‹ La Cina; romanChapitre 11 sur 21 · livre · texte numérisé non relu

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— Alors, sans rancune, n'est-ce pas? — dit-il à la îune femme.

A quoi bon? — dit celle-ci — je suis si peu mêlante !

Elle prit la main qu'il lui tendait et elle la secoua

avec le morne geste théâtral que le soir de son arrivée.

— Sans rancune! — dit-elle, — une seconde. fois.

Claude retint un instant les doigts de la Gina. Mais la main chargée de bagues était inerte et froide dans la sinnnn.

Ils s assirent à la table de travail, malgré la chileur intense qui vibrait contre les persiennes closes du cabinet. Michel, songeant encore à la scène récente, tentait vraiment de s'intéresser à la lecture des journaux dont Claude lui passait des coupures toutes classées. Les lignes dansaient sous ses yeux. Il revoyait la Cina pencher son visage brillant sur la mosaïque du promenoir. La réalité de sa chair venait d'éclater aux yeux de Michel avec la violence brutale d'un coup de fouet, dissipant toutes les chimères qu'il s'était forgées. — Il se rappela la vision presque mystique qu'il avait eue naguère en ce lieu même : « Quelle pauvreté ! Comme toutes ces songeries sentaient leur littérature ! » — Il le comprenait maintenant : c'est parce qu'il n'avait pas voulu voir sa maîtresse dans la réalité de son être, parce qu'il l'avait décorée de splendeurs et de vertus imaginaires, qu'il avait tant soulYert à Pérouse ! Aujourd'hui, il la voyait enfin ! — et il l'aimait ainsi dans la vérité de sa chair et de son §ang ! Sans doute, la Cina avait fait allusion à cette tardive sagesse, lorsqu'elle lui avait dit en arrivant. « Tu es mieux!... L'Afrique t'a fait du bien !... » Il allait donc recommencer un autre amour, et même, — il le devinait, — cet amour allait être plus magnifique et plus opulent que le premier, parce qu'il serait plus vrai, plus nourri de réelles délices. Ce nouvel amour il l'avait attaché aux moelles — et quand il

sayait de penser, il entendait au fond de lui comme : un grondement de passion dont la force obscure le remplissait d'épouvante.

Les coupures des journaux restaient aux mains de Michel, qui ne lisait plus. Etonné de ses silences, de ses réponses brèves et incomplètes, Claude l'observa. Il vit bien quels soucis l'agitaient :

— Cette chaleur te fatigue ! — dit-il, on étouffe ici!... Veux-tu que nous descendions au jardin, chercher un peu de fraîcheur?... Nous reprendrons tout cela ce soir...

Michel s'imagina^ qu'il souhaitait une explication après l'algarade de sa maîtresse. Quand ils furent sous les pins, il lui dit sans préambule :

— J'ai des excuses à te faire!... La Cina n'a pas été tendre pour toi...

— Comment? — dit Claude, — mais c'est moi plutôt qui te devrais des excuses!... Il me semble que j'ai un peu dépassé les bornes en exprimant mon admiration à ta femme...

(( Ta femme! )). — Ce mot sonnait comme un reproche aux oreilles de Michel. Malgré son mariage, ou plutôt à cause du mariage même, — si furtif, si honteux de soi ! — il voyait toujours, dans la Cina, une maîtresse!...

— Tu ne m'en veux pas au moins?... — continuait Claude — ... Tu sais combien j'ai déploré le seul attachement sérieux que j'aie eu !... Je ne recommencerai jamais, jamais !

Michel supporta avec peine l'idée que son ami pût l^^croire soupçonné.

^^^B— Pourquoi t'abaisses-tu ainsi? lui dit- il, — je croyais

ïvantage en notre amitié...

Crois-y touiours, Michel ! Elle doit être au dessus

de tout, cette amitié !... En vérité, il serait plaisant qu'une femme nous désunît !

— Si seulement tu l'aimais, comme tu m'aimes!...

— Tu ne me défends pas de l'admirer au moins, cette belle créature ?...

La phrase évasive, la pointe de dédain qu'il y sentait percer, froissèrent légèrement Michel.

— N'y pensons plus ! — dit-il, — tout cela doit nous rester étranger. L'affection qui nous lie, — sois-en sûr, — est aussi forte que mon amour... Non ! il n'y a rien qui nous sépare !

Comme tous deux le désiraient, ils le crurent. La conversation tomba, chacun suivant sa pensée...

Avec l'heure de midi, une grande sérénité emplissait le parc silencieux. L'ombre rare des pins et des eucalyptus qui laissait filtrer le soleil sur le sable des allées, donnait une illusion de fraîcheur. Au centre des pelouses, dans tout l'éclat de la lumière, la blancheur des statues antiques resplendissait comme une neige. Le grain du marbre se détachait en un scintillement de mica. Des lueurs couraient sur les épaules divines, les blessures des torses, les mutilations des bras semblaient distiller des gouttes de diamant. Blancheurs rayonnantes et pétries de clarté, les chairs surnatu relies palpitaient d'une vie auguste, comme libérées de la matière, — devenues des formes pures.

Michel et Claude sentaient descendre en eux cette paix des choses. Ils marchaient à pas lents, sans se rien dire, dans le recueillement de l'amitié encore une fois affirmée. Puis une odeur de roses et de figues mûres alourdit l'air, et, du haut de l'escalier, la voix de la Cina retentit, impérieuse.

— Venez tout de suite ! tout de suite !...

lis avaient oublié l'iieure du repas. Michel répondit à son cri.

— Tu ne peux pas savoir, — dit-il à Claude, — tu ne peux pas savoir comme je l'aime !

A table, la Gina, comme si elle avait conscience d'une victoire, triompha. Bruyante, joyeuse, elle parla sans cesse, régla l'emploi de la journée : avant tout, elle voulait se promener en barque, — «Aller sur la mer... comme à Livourne... )) Claude lui proposa les pêcheurs du port :

— Nous allons les trouver au pied de la terrasse, — dit-il, — tous les jours ils ont coutume d'y venir faire leur sieste...

La Cina voulut les voir l'instant même.

Au bas de l'escalier latéral, ils virent une rangée d'hommes qui dormaient, la tête appuyée au mur. D'autres étaient couchés sous les fenêtres du Phare. L'épaisse bâtisse les protégeait contre le vent du Sud qui, en ce moment, soufflait une langueur énervante. Les petites flaques d'eau disséminées autour d'eux dans le creux des roches entretenaient une fraîcheur un peu vive. Us dormaient du sommeil harassé des misérables, roulés dans de minces couvertures, le bonnet de laine cachant leurs visages :

— J'ai presque honte de les réveiller. — dit Claude, — ces pauvres gens ont peiné toute la nuit...

La Cina les considérait avec une horreur involontaire. Elle croyait voir une file de cadavres. Ils étaient inertes. Les pieds passant sous les couvertures paraissaient démesurés comme ceux des morts sous leurs linceuls. Elle avisa l'un d'eux qui était étendu sur le dos, la figure à nu. Les orteils luisaient, polis par l'eau de mer, les larges plantes avaient la fermeté du mar-

bre. L'homme dormait, bouche ouverte, les narines dilatées, les joues blémies par l'humidité pénétrante.

— Quelles rides il a! — dit la Gina, — regardez Claude!

Au bruit des paroles, le pêcheur s'agita, il se leva sur son coude et il montra une figure de jeune homme précocement ravagée par la mer.

— Est-ce que Bosco est ici? — lui demanda Claude.

— Non! il est parti pour Cherchell...

— Alors voulez-vous nous conduire jusqu'à la pointe du Chénoa l

— Si!..

Les yeux alourdis par le sommeil, il n'ajouta pas une parole. Claude lui demanda encore.

— Comment vous appelez-vous?

— Antoine Perlés!

— Et votre barque?

— h' Immaculée !

— Eh! bien, venez nous attendre là î — dit Claude en montrant la petite anse où s'abritait le promenoir.

Ils envahirent l'embarcation au milieu des éclats de rire épanouis de la Cina. Sa joie débordante, la douceur de l'air, la légèreté de leurs costumes flottants, et par dessus tout la vaste odeur de la mer les excitaient encore. Les deux mains sur l'aviron, le pécheur, réveillé maintenant, s'amusait de les voir. A côté de lui, un vieil homme à la bouche édentée, à la face hirsute, tenait l'autre aviron.

Les eaux calmes s'étendaient en nappes de turquoise laiteuse aux ondulations miroitantes. Ils partirent vers les grands espaces paisibles.

La Cina suivait les mouvements rythmés des marins. Sa sympathie s'éveillait :

— Vous êtes de Naples? — demande -t-elle en italien au plus jeune des deux.

Il répondit dans un français correct :

— Non! nous sommes Espagnols. Nous habitons Bougaroun, là-bas I... Nous sommes venus ici pour pécher la sardine...

Il dit cette phrase avec un grand air d'aisance. Toute la noblesse de la race parut s'empreindre sur le visage, aux lèvres minces, où s'accusait fortement la courbe aquiline du nez. De ses yeux clairs sortait un rayonnement de jeunesse. On l'aima ainsi, courbé sur les rames, dans le geste simple du travail. Tous l'interrogeaient.

— Quel âge avez-vous?

— Vingt-quatre ans 1

— Vous êtes marié?

— Oui ! marié depuis un an ! — et il ajouta avec un naïf orgueil — j'ai déjà un petit !...

— Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?

— Je ne me souviens plus. Ma mère m'a dit que j'avais trois ans quand nous sommes venus... J'ai travaillé à la mer, puis j'ai fait le soldat pour les Fran-

vçais et, quand je suis revenu du service, Pierre Fer-

nandez m'a embauché...

Sur l'humble barque qui les réunissait, serrés les

uns contre les autres, les pauvres événements de la vie ,du pêcheur prenaient à leurs yeux l'importance d'une

histoire. Dans le silence de la mer et l'immensité de

l'espace le sondes paroles avait une grandeur étrange.

La Cina se passionnait.

■• Claude reprit :

^^K— Je croyais cependant que vous autres, les pê- '^Keurs, vous étiez tous Napolitains...

— Ils ne sont que trop les Napolitains! En voilà des hommes qui ne nous aiment pas! S'ils pouvaient nous chasser!... — Et relevant la tête d'un air de défi, — mais nous sommes ici, nous y resterons !...

— Et vous êtes beaucoup?

— Oui! beaucoup! il y en a de tous les pays... d'Almeria, de Dénia, de Villajoyosa, de Carthagène, de Torrevieja... Moi, je suis d'Altea dans la province d'Alicante, — lui le vieux, il est de Gandia dans la province de Valence...

Ils essayèrent d'interroger le vieillard sur son pays natal. Il riait, les yeux éteints, ne comprenant pas.

— Oh! lui! dit le jeune, — il ne sait plus! C'est un homme ancien!... et puis, vous comprenez,... avec la misère!...

Il se frappa le front, en faisant signe que l'autre n'avait plus la tête bien solide.

Par petits bonds très doux la barque se rapprochait lentement du Chénoa.

Alors, le soleil oblique revêtait la montagne de marbre d'une prodigieuse magnificence.

Les flancs abrupts tombaient sur les récifs par coulées parallèles, imitant la chute lourde d'une draperie somptueuse. A travers la vibration de la chaleur, les teintes paraissaient s'embraser et se fondre en un pâle incendie. ])es lueurs roses et vertes semblables à des flammes de trépied couraient sur un flamboiement de pourpre transparente qui palpitait comme une chair. Une buée d'argent flottait alentour, adoucissait la dureté des roches bleuâtres sur les coupoles étagées du sommet. Au pied, l'image sombre de la montagne s'enfonçait verticalement sous les eaux, creusant daiis le miroir inerte de la mer des profondeurs d'abîme.

