‹ La Cilicie et le Problème ottoman [par] Pierre Redan. PréfChapitre 24 sur 31 · HISTORIQUE DE LA CILICIE (SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE DE LA CILICIE (SECONDE PARTIE

de tous les bouges et prête à tous les pillages. Il se déclanchait un mouvement de basse plèbe (jui submergeait les notables et les religieux (^). Le gouverneur militaire français, sans troupes, la canne à la main, parcourait les rues, prêchant le calme. Il parvenait à rétablir la paix, aidé par la gendarmerie ottomane qui exécuta les ordres français avec le plus entier dévouement.

L'incident n'avait pas d'autre suite immédiate; mais les troupes françaises étaient trop peu nombreuses pour arrêter les mieneurs kémalistes qui, ouvertement en pleine ville, prêchaient la révolte. Le voyage de M. Georges Picot à Sivas, chez Moustafa Kemal, grandit l'importance de ce dernier. Il fut répandu dans les campagnes que les Français allaient abandonner la Cilicie par crainte des Kémalistes. Le 21 janvier, Marache était attaqué. Des renforts sérieux furent envoyés par le général Dufieux au général Quérette, à Marache (^) ; mais le manque de

(') Certains journaux ont prétendu que le drapeau français avait été hisse à la place du drapeau ottoman, ce qui avait déterminé l'émeute. Or, Marache avait été occupé en octobre. Le maréchal Allenby, commandant les troupes anglaises, avait interdit tous les drapeaux. Le général Gouraud, à son arrivée, ordonna de hisser le drapeau français sur les établissements militaires, en fait de quoi il flottait sur le camp, à Marache, comme dans tous les autres camps. Dans l'émeute du 27 novembre, il s'agit de la citadelle où aucun drapeau français ne fut hissé. Le drapeau ottoman a toujours flotté au Conac sous l'occupation française, comme sous l'occupation anglaise.

(^) Colonnes Corncloup, Marty, Thiébaut et Normand,

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télégraphie sans fil, le manque de matériel et de vivres causèrent un désastre. Marache fut évacué et les colonnes rentrèrent à Islahiyé le i3 février 1920, après avoir supporté une tourmente de neige épouvantable, qui coûta la vie à de nombreux soldats et réfugiés chrétiens. Sept à huit mille Arméniens furent tués à Marache par les Turcs, après l'évacuation française. Les pertes considérables pourtant n'étaient rien à côté de l'effet produit ! Les Turcs qui avaient décidé la reddition au lendemain de l'arrivée des colonnes Normand devant Marache, et qui avaient envoyé au général Quérette le D^ Moustafa pour discuter l'armistice, les Turcs se croyaient désormais capables de vaincre les Français. Bien que le D^ Moustafa ait été tué la veille de notre départ, les bandes de villageois affamés et de pillards tendirent ouvertement à envahir la riche Cilicie déjà réorganisée par ime année de prospérité.

Moustafa Kemal pacha avait été envoyé en 191 9 par Damid Ferid pacha pour s'opposer à l'établissement des Grecs à Smyrne. Ce général s'était déclaré bientôt indépendant et était devenu le porte-drapeau des revendications nationalistes ottomanes. Au début, le mouvement n'était qu'une résurrection du club « Union et Progrès » Jeune Turc cherchant à reprendre les renés du pouvoir. Le mouvement se développa bientôt grâce à une habile propagande. Les (( Nationalistes » se posèrent en ennemis de tous les étrangers installés en Turquie. Moustafa Kemal trouvant sans doute la Cilicie moins forte en tanks, en avions, en fd de fer barbelé, que la zone grecque,

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chercha à remporter sur les Français les succès nécessaires au renforcement de son autorité.

Ce ne furent pas des troupes régulières kémalistes qui envahirent la Cilicie, mais uniquement i^ooo à 3ooo individus, lesquels pénétrèrent dans les villages pour y lever impôts et recrues par la force. Les villages ciliciens, occupés par les nationalistes, durent payer un impôt spécial de livres or destiné à payer les recrues kémalistes. En même temps, ces derniers, pour ravitailler leurs troupes, réquisitionnaient grains et troupeaux dans les mêmes villages. Naturellement, les villages réagissaient contre les Kémalistes, leur livrant des combats acharnés, venant implorer des secours auprès du commandement français. Il aurait fallu de la cavalerie et surtout des auto-mitrailleuses en nombre suffisant pour aller au secours des villages attaqués.

