‹ La Cina; romanChapitre 9 sur 21 · LA SALUTATION DES ROSES · texte numérisé non relu

LA SALUTATION DES ROSES

Elle arriva un soir. Ce fut dans la première semaine d'octobre. Michel était parti pour Alger, afm de l'accueillir à la descente du bateau.

Jamais les campagnes voisines de la mer n'avaient été si gracieuses qu'en ce commencement d'automne. Des ondées légères avaient rafraîchi les plantes brûlées par l'été torride. Tout un printemps hâtif s'épandait sur les collines, ruisselait dans les plaines. Une sève regorgeante gonflait les lourdes feuilles des cactus, imbibées comme des éponges et pesantes comme des disques. Les vignes vendangées se paraient de jeunes pampres, et le vert laiteux des nouvelles pousses se mêlait aux ors des feuilles mortes.

Dans les jardins de la villa, c'était un réveil de toutes les fleurs accablées par le hâle des longs mois caniculaires. Les géraniums arborescents cachaient les ventres des amphores, les volubilis se nouaient aux membres mutilés des statues. Les roses ivres de

soleil débordaient dans les allées, effaçaient les platesbandes. Le parc n'était plus qu'un grand champ de roses, 011 se fondaient toutes les teintes purpurines, depuis le pâle incarnat des églantiers sauvages jusqu'au rouge sombre des roses du Bengale qui éclataient comme une pluie de sang sous la noire verdure des pins.

On eût dit que le ciel lui-même se faisait plus limpide et plus souriant pour recevoir la bien-aimée. L'horizon de la mer était délivré des lourdes vapeurs qui, durant les matins, pesaient sur les eaux comme la buée d'une chaudière. Un air plus subtil baignait les collines du Sahel et, par delà les montagnes lointaines, l'espace était d'un bleu de turquoise, où se traînaient de molles nuées blanches.

Claude, qui voyait un heureux présage dans ce renouveau inattendu, avait présidé lui-même à la décoration de la villa, afin que la beauté de l'accueil ajoutât encore à la joie des amants.

Il était allé les attendre à la station de Marengo.

Michel radieux apparut le premier sur la plate-forme du wagon, puis, — le visage éclatant d'une pâleur nacrée, — la Cina... Inclinant légèrement la tête, elle s'arrêta une seconde avant de franchir le marchepied, consciente que tous les yeux étaient tournés vers elle. Sous le long manteau de taffetas rouge, elle portait une robecouleur de jade, qui s'ajourait en une guirlande de chrysanthèmes aux teintes d'or changeantes. Ses cheveux jioirs gonflés en lourds bandeaux faisaient ressortir davantage la blancheur lumineuse de son teint. Mais ce qui dominait dans toute sa personne, c'était un air de force calme et rayonnante, une indéfinissable splendeur qui semblait venir de sa chair et fulgurer par les mille irradiations des pierres rares dont ses doigts étaient constellés.

Elle marcha vivement vers Claude et, tandis que Michel les présentait l'un à l'autre en une phrase embarrassée, elle lui secoua les deux mains avec une afïectation de camaraderie un peu théâtrale :

— Vous êtes depuis longtemps un ami pour moi, — lui dit-elle, — puisque Michel vous aimel...

La pointe d'emphase qui haussait le ton chantant de la vofx, les façons à la fois cavalières et sentimentales déplurent à Claude. Mais il ne s'en étonna point. D'après les lettres de la jeune femme, d'après les confidences de Michel, c'était bien ainsi qu'il s'imaginait la Cina,

Ils s'avancèrent jusqu'au landau, traversant la haie des employés, qui regardaient, ébahis. De loin, les hommes d'équipe s'arrêtaient, leur fardeau sur les épaules, pour suivre des yeux la Cina. A la sortie, les postillons se reculèrent, comme s'ils avaient peur de la frôler avec les plis de leurs blouses, — et Claude lui en voulut moins, en voyant cet amour du peuple qui s'élevait ainsi derrière elle.

Elle arrangea son manteau dans le fond de la voiture, exhalant, à chacun de ses gestes, un rafraîchissant parfum d'iris florentin. Puis le cocher maure, très droit dans sa veste brodée, rassembla les guides et, suivant la mode algérienne, il lança ses chevaux au grand galop, dans la poussière de la route.

L'air était d'une douceur merveilleuse. Le soleil déclinant embrasait les cimes du Zaccar. Toute la campagne baignait dans une lumière d'ambre qui faisait resplendir les flancs des maigres collines. A travers l'atmosphère extraordinairement pure, les branches déliées des pins en parasol, les feuillages métalliques des oliviers se découpaient avec une grâce précise audessus de la terre ocreuse et crevassée, dont la dureté

s'adoucissait en un chatoiement éphémère de lueurs violettes.