Mais la Cina battait des mains:

— Oh! la jolie- chose! — dit-elle, — regardez donc! La mer est teinte, elle aussi! Elle est toute rose comme la montagne...

Et, avec une hâte fébrile, elle indiquait à Claude tous les détails du paysage, comme si elle voulait le convaincre de la force de son émotion. De temps en temps, elle lui frappait le bras, s'excitant à l'enthou siasme par des cris admiratifs.

— Et la plage! — disait Claude, — la couleur des sables!...

Des reflets de pourpre traînaient sur les rivages et sur les eaux. Le géant splendide enveloppait les campagnes et la mer de son rayonnement d'apothéose.

Plus qu'aux paroles de la Cina, Claude était attentif à l'éclat surprenant de son visage sous les jeux de la lumière. Le plus jeune des pêcheurs l'observait aussi. Comme son compagnon, il laissait flotter la rame. La barque s'inclinait doucement aux faibles souffles du Sud.

— Elle est belle, votre dame! — dit le pêcheur à Claude avec son sérieux imperturbable.

La Cina éclata de rire à cette déclaration. On s'amusa de la méprise.

— Voilà ta revanche, Claude! — dit Michel, — vox popnîi... !

Mais la Cina eut un caprice soudain.

— Je veux m'arrêter ici!... C'est trop beau, trop beau!... Tu veiax, Michel?... Vous, Claude, vous continuerez la promenade avec vos pêcheurs et vous nous reprend rez au retour ! . . .

Claude sourit 'de cette défaite, sentant bien l'éloignement invincible de la Cina pour lui. La barque s'arrêta dans le sable. Comme il y avait une petite

étendue d'eau à franchir, Michel sauta, le jeune pécheur passa la Cina sur son dos.

Ils errèrent d'abord sur la plage, un peu étourdis par la réverbération de la chaleur. La jupe de flanelle blanche de la Cina s'embarrassait dans les buissons de lentisque, se piquait à des espèces de'chardons aux feuilles étalées en corolles comme des lames de coutelas. Une odeur fauve d'asphodèle imprégnait l'air d'une façon intolérable.

Ils descendirent un pli de terrain et ils se trouvèrent à l'entrée d'un bosquet d'orangers qui s'épanouissait là, abrité par la montagne contre la furie du vent d'Ouest. Les beaux fruits commençaient à mûrir. Dans la noirceur du feuillage, ils avaient cette couleur d'ambre pâle et d'émeraude qui semble mêler la jeune crudité du printemps à la plénitude savoureuse de l'été. Les branches pliaient, comme sous une grêle d'or trouant les verdures.

Ils s'étaient assis sur le sable du ravin qui s'inclinait par une pente douce jusqu'à la mer toute proche. Par moment, une palpitation plus large de la vague poussait jusqu'à leurs pieds l'écume légère. La Cina regardait, tenant Michel embrassé. Soudain, elle fit le geste de dénouer sa chevelure :

— Michel, veux-tu?.., baignons-nous!... Ce sera si doux de se rouler dans la me^r!...

— Enfant que tu es!... tu n'y songes pas f

— Sil si!... viens! nous sommes seuls!...

Elle appuyait ses seins lourds contre la poitrine du jeune homme. La barque venait de disparaître derrière le Chénoa. La campagne engourdie s'endormait dans la strideur incessante des cigales. Le ciel était tcut blanc. Plus rien ne vivait que le ruissellement du soleil sur les flots illimités.

Michel céda. Ils se dévêtirent... Bientôt la Cina se dressa sans voiles, dans sa chevelure épandue. Ils se prirent par la main et ils marchèrent au devant de la vague. Ils allaient, ivres d'espace, dans la caresse de Tonde attiédie. Puis, sous le double élan de leurs poitrines, la rosée sonore rejaillit autour d'eux, — et la mer recouvrit leur nudité...

Quand ils sortirent, la sueur de la nage se mêlait sur leurs fronts aux gouttelettes des vagues. Ils revinrent s'asseoir à la même place. La Cina, ayant tordu ses cheveux, les éparpillait sur ses épaules pour les faire sécher au soleil. Heureux d'être nus, d'aspirer de tout leur corps la volupté de l'air, ils retardaient l'instant de se vêtir.

Michel était aux genoux de la Cina. Il baisait ses pieds sur la veine palpitante de la cheville, puis sur les veinules roses qui nuançaient le brillant nacré de la chair.

Le vent du Sud s'élevait insensiblement avec le soir. Des souffles arides passaient, leur apportant l'odeur acre des asphodèles, irritante, corrosive, — effluves de sexes en fureur, comme si tout un troupeau de bacchantes fût couché là sur l'herbe de la prairie. Puis le vent s'apaisait. Une fraîcheur glissait tout à coup; — et du petit bois d'orangers, il venait un parfum indéfinissable, un arôme subtil et vivifiant fait de sève végétale et d'éther, où se dilataient leurs sens.

Alors la Cina tendit sa bouche. Michel se releva, et

leurs lèvres encore humides de sel s'unirent en un

baiser fort comme le choc des vagues. Frémissante,

elle se leva à son tour. Se tenant toute droite entre les

j jambes ouvertes de l'Epoux, elle effleura son front d'une

[ caresse de ses lèvres. Michel avait pris dans ses mains,

K beaux seins de la femme. Elle flattait la tête enivrée

de l'homme. Ils s'exaltaient. De longs baisers avantcoureurs sillonnaient les épaules nues; — et tous deux ensemble, se conviant à la joie nuptiale, ils consentirent... '

Le soleil s'abaissait derrière la montagne de marbre, dont les flancs magnifiques prenaient une couleur sombre et dure. Reflets égarés du couchant, des vapeurs roses teignaient l'Orient crépusculaire. Insensibles à la mélancolie des choses, à la beauté mourante qui flottait dans le soir, ils n'avaient d'yeux que poui eux seuls. Avec une crainte égoïste, ils semblaient recueillir en eux les vibrations suprêmes de la volupté évanouie. Michel goûtait un bonheur qu'il n'avait jamais connu. Tous deux, indifl'érents au reste du monde, — et môme l'un à l'autre, — ils écoutaient, silencieux, le torrent de la vie qui s'enflait dans leurs veines!...

Ils s'attardèrent parmi les ruines des basiliques, et ils ne rentrèrent à la villa qu'à la nuit tombante. Déjà ils étaient sur la terrasse lorsqu'un bruit de voix retentit au bas de la falaise. Ils se penchèrent sur la ba* lustrade.

C'était Claude qui rentrait avec les pêcheurs.

Le lendemain, une sorte de vertige s'était emparé de la Cina. Cette journée de plein air l'avait grisée. Elle sentait toujours sur elle la brûlure des sables et la caresse cinglante de la mer. La robe qu'elle avait quittée était encore chaude de soleil.

Aussi lorsque Michel commanda de seller les chevaux pour la promenade quotidienne avec Claude, elle voulut les accompagner ; et, comme Michel résistait, craignant son inexpérience :

— Ah ! la bonne plaisanterie ! . . . Ce serait drôle vraiment qu'une Algérienne ne sût pas monter à cheval !^.|

Et elle rappela ses courses avec son père, lorsqu'il était en garnison à Laghouat. Une fois même, ils avaient fait en trois étapes le trajet jusqu'à Boghar.

D'un costume de voyage, elle s'improvisa une amazone et, sitôt habillée, sans écouter les doléances de Jeanne, elle descendit à l'écurie et se fit montrer tous les chevaux par Ahmed le cocher.

Elle entrait dans les boxes, caressait les bêtes, éparpillait l'orge dans les mangeoires. Finalement, elle jeta son dévolu sur un demi-sang arabe à la robe toute noire, — celui justement que montait Claude. La monture de Michel était toute semblable, à ce point que les deux chevaux se distinguaient malaisément l'un de l'autre. C'était une paire d'étalons que le général avait achetés tout jeunes, pendant une de ses tournées dans le Sud.

L'animal choisi par la Cina était un peu vif. Ahmed avait de la peine à le maintenir.

— Je vous préviens! — dit Claude, -^ il n'est pas commode !...

— Laissez-moi donc, mon cher !... Si vous croyez me faire peur I...

Aidée de Michel, elle se mit en selle très lestement. Claude les rejoignit, sur un grand cheval bai ; et tous les trois de front, ils partirent au petit trot vers Cherchell.

D'abord un peu gênée, la Cina trouva bientôt l'assiette. Elle redressa son buste, et, avec une parfaite aisance, elle disposa les plis de sa robe, — un drap gros bleu qui amincissait sa taille. Puis se penchant sur l'encolure de l'étalon, elle le flatta de son gant. Elle tournait vers Michel sa tête ensoleillée.

— Moi j'adore les chevaux, — disait-elle, — ces

des femmes! Regarde, Michel ! au moindre attouchement toute la peau frissonne, les veines des oreilles palpitent!...

Elle frôla de ses doigts nus l'oreille dressée du cheval, qui brusquement fit un léger écart.

— Mais prends donc garde !...

— Ne crains rien! il faut que je l'y habitue !... Elle recommença sa caresse :

— C'est si doux ce poil des chevaux ! celui-ci surtout, qui est chaud sous les doigts et velouté comme un satin...

Elle prenait la crinière à poignée :

— Comme ils sont beaux, ces crins ! Longs, longs ! et tout noirs, tout noirs!... Vois donc ! on dirait mes cheveux!...

Claude épiait l'harmonie des gestes et des paroles avec l'expression sensuelle du visage. Sans nul désir, il l'aima sincèrement dans cette minute, contenant à peine l'envie de crier son admiration à Michel.

Exceptionnellement, laCina se montra pour lu.i affectueuse : elle aurait embrassé le monde entier.

Us déjeunèrent à Marengodans une gargote à l'enseigne pompeuse. La Cina en avait supplié Michel, ravie de respirer cette odeur de cabaret, de vaguer à travers la basse-cour et les écuries, de lier conversation avec les servantes et les palefreniers.

Lorsqu'on leur amena les chevaux pour se remettre en route, un mistral violent qui venait de s'élever, tordait les branches des platanes, faisait claquer les Persiennes, culbutait sur le trottoir les chaises des cafés en un fracas de déroute. Les bâches des diligences prêtes à partir s'arrachaient sous les coups redoublés de l'ouragan. On ne voyait plus clair.

— Attendons! — dit Michel ~ ce serait de la folie! Ce mistral se calmera à la tombée de la nuit !...

— Non I non ! partons quand même I — dit la Cina, — cela va être enivrant, cette course dans la tempête...

— Sérieusement?

— Sérieusement !

— Allons ! — dit Claude.

Des têtes curieuses se massèrent pour les voir, derrière les vitres des cabarets. Ils disparurent au galop sur la route tourbillonnante.

D'abord ce fut une fuite sauvage, convulsive, furieuse. Bien que leurs chevaux se touchassent par moment, ils n'échangeaient pas une parole. Il leur semblait même que le vent fût comme une barre sur leur bouche : à tout instant, ils avaient peur de chavirer sous les ondes déferlantes du mistral. Le soleil de plomb échauffait la poussière, qui leur brûlait la gorge et les lèvres. Des averses de petites pierres les souffletaient brusquement; ils fermaient les yeux, tenaient leurs dents serrées, et pendant une minute, ils allaient ainsi à la dérive, comme lancés à travers de grands espaces rouges, — le rouge de leur sang transpercé par le soleil à travers leurs paupières closes. De temps en temps, rigides sur la selle, le cou immobilisé, ils desserraient les lèvres pour exciter les bêtes qui se ralentissaient :

— Hepp ! heppl...