Par suite de notre impuissance à les secourir, les villageois perdirent confiance en notre force militaire. Les Kémalistes purent donc, sans trop de peine, continuer leur active propagande et leur progression. Le* plan nationaliste était bien connu depuis juillet 191 9 : trois attaques simultanées devaient avoir lieu contre la Cilicie. La première sur le front Mersine-Adana, avait pour but la rupture de la voie ferrée entre ces deux villes; le principal effort porta dans cette zone. La deuxième attaque devait se faire sur la ligne Hajjïn-Sis avec point de direction Djïhaii et ensuite Adana. La troisième attaque devait avoir lieu sur le front Ain Tab. Le point de départ des deux premières attaques devait être Konia et Sivas.

Diarbékir devait régler le sort d'Ourfa et se porter ensuite sur Ain Tab. En même temps, les Chérifiens devaient faire leur possible pour empêcher les renforts français de quitter la Syrie pour la Cilicie.

Après un siège héroïque, la garnison d'Ourfa capitula et obtint de regagner nos lignes : une infâme trahison l'attendait. Au moment où nos troupes sans méfiance franchissaient une série de gorges, elles furent assaillies, par surprise, par les forces ottomanes : la majeure partie de la colonne française fut massacrée.

Heureusement, à la suite d'une entente avec les Chérifiens, le général Gouraud porta la division du général de Lamothe à Killis, ce qui permit de stabiliser le front dans l'Est (^). Ain Tab assiégé, débloqué, réassiégé, tenait toujours.

Dans l'Ouest, la chute de Marache découvrait la voie ferrée. Les Kémalistes se portèrent d'abord sur les cazas de Khassa et d'Islahiyé; mais le reste du sandjak de Djebel-Bereket réagissait nettement contre la poussée kémaliste. Les notables musulmans écrivaient, à plusieurs reprises, à Gueuruk Selim bey et à Toufan bey, commandant les forces nationales, de ne pas pénétrer sur leur territoire. Les Muftis appuyaient la demande des notables, disant que la pression

(^) La division de LamoUic a^ ait jusqu'alors lonu la Syrie. Au milieu de février 1920, la division (deuxième division de l'armée du Levant) fut portée à Killis. Une troisième division fut iormce en Syrie, la première division étant toujours ^ Adana.

Cl. R. de n.

Halle dans le village kurde de Bel Pounar.

CI. O.-V Bozanli. La frontière turco-cilicienne en décembre 1918. Officiers français, britanniques et turc.

P. Guillaimiot, grav.

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devait être faite sur les Français par la persuasion et non par la force.

Ne trouvant point dans la population l'accueil escompté, les Kémalistes portèrent leurs efforts vers le sandjak de Khozan (Sis fut entouré le 27 mars 1920). Néanmoins, les attaques sur Ekbès et Ilarouniyé, éloignés dans les montagnes, avaient nécessité l'évacuation de ces postes en raison des difficultés de leur ravitaillement. L'occupation militaire de Constantinople par les Anglais, le 1 8 mars 1 920, servait de prétexte au vali Djelal bey pour énerver les esprits musulmans jusque là tranquilles. Cette effervescence coïncidait avec la prise de Char et le renforcement du siège d'IIajjin défendu par les Arméniens du Caïmacam Tchalian. Faute de munitions, de vivres, de T. S. F., de matériel. Sis fut évacué avec l'aide d'une colonne de secours. Hajjin, attaqué depuis février, privé de secours (un avion put survoler deux fois la ville, l'aviation étant peu nombreuse en Cilicie), devait succomber en décembre 1920. L'ennemi parvenait en face de Missis et Djïhan commandé par le général Bonnin. Les Kémalistes s'efforçaient de soulever les populations rurales, peu disposées à combattre; leur but principal était de couper la voie ferrée afin de forcer à l'évacuation d'Osmanié et des autres postes de l'Est. Osmanié, menacé par Kara Hassan, était attaqué le 27 mai et combattait jusqu'au 7 juin, date à laquelle la colonne Gracy, venue d' Adana, refoulait pour un temps l'adversaire.

