CHEFS KURDES
Oswald Madet pinx.
HISTORIQUE DE LA CILICIE (PRE.MIÈHE PAHTIE). 8i
tigatioii du général Nehad pacha résidant à Konia, lequel avait voulu s'imposer en décembre comme vali à Adana et n'avait pu réussir grâce à l'arrivée du colonel Romieu, développées par le vali intérimaire Nazim bey, faillirent soulever Adana. Le prétexte était les exactions arméniennes, quelquefois malheureusement vraies, le plus souvent fausses ou déformées, mais toujours considérablement exagérées. Ce soulèvement devait avoir lieu en connexion avec différents massacres en Anatolie et en Syrie. Le fait qu'à Alep les incidents éclatèrent et qu'en Anatolie des Chrétiens furent tués, prouve l'ampleur du projet et surtout démontre que le Comité « Union et Progrès » n'avait pas désarmé. D'ailleurs déjà avant l'arrivée des troupes alliées, les dirigeants turcs étaient décidés à « saboter )> les clauses de l'armistice par tous les moyens possibles. Mais sous le coup de la terrible débâcle de Palestine et de la fatigue de la guerre, les Turcs manquaient d'union et d'organisation et n'auraient pas résisté à une action énergique.
Cependant, à Adana, une vive efl'ervescence se montrait les 19, 20 et 21 février. Des hommes en armes, le 21 au matin, couraient dans les rues; une panique terrible éclatait en ville. Sur le colonel Hachim bey reposait la question : un signe de lui et l'émeute éclatait. Soit que le colonel Hachim bey n'ait pas osé, soit qu'il ait eu un faible pour les Français comme il le prétendait, soit qu'il n'ait pas voulu ruiner le pays par un massacre qui aurait été immédiatement suivi par l'arrivée des corps d'armée britanniques, ce signe ne fut pas donné. Au contraire,
UEDAN G
les patrouilles de gendarmerie circulèrent bientôt dans les rues et rétablirent le calme. Toutefois, la présence d'Hachim bey, ancien élève du général Foulon, ancien commandant de division au Caucase, son action directe sur plus de 3ooo gendarmes, présentait des inconvénients et pouvait devenir dangereuse. Sur l'ordre du général anglais Leslie, le colonel Brémond fit arrêter le colonel Hachim bey qui fut envoyé à Beyrouth avec tous les égards dus à sa qualité. La tête disparue, la conspiration avortait. La gendarmerie, tout en gardant ses officiers ottomans, était mise par sandjak, sous le contrôle des gouverneurs militaires français {^) placés à côté des préfets (mutessarifs) turcs. Désormais, les conspirateurs n'avaient plus de force armée centralisée. Le vali Nazim bey fut réduit à de sourdes menées, les villes cessèrent de donner le mot d'ordre aux campagnes. Au début de mars, le capitaine Taillardat fut envoyé à Sis (sandjak de Khozan) et le capitaine André à Osmanié (sandjak de Djebel Bereket), sans autre garnison qu'un soldat ordonnance et un sapeur télégraphiste. Leur installation près du Mutessarif se faisait irmnédiatement. Ayant dès lors un officier dans chaque sandjak (^), le colonel Brémond pouvait engager la lutte contre le brigandage. Sous l'impul-
(^) Ce titre est la traduetion exacte du titre donné par k>s Anglais à ces olTiciers.
( ) Colonel Normand au sandjak dxVdana, commandant Anfré, puis capitaine Coulet à Mersino, commandant Coustillièrc à Tarsous, capitaine Taillardat au Khozan, capitaine André au Djcbcl-Bereket.
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sion des gouverneurs militaires, la gendarmerie uniquement composée d'éléments locaux, puisque les soldats ottomans non volontaires et originaires d'autres provinces qup la Cilicie, étaient autorisés à regagner leurs foyers, fournissait un eiïort considérable. Notamment en août et octobre, deux colonnes de gendarmerie, appuyées en réserve par des unités britanniques et françaises, soumirent l'Amanus comme les Ottomans eux-mêmes n'avaient jamais pu le faire.