Gomme les choses, comme la terre elle-même, le visage de la Cina s'était empreint d'une couleur d'or. Elle se renversait à demi sous la pluie vermeille du couchant. Ses yeux pers qui saillaient fortement, selon le type des médailles antiques, avaient des scintillements subits d'aventurine. Elle riait aux éclats, parlait avec volubilité, s'attardait aux menus détails du voyage :

— Si vous saviez, comme j'ai été heureuse là-bas, à Livourne, au bord de la mer! J'y ai repris de nouvelles forces! Regarde! — dit-elle à Michel, — le sel de la mer a rendu mes joues brillantes ! ... Et les parents que j'ai retrouvés dan& ce pays! quels braves gens ! Comme ils m'aimaient!... Mais surtout quel enchantement que le retour! Ces belles plages de la Rivieraavec leurs petites villas maritimes aux noms sonores! N'est-ce pas, monsieur, — ajouta-t-elle en se tournant vers Claude, — qu'elles sont encore plus belles dans l'ardeur furieuse de l'été?... Michel m'a dit que vous aimiez comme nous la Méditerranée et les pays de lumière!...

Il persistait dans ses paroles une nuance de pose et d'emphase. Aussi Claude, bien qu'il fût touché des efforts qu'elle faisait pour lui plaire, ne parvenait pas à vaincre une certaine gêne. Il refoula des galanteries qui lui venaient aux lèvres et qu'il jugeait sottes.

D'ailleurs la beauté du soir l'entraînait au même lyrisme que la Cina:

— Oh! voyez donc ! — dit-il tout à coup, — l'étoile de Vénus vient de se lever là-bas, derrière les montagnes.

Au bord du ciel, du côté de l'occident plus pâle, l'étoile adorable avait surgi. Goutte de lumière impercep-

tible, elle tremblait, naissante à peine, comme si elle allait s'évanouir dans les profondeurs de l'espace La Cina la regardait.

— Elle te salue! — dit Michel, — elle te reconnaît!... Te souviens- tu, comme nous l'avons contemplée à Pérouse?...

La Cina, moins transportée par la vue de l'étoile, que par tous les chers souvenirs qui affluaient à la fois dans son cœur, éleva la main de Michel jusqu'à sa bouche et, les yeux fous [de bonheur, elle la lui baisa.

Elle fut belle, en cette minute, extraordinairement. Michel éperdu lui rendit son baiser. Claude les regardait, oubliant la magnificence de l'heure pour ce grand flamboiement d'amour. Plus que le soleil agonisant dans les pourpres occidentales, il lui sembla qu'il illuminait la terre.

La voiture, au galop des chevaux, descendait les pentes de Nador. Le vent de la mer faisait palpiter les bandeaux de la Cina. A l'horizon, la ligne bleue des eaux montait sans cesse. Les plages écumeuses s'étendaient comme des taches blondes. Puis la route tourna soudain devant le paysage des ruines, et l'attelage s'engagea entre une double rangée de buissons fleuris de roses, sous les panaches des grands roseaux frissonnants. La brise marine dispersait les pétales, une odeur printanière mêlée au salubre arôme de la vague flottait par dessus les campagnes. •

— Voyez, madame, — dit Claude, — comme nos champs se sont parés pour vous!...

La Cina, battant des mains, se leva tout à coup, promenant son regard sur les terres pleines d'ombre :

— Oh ! mon Afrique! mon Afrique!... il n'y a qu'elle! Elle est à nous, mon amour!...

Dominant les buissons fleuris, debout sous le manteau rouge qui s'enflait derrière elle comme une nuée, elle se dressait épanouie dans sa force, le visage doré par les reflets de la lune montante. Elle arracha au passage une touffe de roses et, se rasseyant d'un mouvement brusque, elle les dépouilla avec une sorte de colère joyeuse et jeta les feuilles à poignées sur les mains de Michel.

On venait de franchir la grille du parc. Les verdures frôlèrent les lanternes; — et de nouveau, la Gina fut entre les roses.

Au bas de l'escalier, les gens du village s'étaient massés, accourus au bruit de la voiture. Lorsque la jeune femme descendit, les quatre aînés de Gaëtano le pêcheur napolitain, lui tendirent gauchement des bouquets, — des roses encore, des roses en gerbes énormes qui cachaient leurs petits visages. Derrière eux, la vieille Annunziata tenant le dernier bambino contre ses mamelles taries, souriait de toutes ses rides en une grimace attendrissante. La Gina l'aperçut:

— Oh ! le bel enfant ! — dit-elle, — il faut que je l'embrasse, cet enfant chéri!... Voulez-vous me le donner, madame?...

La vieille, ne comprenant pas, branlait la tête, en ^ourlant toujours. Mais avertie par Michel, la Gina ni parla dans la langue de son pays. Aussitôt des larmes noyèrent les paupières meurtries de la vieille. Vite, elle détacha l'enfant de son cou, elle le souleva, l'approcha des lèvres de la jeune femme. La Gina, prise soudain d'une fureur de tendresse toute maternelle, ne se lassait pas de le baiser.

— Vous me le ramènerez, — dit-elle, — je l'aime, ce bel enfant!...

La vieille fondait en larmes. Elle balbutiait les mots du peuple de Naples:

— Merci, merci, madame! Allez avec Dieu!... Bénj3diction sur Votre Grâce i...