— Plus vite ! plus vite ! — criait la Cina.

Les yeux fermés, ils rebondissaient dans les ténèbres rouges, au milieu des hurlements de la rafale. Puis un courant d'air chaud passait sur leurs joues glacées par le mistral. Pardessus les collineS;, l'odeur brûlante des myrtes arrivait jusqu'à eux, aussitôt balayée par la sen-

teur fraîche de la vague. Le sirocco et le vent du Nord se combattaient, avec des alternatives de victoire et de défaite.

Gomme s'ils eussent épousé la fureur des deux vents, ils précipitèrent encore le galop de leurs montures, fouettés tour à tour par les tourbillons contraires. Les souffles devenaient plus chauds, la poussière crépitait.

Mais un air de fournaise les asphyxia, ils étaient au bas du Nador, dans un fond très encaissé. Les chevaux brisés par la course s'étaient mis au pas. La Gina, les oreilles toutes bourdonnantes de vent, écoutait : plus rien ! un calme stupéfiant, un silence que la chaleur semblait rendre plus lourd!...

Entraînant Michel, elle lança son cheval au grand trot. Déjà, ils étaient au sommet de la colline. A travers l'atmosphère purifiée, la ligne bleue des vagues venait de monter à l'horizon, le golfe tout entier se dessina. Ils respirèrent à pleins poumons un air chargé d'iode.

— G'est fini ! — cria Glaude, — le mistral est vaincu!... regardez là-bas!...

Vers le Nord, une muraille de vapeurs opaques tombait à pic dans la mer encore houleuse. Devant l'invisible ennemi, le mistral reculait avec son cortège de grosses lames moutonnantes. Il défaillait comme une haleine épuisée, tandis que le souffle attiédi du Sud purifiait les plages, s'épanouissait dans l'air en une immense caresse :

La Gina qui était en avant se retourna vers Michel et Glaude, les joues en feu, les yeux ardents de poussière:

— Eh ! bien ! . . . cette bataille contre le vent? Etait-ce bon? Avais -je raison de vous forcer à partir?...

Aussitôt, elle fit sonner son rire de théâtre :

— Oh! Claude! Claude!... qu'avez-vous fait?...

Elle montrait les moustaches de l'ami dont la blondeur avait pris une teinte farouche sous l'espèce de cendre rouge qui les saupoudrait.

— Et vous donc! et Michel!...

Tous trois étaient rouges de poussière. La chevelure de la Cina avait des reflets de henné, qui rutilaient dans le soleil couchant...

Ils s'amusèrent à se dévisager, comme des enfants. ^ vivre ainsi de la vie des choses, à se rouler dans l'eau et le vent, ils se faisaient des pensées si simples qu'eux-mêmes s'en étonnaient. Tout poudreux, le sang aux tempes, la poitrine comme élargie, ils descendaient au pas vers le village, goûtant l'éphémère fraîcheur qu'avait laissée le mistral...

Tout à coup la Cina tendait sa cravache vers la plage :

— Oh ! que c'est joli, des chevaux au bord de la mer!... Ce sont les nôtres!... Je reconnais Ahmed !...

Sur le sable, des chevaux blancs se cabraient devant les volutes de l'écume qui se déroulait comme une frise de marbre. On apercevait le geste du cocher tirant sur les longes, et la veste rose de Kadour, le chaouch, dont la taille de jeune fille se balançait à choque mouvement de sa monture. Les bêtes piaffaient, les crinières répandues trempaient dans la rosée saline...

Tout à coup, les étalons poussèrent un hennissement sonore. De la plage, les juments répondirent. Avant qu'ils eussent pu ressaisir les rênes, Michel et la Cina venaient d'être emportés dans un galop furieux.

Claude, maîtrisant son cheval à grand'peine, le main-

tint sur la route. A distance, il précipité du galop, lorsqu'il vit le cheval de Michel, sous un vigoureux coup de mors, tourner brusquement vers les ruines. Celui de la Cina tourna aussi, cherchant à devancer l'autre...

— C'est de la démence, ils vont se briser contre les pierres! — cria Claude.

Encore une foulée, et les deux étalons allaient s'écraser contre la chapelle de TEvéque Alexandre!... Mais d'un même mouvement sec comme un coup de frein, ils s'arrêtèrent devant un pan de mur écroulé, Michel fut presque couché sur la croupe de son cheval, celui de la Cina s'abattit...

Lorsque Claude arriva, la Cina souriante, était encore en selle. Sans se faire de mal, elle s'était affaissée avec sa monture, les pieds traînaient à terre. Michel dégageait la jambe de l'étrier.

— Mais je n'ai rien, moi! — criait-elle, — qu'avezvous à prendre ces mines désolées?... C'est mon cheval qui doit être blessé...

Avec eux, elle examina les genoux de l'étalon, craignant qu'il ne fût couronné : il n'y avait pas trace d'écorchure. Les sabots avaient glissé sur un amas de palmiers-nains desséchés, et ainsi la chute s'était amortie. La bête tremblait de tous ses membres, les flancs en sueur battaient à coups rapides. La Cina l'apaisait de la main.

— C'est égal! — disait-elle à Claude, — vous aviez raison!... je l'ai échappé belle!...

En souvenir, elle cueillit une branche de romarin et elle la passa dans sa ceinture sous la jaquette déboutonnée. Puis elle arracha quelques brindilles d'absinthe.

— Mes mains sentent le cuir! — dit-elle. Elle écrasait les feuilles entre ses paumes.

— Oh! quelle odeur fraîche!... Sens, Michel! sens l'odeur de mes mains!...

Avec un beau rire, elle lui passa sur la bouche les feuilles odorantes et elle-même s'en frotta les lèvres.

Ils n'eurent pas sommeil ce soir-là. Leurs joues étaient brûlantes comme si. des pointes de feu les eussent irritées. La fièvre de la bataille contre le vent les agitait encore. Michel, les nerfs surexcités, croyait sentir circuler dans tout son corps une surabondance de vie animale qui le transportait. Après les fatigues de cette journée, la Gina sut l'enivrer de nouveau. Elle l'enveloppa de l'ardeur de son sang. Parmi leurs caresses, il la revoyait toujours flattant les veines gonflées des étalons, et il lui semblait que quelque chose de leur fumet sauvage était resté sur elle et qu'elle était odorante et chaude comme une cnvale

Ils ne pouvaient pas dormir. Leurs sens avaient pris une acuité excessive, presque douloureuse, comme dans les rêves. La force des images qui se levaient en eux les hallucinait; et, dans l'esprit de Michel, les idées apparaissaient avec une lumière si aveuglante, elles se succédaient, tellement agiles, enchaînées par une logique si inflexible et si sûre, qu'il avait presque peur de sa pensée :

— Etre toujours ainsi! — disait-il à la Gina, — ne jamais dormir! ignorer le sommeil, vivre éternellement dans cette allégresse, cette sublimité de son être!...

Le sirocco devenu plus lourd les força de se lever, tellement la tiédeur du lit était intolérable. Ils vinrent s'accouder sur le balcon de la loggia. Penchés sur les ténèbres de la mer, ils s'étreignaient en silence. Le parfum de l'absinthe cueillie près du tombeau de l'Evêque Alexandre était toujours sur leurs lèvres.

Quand leurs bouches s'unissaient, les acres effluves de la plante, tout chargés de souvenirs, excitaient leurs baisers jusqu'à la folie.

L'air se rafraîchissait peu à peu. Il y avait une détente du sirocco à l'approche de l'aube. Mais un bruit de pas sur le marbre monta de la terrasse de la Victoire.

— Qui va là? demanda ^Michel à mi-voix.

— C'est moi! — répondit Claude. — Cette course à cheval m'avait donné la fièvre 1 Je ne pouvais pas dormir. Alors je suis descendu pour voir se lever le soleil...

— Nous non plus, nous ne dormons pas!...

— Montez, Claude ! — dit la Cina. — Nous regarderons ensemble le soleil levant : on voit plus loin d'ici ! . . .

Tous les trois s'accoudèrent sur la balustrade de la loggia. Ils se taisaient. Les ténèbres étaient encore épaisses. Alors, dans cette trêve du plaisir, environnés par la noirceur opaque des choses, Michel et la Cina sentirent un sang lourd bourdonner sous leurs tempes. Leurs nerfs se relâchaient. La fatigue qu'ils croyaient avoir vaincue allait les terrasser. Ils attendirent anxieusement la lumière comme un baptême où se retremperaient leurs corps.

Entre les roches, des voix s'élevèrent qui rendirent plus solennel le silence de la nuit.

— Entendez- vous?... Elles sont sinistres, cesvoix!...

— Ce sont les pêcheurs qui rentrent!...

Le croissant mince de la lune venait de s'incliner vers Ténès. La cime du Chénoa apparaissait au bord du ciel bleuâtre. Un souffle passa, les verdures des jardins frémirent.

L^Orient avait pris une transparence d'un brun foncé où déjà rosissaient des nuages. Une grande barre d'or

•lança au-dessus de la mer, Lourria comme le projecteur d'une lampe électrique, et soudain un flamboie ment d'hyacinthe fit resplendir tout Tespace.

— Le voilà! le voilà, le soleil!...

La Cina avait tendu les- bras. Michel répéta son cri. Il acclamait l'astre, comme si un bonheur lui était venu, comme si l'immense Eros qu'appelait tout son cœur allait se lever sur le monde.

— Non ! — dit Claude, — ce n'est pas le soleil encore ! . . .

L'Orient n'était plus qu'une pourpre ardente. Rouge comme le sang qui jaillit de la veine, la mer clapotait contre les écueils, — blocs de fonte incandescente, — et la mer s'élargissait alentour en un frémissement d'étoffe molle, sanguinolente, aux ondulations sans fin. Des nappes laiteuses s'étendaient au couchant. Vers le Nord, la mer pâle, semblait immobile et froide comme une plaque de verre. Puis, à l'approche delà lumière, les petites vagues dans l'attente se mirent à trembler doucement, une belle couleur de saphir se répandit, annonciatrice. La lumière débordait par dessus les promontoires. Elle montait pacifique et douce-, délivrant les formes des choses, appelant le monde à la vie ; et, avec les choses, Michel et la Cina la sentaient monter en eux, apaiser le tumulte de leurs sens et de leurs pensées. Les rêves nocturnes étaient en fuite, leurs têtes alourdies s'allégeaient ; ils se purifiaient dans l'aurore. Ce fut une minute divine. Sur les crêtes du Sahel, au bord de l'Orient plus limpide et plus profond qu'un miroir, se penchaient les cimes des pins. Ils connurent toute la suavité de la terre I

Soudain, dans un éclat de fournaise, le globe aveuglant du soleil venait de bondir, traînant derrière lui toutes les clartés de l'abîme. C'était l'Liimortel chanté

par les hommes anciens, c'était l'Apollon de Délos célébré par l'hymne de l'Aède — le dieu nourri d'ambroisie au sortir du ventre de sa mère :

- Mais àpeine, ô Phoibos, avais-tu mangé la divine nourriture, — que tes langes d'or ne purent te contenir, tu t'élanças resplendissant, — rompant tes langes, brisant toutes les entraves; — et aussitôt Phoibos Apollon dit aux déesses :

— Qu'on me donne une cithare et des traits flexibles ; — et j'annoncerai aux hommes l'infaillible volonté de Zeus.