Du côté de Bozanti, les affaires allaient encore plus mal. En janvier, nos commissaii'es de gare à Oulou,

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Kichla et Eregli, qui surveillaient les importations de céréales, furent insolemment reconduits à la frontière. Bozanti, violemment attaqué, coupé le 2 avril, malgré l'héroïque défense du commandant Mesnil, succombait à la fin de mai. La colonne Gracy, partie d'Adana le 16 mai pour tenter de débloquer Bozanti, avait dû se replier après avoir livré un combat très dur contre un ennemi bfen retranché, bien approvisionné (20 mai 1920). La voie ferrée, entre Adana et Mersine, coupée pour la première fois les 20 et 22 avril, l'était définitivement.

La situation administrative se compliquait du fait que les impôts ne rentraient plus et que de grosses sommes avaient été prêtées aux territoires de l'Est. Les céréales ne venaient plus d'Anatolie; le ravitaillement d'Adana et des réfugiés arméniens devenait délicat. Les Chrétiens se plaignaient vivement de l'insécurité et de notre impuissance à réprimer l'insurrection. Ils récriminaient encore parce qu'ils n'avaient pas carte blanche pour piller à leur tour les villages musulmans.

Les Musulmans eux étaient bien indécis. Le vali pouvait grouper les fortes têtes, rhais il ne réussissait pas à convaincre les Turcs de la nécessité d'une insurrection générale; un fort parti, fidèle au Sultan, se groupait contre les rebelles. En mai 1920, les habitants musulmans d'Adana écrivaient à . Moustafa Kemal qu'ils voulaient rester sous le régime administratif actuel et ne désiraient pas l'occupation kémaliste. Chacun demandait le calme afin de travailler en paix. Cependant les Turcs craignaient vivement

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qu'à un moment donné les Français ne soient plus capables de maîtriser les Arméniens entassés dans Adana et que ces derniers ne se livrent, à leur tour, au massacre des Musulmans. La question de la fetoua aggrava le malaise.

Le Cheikh ul Islam, à Constantinople, avait donné une fetoua condamnant le Kémalisme. Cette fetoua fut publiée et répandue à des milliers d'exemplaires. Malheureusement, le texte qui, selon la tradition, devait être envoyé de Constantinople pour être lu dans les mosquées, ne parvint pas à Adana. Les Kémalistes en profitèrent pour déclarer cette fetoua apocryphe et firent donner une contre-fetoua par le mufti de Kars très influent dans le vilayet d'Adana. Le vali d'Adana prenait prétexte de tous les événements pour combattre notre action et pousser à l'insurrection. Enfin, le 27 mai, le vali Djelal bey était rappelé à Constantinople par le Ministère de l'Intérieur ottoman. Malheureusement, il était trop tard. En se rendant d'Adana à Mersine, Djelal bey profita de toutes les occasions pour exciter le peuple à se soulever à tel point qu'il dût être embarqué sur un navire de guerre, en attendant le paquebot qui devait l'ernmener. L'armistice de mai iQ'^o allait parachever son œuvre.

3^ Période cV insurrection. — C'est avec un vif étonnement que fut apprise en Cilicie la nouvelle qu'un armistice venait d'être conclu entre le Haut Commissariat de Beyrouth et les Kémalistes. Bozanti venait de tomber, Osmanié et Sis étaient assiégés.

Adana commençait à être inquiété, mais la situation était loin d'être désespérée ! Aïn Tab Amenait d'être brillamment débloqué; la colonne Laurent, sortie . d'Osmanié, avait ravitaillé les postes de l'Amanus. La tentative, d'accord avec Moustafa Kemal pacha, répondait évidemment à une politique d'ensemble qui dépassait la Cilicie ; mais localement, en Cilicie, les conséquences de l'armistice étaient désastreuses. Les Kémalistes qui, jusqu'à présent, n'avaient pas trouvé chez les populations ciliciennes l'accueil escompté, qui manquaient de ravitaillement et pressuraient les villages excédés de leurs exigences pour en tirer blé, viande et recrues, firent subitement figure de vainqueurs. Il est, en effet, nécessaire de juger les Orientaux d'après leur propre mentalité, et non pas d'après la nôtre. Les schismatiques musulmans, Kizilbach, Alides, etc., rentrèrent immédiatement dans l'existence secrète c{u'ils avaient abandonnée en novembre 191 9 pour se ranger derrière nous. Les Tcherkesses, lesquels avaient loyalement tenu leurs engagements, nous lâchèrent sur-le-champ, pour les uns gagner la montagne et prendre une attitude expectante, les autres pour se rallier aux Kémalistes plus forts que nous, d'après eux. Il est bon de noter cependant que jamais les Tcherkesses n'ont pris part à fond dans une opération contre les Français. Les Kurdes se déclaraient indépendants dans leurs montagnes, revenant à l'autorité féodale de leurs beys, et tirant sur quiconque s'approchait de leurs villages. Enfin les Sunnis, les Turcs, qui avaient admis le réoimc cilicicn d'un contrôle administratif

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français sur une province ottomane, nous reprochaient vivement d'avoir traité avec des rebelles condamnés à mort par le Sultan.

