L HYMNE A DELOS
Les campagnes africaines haletaient de nouveau sous la furie du soleil.
Malgré les petites pluies qui avaient rafraîchi le commencement d'octobre, la chaleur était redevenue torride, comme si l'été, avant de finir, redoublait sa violence. A la villa, on vivait continuellement en plein air.
La Cina s'épanouissait dans cette ardeur. Elle avait fait du promenoir sa retraite favorite, le hâle de la journée y étant adouci par la brise du large et par l'ombre des roches. Elle restait là pendant des heures, étendue sur une chaise longue, à rêver, à regarder l'horizon mouvant de la mer.
Un matin, elle y était descendue plutôt que de coutume. C'était quelques jours à peine après son arrivée... Elle remonta soudain l'escalier de la terrasse, où Michel et Claude l'attendaient pour le thé du matin,
et s'arrêtant sur la première marche, elle leur cria vec son impétuosité ordinaire :
— Michel! Claudel... vite! vite!... venez voir le beau tapis que m'a fait la mer!...
Elle les précéda sur les degrés, légère, bondissant dans sa tunique de soie blanche qui se gonflait au vent de la course. Elle s'arrêta devant la balustrade du promenoir, étendit le bras d'un geste emphatique, montrant sous l'eau glauque les profondeurs vermiculées.
— Regardez! le voilà mon tapis !...
Etait-ce une illusion produite par les caprices de l'éclairage, ou bien, jusque-là, n'y avaient-ils point fait attention? Mais avec une somptuosité inouïe, la mer, comme une étoffe fabuleuse, recouvrait tout l'espace compris entre les deux bras de la petite anse. La Cina avait dit vrai : c'était un tapis triomphal qui se déployait depuis l'escalier du promenoir jusqu'à la ceinture prochaine des écueils.
Au bord, ondulaient les mailles d'un réseau d'ambre, encadrant un fond d'ardoise nuancé de violet, où des reflets d'ophite et de jade, de saphir et de turquoise ondulaient pareils à des arabesques de soies brillantes; — et parfois une grande volute d'émeraude traversait la broderie mobile des couleurs qui se décomposaient. La surface un instant troublée reprenait sa transparence, et, sous la nappe vitreuse, s'ouvraient des perspectives profondes, comme celles qui semblent se creuser sous les pavés de marbre. Dans l'atmosphère liquide, baignaient des roches d'or vernissées de laque et d'émeraude. L'onde, se brisant aux arêtes tranchantes, bouillonnait en mille fontaines sous-marines, remontait en globules de mercure qui jaillissaient à travers le riche tissu des saphirs et des jades, comme une voie lactée dans un ciel lunaire.
Tous trois regardaient, ébahis. La Cina, appuyée contre une colonne, avait garde sa pose.
— Quelle ouvrière délicate et merveilleuse que la lumière! — dit Claude.
— Et voyez, voyez! — disait la Cina, — il y a des fleurs dans mon tapis ! Maintenant on dirait des bêtes!...
Son doigt désignait sous l'eau le ruban mince des algues, qui se déroulaient au pied des roches avec des souplesses de couleuvres. Quand elles se redressaient, les pointes, pareilles à des bouquets de glaives, luisaient en un vif éclair, et, dans les demi-ténèbres des bas-fonds, dans une lueur mourante de pierre de lune et d'aigue-marine, on eût dit une prairie d'asphodèles au feuillage d'argent.
— Cela me plaît! — dit-elle, — c'est moi, moi toute seule, qui ai trouvé cela!.,.
Elle se jeta au cou de son amant, comme pour lui demander un éloge.
— Veux-tu, Michel? Nous déjeunerons ici tous les jours?... J'ai déjà dit à Jeanne de descendre le thé.
Michel avait pris la main de la Cina, les yeux tournés vers le tapis lumineux des vagues. Claude, debout, contre un fauteuil d'osier^ comparait aux dessins illusoires les vives images de la mosaïque qui couvrait le sol de la galerie. Les petits cubes étincelants reproduisaient les asphodèles de la mer dans la prairie élyséenne, oh se tenait Virgile au milieu des Muses.
Robuste en sa robe blanche aux plis droits, Jeanne descendait les degrés, portant sur un plateau la théière avec les tasses fragiles.
On approcha les sièges. La Cina, étendue sur la chaise longue, disposa la draperie souple de sa tunique et, s'appuyant sur le coude, elle se mit à boire la tasse
que lui présentait Michel, Jeanne, effacée et silen- ' cieuse, se tint derrière elle, épiant les gestes de ses mains. La lourde beauté de la suivante avec ses anneaux d'or encadrant le profil massif, faisait ressortir davantage la beauté impeccable de la Cina ainsi étendue dans sa tunique, le buste soulevé et le visage brillant sous les bandelettes de moire blanche qui pressaient sa haute coiffure.