— Parlant ainsi, il marcha sur la terre immense, — Phoibos à la chevelure victorieuse, l'archer qui lance au loin ses traits ; et les déesses ensemble — tremblèrent d'épouvante. En même temps Délos entière se fleurit d'or...

Ainsi la louange du dieu nouveau-né montait des lèvres de Claude. Alors la Colline des Temples émergeait des flots comme un vase de vermeil. Les ailes déployées de la Victoire palpitaient dans la splendeur de l'aube, et, tout le long des plages, le sable étincelait.

Ce matin resta sacré dans leur souvenir. Ce fut le matin de « l'Hymne à Délos », celui où ils avaient touché les cimes les plus radieuses de leur amour.

Dès lors, les jours s'écoulèrent pour eux dans une sorte de langueur uniforme, qui assoupissait leur volonté. Le charme de la Cina régnait, irrésistible. Claude, à son tour, semblait conquis. Michel s'abandonnait, exempt de remords. Ils vivaient presque sans conscience d'eux-mêmes, énervés par cette tiédeur molle de l'été finissant, comme perdu, dans le chatoiement voluptueux des reflets et des couleurs, roulés dans les voiles chimériques de l'espace et les moires changeantes delà mer. Il y avait une heure au crépus-

cule, où toute l'étendue des rivages paraissait se couvrir de roses vivantes, qui s'épanouissaient en d'immenses jonchées purpurines, pour s'évanouir presque aussitôt sous les vapeurs du couchant. Leur vie, brillante et vaine, était semblable à ces fleurs illusoires des grèves.

L'heure de midi, seulement, les oppressait d'un vague malaise. Alors les tuiles s'embrasaient sur les toits des maisons en un rayonnement insoutenable à l'œil. Les mouchoirs rouges des femmes arabes qui venaient de remplir aux fontaines leurs amphores grossières éclataient crûment sur les sentiers deSainte-Salsa; et, dans la haute salle à manger aux peintures pompéiennes, Jeanne qui servait à table, lente et majestueuse, avec son port de caryatide, fixait sur sa maîtresse un regard si plein de reproches, que la Gina baissait les yeux.

LE BAPTISTERE

Novembre approchait. Pendant toute une journée, la pluie leur avait assombri le paysage. Mais la chaleur, loin de se tempérer en paraissait au contraire plus ardente. Selon les sautes brusques des vents, qui balaient les côtes africaines, des soirées torrides succédaient sans transition à des matinées presque glaciales. D'autres fois ils se réveillaient dans tout l'enivrement de la lumière, ils assistaient sur la loggia aux jeux divins de l'aube, lorsque tout à coup, la mer se hérissait d'écume. Le vent d'Ouest poussant devant lui les lourdes nuées de l'Océan, dispersait les vapeurs prismatiques et les mirages du matin. Les coupoles du Ghénoa s'enfonçaient dans la tourmente, et toute l'étendue se voilait d'ombres livides, comme si un flot de sépia eût inondé l'horizon.

Michel souffrait visiblement de ces variations soudaines, qui lui brisaient les nerfs. Il en souffrait surtout moralement, il les sentait se répercuter en lui,

détruisant toutes ses résolutions sous un flux et reflux d'idées contradictoires. Ses inégalités d'humeur contristaient la Cina qui ne le reconnaissait plus : — (( Mais qu'as-tu donc? — lui disait-elle — pour être triste ainsi?... Sûrement tu dois avoir quelque chose ! Il y a quelque chose que tu me caches !... » — a Je n'ai rien, — répondait Michel, — je suis mal à l'aise, voilà tout ! » Il était sincère en disant cela, car pour luimême, les causes de ces abattements subits étaient encore inexplicables.

Cependant il se prêtait aux caresses de la Cina avec une sorte de répugnance. Les émotions continues de cet amour trop fort le fatiguaient; peu à peu, il en avait horreur comme d'une souillure, et la volupté perpétuelle de cette existence sans but éveillait ses scrupules, l était saturé d'amour et de beauté. Tout cela passait la mesure, était extravagant, coupable peut-être. 'Souvent même il était pris d'une vague épouvante devant la magnificence de la mer. Mélancoliquement, il en détournait le regard : « Gela est trop beau ! » pensait-il, comme le soir où il avait évoqué l'image glorieuse de la Cina; — et lentement l'idée chrétienne d'une expiation inévitable l'envahissait.

La Gina ne devinait rien de tout ce travail intérieur qui bouleversait la conscience de Michel. En véritable Italienne pour q\ii l'jjxjQiui est lo^ti» elle n'eût rien souhaité au delà. Elle se trouvait parfaitement heureuse et c'était pour elle une énigme incompréhensible que Michel ne le fût pas aussi. Elle finit par s'inquiéter à son tour, par se demander s'il y avait de sa faute dans ce revirement inattendu. Elle se tortura sans aucun fruit et comme elle se jugeait en toute simplicité, aimante et bonne, elle renonçait à chercher.

Uû matin, elle se réveilla toute tremblante d'un rêve

qu'elle avait eu. Elle se garda bien d'en rien dire à Michel, dans la crainte de lui paraître ridicule. Mais superstitieuse, comme elle l'était, hantée de pressentiments, elle s'empressa de le raconter à Jeanne, tandis que celle-ci l'aidait à sa toilette.

— Je me rappelle maintenant — disait-elle toute palpitante — c'est un vieux souvenir d'enfance qui m'est revenu ! Je l'avais si bien oublié ! Comment cela m'est-il revenu ?... Pourquoi? oui pourquoi!... Je me revoyais toute petite, avec ma mère. Nous étions dans la diligence de Laghouat. Nous venions de quitter la ville. Derrière nous, on entendait un bruit de fusillade, j'avais peur !... ma mère me cachait la tête sous son châle; — et voilà que tout à coup, comme nousarrivions à rOued-M'zi, la diligence s'arrête, la porte du coupé s'ouvre et une horde de femmes se jette sur ma mère et moi, — tu sais? ces femmes des Ouled-Nayls qui ont des figures si abominables, avec leurs profils écrasés, leurs grosses tresses de sauvages... Elles gesticulaient comme des démons, elles vociféi*aient en arabe qu'elles mouraient de faim, qu'elles voulaient manger. Elles nous arrachaient nos provisions, nos vêtements, nos bijoux... Il y en avait une grande maigre aussi décharnée qu'un squelette, qui tirait mes boucles d'oreilles si violemment que j'en criais de douleur... Et tu sais, Jeanne? tout cela est vrai. Tout cela s'est passé comme dans mon rêve, une année que nous revenions de Laghouat et qu'il y avait une grande famine dansle pays. Mais dans mon rêve, c'a été encore plus effrayant!.. Je ne sais comment cela s'est fait : Les Ouled-Nayls s'étaient changées en vipères! La grande maigre s'amincissait, s'amincissait toujours, sa tête plate devenait plus petite, elle ouvrait la gueule en s'élançant contre moi avec des sifilements horribles, et brusque-

ment elle s'est nouée à mon cou ! Le froid de sa bouche était sur mes lèvres. J'étouffais, je râlais, je me débattais, la gorge prise, sans pouvoir appeler au secours.. Et quand je me suis réveillée, il m'a semblé que la vipère glissait le long de mon corps... et qu'elle était toujours là, dans la chambre, prête à m'étrangler avec ses anneaux!... Maintenant, vois-tu, c'est une obsession. 11 me semble que je n'ai pas rêvé, qu'elle doit être ici...

— Tout cela n'est pas sérieux ! — conclut Jeanne d'un ton bourru, — un rêve est un rêve...

La Cina resta une minute à se regarder dans la glace, puis elle dit douloureusement :

— Jeanne 1... Michel ne m'aime plus!...

— Je m'en doutais ! — reprit la suivante. — Aussi vous ne faites rien pour le garder... Voyez- vous! il faut que je vous le dise : c'est votre faute ! vous ne comprenez pas monsieur!...

— Lui non plus ne me comprend pas !... hélas, mon Dieu I qu'est-ce qu'il y a donc entre nous ?...

La Cina prit une attitude désespérée.

Elle n'avait plus les airs triomphants d'autrefois. Elle était humble et douce. Avec Michel, sa langueur de Levantine se faisait si soumise et si abandonnée, elle était si bien l'esclave amoureuse, qu'elle l'eût charmée de nouveau par la flatterie perpétuelle de cette faiblesse et cette offre de tout son être. Mais de réelles inquiétudes qui venaient de s'ajouter au malaise d'âme dont il souffrait, contribuaient encore à le détourner d'elle.

Il avait reçu de sa mère une lettre fort dure. La générale l'accusait de vivre avec une maîtresse et de ne rien faire pour son élection. Cette lettre l'avait jeté dans un grand désarroi . Avec son indécision ordinaire, il avait

compté sur le temps, peut-être sur un hasard providentiel, pour arranger les choses, et voilà que maintenant il était acculé à un aveu immédiat. Comment allait-il s'y prendre? Il cherchait une solution, lorsque Claude, le surlendemain, vint lui annoncer la fuite de son gérant, Masqueray, qui était parti on ne savait 011, en emportant soixante mille francs, le produit net de la récolte de l'année.

— Tu aurais dû t'y attendre !... — lui dit Claude, — tu te souviens de l'avertissement de Carrel? D'ailleurs tout le pays t'aurait renseigné, si tu avais voulu. Il paraît que depuis la mort de ton père, il vous volait d'une façon scandaleuse, qu'il avait des dettes criardes, qu'il empruntait à tout le monde; — avec cela trichant sur les gages des manœuvres, se faisant donner des pots-de-vin par les entrepreneurs de défrichage et même par les marchands de mulets : demande plutôt à Rafaël, ton charretier, tu verras...

— Moi, cela ne me regarde pas l — dit Michel, — c'est ma mère qui s'est chargée de tout jusqu'ici...

Et songeant à la lettre qu'il venait de recevoir, il sentit pour la première fois la dépendance dans laquelle la générale l'avait tenu. Maintenant encore c'était elle qui avait la gestion de toute sa fortune. Par une horreur instinctive des choses d'argent, il n'avait pas même voulu jeter les yeux sur ses comptes de tutelle.

— Tu as eu bien tort! — reprit Claude, — et ta mère, d'après ce que l'on me dit, a fait de triste besogne. Elle aurait par sa maladresse provoqué la fuite de Masqueray que je ne m'en étonnerais pas ! J'ai interrogé Emile Schirrer et Bonmarin, le colon de Montebello. Il paraît que ta propriété en est exactement au point où ton père l'a laissée. Rien n'a été fait, — comme chez les Duchemin, les hobereaux d'à côté, des

gens qui vivent en petits bourgeois de France, cérémonieux et gênés, tirant toute leur subsistance de misérables métayers espagnols qu'ils font venir sur leurs terres et qu'ils rançonnent sans pitié. Ta mère était ainsi. Elle se refusait à toute dépense, même raisonnable. En bonne rentière, elle ne connaissait qu'une chose, le terme à toucher. Dans ces conditions, Masqueray a dû se borner à exploiter une situation toute faite, et comme il voulait persuader à ta mère que tout marchait à merveille, il a eu recours à des expédients, il s'est laissé entraîner... Mais le plus grave^ c'est que ton rendement est resté stationnaire, qu'un véritable territoire qui pourrait nourrir une population, a été stérilisé... Oui! Je n'exagère pas! Tu as plus de cinq cents hectares en friches !...