A la publication de l'armistice, un revirement complet dans les populations se produisit en Cilicie. Jusqu'alors, nous avions des partisans; à partir de fin mai, ce fut réellement un soulèvement général. Les hésitants, les neutres, qui croyaient encore que des forces françaises allaient venir renforcer les troupes du vilayet, perdirent toute confiance en nos armes et se lancèrent contre nous pour piller, et se faire pardonner des Kémalistes leur obéissance passée aux ordres du gouvernement local.

L'armistice, signé pour vingt jours, accordait aux Kémalistes l'évacuation par nos troupes de Bozanti déjà tombé, de Sis, d'Ain Tab où nos soldats devaient camper en dehors de la ville. La voie ferrée de Mersinc à Islahiyé (Baghdadbahn) devait essentiellement servir de limite aux deux camps. Les prisonniers et les condamnés politiques devaient être rendus aux Kémalistes, en échange d'un certain nombre de nos soldats pris les armes à la main.

Cet échange eut lieu à Yenidjé; Sis fut évacué et la population arménienne se réfugia à Adana, où elle devait être un élément de désordre, en raison de son état de dénûment et de son mécontentement. Les Kémalistes ne respectaient guère l'armistice. Indjerlik était attaqué, Osmanié continuait un certain temps à être bombardé. L'attitude des ofliciers nationalistes, venus régler les conditions de l'armistice, était généralement si insolente, notam-

ment celle du major Chems-ed-din, à Adana, qu'il était impossible d'arriver à de simples accords courtois. Les meneurs kémalistes voulaient évidemment continuer la lutte; ils sentaient l'impossibilité de maintenir inactives leurs bandes de paysans et . de pillards; ils comprenaient encore l'impossibilité de soulever à nouveau les ruraux s'ils les laissaient retourner au travail dans leurs villages. Les hostilités reprirent ofïiciellement le i8 juin à minuit. Les Kémalistes, se croyant assurés de la victoire, n'acceptèrent aucune i)rolongation.

Adana subissait le contre-coup de ces mouvements. Chems-ed-din avait essayé d'entrer en rapports avec le vali d' Adana, Abderahman Zadé Elîendi, l'informant qu'il devait désormais recevoir les ordres d'Angora. Le vali, notable Ansarieh, mais très turc, communiquait cet avis au colonel Brémond et n'en tenait pas compte. Cependant, à l'instigation du consul de Perse, Ismaïl Asref, se produisaient au Conac d' Adana diverses manifestations qui se terminaient par l'intervention personnelle du colonel Brémond. Le consul de Perse, lequel quelque temps auparavant s'était rendu à Constantinople recevoir les ordres de son ambassade après le traité anglopersan, avait changé d'attitude envers les Français et se montrait nettement hostile. Il dut être expulsé du Conac. 11 devait, par la suite, s'enfuir chez les Kémalistes et prendre part aux opérations.

hc i8 juin, à 23^ 3o^, c'est-à-dire une demi-heure avant la fin de l'armistice, les Kémalistes prononçaient une attaque sérieusement préparée contre

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Mersine. Le mouvement échouait grâce aux canons des navires de guerre en rade. Le 19, la voie était définitivement coupée entre Mersine et Adana et ne devait plus être rouverte qu'en octobre. La poste se faisait par avions.

Dans la deuxième quinzaine de juin, le bruit courait en Cilicie que les Français allaient évacuer Tarsous sur Mersine, et les autres postes sur la ligne Alexandrette-Katma. Cet ordre aurait été matériellement impossible à exécuter; il aurait accentué le caractère du revers devant les Kémalistes et aurait pu déterminer des répercussions regrettables dans tout notre empire musulman. En outre, il aurait fallu évacuer immédiatement tous les Chrétiens de Cilicie, sous peine d'un massacre total. L'exemple de Marache où, après le départ des troupes, sept à huit mille Arméniens furent tués, celui d'Ourfa où nos troupes furent égorgées par trahison, malgré le traité signé, démontraient la nécessité de se méfier des promesses kémalistes. En outre encore, plusieurs milliers de Musulmans ralliés à notre influence, auraient été compromis. C'était la fin de notre prestige et de notre influence dans toute l'Asie Mineure.