Avec un sourire enivré, la Cina rejeta la lète en arrière sous sa magnifique chevelure et, prenant le bras de Michel, ils montèrent ensemble l'escalier de la villa. Par delà le vestibule, d'où s'apercevait la silhouette triomphale de la Victoire, le grand salon ouvert à deux battants resplendissait aux feux des ampoules électriques, multipliés par les cristaux des lustres. Les couleurs vivantes des mosaïques faisaient sur les murs comme un ruissellement continu de joyaux, — et partout il y avait des roses, des roses toujours !... jonchées à pleines corbeilles sur les faïences précieuses du dallage, montées en buissons dans les angles, autour des fûts des colonnes, étalées dans des vases sur les lourdes tables aux marbres versicolores. La Cina, éblouie, contemplait aux bras de Michel.

Mais il l'entraîna sur la terrasse de la Victoire. Ils s'approchèrent de la balustrade.

La mer calme continuait à luire dans le crépuscule, comme si elle avait bu toute la lumière du jour. Le souffle fort des vagues fit défaillir la Cina vacillante de toutes les émotions éprouvées : là-bas, au-dessus des monts, la naissance de l'étoile, la salutation des roses, — et ce baiser d'enfant, au pied de la Colline des Temples, sur le seuil de sa nouvelle demeure !... Ces belles visions resplendirent un instant, se fondirent, s'elïacèrent. Il lui sembla qu'une félicité surhumaine l'emportait. Michel débordant de tendresse sentit la main de la Cina frémir dans la sienne. Des larmes les oppressaient. Ensemble, cédantàla même influence invincible qui courbait au même moment leurs deux urnes, ils se

précipitèrent dans les bras l'un de l'autre en poussant un unique sanglot; — et longtemps ils restèrent ainsi, pleurant de joie dans les ténèbres, devant la grande mer maternelle et douce qui lentement s'assombrissait.

Le lendemain, la lueur d'or de l'aube qui courait en rinceaux splendides sur les stucs de la chambre fit comme une gloire autour de leur réveil. Ils se levèrent pour prendre le thé sur le balcon de la loggia, dans la première fraîcheur du matin. Vers le nord, le ciel était limpide et rayonnant. Les petites voiles blanches des barques qui rentraient de la pêche s'inclinaient au loin sur les eaux.

Oublieux de l'heure, insensibles à la montée du soleil, ils prolongèrent ce téte-à-tête. Michel goûtant la paix des sens qui suit le plaisir, se laissait aller à une sorte d'exaltation spirituelle et tour à tour il contemplait la Cina et la mer. Les narines palpitantes, la jeune femme le regardait aussi. Elle adoucissait lan-

Iuissamment le feu de ses grands yeux bruns entre les ils épais de ses paupières mi-closes.

[ Avec une expression sensuelle, elle trempait ses ivres dans la tasse de thé refroidi, La lèvre supérieure li'ombrait à peine un léger duvet noir en restait toute lisante. Elle relevait la tête, fixait sur Michel des yeux pyés, où s'abîmait tout l'éclat du regard dans une brte de stupeur amoureuse, — et de ces yeux éteints, fi travers la fente soyeuse des paupières, de ces narines l^^attantes, de cette lèvre humide et comme tremblante I^Bbcore d'un baiser, il montait un effluve de volupté si ^mvage et si ingénue que Michel se levant l'étreignit

Ide toutes ses forces. Il la souleva, la fit s'accouder avec lii sur le rebord du balcon et, tout en baisant la bouche r ~" """"""

— Comme tu es belle, mon Dieu !...

Tête nue, ils mêlaient leurs chevelures dans la vibration torride du soleil déjà haut, ils s'enivraient de cette ardeur, ils s'y baignaient comme dans une atmosphère sublime, — la seule oii pût se dilater leur amour.

— Vraiment, disait Michel, — il me semble que je viens de découvrir ta beauté ! ïu es bien plus belle que là-bas...

— Et moi aussi, moi aussi, Michel! Je t'aime encore plus que là-bas I...

Puis après une courte hésitation semblable à une réticence :

— Tu es mieux ! L'Afrique t'a fait du bien !... L'Afrique, vois-tu, c'est mon pays ! Je t'avais bien dit qu'elle serait bonne pour toi!...

Le soleil de plus en plus brûlant les força de quitter la balustrade et de baisser le store. Ils se réfugièrent dans l'ombre fraîche de la chambre oii ils restèrent longtemps encore à se parler.

Quand Michel quitta la Gina pour rejoindre Claude dans le cabinet de travail, ils se firent des adieux puérils comme pour un long voyage. La Cina, du bout des doigts lui envoya un dernier baiser, mais avant qu'il eût refermé la porte, elle eut le temps de voir son front s'assombrir à la pensée de la besogne fastidieuse. Elle l'encouragea du geste. Puis par grandes enjambées rapides, elle revint vers le balcon encore tout plein de sa présence.

A la mode des femmes arabes, elle s'accroupit sur le degré de marbre de la loggia, et là, dans le souffle chaud qui faisait claquer la toile du store contre les pilastres, elle se mit à songer.