— Cinq cents hectares I — dit Michel — ce n'est pas possible!... ce serait la propriété tout entière!...

— Gomment! Tu ne sais même pas ce que tu possèdes!... Mais la concession donnée à ton père par le gouvernement était de deux mille hectares, ou peu s'en faut... Tout le monde ici te le dirai

Michel fut atterré par le chiffre; et, Claude manifestant une véritable indignation, il sentit davantage sa responsabilité.

— Que faire?... il faudrait trouver un gérant au plus vite !...

— Surtout ne prends pas un autre Masqueray I Je ne sais vraiment qui a pu recommander ce faquin à ton père!... Mettre à la tête d'une exploitation un ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts, qui passait son temps à collectionner des gravures, qui ne savait que se vanter d'avoir été logiste et d'avoir raté le prix de Rome!... Prends Bonmarin de Montebello ! C'est un débrouillard celui-là! et qui a fait ses preu-

ves! Je suis autorisé par lui à te dire qu'il accepterait volontiers. Tout en s'occupant de tes affaires, il pourrait surveiller sans se gêner la petite fernae qu'il cultive là-bas !

Michel consentit tout de suite. La chose pressait d'ailleurs. D'autre part;, tout ce que lui disait Claude l'avait vivement impressionné. Il sentait de plus en plus la nécessité de réagir contre sa mollesse, il se déclarait plein de bonne volonté. Tout un ordre d'idées qui lui avait été fermé jusque-là venait de s'ouvrir à lui brusquement. C'était un nouvel emploi de sa vie qui s'offrait! Il se voyait dirigeant lui-même son exploitation : ces deux mille hectares, c'était presque un royaume!... et déjà son imagination s'exaltait. Mais tout à coup le souci de sa candidature lui revint.

— J'allais t'en parler! — lui répondit Claude dès les premiers mots. — Tu n'as pas une minute à perdre. Il est inutile d'attendre le préfet ni qui que ce soit. Il faut que tu te déclares franchement antisémite. Le mouvement populaire est irrésistible, — et le succès est à ce prix...

— Cela, jamais!... D'abord chrétiennement je ne le puis pas! Et puis les chefs du parti me répugnent, — ces gens qui vivent d'injures et de délations, qui s'approprient les pires procédés de la presse anticléricale d'autrefois!... D'ailleurs tu étais de mon avis : l'antisémitisme ne nous a jamais paru que le masque du vieux parti conservateur dans ce qu'il a de plus rétrograde et de plus bassement cupide.

— Mon cher, — dit Claude, — c'est à prendre ou à laisser. Il n'y a pas à tergiverser. Les choses sont ainsi ! Veux-tu être élu oui ou non?

— Oui... sans doute — dit Michel, après un moment d'hésitation.

— Tu aurais grand tort d'hésiter ! D'ailleurs une fois maître de la situation, tu pourras te comporter à ta guise, jouer le rôle de modérateur... Encore une fois, tu te présentes dans d'excellentes conditions! Le préfet qui a été nommé par le Ministère rallié défendra secrètement ta candidature. Tu auras pour loi les propriétaires et le clergé. Comprends donc que ces gens-là te préféreront à un agitateur turbulent qui compromettrait le parti par ses violences.

— A propos! — dit Michel. — Et l'archevêque?...

— Garrel ne nous a pas déçus : c'est un malin ! Chaque fois que je me présente à l'Archevêché, l'abbé Giralt me répond que Monseigneur est absent : « Il surveille ses constructions de Carthage. » Avant, c'était sa maladie de foie qui le retenait à Vichy... N'importe ! l'archevêque est une puissance I il ne faut pas se brouiller avec lui!

Michel restait rêveur. Il finit par dire :

— Moi! Antisémite! .. C'est à ne pas y croire!... Aussi, pourquoi me suis -je embarqué dans cette galère? Pourquoi n'avoir pas écouté Carrel !... Au fond, moi, il n'y a que les idées qui m'intéressent 1...

— Voyons! — dit Claude. — Veux-tu faire un peu de bien et empêcher peut-être un grand mal ! Car tu n'ignores pas que l'Antisémitisme algérien est à l'état de crise aiguë : les pires excès sont à craindre...

Cette dernière raison ébranla Michel.

Ils décidèrent de se partager le travail. Tandis que Michel s'occuperait de la correspondance, Claude irait s'aboucher avec les chefs du mouvement et parcourrait les campagnes pour tâter l'opinion... .

Le lendemain, lorsque celui-ci se mit en route, il trouva son ami en meilleures dispositions. Depuis la

conversation qu'ils avaient eue, maintenant que" Michel voyait plus nettement la double tâche qui s'imposait à lui, — féconder sa terre et créer un peu de richesse pour nourrir plus de bouches, s'interposer entre des partis furieux, — il envisageait l'avenir avec plus de confiance et il se sentait moins irrésolu. Son action allait avoir maintenant des bases précises. Il allait sortir du vague des théories, quitter le monde livresque où il avait vécu jusqu'alors.

LaCina, qui était toujours sous l'impression de son cauchemar et qui avait médité les reproches de Jeanne, s'étudiait davantage à lui complaire. Elle cherchait à le deviner, essayait de contenir devant lui son exubérance, se défiait même de son amour, dans la crainte de le choquer par l'emportement de ses caresses.

Il l'aima mieux ainsi, et, avec sa mobilité de caractère, il s'en voulut de lui avoir témoigné de la froideur, il s'accusa d'être injuste pour elle. Il l'avait vue si heureuse qu'il s'estima cruel de lui gâter son bonheur; — et il commençait à lui envier cette égalité d'humeur, cette générosité du sang, cette puissance d'illusion qui lui faisait aimer si ardemment la vie.

Souvent, il se plaisait à l'observer lorsque la vieille Annunziata lui amenait les bambini, ou bien sur la plage, parmi les pêcheurs. Ces humbles gens l'adoraient. Gomme tous les êtres robustes, elle s'imposait à leur sympathie par l'épanouissement inconscient de sa force. Sa tranquille beauté leur était un réconfort. Le seul éclat de son regard leur affirmait que la vie est magnifique et douce. Tous ces misérables couraient à elle comme à une source de joie : vraiment, il ne sortait d'elle que du bonheur!

Et Michel, en la voyant, faisait un retour sur luimême : « quelle différence! La tristesse qui était au

fond de lui pesait sur les autres comme une obscure menace, comme un miasme de contagion. Il glaçait, il stérilisait autour de lui, tandis que le sourire de la Cina épanouissait les petits et les faibles, redressait les volontés!... Pourquoi d'ailleurs lui en vouloir de son inconscient égoïsme? L'égoïsme des forts, — pensait-il, — n'est jamais blessant, parce qu'il encourage à vivre, parce qu'il entraîne ceux qui défaillent par ses airs de certitude et de victoire... L'orgueil chagrin d'un Vigny douloureusement replié devait humilier bien davantage que l'orgueil étalé et triomphant d'un Hugo. Sans doute on était à l'aise auprès du colosse. La plénitude de sa force s'épanchait en bonté... »

Ces réflexions, — semblables au travail continu des cellules qui réparent sans cesse le tissu de la matière vivante, — réparaient peu à peu ses blessures* morales et reconstituaient lentement son vouloir. Un matin il se réveilla avec la grande résolution, qu'il fuyait depuis si longtemps. Il écrivit à la générale pour lui avouer son mariage, — sans fausse honte, sans pudeurs hypocrites, disant simplement qu'il aimait, qu'il était assez sûr de lui-même et de son .choix pour n'avoir pas à rougir de son amour; et il affirmait son désir de vivre chrétiennement, de fonder une famille, de faire valoir l'héritage paternel, tout en répondant de soQ mieux aux espérances de sa mère...

Ayant envoyé cette lettre, il éprouva un grand soulagement. Il se montra extraordinairement affectueux pour la Cina, qui se jugea récompensée au centuple de toutes ses angoisses.

Comme pour inaugurer cette conversion par un acte solennel, il décida que le lendemain, — jour de la Toussaint, — ils iraient l'un et l'autre entendre la messe dans l'église du village.

Ils arrivèrent très en avance.

La petite église coloniale leur apparut dans toute sa nudité, avec ses murs blanchis à la chaux, l'indigence du mobilier et de la décoration, qui faisaient songer dès l'entrée à la pauvreté évangélique des premiers siècles. N'eût été l'étroite abside, on se serait cru dans une de ces humbles chambres où se célébraient les agapes primitives. Mais toute la nef était inondée de soleil. Il y faisait clair et gai. Des tiges d'iris blanc, des branches chargées de pâles roses d'automne s'élevaient sur l'autel, — un sarcophage chrétien, retrouvé dans les ruines. Michel savait que c'était un don de son père, et, comme l'église était encore vide, il s'ap- Drocha pour en regarder les bas-reliefs.

Au centre, — selon le type traditionnel de l'Hermès Criophore, — se tenait le Christ en Bon Pasteur, ayant la brebis égarée sur ses épaules. Les courroies de ses sandales s'enlaçaient autour de ses jambes nues, il portait sur son flanc droit la panetière que portent encore les pâtres africains. De chaque côté, le motif païen des quatre Saisons se développait symétriquement, — le Printemps sous la figure d'un beau jeune homme élevant entre ses mains une corbeille de fleurs, l'Eté avec sa gerbe d'épis et sa faucille, l'Automne rapportant une grappe de raisin vers laquelle grimpait une tarentule, l'Hiver encapuchonné et chaudement vêtu, la houe sur l'épaule et deux canards sauvages en bandoulière.

Ces allégories naïves et joyeuses disposèrent Michel à toute la simplicité de cœur qui convenait dans un tel moment, pour cette messe rustique qu'il allait entendre; — et tout en regagnant sa place, il songeait à ce mélange d'idées chrétiennes et de formes païennes qui s'unissaient sur les flancs du sarco-

phage, symbolisant à ses yeux cette même terre d'Afrique où sans cesse les peuples avaient mêlé leurs races et leurs dieux.

Mais le dernier coup de cloche venait de sonner. Les enfants du catéchisme envahirent leurs places en désordre. Quelques femmes suivirent^, un fichu noir sur la tête. Puis des pêcheurs napolitains, des Espagnols de passage entrèrent par groupes de cinq ou six. Dès le seuil, ils s'abattaient en une brusque génuflexion, ils se massaient autour du bénitier et l'on entendait le bruit de leurs pieds nus sur les dalles. La famille des Tabone, — les Maltais, marchands de poissons, — occupait une rangée de chaises, en gens riches qui font sentir leur importance. Alourdis par la graisse, le poil noir et crépu, ils montraient leurs gros traits et leurs lèvres épaisses de sémites, — énormes tous les sept, depuis le père jusqu'au dernier des garçons.

Des voitures amenèrent les femmes de quelques fermiers des environs. Enfin les Duchemin firent leur entrée majestueusement, les deux filles précédant le père et la mère. Ils furent s'asseoir à droite, tout contre l'autel, s'emparant de leurs chaises réservées avec la même pompe, que si c'était un banc seigneurial. La Cina, curieuse, les observa. Elle trouva les filles laides et leurs toilettes prétentieuses. D'ailleurs celles-ci l'examinaient de leur côté. Toutes deux se retournèrent en même temps pour la dévisager.

La sonnette du chœur commanda le recueillement. Par la porte basse de la sacristie, l'abbé Saint-Laurent venait de paraître, tenant le calice entre ses mains.

