ce sont eux qui à l'heure actuelle four-