La scène de tout à l'heure venait d'évoquer pour

elle, dans une scène toute semblable, le moment le plus solennel de toute sa vie, — le soir de ce bal chez le gouverneur, où Michel lui avait donné sa parole. Tandis que le cotillon se déroulait, ils s'étaient retrouvés sur la loggia du Palais d'Eté. De cet endroit, on découvrait la mer aussi; et tout le temps qu'il lui avait parlé, elle apercevait les feux du port qui scintillaient dans la nuit comme des gemmes. Au bout de la jetée, — elle s'en souvenait toujours, — il y avait une petite flamme couleur d'émeraude...

C'était le dernier bal de la saison, à la fin d'avril. Six mois à peine s'étaient écoulés, — et depuis ce temps -là que d'événements! Quel changement de fortune ! En ce temps-là elle était mademoiselle Félicienne Colonna, dont les petits journaux d'Alger, dans leurs (( carnets mondains )) louaient la belle voix et le grand talent de chanteuse. Maintenant ce monde d'hiverneurs et de hauts fonctionnaires où l'avaient fait admettre sa beauté et sa réputation de cantrice^ ce monde à la fois très facile et très fermé, elle allait y rentrer triomphalement au bras de Michel Botteri, elle la fille d'un pauvre officier corse sorti du rang.

Elle songeait amèrement... Quelle nausée que toute cette vie antérieure si brillante en apparence ! Les seuls moments heureux qu'elle avait eus, c'était à Laghouat, lorsque tout enfant, elle jouait dans les ruelles ensoleillées avec les petites filles du kaouadji. Et puis, c'avait été le va-et-vient perpétuel d'une garnison à l'autre, jusqu'au jour où son père, déjà vieux et d'ailleurs gêné par une corpulence risible, était venu prendre sa retraite à Alger, n'ayant pour toutes ressources que sa pension et une modeste place de secrétaire à l'Ecole des Beaux-Arts.

Quels sacrifices il avait fallu s'imposer pour son édu-

cation d'artiste! Son père tout gonflé d'orgueil corse etde vanité militaire, appauvrissait le ménage et soumettait sa fille à une rude discipline, afin qu'elle pût briller un jour dans les salons des chefs et que, par un riche mariage, dont il ne doutait point, elle relevât le blason familial. Car il se flattait d'appartenir à l'antique maison romaine des Golonna.

Et par contraste, la Cina évoquait la figure douce et résignée de sa mère. Comme elle avait dû pâtir, la pauvre femme, de ces ambitions du capitaine et de la tyrannie qu'il faisait peser sur elle ! Elle était corse aussi, d'une famille de petits bourgeois ruinés. Avec les restes d'une beauté flétrie, elle ressemblait à sa fille comme une grande sœur. C'était elle qui lui avait donné ce surnom de Cina^ diminutif italien de Félicienne. Elle l'appelait toujours ainsi, trouvant ce nom plus doux, y cherchant peut -être un souvenir du pays natal, — à ce point que les amies de la jeune fille ne lui en connaissaient point d'autre : « Oma Cina, — lui disaitelle souvent, — je voudrais tant te rendre heureuse ! ... » Elle-même l'avait été si peu !... usée prématurément par les besognes du ménage, taillant des robes, bâtissant des chapeaux avec une habileté de couturière, ou de modiste, obligée avec cela de représenter pour complaire au capitaine, achevant de longues journées de travail dans les soirées où elle conduisait sa fille, rougissant de sa toilette minable, reléguée dans un coin comme une mère d'actrice et finissant par s'endormir de lassitude. Elle était morte à la peine, comme la Cina atteignait ses vingt ans.

Alors celle-ci avait recommencé la parade mondaine avec le capitaine, qui s'entêtait, qui mettait une sorte de rage à marier brillamment sa fille. En soirée, elle était un peu honteuse de ce père qui à peine ar-

rivé, assiégeait le buffet, et qui partout était devenu l'épouvantail des serveurs. Le gros homme s'ennuyait à mourir dans ces bals et ces concerts interminables. Il se jugeait mal récompensé de sa peine par le murmure d'admiration que soulevait la voix de la Cina ou la grâce toute classique de sa danse, quand elle glissait, légère, au bras d'un cavalier, élargissant peu à peu le cercle des valseurs jusqu'au moment où ils restaient seuls à danser...

Gela dura pendant des années. La Cina était passée au rang de figurante dans les soirées officielles. On était las d-e la rencontrer partout. Même on avait tant loué son talent de cantatrice, qu'il ne faisait plus plaisir. Cependant le capitaine ne désarmait pas. Lorsqu'elle laissait retomber, découragée, sa toilette de bal, en disant : « à quoi bon! » — c'était lui qui la forçait à s'habiller, afin qu'on la vît encore et toujours! Quel long martyre que ces soirées 1 Elle sentait la jalousie de toutes ces filles de fonctionnaires en quête d'épouseurs, qu'elle reléguait dans l'ombre par sa seule présenpe. A travers le sourire complimenteur, elle apercevait la grimace convulsive des petites vierges impatientes du célibat.

