HISTORIQUE DE LA CILICIE (SECONDK PARTI
En Cilicie, le colonel de Piépape, commandant la brigade française arrivée en juin-juillet, efîectuait brillamment la relève des Anglais avec les faibles elTectifs dont il disposait. Le général Mudge et les officiers britanniques mettaient la plus grande courtoisie dans cette relève. Il n'en était pas de même dans les territoires de l'Est où 1' « Intelligence Office )) et le parti extrémiste turc s'entendaient pour créer des ennuis aux Français.
En même temps que se faisait la relève des troupes, le contrôle administratif aurait dû être installé dans ' les Territoires de l'Est. Les Anglais ne s'étaient aucunement occupés de cette question. Faute de personnel, le commandement français ne put envoyer en même temps que les troupes des gouverneurs à Maraclie, Ain Tab et Ourfa.
Nos faibles effectifs de relève (^), sans matéri( 1, contrastaient avec l'énorme appareil du « Désert Mounted Corps », abondamment pourvu d'automobiles et d'accessoires de guerre.
La i56^ division française commença le i^'^ novembre 19^9 à débarquer dans les ports de Mersine et d'Alexandrette. L'arrivée de ces troupes superbes produisit une impression profonde. La division prit le n^ I de l'armée du Levant et fut répartie dans
(^) Dans certains milieux, on a souvent reproché au commandement français d'avoir employé la légion arménienne dans cette relève. La légion comprenait alors deux bataillons réduits à environ 5oo hommes, lesquels, faute d'autres troupes, furent joints au /iï"?.^, avi régiment de cavalerie, au 18® Tirailleurs, pour occuper les postes abandonnés par les Anglais.
la Cilicie. Son chef, le général Dufieux, n'arriva que plus tard, après avoir exercé à Beyrouth l'intérim du général Gouraud.
Dans cette période transitoire, les plus légitimes espérances étaient permises. Chrétiens et Musulmans acceptaient le contrôle français. Les Kémalistes se bornaient à surveiller l'abord des frontières pour empêcher l'exode vers la Cilicie de tribus fuyant la famine et l'insécurité de l'Asie antérieure. Un concours agricole à Osmanié (/J novembre 1919) groupail plusieurs milliers de chefs et de cavaliers ïcherkesses, Kurdes, Alevis, Kizilbach, Tatars et Turcomans appartenant à la région ou venus de très loin d'Azizié, Gueuksun, Sivas, Alep et même Trébizonde. A la fm du mois de novembre 191 9, la Cilicie était bien française; pas un coup de feu n'était tiré; les champs étaient partout ensemencés ; le colonel Brémond, administrateur en chef de la Cilicie, en se rangeant sous les ordres du général Gouraud et du général Dufieux, pouvait être fier de son œuvre.
La seule note discordante était que certains milieux turcs criaient à l'arménophilie : ils ne pouvaient guère faire autrement. En effet, pour eux, la seule attitude permise aux Chrétiens était celle de la tête basse. La politique de justice, de balance égale entre tous les partis devait forcément surprendre ces milieux habitués au commandement et à la domination. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que tous les fonctionnaires ottomans étaient restés en place, que la gendarmerie comprenait une très grande majorité musulmane et que les Musulmans d'Adana, sauf les
IIISTORIOUE DV LA CHJCIE (SECONDE PARTIE). fjl
meneurs touranicns, prouvèrent, par leurs lettres et par leurs demandes, qu'ils avaient compris les bénéfices du contrôle français. 11 est impossible également d'admettre qu'une administration directe ait été faite dans cette Cilicie, où tous les cadres ottomans avaient été respectés, et où deux douzaines d'officiers français remplissaient les fonctions de contrôleurs. Le général Dufîeux prit le commandement de la Cilicie administrative et militaire le 9. décembre 1919. Une nouvelle période s'ouvre.
2° Préparation de V insurrection. — L'évacuation de la Bekaa, en Syrie, au début du nouveau Haut Commissariat, commença à diminuer le prestige français. Le malaise fut augmenté par le changement sensible et apparent des directives données au commandement. A la suite de la visite du général Gouraud, à Adana (10 décembre 191 9), des chefs Tcherkesses s'enquirent s'il était vrai que les Français allaient quitter la Cilicie. Dans ce cas, ils demandaient leur évacuation sur la Syrie, pour ne pas être massacrés par les Toùraniens, après avoir donné tant de preuves de loyalisn^e.
Depuis août 191 9, la zone de Marache était convoitée par les Kémalistes. La famine dans les vilayets de Malatia et Sivas rendait nécessaires aux nationalistes les céréales d'Albistan, caza de Marache. Un comité très actif pantouranien, présidé par le D^ Moustafa, avait établi un front de surveillance entre Gueuksun et Albistan. A Marache, à Ain Tab et Alep, existaient encore les bureaux de divisions otto-
mânes, laissés intacts par les Britanniques. Ces bureaux, sous prétexte de secourir les prisonniers turcs rentrant de captivité, étaient de véritables rouages de recrutement et de mobilisation. Une vive propagande s'exerçait sur tout le territoire pour contrebattre les progrès de l'influence française.
Malgré cette propagande, les Tcberkesses, les Kurdes et les Kizilbach de Marache, demandaient à Adana c{ue le contrôle français soit placé sur Marache comme sur la Cilicie: Les Bayyazid Zadé, anciens rois du pays, et les Turcs de leur parti, joignaient leur signature à la demande. En novembre 191 9, le haut commissariat de Beyrouth réitérait son ordre de placer le contrôle administratif sur les territoires de l'Est. Un gouverneur français fui envoyé à Marache : la popvdation, tant musulmane que chrétienne, le reçut d'une façon remarquable. Ce fut un Bayyazid Zadé qui conduisit le gouverneur au Conac et ce fut, le soir même, chez les Bayyazid Zadé luie réception fastueuse.
Ces événements contrariaient les menées kémalistes. Le vendredi suivant (27 novembre 191 9) le D^ Moustafa faisait entrer à Marache, à midi, à l'heure de la prière, une vingtaine de cavaliers qui, au triple galop, montaient aux ruines de la citadelle inoccupée, hissaient le drapeau turc accompagné d'un emblème religieux, puis disparaissaient tirant en l'air de nombreux coups de fusil. Une panique s'ensuivit en ville. Les Bayyazid Zadé étaient insultés, traînés dans la boue, l'Imam respecté Dayyi Zadé élait frappé par une plèbe soudainement jaillie