Puis, ayant quitté sa chasuble, revêtu simplement de l'aube, il descendit les degrés et il aspergea la foule. Michel ne reconnaissait plus le curé jovial et un

13'i LA GINA

peu vulgaire qu'il avait reçu le mois passé. Drapé dans sa robe blanche, la taille haute, la barbe en pointe, le teint hâlé, il avait pris l'aspect d'un apôtre voyageur !

— Asperges me, Domine, hyssopo et mundabor; lavabis me et super nivem dealbabor. — « Seigneur, aspergez-moi avec rhysope et je serai purifié; lavezmoi et je serai plus blanc que la neige! »

La simplicité auguste des paroles et des gestes liturgiques saisit aussitôt Michel. Mais déjà le prêtre était revenu à l'autel :

— Iniroibo ad altare Dei!

Les enfants et les pêcheurs répondirent. Il n'y avait pas de chantres. L'assemblée des fidèles accompagnait elle-même les oraisons, comme dans les petites « églises » des temps apostoliques. Une émotion faite d'enthousiasme et de tendresse envahissait Michel. Il croyait revoir Vecclesia des Epîtres de Saint Paul et, après tant de siècles révolus, cette perpétuité de la foi, cette union spirituelle avec les âmes antiques le ravissait. A partir de ce moment, il suivit l'office de tout son cœur. Dans l'état où il était, il s'appliquait le sens du texte sacré. Tout ce qu'il entendait avait en lui une résonnance profonde.

— Gaudeamus omnes in Domino! — chantaient les pêcheurs et les enfants. — a Réjouissons-nous tous dans le Seigneur, en célébrant ce jour de fête... »

C'était l'antienne de la Toussaint. Il s'associait à la jubilation grave que soulevait l'hymne. Lui aussi, ne devait-il pas se réjouir? n'avait-il pas reçu d'en haut une grâce qui allait le prémunir contre ses défaillances et ses faiblesses? Et de même que l'église conviait ce jour-là tous ses fidèles à la communion des saints, n'allait-il point par l'action et la charité, entrer à son tour dans la communion des hommes?

— Confitehor tibiin cithara, Deus, Deus meus: quare tristis es, anima mea, et quare conturbas me ? — « Je vous louerai sur la cithare, ô Dieu, ô mon Dieu : pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu? »

Oui ! il en avait fini maintenant avec ces abattements sans cause, ces scrupules douloureux qui n'étaient que l'excuse de sa mollesse. Il allait vivre vaillamment, suivant la loi des créatures... Et dissipant ses derniers doutes, le chant triomphal du Gloria remplit toute la petite église illuminée de soleil. L'abbé Saint- Laurent quittant l'autel s'était assis devant un harmonium, et, pour la solennité, il accompagnait d'un peu de musique les rudes voix du peuple. Tous chantaient avec une ardeur grandissante, comme exaltés par les sons de l'orgue, et le prêtre chantait avec eux. Cette familiarité que relevait la noblesse du culte toucha Michel jusqu'aux larmes.

L'officiant était remonté dans le chœur pour l'OfTertoire. Les bras étendus, suivant le geste immémorial, il prononça :

— Orate, fratres, ut meum ac vestrum sacriftcium acceptablle fiât apud Deum patrem omnipotentem. — (( Priez, mes frères, afin que ce sacrifice qui est le mien comme le vôtre, soit acceptable aux yeux de Dieu le Père tout-puissant... »

En ce moment, Michel éprouva l'espèce de commotion intérieure qui précédait toujours chez lui les actes de la volonté et de l'intelligence. Une idée vivante naissait, prenait forme en lui. Pénétrant les paroles du prêtre, il venait de comprendre l'éternelle vérité du Sacrifice. Toutes les formules scolastiques qu'avait retenues sa mémoire s'évanouissaient à cette lueur. Toutes ses velléités antérieures de catholicisme lui

semblaient aboutir à la découverte de cette évidence. Par là, tout s'éclairait et s'ordonnait. La victime non sanglante que réclamait la nouvelle alliance, c'était lui-même dans sa pure volonté. Se sacrifier pour aider au triomphe du Juste, vaincre les puissances mauvaises qui font dévier sans cesse la droiture du vouloir', afin d'offrir ses œuvres au Père comme des hosties sans tache!... Vivre selon la loi, c'était vivre en se sacrifiant, c'était l'Action, c'était la Vie véritable : tout le reste n'était que désordre et faiblesse... Et il suivait en pensée la continuité admirable du symbole, depuis les lointains Aryas qui répandaient sur le feu la liqueur sacrée du Sôma en invoquant Agni jusqu'au prêtre de Jésus qui consacre les saintes Espèces en invoquant l'agneau mystique î Le pain et le vin étaient les immuables Prémices de la Terre! Dès l'origine des temps, cuisait l'Azyme de la Pâque, ruisselait la grappe du Sacrifice I...

— Sanctus! Sanctus! Sanctus Dominus Sabaoth! — criaient derrière lui les pêcheurs agenouillés, Bosannah in excelsis! Benedictus qui venit in nomine Domini.

La sublimité du psaume arracha Michel à ses pensées. Ces mots d'adoration, ces allusions aux choses éternelles, à Tlnconnu redoutable et pourtant désiré, — tout cela s'emparait de lui avec une force irrésistible et douce.

Toutes les émotions oubliées d'une enfance pieuse, les premiers rêves de gloire éveillés par la magnificence des rites et la parure des édifices sacrés, l'incantation inconsciente des paroles saintes balbutiées dès le berceau, — il était la proie de ce passé toujours vivace qui venait de ressurgir en lui et de le boule^ verser. La piété des ancêtres, leurs désirs, leurs joies, leurs espérances, toutes ces choses obscures et pro-

fondes dont était faite son âme, remontaient à un appel mystérieux vers sa conscience troublée. Il se sentait avec ceux de son sang, avec des hommes sans nombre. Pâle, frissonnant dans tout son être sous la majesté terrible du Sanctus, il écoutait prier en. lui toutes ces voix de sa chair, qui l'enivraient comme la clameur d'une multitude.

Il acheva l'office dans cet état d'exaltation lyrique où il se maintint toute la journée.

Le soir, quand l'ardeur du soleil fat un peu tombée, afm de s'entretenir dans les pensées fortifiantes qui l'occupaient depuis le matin, il voulut se remettre devant les ruines chrétiennes et les nécropoles. Il emmena la Gina, radieuse de le retrouver tout vibrant d'enthousiasme, extraordinairement expansif et confiant.

Gomme ils atteignaient la lisière du parc, ils aperçurent l'abbé Saint-Laurent, qui s'acheminait vers la villa. Par prudence, depuis l'arrivée de la Gina, il n'y avait pas reparu, attendant de savoir à quoi s'en tenir sur la liaison de Michel. Dans les sentiments où il était, celui-ci se félicita presque de la rencontre. Sitôt les premières politesses échangées, il reprocha aimablement au prêtre la rareté de ses visites.

— Mais c'est vous, monsieur, qui êtes rare ! — dit l'abbé. — Tout le monde se plaint de ne pas vous voir. Hier encore, madame Duchemin me le disait...

— Oui! — interrompit brusquement la Gina, — pourquoi ne pas être allés chez les Duchemm?...

— Ils me déplaisent! — dit Michel, — je ne sais pas pourquoi d'ailleurs... Je sais seulement que je leur serais désagréable sans le vouloir : à quoi bon désobliger le monde?...

— Quel enfant gâté tu faisl...

— Cependant , — reprit l'abbé , — ils sont très bien !... Les jeunes personnes ont reçu une éducation parfaite : musique, peinture, anglais, — et, avec cela, des principes ! Le père est un ancien officier de zouaves, la mère est apparentée à une des meilleures familles de Provence...

— Mais allons les voir ! — dit la Gina toujours bonne, — puisque ça leur ferait tant de plaisir, à ces gens!...

— Ils ne sont pas intéressants! — fit Michel en haussant les épaules. — Parlons plutôt de votre église, monsieur le curé 1...

Aussitôt l'abbé Saint-Laurent remercia Michel du bel exemple qu'il avait donné, ce matin : « Plût à Dieu que tous les Français en fissent' autant 1... Il n'avait guère pour paroissiens que des Maltais et des Espagnols!... »

— Tant mieux ! Tant mieux ! — dit Michel. — Ils sont sincères au moins, ceux-là! Ils ne viennent pas par pose...

Il conta combien la messe qu'il avait entendue l'avait touché, il admira chaleureusement la simplicité tout évangélique du culte et de la décoration.

Le curé avouait ne pas comprendre cet enthousiasme. (( Il était honteux de son église, — une des plus pauvres du diocèse!... Il rêvait d'embellissements: — « Si vous vouliez m'y aider! » — implora-t-il, en regardant la Gina. — Et il dit son rêve : Avoir des vitraux, des garnitures d'autel en papier doré, des statues polychromes de chez Bouasse-Lebel... Ainsi, une vierge de Lourdes ferait très bien! Grâce aux libéralités de madame Duchemin, il venait déjà de commander un Saint Antoine-de-Padoue, désirant établir dans sa paroisse cette fructueuse dévotion...

Michel s'indigna :

— Comment! vous voulez nous abîmer une chose exquise, nous infliger la vue de toutes ces horreurs!...

— Mon Dieu, monsieur, — dit l'abbé — je vous accorde que tout cela n'est pas magnifique. Mais il faut se mettre à la portée des gens. Nos Espagnols et nos Maltais ne désirent rien autre, et même, — je dirai plus, — il leur faut cela! Le Vendredi-Saint., je suis toujours désolé de ne pouvoir leur offrir pour le baisement, qu'un petit crucifix en bois noir. Je voudrais un Christ de grandeur naturelle, formant un groupe avec la Madone des Sept-Douleurs, ce que les Italiens appellent une Piéla...

— Le Christ de Burgos? — dit Michel, — ou celui que j'ai vu dans une église de Barcelone, — un crucifié portant perruque avec des cheveux en papillotes et une barbe frisée, — un cadavre aux chairs livides et déjà décomposées^ tout couvert de caillots de sang, ayant au genou une écorchure d'oii suinte un pus verdâtre ? Il ne se passait pas une minute, qu'une bouche d'homme ou de femme ne baisât cette plaie!... Et voilà les spectacles de morgue ou d'hôpital dont vous voulez édifier vos ouailles ! Voilà l'éducation chrétienne et française que vous leur donnerez. Vous voulez entretenir en eux tous les mauvais instincts, apportés de leurs pays d'origine, — l'idolâtrie grossière, le goût du sang, le besoin d'émotions cruelles!...

— Puisqu'ils sont ainsi! — dit le curé. — Prétendez-vous les refaire?... D'ailleurs, tout cela est plus profond que vous ne pensez: quand, depuis des générations, on a pris plaisir à voir tuer des taureaux, on en vient à aimer pour eux-mêmes les supplices de la Passion et, par une contradiction qui est, paraît-il, fréquente chez les grands luxurieux, on finit par s'attendrir sur les victimes de sa propre cruauté... Snp-

posez que ces gens-là pleurent sur le taureau percé de Vespnda!... Et puis enfin, de père en fils, la piété s'est ainsi formulée chez eux. Il leur faut le spectacle du sang pour les exciter à l'amour et à la contrition. On ne déracine point du jour au lendemain des habitudes héréditaires. On ne renie pas les ancêtres I...

Ce dernier mot frappa vivement Michel. Il se rappela les méditations qui l'avaient occupé durant la messe : ce qu'il avait retrouvé de meilleur, de plus vivant en lui, ne venait- il pas aussi des ancêtres?...