Toujours entourée d'adorateurs, elle triomphait cependant, mais la mort dans l'âme, sans illusion sur les galanteries outrageantes de ces riches qui voulaient bien d'elle pour maîtresse, mais dont aucun n'aurait eu le courage de l'épouser... Elle restait jusqu'au bout, avec une sorte de rage froide; puis on rentrait à pied, — quelquefois, sous une pluie battante, — et ces retours au logis étaient d'une tristesse Iamentable.

ï Le capitaine se répandait en récriminations contre e mauvais goût des jeunes gens qui dédaignaient une

pareille beauté. Il déplorait avec dureté les sacrifices inutiles :

— Tu es trop sage!... — finit-il par lui dire un jour brutalement, — tu décourages les hommes...

La Cina, énervée, à bout de forces, se déshabillait en pleurant, et elle ne cessait plus de sangloter, jusqu'au moment où elle tombait de fatigue sur son oreiller :

(( C'était vrai qu'elle était trop sage ! — pensait-elle. — Avec une voix comme la sienne, elle aurait pu briller sur les scènes illustres de l'Europe. Si elle le voulait, ce serait une vie retentissante, pleine de gloire, de luxe et de plaisir, — avec des amours princières peut-être!... Et elle se remémorait les noms des cantatrices fameuses: La Melba! La Patti!... La Cina! Elle voyait déjà son nom imprimé sur une affiche, reproduit par les journaux, salué par toutes les trompettes de la réclame: LA CINA: LA CINAl... Ce nom tintait à ses oreilles avec des sonorités fantastiques. LA CINA ! c'était un nom prédestiné... ))

Elle résistait cependant, sachant bien que du jour où elle se ferait actrice le capitaine, dans l'énormité de son orgueil, la renierait pour sa fille.

Il mourut subitement. La Cina avait vingt-sept ans. Elle était seule au monde, sans autre appui que le dévouement d'une bonne qui les servait depuis la mort de sa mère. Alors, utilisant ses relations, elle s'était mise, pour vivre, à donner des leçons de chant, — reprise par la fascination du théâtre, cherchant une occasion propice. C'est alors qu'elle avait rencontré Michel.

La passion presque furieuse qui donnait à sa voix un accent ^si tragique, l'éclat souverain de sa beauté,

le grand besoin d'amour qui sortait de ses yeux malgré elle, — tout cela, dès le premier soir, avait bouleversé Michel, en l'émouvant d'une vague pitié. Et la Gina, dès qu'elle l'avait aperçu, sachant tout ce que le monde disait de son immense fortune, de ses ambitions prochaines, de ses goûts de poète et de dilettante, de ses voyages et de sa culture si raffinée, la Gina s'était éprise aussi de ce grand jeune homme brun au teint pâle et ardent qui lui apparaissait à la fois comme l'incarnation du prince et de l'artiste.

C'était à une soirée intime, chez des amis communs. Ils ne s'étaient point quittés jusqu'à la fin. Le ton de sincérité candide qui perçait dans la parole de Blichel avait touché comme un hommage la Gina habituée jusqu'alors aux flatteries menteuses des jeunes gens. On avait beaucoup remarqué leur attitude; mais elle, comme si elle voulait braver ce monde qu'elle méprisait, elle avait dit tout haut à Michel en l'entraînant sous une lampe :

— Monsieur Botteri, voulez-vous me donner votre main? Je sais lire les sorts ! . . .

Maintenant, dans la maison de la GoUine des Temples, la Gina immobile sur le degré de marbre, les genoux au menton, souriait à ce souvenir: « Oui! elle avait eu l'audace de dire cela à un inconnu !.,. » Elle entendait encore le son de sa voix vibrante, toujours un peu théâtrale lorsqu'elle avait ajouté en suivant du doigt les lignes de la paume ouverte :

— Je vois des choses effrayantes, effrayantes dans cette main!...

Depuis, il s'étaient retrouvés dans le monde presque chaque soir, et à mesure qu'elle sentait croître la ferveur de Michel, elle éprouvait de plus en plus la tentation de jeter le masque misérable qu'elle avait

gardé jusqu'alors par convenance, d'en finir une bonne fois avec la comédie navrante de son existence, de se donner enfin à cet homme puisqu'elle l'aimait. Aurait-elle le droit de se plaindre, quand elle aurait refusé l'amour qui s'offrait? Et quel amour 1 Elle le voyait si beau, qu'elle en pleurait de désespoir dans sa solitude.

Alors les événements s'étaient précipités. Une force la poussait, indépendante de sa volonté et qui détruisait en elle l'être factice créé par le monde et l'éducation paternelle. Elle se souvenait seulement que le soir de ce bal chez le Gouverneur, sur la loggia du Palais d'Eté, alors que Michel encore plus tendre que de coutume, lui avait murmuré un aveu, elle avait répondu impétueusement en lui pressant la main :

— Moi aussi je vous aime ! Je vous aime éperdûmentl... Ohl en cette minute, votre sang bat dans vos veines à les briser ! Je devine que notre amour sera une chose terrible... Qu'importe ! Je serai votre femme quand vous le voudrez !

Et Michel avait répondu :

— Ainsi, vous le voulez comme moi ?...