Le siège d' Adana commençait. En Cilicie, l'absence de matériel et de vivres rendait la situation mauvaise. Le manque de T. S. F. isolait tous les pastes qui étaient livrés à eux-mêmes. Le pays ne tenait que grâce à l'énergique ténacité du général Dufieux, lequel de pièces et de morceaux rebâtissait quotidiennement l'édifice en train de crouler. Malgré ces conditions défavorables, le général, qui communiquait à sa divi-

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sion sa confiance et son énergie extraordinaires, décidait le retour vers Adana, des garnisons de l' Amanus, sauf Osmanié. Les deux bataillons rendus ainsi disponibles et qui rejoignirent malgré mille difficultés, devaient servir de réserve générale et allaient permettre de tenter le mouvement décisif qui allait sauver Adana et la Cilicie tout entière.

Au milieu des opérations de guerre, la foire d' Adana s'ouvrait du 12 juin au 27 juin. Le Beïram se célébrait sans incident. Le commandement avait proposé de hisser le drapeau ottoman en raison de cette fête. Mais le grand Mufti avait demandé de ne pas le faire pour éviter tout incident.

Le 4 juillet, nouvelle manifestation au Conac sur l'instigation du consul de Perse. L'état de siège était alors proclamé à Adana. Le 8 juillet, un Arménien était pendu pour meurtre d'un autre Arménien. Le 10 juillet, poussés par les Kémalistes, les Chinganeh (Tziganes) favorables aux Nationalistes, dans un but de pillage, se mirent tous ensemble à tirer en l'air. Ils comptaient provoquer une panique à la faveur de laquelle Chrétiens et Musulmans en viendraient aux mains : les Kémalistes pourraient ainsi entrer dans la ville. Le plan faillit réussir : à la suite des Tziganes, tous les habitants munis de fusils ouvrirent le feu de leurs maisons; le vali lui-mcme tira deux coups de fusil par sa fenêtre. Aussitôt les Arméniens volontaires et civils, chez lesquels il y avait également une grande agitation, prirent leurs armes et une fusillade nourrie s'ensuivit. L'échauffourée fut calmée grâce aux oiricicrs des Services

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administratifs qui, suivis de gendarmes, parcoururent les rues et rétablirent peu à peu le calme. Six individus, tous musulmans, furent tués dans cette affaire qui aurait pu devenir beaucoup plus grave. Malheureusement, à la suite de cette panique, presque toute la population musulmane, abandonnant ses biens, s'enfuit hors d'Adana. D'ailleurs, les Kémalistes avaient annoncé que la ville allait être bombardée et incendiée; après l'assaut, tout musulman resté devait être massacré comme les chrétiens.

Le général Dufieux s'efforça de faire rentrer cette population musulmane, prit toutes les mesures nécessaires pour protéger les biens musulmans abandonnés sans surveillance. Le quartier turc fut consigné ; cinc{ Arméniens, surpris en flagrant délit de vol, furent pendus. La surveillance était d'autant plus difïicile à assurer que, major de gendarmerie en tête, les gendarmes musulmans s'étaient également enfuis. Les Turcs d'Adana rendirent justice au commandement, lors du départ du colonel Brémond, en témoignant alors qu'ils s'étaient rendu compte de l'efiicace protection donnée.

Le II ^t le 12 juillet, combats habituels autour d'Adana. Le i4 juillet fut célébré de façon convenable. Les notables de la ville donnaient l'impression que tout le monde désirait le rétablissement de la paix et l'insuccès des bandes kémalistes.

Au milieu de juillet, les bruits d'évacuation par les Français se répandaient encore. Ce qui restait de Musulmans attachés au régime ne savait plus que devenir; les Chrétiens angoissés se préparaient à de

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nouveaux exodes et prévoyaient de nouvelles tueries. En même temps, les Kémalistes accentuaient leur pression sur Mersine, Tarsous et Adana.