Le curé le croyant ébranlé, poursuivit:

— Mais ce n'est pas là seulement ce que nous aurions à faire. Ma grande idée, ce serait de relever la basilique de Sainte Salsal... J'en ai déjà parlé à Monseigneur qui approuve mon projet... On bâtirait une église, on fonderait un pèlerinage, on organiserait des excursions aux ruines chrétiennes, on se mettrait en relations pour cela avec une agence française, ou anglaise, on afficherait des réclames dans les gares!.,. Et vous verriez ! Des hôtels ne tarderaient pas à se construire, toute une ville sortirait de terre... peutêtre même pourrions-nous faire les frais d'un petit chemin de fer, qui relierait Tipasa à Marengo. Ce serait une pluie d'or pour le pays!...

-^ De mieux en mieux! — dit Michel — je la vois déjà, votre église!... Avec le goût que je connais au clergé d'aujourd'hui, nous aurions, quelque contrefaçon de Notre-Dame-de-Fourvières, cette église impie, oii le gros luxe brutal du bourgeois lyonnais s'allie avec toutes les extravagances de l'art jésuite, où le gâchage du marbre et des métaux précieux n'aboutit qu'à donner l'impression d'un décor en carton-pâte!... Oui ! un casino de la dévotion, voilà ce que vos architectes nous fabriqueraient!... Et vous nous amèneriez

des troupeaux d'imbéciles qui achèveraient de tout saccager, qui piétineraient nos mosaïques, bousculeraient nos inscriptions...

L'abbé Saint-Laurent s'amusa des emportements de Michel :

— Un casino de la dévotion! — reprit-il en souriant, — savez-vous que ce ne serait pas déjà si bête! Il faut tenir compte des dispositions des fidèles. Mais vous vous perdez dans les nuages, vous supprimez ou ne voulez pas voir la réalité... Et puis vraiment! — aJGuta-t-il de son ton le plus aimable, — pour un chrétien, vous manquez tout à fait d'humilité ! Tout à l'heure c'était la famille Duchemin que vous ne trouviez pas (( intéressante », maintenant ce sont vos frères que vous traitez en bloc d'imbéciles!...

Michel sentit le reproche du curé. Cependant il répondit :

— L'humilité ne va pas jusqu'à la compromission avec les pires bassesses, monsieur l'abbé! Il y a un point, 011 l'indulgence devient coupable...

Il croyait démêler de plats sophismes dans les arguments du prêtre, mais surtout ces façons mercantiles, cette vulgarité pratique, le révoltaient. Il en voulut à l'abbé Saint-Laurent de lui gâter sa promenade, et, lorsqu'on fut arrivé à la limite de la nécropole, il s'arrêta sans plus rien dire, prolongeant son silence malgré le bavardage du curé, de telle façon, que celui-ci finit par comprendre qu'il était de trop.

Bien que cette rencontre l'eût vivement contrarié, le spectacle des ruines rendit à Michel toute l'allégresse de la matinée ! Au retour, il se montra plus causeur que de coutume, il répondit aux naïvetés de la Cina, il rit avec elle de riens qui l'amusaient. Celle-ci était si heureuse qu'après le dîner, lorsqu'ils furent seuls

au salon, elle lui offrit de chanter. Légère elle s'assit devant le clavier du piano à queue, qui s'étendait entre les colonnes comme une grande harpe couchée. Depuis son arrivée à la villa, elle avait négligé le chant. Elle n'y songeait même plus. Et voici que maintenant, sans qu'elle sût bien pourquoi, elle éprouvait le besoin d'y revenir. Selon son habitude, elle chanta des morceaux d'opéras italiens, — la seule musique qu'elle sentît parfaitement et qu'elle connût à fond. De Donizetti à Mascagni, elle en savait par cœur tout le répertoire. Elle finit par le grand air de Cavalleria rusticana.

La Cina avait une superbe voix de contralto, dont son jeu expressif faisait valoir encore la puissance. Créature tout d'élan et d'instinct, il lui arrivait presque toujours, comme aux anciennes cantatrices italiennes, de plier son rôle à toutes les exigences de sa virtuosité, ou de le déformer complètement en y substituant sa propre inspiration. Elle se grisait de ses paroles, et rien qu'à émettre le son pour donner une note parfaitement juste, elle éprouvait nonseulement une volupté physique, mais une sorte d'étonnement comme devant un prodige.

Cette jouissance qui n'avait jamais pu s'émousser en elle, elle la goûtait en cette minute dans toute sa fraîcheur. Depuis si longtemps qu'elle ne chantait plus, il lui semblait qu'elle venait de découvrir sa voix.

La présence de Michel excitait toute sa fougue. Elle jouait au naturel le personnage de la femme du peuple délaissée par son amant. On eût dit qu'elle aussi, elle voulait reprendre son amour. L'accent déchirant de sa plainte exagérait de façon presque brutale la violence de la musique, au point que Michel en fût choqué.

Il l'observait avec une désillusion croissante. Tout

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ce qui l'avait séduit en elle autrefois — cette ardeur de passion, ces emportements tragiques où il devinait l'écho de souffrances cachées, — tout cela maintenant lui paraissait emphatique et vulgaire. Il évoquait ses gestes et ses attitudes de tous les jours. Il se rappelait certaines de ses phrases. Il la voyait familière, tout de suite à l'unisson avec les gens de l'office... Et cette manie qu'elle avait prise de faire venir à tout propos les marmots de Bosco, de les embrasser, de les habiller, de jargonner en napolitain avec la vieille Annunziata!... Vraiment, il y avait en elle quelque chose de commun ! Son jeu criard, excessif et sans nuances exprimait bien sa vraie nature! Michel le sentait davantage à la voir ainsi dans ce milieu de luxe et d'art raffinés, parmi toutes ces choses exquises, qu'avait arrangées son père. Les émotions tendres qu'il avait rapportées de sa visite à la nécropole achevaient de lui rendre la Gina plus étrangère. Il la regardait renverser sa gorge, allonger ses bras sur le clavier, faire rouler sa taille avec un mouvement continu des hanches : « Est-elle lourde et sans grâce 1 — pensait-il, — et cette voix de chanteuse populaire !... cette manie de s'humecter les lèvres avec la langue!... »

Quand elle eut fini son morceau, il la complimenta très froidement :

— Puisque tu aimes tant les Italiens, — ajouta-t-il aussitôt — pourquoi ne chantes-tu pas du Marcello, du Stradella, du Pergolèse?... Toute leur musique religieuse est admirable.

Mais elle avoua ingénument qu'elle ne connaissait même pas les noms de ces compositeurs. Michel en fut comme humilié.

Cette impression, jointe au souvenir de son entrevue avec le curé, l'affecta désagréablement.

Le lendemain, il se réveilla de méchante humeur,} voyant tout en noir, s'efïrayant à Tidée de toutes leî tâches qui l'attendaient. Mais immédiatement il s'elforçaj de réagir : « Est-ce ridicule! — se dit-il. — Parce que l'abbé m'a débité hier des sottises I,.. parce que la Cina montre un goût fâcheux en musique, j'irais me mettre la tête à l'envers! quelle absurdité!... Et comme je suis bien toujours le même 1... »

S'étant entraîné à l'action depuis toute une semaine, il était pressé de se mettre à l'œuvre sans plus tarder.

Il se plongea dans sa correspondance et dans la lecture des journaux. Il écrivit à Claude, pour lui donner pleins pouvoirs de traiter en son nom avec les comités électoraux qui se formaient. Il voulut voir ses caves, ses pressoirs, eut de longues conférences avec Bonmarin le nouveau gérant, essaya sous sa direction, de s'initier à la conduite de la ferme. Il parcourut toute l'exploitation, s'entretint avec tous ses hommes dépuis les contre-maîtres jusqu'aux derniers des manœuvres. L'impression fut excellente. On jugea généralement qu' (( il n'était pas fier ».

Près de deux cents ouvriers étaient employés tous les jours, sur sa terre, — Arabes, Marocains, Espagnols de passage. Outre l'intérêt qu'il y avait pour Michel à se rendre compte de leur travail, il était curieux de les étudier. Dans cette foule très mêlée, il distingua bien vite le charretier Rafaël, dont la faconde et les allures originales l'avaient déjà frappé lors de sa visite au cabaret en compagnie de Claude et de Masqueray. Il se rappela tout de suite la promesse qu'il lui avait faite :

— Eh ! bien, Rafaël, on vous a donné vos tours de grelots"?

Le charretier qui était occupé à rouler une futaille

jusqu'à son chariot, répondit, « oui » sans dire merci. Puis, — quand il eut fini sa besogne, quand tout fut bien en place, il s'approcha de Michel qui le regardait, toucha son bëret et s'essuyant vivement les mains à son pantalon, il lui tendit le bout des doigts. Cette conscience, cette familiarité ne déplurent point au jeune homme.

— Vous au moins^ monsieur Michel, — lui dit le charretier, — vous êtes brave! vous êtes un homme I On peut parler avec vous ! Ce n'est pas comme votre ancien gérant...

Après cet exorde flatteur, il commença à gémir sur la décadence de son métier: « le roulage n'allait plus! il y avait trop d'hommes maintenant!,.. » Les salaires baissaient toujours. A l'en croire, les ouvriers de la première heure, ceux qui avaient fait le pays, qui s'y étaient établis, mariés, tous ceux-là mouraient de faim, à cause de la concurrence des étrangers...

Michel écoutait volontiers ces doléances. D'ailleurs la rondeur et la franchise de Rafaël l'amusaient, et celui-ci s'en était vite aperçu. Un jour le charretier lui dit à brûle-pourpoint :

— Vous, monsieur Michel, qui êtes instruit, qui allez être bientôt député, à ce que l'on raconte, savez-vous ce que vous devriez faire?... Ehl bien, vous devriez nous aider à former un syndicat des ouvriers du vin !... Il lui expliqua. son idée qui lui avait été suggérée par uQ tonnelier français de ses amis, — un « parisien » comme il disait. Il s'agissait de grouper tous les travailleurs des fermes, et, l'entente une fois établie, de fixer un salaire uniforme...

— Chez vous — disait Rafaël, — chez M. Schirrer, on gagne encore sa vie! — Mais, supposé que nous soyons forcés d'aller ailleurs! alors ce serait la misère!...

paul

,Yous ne savez pas, vous ! Il y a des colons, des patrc riches qui n'ont pas honte de sucer le sang du pai vre!... Moi, je veux bien leur donner ma graisse, mais, je vous le jure, ils n'auront pas ma peau!...

La proposition du charretier flattait singulièrement les vieilles tendances socialistes de Michel. Il accepta, ' — convaincu d'ailleurs qu'il n'était point malhabile pour un candidat à la députation, de s'associer ainsi à une œuvre de solidarité ouvrière.

Déjà Rafaël avait répandu le bruit que Michel était à la tête du syndicat, des réunions avaient eu lieu, les meneurs avaient parlé; une agitation insolite emplissait chaque soir les cabarets, lorsque Bonmarin accompagné d'Emile Schirrer accourut un beau matin à la villa, insistant pour être reçu tout de suite.

— Est-ce que la nouvelle est vraie ? — dit-il brusquement à Michel. — On prétend que vous organisez un syndicat des ouvriers du vin?... Vous n'y songez pas!... D'abord, vous patron, vous agissez contre vos intérêts. Mais ce qu'il y a de plus grave, c'est que vous allez vous mettre à dos tous les propriétaires du pays. Encore! si vous n'aviez pas besoin de leurs voix!...