— Je le veux comme vous! — avait-elle dit — Donnez-moi votre bague en anneau de fiançailles...

Et Michel, la passant à son doigt, Wi avait dit :

— Laissez-moi le temps d'y accoutumer ma mère! Nous nous épouserons, je vous le jure 1 D'aujourd'hui, nous sommes fiancés pour toujours...

Mais ils n'avaient pu refréner l'élan qui les emportait l'un vers l'autre.

Le lendemain ils s'étaient embarqués, ils étaient venus se réfugier en Ombrie. Cependant Michel avait tenu sa parole : un prêtre italien les avait mariés secrètement àPérouse.

Sur la marche du balcon, dans le souffle chaud du Sud, qui faisait palpiter la toile du store, la Cina revoyait en esprit toutes ces scènes et jusqu'aux attitudes de Michel.

— Oh! celui-là! — dit-elle tout haut, emportée par la force de la vision, — celui-là, il ne peut pas mentir ! Je lis dans son âme comme dans la mienne!...

Elle contemplait l'améthyste de la bague que, ce fameux soir, il avait glissé à son doigt en témoignage de leurs fiançailles. Sa rêverie se prolongeait, elle sentait dans tous ses membres une paresseuse langueur...

La porte de l'appartement s'ouvrit et une grande fille parut, d'allures masculines mais avec une apparence de réserve et de douceur :

— Madame devrait s'habiller, — dit-elle. — Madame pourrait visiter sa villa en attendant son bain!...

C'était Jeanne, l'ancienne bonne des Colonna, qui, suivant la fortune de sa maîtresse, s'était transformée en femme de chambre.

La Cina consentit :

— C'est cela ! C'est cela! Je vais prendre mon bain comme à Livourne !...

Elle suivit Jeanne dans le cabinet de toilette. Celleci à peine plus âgée, la dominait de tout le front. Robuste, la poitrine et les épaules comme une caryatide, les hanches fortes gonflant les draperies symétriques de la robe, elle avait cet air calme et rej)Osé, ce teint rose un peu pâli que prennent les vieilles filles et les religieuses. Aussi bien, elle était longtemps demeurée au couvent des Augustines d'El-Biar, oii on l'avait recueillie après la mort de sa mère, une ivrognesse qui la battait. '

Elle était venue de Narbonne à l'âge de douze ans. Son père tonnelier de son état, travaillait à Alger sur

les quais du port. Encouragé par l'inconduite de sa femme, il s'était mis à courir les filles, et un beau jour, il était parti on ne savait où, en compagnie d'une drôlesse. Jeanne en avait gardé une horreur insurmontable des vices paternels et de la misère du logis. Dès son arrivée au couvent, elle s'était fait remarquer par ses instincts d'ordre et d'élégance, et, comme elle était fort adroite, les Augustines lui avaient appris à faire de merveilleuses broderies arabes. C'est là qu'elle s'était éprise de la Gina, en l'entendant chanter un Salut dans la chapelle ! Elle avait accepté avec joie, de la servir malgré la modicité des gages et l'humeur difficile du capitaine.

Jeanne peignait amoureusement les beaux cheveux de sa maîtresse. Quand elle eut fini de la coiffer, elle lui dit en se penchant vers elle d'un petit air qui n'admettait pas la discussion :

— Madame devrait mettre un peignoir blanc!... Les toilettes de ville ne vont pas à Madame...

C'était elle qui conseillait la Cina pour ses toilettes. Avec un goût sûr de française de France, elle corrigeait les écarts de sa maîtresse qui avait une propension fâcheuse aux couleurs excessives et aux modes excentriques.

— Tout ce que tu voudras, ma bonne Jeanne!... dit la Gina, — si cela peut faire ton bonheur I... Moi, vois-tu, je suis si heureuse, que je voudrais que chacun fût content autour de moi I

A peine vêtue, elle entraîna la femme de chambre dans l'escalier, en proie à une gaîté bruyante. Elle parcourut toute la villa, traversa le parc, revint par l'office, oii elle voulut voir toute la domesticité, depuis Ahmed le cocher jusqu'aux écureuses de vaisselle qu'on avait fait venir du village. Jeanne se prétait à

ces caprices avec une répugnance visible. Toute rouge sous le regard d'Ahmed, un colosse aux grosses lèvres luxurieuses, qui la dévisageait insolemment, elle dit d'un ton pincé :

— Si madame veut que nons descendions au promenoir, je vais prendre les linges pour le bain?... Madame désire-t-elle un livre?

— Oui f un livre. . . si tu veux !

Elle attendit Jeanne sur la terrasse de la Victoire. Dans le grand soleil de dix heures, elle regardait, adossée au socle de la statue.

La femme de chambre lui ouvrit une ombrelle qu'elle avait apportée.

— Jeanne, Jeanne ! vois donc comme c'est beau, tout cela!...

Celle-ci se méprenant sur le sens de cette admiration, qu'elle jugeait peu convenable :

— Rien n'est trop beau pour vous!... répliqua-t-elle sèchement.