La situation en Cilicie, à la fin mars 1919, s'aiï'ermissait. Les dissidents semblaient renoncer à leur projet; en outre, l'arrivée de la 19^ brigade indienne sous le commandement du général Leslie, ne permettait plus les espoirs nourris par quelques exaltés. La loi martiale britannicfue fut proclamée en Cilicie. Français et Anglais firent bloc et les Turcs ne réussirent pas leur jeu habituel de diviser les grandes puissances. Les brigands et les réfractaires, rigoureusement poursuivis, ne régnaient plus sur les villages par la terreur; les villageois prenaient peu à peu l'habitude de renseigner l'autorité sur les agissements des bandes et se défendaient eux-mêmes jusqu'à l'arrivée des secours. Dès le mois de mai, la sécurité était partout établie. Les fonctionnaires ottomans restaient en place, enchantés de l'augmentation des traitements consentis et de la meilleure situation qu'ils avaient vis-à-vis de leurs administrés, souvent rebelles à leurs ordres avant la venue d'un pouvoir fort. Les directives données par le maréchal Allenby indiquaient que tout fonctionnaire ottoman ne donnant pas satis-
faction devait être renvoyé. Les quelques dissidents furent donc remplacés par des Ciliciens avec ratification par le Sultan de Constantinople.
En même temps, les finances étaient contrôlées et réorganisées, les imi^ôts en retard commençaient à être perçus.
Les Services Administratifs se consacraient au développement économique du pays. Dès février, un service de ravitaillement civil de café, sucre et pétrole avait été installé et fut supprimé dès que les commerçants eurent repris à nouveau les routes commerciales de la Cilicie. Une banque agricole ottomane fut développée, des prêts nombreux consentis pour la culture, l'élevage, la sériciculture. Les villageois étaient encouragés par le prêt de semences, la vente à prix réduits de charrues et de machines agricoles; le sort des cultivateurs fut bientôt tellement amélioré qu'eux-mêmes demandaient à avoir, près des autorités françaises, des délégués paysans pour les renseigner sur les desiderata du pays sans passer par l'intermédiaire des fonctionnaires ottomans. En ell'et, ces derniers les écoutaient à peine ou transformaient à leur gré leurs demandes, réclamaient même des sommes d'argent pour faire parvenir les requêtes. En 1920, les délégués paysans s'opposèrent longtemps à la poussée des kémalistes qu'ils jugeaient élément de désordre.
Naturellement, les hobereaux touraniens conquérants admettaient dillicilement cette émancipation des villageois jusqu'alors considérés par eux comme de véritables serfs. Notamment les Soubhi pacha
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d'Adana, unionistes acharnés qui, depuis des années, s'étaient efforcés de ruiner le commerce français en Cilicie, s'opposèrent de tout leur pouvoir à notre action sur les paysans. Soubhi pacha dut être expulsé de Cilicie, en 1920, par le général Dufieux et rejoignit au mois d'octobre, à Bozanti, les Kémalistes. Par contre, les anciens beys indigènes du pays se ralliaient, pour la plupart, au régime afin de reprendre leur ancienne influence détruite par les Ottomans.
S'appuyant sur les paysans, force stable et raisonnable, les Services Administratifs purent régler les différends entre Chrétiens et Musulmans, différends vite envenimés si un tiers désintéressé ne préside pas aux discussions. Les restitutions de biens pris aux Chrétiens, les dommages et intérêts pour préjudices commis pendant la guerre et les déportations, furent réglés par des Commissions d'Arbitrage composées de membres choisis dans les différentes communautés au prorata de la population, sous la surveillance directe des gouverneurs français. Ce problème délicat reçut ainsi une solution raisonnable et, malgré les heurts inévitables, la solution prise donna satisfaction à tous les partis.