De temJDS en temps, rieuse, elle regardait Michel, tout en disant des- choses enfantines. Ses yeux s'arrêtaient sur lui. 11 en sortait comme des ombres voluptueuses qui semblaient s'épaissir à chaque palpitation de ses paupières. Elle paraissait en modérer les effluves au gré de sa volonté : un battement rapide, — et c'était la sensualité furieuse de l'Africaine. — Un , autre battement, — et la prunelle purifiée caressait avec un air de soumission amoureuse ! — puis tout à coup, le regard tranquille comme une eau profonde n'exprimait plus rien.
Claude, qui était en face de la Cina, la contemplait avec une admiration grandissante. Elle était bien la reine qui convenait |à cet antique paysage.
— Comme vous êtes belle devant la mer ! — lui ditil en mettant dans cette phrase toute la ferveur de sa contemplation.
La Cina ne vit dans cette phrase qu'une galanterie banale et même un peu offensante. Elle répondit presque brutalement :
i- Pourquoi dire, ici, de ces platitudes? protesta de la main.
- Non ! Laissez-moi!
Ile se tut un instant, les lèvres chargées de réti- ;es. Mais aussitôt, le provoquant du regard :
— Et puis vous savez 1 Vous, je ne vous aime pas! Ce fut articulé d'un petit ton sec, qui blessa Claude.
Il reprit, déconcerté par cette attaque inattendue :
— Pourquoi ne m'aimez-vous pas?... Vous me l'aviez promis cependant, quand vous êtes arrivée...
— Parce que je sais bien que vous ne m'aimez pas, comme je veux être aimée!... Non! vous ne m'aimez pas! vous ne croyez pas en moi, vous! Vous n'êtes pas comme Michel!... D'ailleurs vous seriez incapable d'aimer aucune femme. Dès le premier jour, j'ai deviné que vous n'aviez pas de cœur!...
Un commencement de colère faisait trembler sa voix. Michel, désolé, la calmait :
— Tu te trompes, chère amie !, Tu te trompes sur Claude. Moi, je connais son cœur. Malgré ses allures sceptiques, — tu verras, — il a des enthousiasmes d'enfant!...
Alors Claude encouragé par l'affection de l'ami, dit en regardant fixement la Cina, d'un ton presque solennel :
— Soyez sûre que je vous aime autant que je vous admire !
Il y eut dans cette déclaration une telle profondeur d'accent, que Michel et la Cina en furent gênés. Un silence pénible pesa. Michel ne se froissa pas à cause de la parfaite communauté d'âme qui, jusque-là, avait existé entre eux. Cependant quelque chose se glissa dans son esprit, qui n'était point de la défiance, mais l'appréhension vague de tout un inconnu dans leur amitié.
Ce fut une minute. Les traits contractés de Claude se détendirent et, reprenant sa belle humeur, il dit à la Cina avec l'air d'apaiser une enfant terrible :
— En tout cas, vous avez tort de me juger hostile et de voir autre chose en moi qu'un aini...
Tout en parlant, il décortiquait une plante marine, qu'il venait de ramasser entre les montants des balustres. Jetée là sans doute par les tempêtes de l'hiver, elle s'était desséchée et tordue. Sous l'enduit blanchâtre semé de petites ventouses qui la recouvrait, elle ressemblait à une bête pétrifiée,
— Donnez-la moil — dit la Gina, curieuse.
Et, à son tour, elle se mit à décortiquer la plante :
— Oh ! voyez donc, . — dit-elle, — la pauvre plante aveugle!... Cet enduit, on dirait une taie sur un œil!... Tenez, Claude, vous êtes comme elle, vous qui ne savez pas aimer I . . . Vous y aspirez peut-être comme la plante, dans le trou noir de la mer, aspirait à la lumière du soleil... De quel effort tous ses filaments se sont tendus, comme les petits yeux aveugles se sont multipliés sur les tiges, avides de voir?... Et puis le jour oii un coup de sonde l'a jetée à la lumière, elle est morte!...
La Gina écrasait entre ses doigts la gaine de la plante qui s'en allait en poussière. Avec un rire de pitié moqueuse, mais où ne persistait aucune nuance d'amertume, elle leva les yeux sur Glaude, en montrant au bout de son doigt une pincée de poudre que le vent dispersa.
Michel, heureux de voir se fondre ainsi le ressentiment de la Gina, se leva en prétextant la beso-
le quotidienne du courrier. Glaude se disposa à le