Bien qu'elle ne parlât plus à la Gina qu'à la troisième personne, il lui arrivait ainsi de s'oublier quand elles étaient seules. La familiarité ancienne reprenait le dessus.

Elles descendirent les degrés étroits qui conduisaient au promenoir, la Gina dans sa longue simarre en mousseline de soie blanche, Jeanne aussi vêtue de, blanc, lente, avec son port de caryatide. Toutes deux étaient belles.

Mais la Gina traversa le promenoir en coup de vent, continua de descendre vers la mer. Sitôt qu'elle aperçut la baignoire creusée dans le roc, et dont le fond semé de galets, semblait danser sous le soleil comme un réseau d'ambre, elle parla de se dévêtir tout de suite pour se plonger dans l'eau froide.

— Madame ne fera pas cela, dit Jeanne — elle est toute en sueur... Elle a tant couru dans les jardins!...

La Gina, comme toujours, finit par obéir à la servante, qui l'engageait à se reposer dans le promenoir. Elles s'assirent à l'entrée, oii des fauteuils d'osier étaient disposés autour de la mosaïque qui représentait Virgile au milieu des Muses. La Gina se renversa contre le dossier, s'abritant du vent de mer avec son ombrelle. Sa tête éclatante se détachait sur le fond de soie rouge à rayons d'or. Par contenance, elle se mit à feuilleter le livre que Jeanne avait pris au hasard sur la table du salon. C'était une plaquette de vers. Elle parut s'y absorber avec une attention profonde. Elle faisait cela quelquefois, pour complaire à Michel, car les choses littéraires ne parvenaient point à l'émouvoir.

Jeanne, qui la surveillait maternellement, lui jeta une écharpe de couleur sombre sur les épaules, par précaution contre la fraîcheur trop vive. A la façon dont elle épiait les moindres mouvements de la lectrice, on. sentait une sollicitude toujours en éveil.

Cette grande fille chaste et robuste avait pour la Gina quelque chose de l'attachement de l'esclave et le culte despotique du prêtre pour son Dieu. Du jour où elle l'avait entendue chanter dans la chapelle des Augustines, elle avait cru aveuglément à sa fortune. Elle avait accepté la gêne du ménage, les tristesses de la Gina délaissée, les façons tyranniques du capitaine; et même celui-là, elle l'aimait au fond, à cause de ses habitudes d'ordre et de discipline et parce qu'il croyait,' comme elle, à l'étoile de sa maîtresse. Lorsqu'aux jours de réception, il revêtait son uniforme galonné, il devenait pour Jeanne le symbole magnifique de toutes les grandeurs auxquelles la Gina était promise...

Avec eux, elle avait connu bien des heures noires. Mais, pas une minute, elle n'avait désespéré. C'était elle, qui avait vaincu les dernières résistances de la Cina, lorsqu'elle avait dû suivre Michel en Italie ; et c'était elle encore qui avait pressé le mariage, sitôt qu'on était arrivé à Pérouse.

Elle avait tiré de sa poche un carré de dentelle commencée et prenant une attitude respectueuse, elle s'était mise à songer, tout en faisant courir son crochet.

Bientôt la Cina laissa retomber ses bras de chaque côté du fauteuil, l'ombrelle se renversa sur la mosaïque avec un grondement sonore, et le livre traîna par terre au bout de sa main pendante. Elle regardait vaguement devant elle, les yeux brillants, la bouche ouverte, les narines gonflées. Sa poitrine se bombait doucement sous l'écharpe de couleur sombre.

— Que c'est bon, — dit-elle, — de boire l'air de la mer!... Tiens! Jeanne, regarde! je le sens passer entre mes dents 1 C'est comme un sorbet sur ma langue...

Les lèvres ouvertes, elle montrait ses dents serrées qui filtraient la brise.

Jeanne ébaucha un faible sourire d'indulgence :

— Madame ne sera jamais sérieuse! — dit-elle.

— Ah I mais tu m'ennuies à la fin avec tes airs de duègne et ta manie de m'appeler « Madame » à tout propos. Je t'aime bien mieux comme autrefois !

— Fâchez-vous, si vous voulez, — dit Jeanne, — vous savez bien que j'ai raison de vous gronder ! Voyons, est-ce que mes conseils sont mauvais?...

Elle parut hésiter une minute devant ce qu'elle allait dire, puis enfin elle se lança résolument.

— Oui, oui! J'ai raison!... Sans moi vous ne seriez peut-être pas ici!... Et votre mariage de Pérouse? Est-ce que ce n'est pas moi qui vous y ai forcée? Vous

laissiez traîner les choses... Mais j'ai pris des renseignements, moi! Je connais la mère de Monsieur!... C'est une dévote, elle n'osera plus chicaner sur un mariage religieux...

— Mon Dieu! ma bonne Jeanne, pourquoi me dis-tu tout cela? Tu sais que je t'aime.