L'année 191 9 succédant aux dures années de guerre fut, pour la Cilicie, une année de prospérité. La présence des Français adoucissait les heurts entre les différentes nationalités et religions. Les deux seuls incidents sérieux qui troublèrent réellement la sécurité furent : en août l'affaire du Mughir Dagh (Amanus) où le Kurde Mourad bey tenta de créer le « vilayet autonome de Mughir Dagli v, sorte de régime
féodal auquel les villages de la plaine devaient fournir des redevances. Cette tentative fut enrayée par la seule gendarmerie du Djebel-Bereket, commandée par le capitaine André. Mourad bey avait été tué dès le début de l'afTaire.
En octobre 191 9, à l'instigation des Chérifiens d'Alep, des chefs de bande, Kurd Youssouf et Kara Hassan, en correspondance secrète avec Moustafa Kemal, essayèrent de créer un soulèvement en Cilicie. Ils furent attaqués par la gendarmerie du Djebel-Bereket et par le a8^ Pandjabis, avec des détachements du 4 12^ d'infanterie et du 1^ spahis, sous les ordres du colonel Willis, avant d'avoir pu réaliser leur projet. L'Amanus fut complètement balayé des bandes qui se réfugièrent chez les Chérifiens. Cependant Kurd Youssouf, avec 70 hommes, pouvait percer les cordons de surveillance, parcourait la plaine cilicienne autour d'Adana, causant partout une émotion considérable. La bande fut rejetée dans l'Amanus où les paysans la reçurent \\ coups de fusil, gagna le Kurd Dagh. Kurd Youssouf finit par périr, dans une embuscade, auprès d'Antioche.
Ces deux mouvements de brigandage permirent de constater que la population cilicienne désirait avant tout la paix. Elle aurait pu profiter de ces occasions pour tenter une insurrection générale contre le peu d'Européens alors en Cilicie. Les bandits trouvèrent naturellement partout des complicités, grâce à la crainte inspirée et en se posant en défenseurs de l'Islam, mais la majorité du peuple resta calme. Il est donc incontestable que l'année 1919 fut,
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en Cilicie, une ère de tranquillité et de prospérité.
A la fin de 1919, le vali intérimaire d'Adana Nazim bey fut relevé de ses fonctions par le gouvernement de Constantinople. Il se réfugia à Alep, d'où il continua à mener une campagne francophobe. Il fut remplacé provisoirement par le Cadi d'Adana, conformément à la loi ottomane.
En novembre 1919 était connue en Cilicie la nouvelle convention franco-anglaise, signée par MM. Clemenceau et Lloyd Georges en vertu de laquelle, sans attendre le traité de paix avec la Turquie, les troupes françaises devaient relever les troupes brilannif[ups dans la zone d'influence réservée à la France.
Cette nouvelle fut bien accueillie. Les Anglais étaient trop distants pour avoir été appréciés par la population. En outre, le prestige de la France était tel, ce qu'avaient fait, en 191 9, ses officiers détachés en Cilicie, donnait de tels résvdtats pour le bien-être et la sécurité, que de Mersine à Islahiyé, parmi Musulmans et Chrétiens, régna un grand espoir en l'avenir de la Cilicie.
HISTORIQL'E DE LA. CILICIE (2^ PARTIe).
Le commandement militaire français.
Le mouvement kémaliste. La campagne de Cilicie.
1°. Période transitoire. — En juillet 191 9, une convention franco-anglaise, signée par MM. Clemenceau et Lloyd George, décidait le remplacement des troupes britanniques par nos troupes à l'intérieur de la zone soumise à l'influence française. Les régions d'Ourfa, Aïn Tab et Maracbe étaient comprises dans l'accord en même temps que le vilayet d'Adana. Alep et Damas étaient laissés aux Chérifiens. M. Georges Picot ordonnait alors le rapatriement, vers la Cilicie, des Arméniens d'Alep et de Deir-Zor qu'il craignait de voir massacrer. A ces réfugiés s'ajoutaient les émigrés du camp arménien de Port Saïd, au total 25 000 âmes environ.
Le Haut Commissariat de France en Syrie et en Arménie, occupé jusqu'alors par M. Georges Picot, était transformé en Haut Commissariat de la Répul)llque Française en Syrie et en Cilicie. Le posle était confié au général Gouraud, qui devait en même temps exercer le commandement en chef de l'armée du Levant.