Les vivres commençaient à manquer, il fallait à tovit prix ravitailler Adana et Tarsous. A la colonne Laurent, revenue de FAmanus, furent joints tous les éléments disponibles d' Adana, sous le commandement du colonel Gracy. Partis le 27 juillet, les Français se heurtèrent, à Yenidjé, à une série de tranchées ennemies, bien flanquées, bien approvisionnées, soutenues par des 77 et des io5. Les nôtres avaient quatre bataillons incomplets, de l'artillerie et un escadron. Toutes ces troupes étaient dans un état de fatigue extrême, et il fallut toute leur ardeur coutumière et la confiance communicative du général Dufieux, pour les entraîner malgré tout. La nouvelle de la prise de Damas, l'occupation d'Alep, connues le 26, étaient un précieux réconfort. D'ailleurs, chacun sentait la nécessité d'un coup de force pour démontrer à l'ennemi toute la vanité de son orgueilleuse présomption.

Malgré sa résistance acharnée, le 28 au soir, l'ennemi prenait la fuite. Le succès de Yenidjé avait Une répercussion considérable.

La colonne Gracy débloquait Tarsous le 29, arrivait à Mersine le 3o, dans un état d'extrême lassitude.

Le 3 août, en raison des attaques dans la région de Djïhan, de la pression faite sur Adana et du retour des Kémalistes à Yenidjé, le général Dufieux partait en avion, à Mersine, pour hâter le retour de sa colonne. La colonne, véritable Pénélope, reprenait son travail et la marche sur Adana.

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Le 4 août, à Adaua, les Arméniens se livraienl à la petite comédie de proclamer leur indépendance sous le mandat français. M. Damadian, représentant de l'Arménie intégrale, arrivait de bonne heure au Conac inoccupé, s'installait dans le fauteuil du vali. Il en était bientôt expulsé manu militari sur l'ordre du colonel Brémond en personne. Les Musulmans envoyaient une délégation remercier les Français de leur énergie.

Le 1 1 août, la colonne Gracy rentrait à Adana en un défilé superbe, demandé par les troupes elles-mêmes, mais impressionnant par la maigreur et l'état des hommes. On ne saurait trop glorifier ces soldats qui ont marché jusqu'à l'extrême limite des forces humaines.

La ligne de ravitaillement par Mersine n'était plus possible en raison de son allongement jîarallclement à l'ennemi et des coupures de la voie ferrée. Déjà en 191g, les Services administratifs avaient indiqué la valeur de Karatach et commencé une voie Decauville entre Adana et ce port. Malheureusement, le commandement refusa le matériel Decauville appartenant à la Société de Construction des tunnels du Taurus, lequel resté sans emploi fut pris par les Kémalistes. Quoi qu'il en soit, des convois furent organisés entre Adana et Karatach.

Le 16, un détachement sorti d' Adana enlevait les lignes ennemies du Tchakit, prenant un canon de io5 et deux caissons de 77. Ce succès causait une grosse impression. Le 1 9 août, nouveau succès au sud d' Adana. La population musulmane, que la victoire de Yenidjé avait commencé à rassurer, continuait à rentrer.

Le 25 août, l'Aïd el Kebir était célébré sans incident. Le même jour, le général Goubeau prenait le commandement de la Cilicie à l'est du Djïhoun et y relevait les troupes de la première division, qui récupérait ainsi deux bataillons et de l'artillerie. Ces mouvements avaient lieu en préparation de l'exécution du traité devant être signé à Sèvres, lequel rattachait à la Syrie le sandjak de Djebel Bereket (Est du Djïhoun). La Cilicie Ouest restait à l'Empire ottoman sous des conditions spéciales.

Le i^^ septembre, une nouvelle sortie, au nord d'Adana, indiquait le renforcement et la reconstitution des lignes adverses.

Le 3i août, le colonel Brémond, chef du Contrôle administratif en Cilicie, était remplacé par le lieutenant-colonel 'Capitrel. Cet officier supérieur devait d'ailleurs peu après quitter son poste. Le général Dufieux prenait complètement en mains la direction des Services administratifs comme délégué du Haut Commissaire, avec comme secrétaire général le distingué commandant Haeseler.

A la suite du départ du colonel Brémond, les contrôleurs des diverses branches administratives furent dispersés.

Les écoles furent remises aux autorités ottomanes, lesquelles, pour se faire pardonner des Kémalistes d'être restées en fonctions, s'empressèrent de dépasser la mesure et supprimèrent dans les écoles non seulement l'enseignement du français, mais encore celui de l'arabe.

Le vali d'Adana télégraphia ù ConsLantinople et

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