Jeanne s'aperçut qu'elle avait été trop loin. Elle reprit avec plus de douceur :

— En tout cas, vous pouvez dire que c'est un beau mariage... Monsieur est riche, riche ! J'ai causé ce matin avec le jardinier, un homme de Lyon, que le général a amené ici. Il paraît qu'ils ont hérité de leur oncle, qui était fabricant de soieries et qui a bâti dans Lyon, des hospices, des églises, tellement il était riche ! Et les parents de la générale ! Peut-être encore plus riches!... C'étaient de grands marchands de vins de Mâcon 1 . . .

— Si tu savais comme tout cela m'est égal ! — dit la Cina en se retournant paresseusement. — Michel serait sans fortune que je le suivrais quand même et s'il ne voulait pas de moi pour sa femme, je serais encore heureuse d'être sa maîtresse !...

— Taisez-vous ! taisez-vous ! Une fille comme vous ! . . . qui aurait pu épouser un prince I... Ah I si votre père vous entendait! Mais, je le vois bien, vous dites cela pour me mettre en colère... Non, non! il faut chasser ces idées-là qui ne sont pas convenables pour une dame de votre rang. Songez que votre mari va devenir un grand personnage, une fois qu'il sera député 1 Que me fera-t-il pas avec sa fortune et son intelligence? D'après ce que j'ai entendu, tout le pays est très porté en sa faveur, sauf les Duchemin, les gens d'à côté, des avares que tout le village déteste... Bientôt vous allez habiter Paris I

- Mais, je n'y tiens pas, moi f Je suis si bien ici ! C'est mon pays d'ailleurs!... Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi s'en aller si loin?...

— Vous ne parliez pas ainsi autrefois, du temps de votre père... ni même à Pérouse. Décidément, ce séjour à Livourne vous a bien changée.

En effet la Gina s'était comme retrempée dans ce milieu tout patriarcal de petits bourgeois italiens. Elle avait achevé d'y dépouiller ce qui lui restait de la morgue paternelle et des façons prétentieuses et frivoles empruntées aux filles de fonctionnaires qu'elle fréquentait jadis.

Elle se borna à répondre avec une nuance affectueuse :

— J'ai trouvé là-bas de bien braves gens!... Mais Jeanne se redressa majestueusement.

— Les parents de Madame sont de petits parents!... Mais Madame oubliera tout cela ! Elle a trop de bon sens pour ne pas m'écouter . . . Oui ! il faut qu'el le soit à Paris l'an prochain î

Elle ajouta en sourdine.

— Sans moi, Madame gaspillerait sa beauté !

Et aussitôt changeant de ton, comme pour se faire pardonner :

— Si vous saviez comme vous êtes belle î... et quand vous chantez!...

Elle regardait la Gina dans un élan d'extase. Ses yeux calmes venaient de s'illuminer tout à coup. Elle se jeta aux genoux de sa maîtresse et elle lui baisa la rangée de bagues qui surchargeaient sa main droite. Tandis que l'autre était complètement nue, cette main étincelait de joyaux rares, — présents de Michel, — car la Gina comme toutes les levantines, avait une

passion presque superstitieuse pour les pierres. Entre une topaze et une chrysolithe, une émeraude et un rubis balays aux lueurs d'aurore, une merveilleuse aventurine semblable à la couleur de ses yeux, véritable regard de pierre vivante, dardait ses étincelles d'or dans une corolle irisée de brillants. L'améthyste des fiançailles fermait l'anneau mince du petit doigt.

Jeanne se releva, laissant tomber la main comme à regret. Toutes deux se turent un instant, — la Cina jouissant de cette admiration naïve, Jeanne ayant toujours dans les yeux le scintillement des gemmes.

La Cina rompit le silence tout à coup :

— Et l'ami qu'a amené Michel? Qu'en penses-tu, Jeanne?

— Il ne me plaît guère !

— Moi, je ne l'aime pas ! Cet homme ne doit pas avoir de cœur !

Jeanne jugea le propos sans importance. Elle tira de son corsage une petite montre d'argent :

— Madame, — dit-elle, — il est temps de prendre votre bain 1 ,

Avec la suivante très droite dans sa robe blanche aux plis apprêtés, la Cina descendit vers la mer.

Quand elle reparut, elle était comme transfigurée. La rosée saline qui avait éparpillé ses cheveux semblait faire autour d'elle un halo brillant. Ses paupières battaient plus vives, allégées de la langueur matinale. Tête nue, elle monta en courant l'escalier de la terrasse; puis, lorsqu'elle fut arrivée au sommet, en face de la villa, conime grisée par la mer, dans un superbe élan de tout son être, elle lança avec de grands gestes de théâtre cet air de Verdi qui était son triomphe.

Ernanil Ernanil... Involami I...

La voix puissante roulait dans l'air sec en larges nappes sonores. Michel et Claude apparurent au balcon de la loggia. Jeanne scandalisée, se tenait derrière sa maîtresse, élevant l'ombrelle de soie rouge pour abriter sa tête contre la lumière de midi. Mais la Gina, sans s'interrompre, la repoussa de la main, souriant à Michel qui venait de dégarnir tous les vases et qui lui jetait par poignées les fleurs de la veille. Emplissant la villa tout entière de la joie grave de son chant, là Gina qui s'avançait, rieuse, dans la flamme du soleil, tendait sa robe légère sous la pluie des roses.

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