Emile Schirrer confirma les dires de Bonmarin. Déjà de nombreux colons s'étaient émus. Il fallait étouffer cette affaire au plus vite, désavouer même publiquement les rumeurs qui circulaient, imposer silence à Rafaël.

— Je suis heureux de voir, monsieur, — dit-il à Michel, — que vous vous intéressez ainsi à nos Algériens... Mais les bonnes intentions ne suffisent pas : beaucoup de prudence est nécessaire. Votre socialisme est sans doute une fort belle chose en Europe. Dans un pays neuf comme celui-ci, il est incompréhensible. Il ne s'agit pas de réglementer une production déjà an

cienne et régulière. Il s'agit de créer cette production, de stimuler le travail par tous les moyens, de faire rendre aux hommes et à la terre tout ce qu'ils peuvent donner. Je sais bien que ces idées ne sont point charitables, ni humanitaires, qu'elles froissent les âmes sensibles. Mais à quoi bon récriminer, puisque c'est ainsi?...

Michel fut obligé de se dédire.

Cette mésaventure lui fut particulièrement pénible. 11 dut s'avouer qu'il avait agi à la légère et même, — comme le lui avait déjà reproché l'architecte Carrel, — qu'il connaissait mal le pays qu'il avait l'ambition de conduire ! Il songeait avec découragement : « qu'estce qu'ils ont donc tous à me répéter que je ne m'y entends pas? Est-ce que vraiment, je serais incapable d'agir I... » — A remuer sans cesse cette pensée affligeante, il en arriva peu à peu à se détacher de sa besogne. Claude, entraîné par toute la fièvre de la propagande, ne répondait pas à ses lettres. La politique restait stagnante en apparence. Les jours passaient et sa belle ardeur d'action diminuait à mesure.

Dès lors il vécut parmi les ruines.

Il accomplissait, par acquit de conscience, la tâche convenue avec Claude, et sitôt qu'il en était délivré, il s'évadait de la villa, descendait les petits sentiers escarpés qui mènent de la Colline des Temples à la nécropole et à la basilique.

La saison était redeVenue plus égale. Pendant cette seconde quinzaine de novembre, l'automne eut toute la douceur d'un été de France. Le paysage s'allégeait, se spiritualisait et, comme chez les vieux Maîtres ombriens, prenait l'apparence irréelle que donne aux sites familiers de leur pays, la présence des Vierges et

des Personnages sacrés. Après l'invasion exubérante des roses, une flore plus discrète ornait les jardins. Toutes les plantes et toutes les fleurs virgiJiennes venaient de s épanouir : la violette, le narcisse, l'hyacinthe, l'iris, l'acanthe, l'arbousier, et « les myrtes amoureux des rivages. » Déjà touchées par les froidures matinales, les tiges s'inclinaient au bord des parterres avec une grâce mourante d'arrière-saison.

Michel aimait surtout les soirs, lamélancolie splendide des couchers de soleil à l'horizon de la ville morte. Il partait avec laCina.lls s'arrêtaient au tombeau de l'Evêque Alexandre. Assis sur les grandes auges de pierre qui encombrent la nef de la chapelle, ils regardaient se dérouler sur le sol les inscriptions mutilées des mosaïques, où les iris des sables avaient pris la place des mots effacés. Plus loin, selon le nombre sacramentel, sept rangées de poissons symboliques s'alignaient symétriquement sur un fond d'azur. Michel déchiffrait les vers barbares encore lisibles, qui célébraient u les justes des temps passés » ensevelis dans le sanctuaire. Le calme, le recueillement de ces lieux silencieux les gagnaient. La rumeur éternelle de la mer au pied de la colline les berçait avec les morts. C'était une tristesse, un charme funèbre, oii se fondait toute leur âme.

Mais par dessus le mur écroulé de l'abside, les vagues incendiées par le couchant étaient toutes rouges, — d'un rouge de vin, tel que si tout le jus des vendanges ruisselant par les plaines fécondes de la Mitidja se fût déversé dans leur lit. Le soleil sombrait derrière les montagnes de Cherchell et, dans l'échancrure d'unnoii^ intense formée par les contours des deux pics les plus hauts, une vive lueur orangée occupait toute cette partie du ciel. Elle s'évanouissait dans un abîme

de clartés mauves, où de petits nuages d'or fouettés de reflets cristallins, flottaient pareils à des ?lots de diamant dans une mer de rêve. Insensibleraîiit, les vastes ondes de la lumière s'assombrissaient. La pourpre ardente s'éteignait sur les hauteurs et tout», la face du firmament souriait d'un vert douloureux et profond comme un regard. A peine si de légères vapeurs roses troublaient cette limpidité qui resplendissait une seconde d'un éclat indicible et qui se voilait très vite à l'approche de l'ombre. Michel la regardait s^éteindre avec une sorte d'angoisse.

Et tandis que la solennité du crépuscule enveloppait les choses, ils reprenaient le chemin de la villa. Dans le ciel d'une pâle couleur de veilleuse, la lune apparaissait déjà, semblable à une boule de neige. Le velouté suave des lignes, le vert à la fois si vif et si tendre des herbes et des cultures, ce vert que Michel comparait avec Dante à celui de l'émeraude « au moment qu'elle se brise », ce vert dissous dans l'or réjouissait leurs yeux. Devant eux, le Tombeau de la Chrétienne brillait comme une topaze gigantesque sur une montagne d'ambre. Les grèves s'enveloppaient de mousselines délicates, imitant une grande route aux haies étoilées d'aubépines. Les ondulations du Sahel se développaient en larges bandes roses parallèles, nuancées de violeî, ; — et pendant un temps très court, tout le paysage, tel qu'une plaque d'émail, semblait figé dans une sertissure de pierres fines.

Ils se reposaient sur la terrasse de la Victoire, d'où ils découvraient toute la campagne.

En ce moment le bétail rentrait, conduit par les paires qui agitaient des bâtons recourbés. Un Arabe en burnous suivait sa femme assise sur un âne et tenant an petit enfant. Des formes blanches et long voilées

glissaient avec lenteur sous les oliviers sauvages qui bordent les sentiers de Sainte-Salsa... Les derniers feux du soir revêtaient d'or et d'émeraude les flancs pierreux de la colline, — suprême flamboiement de la lumière ; — et la nuit tombait doucement, une nuit très pure, pleine d'étoiles, à la voie lactée fabuleuse, qui s'étendait par dessus la terre comme un immense berceau.

Ces spectacles, le charme de cepaystranquille et souriant, pénétraient chaque jour davantage l'âme de Michel, et peu à peu ils l'apaisaient. Après les émotions violentes du mois précédent, après ces longues semaines brûlées de soleil, il se reposait, il se rafraîchissait... Il y avait , pensait-il, une harmonie secrète entre sa propre nature et ces lieux qu'avait aimés son père — et il lui semblait que, depuis son enfance, il aspirait à la douceur de cette solitude et qu'il y avait trouvé comme la patrie de son âme. Il se rappelait le triste hôtel du quai de Tilsitt, qu'il avait habité à Lyon avec sa mère, l'aspect glacial de ce quartier, oii la Saône semble avoir laissé sur les raurs le suintement de ses brouillards, ce quartier aux persiennes closes, plein de couvents et d'églises, où l'on a derrière soi Notre-Dame-d'Ainay, en face Fourvières, et les tours noirâtres de Saint-Jean, oii l'on ne rencontre guère que des prêtres et des religieuses, oii l'on n'entend avec les sonneries des offices, que les coups de cloche des bateaux-mouches, les coups de cloche des usines sur l'autre rive, — des cloches toujours!... Et cependant — il l'avait dit à Claude, — même en ces années de repliement sur soi-même et de souffrance intime, il avait eu toujours le pressentiment de la grande joie du Midi. Certains soirs d'été, il regardait du haut du balcon s'embraser les hauteurs de la Groix-Rou»se et le

dôme de l'Hôpital se dorer dans le couchant. S'il sortait avec sa mère jusqu'à la place des Terreaux, il y avait des orangers dans des caisses, autour de la fontaine jaillissante. Les promeneurs prenaient des glaces à la devanture des cafés, et je ne sais quel air d'Italie circulait dans les rues étroites dont les hauts murs étaient brûlants de soleil... Depuis, il avait réalisé son rêve, il avait vu bien des pays et des villes. Mais aucun endroit ne l'avait 'conquis comme ce petit coin de terre africaine. En aucun lieu du monde, la lumière ne lui avait paru si belle!...

Maintenant qu'il était pris de plus en plus par les ruines chrétiennes, de nouveaux liens l'y attachaient. Le catholicisme vague qu'il avait apporté des brumes natales trouvait une nourriture substantielle dans l'enseignement positif qui se dégageait de ces pierres. Peu à peu il refaisait en lui l'atmosphère morale des temps évangéliques. Sur chacune des tombes qu'il foulait était écrite la certitude de la résurrection, la confiance dans l'avènement prochain du royaume de Dieu. Les peintures des hypogées représentaient presque toutes le refrigerium in Domino, le rafraîchissement dans le Seigneur, et les béatitudes célestes. C'étaient des banqaeLs d'élus dans des jardîns merveilleux remplis de fleurs et d'oiseaux, ou bien des scènes allégoriques empruntées à la vie des champs, — les moissons, les vendanges, la cueillette des olives, pour signifier la récolte des âmes. — Le sens de l'idylle mystique se développait en images gracieuses sur les parois des sarcophages et les bordures des mosaïques, — depuis le symbole eucharistique, de la vigne et des épis jusqu'aux naïves figures de l'agneau et des vases de lait, du navire et des poissons, de la colombe et des paons. Tout traduisait à Michel les quelques sentiments très

simples dont avait vécu ce christianisme primitif, — la] pureté du cœur, l'abandon au Père, la joie surtout, la joie d'avoir trouvé Dieu. Toutes ces écritures anti-' ques ne parlaient que de bonheur : aucune idée funèbre n'attristait la candeur de ce rêve enfantin.

Ce rêve qu'il faisait sien, Michel aimait à l'évoquer surtout parmi les débris du baptistère qui s'élève à droite de la grande basilique. Les eaux en rongeant le rivage ont entraînépeuàpeu toutes les bâtisses avoisinantes, si bien que les murs sont tout au bord de la falaise, dominant la baie entière du haut d'un rocher à pic. La vue admirable, dont il jouissait là, y retenait Michel durant de longues heures.

Il revivait toute la scène du baptême, qui en ces premiers temps, se donnait la veille d'une grande fête — la Résurrection ou la Pentecôte. Il décrivait à la Cina les couronnes et les branches de palmes qui décoraient le seuil. Il s'enthousiasmait. Celle-ci, complaisante, l'encourageait encore par ses questions.

— Tu vois! — disait Michel, — c'est par ici qu'ils entraient!... Dans ce vestibule oh nous sommes, ils quittaient leurs vêtements, et voici les thermes où ils prenaient le bain préparatoire, car on devait présenter au baptême un corps exempt de toute souillure... Voici maintenant la piscine encore intacte, où ils descendaient pour recevoir l'eau sainte. . .

La margelle de la piscine était là sous leurs yeux. Ils distinguaient l'orifice du conduit qui emmenait les eaux dans le sous-sol, — et Michel, à toucher de ses mains toutes ces réalités mortes, s'imaginait toucher la réalité même du Sacrement.

— Regarde ! — disait-il en montrant la mosaïque du vestibule, — quelles idées aimables accompagnaient jusqu'au bout le néophyte —, ce verger rempli d'ani-

maux domestiques: des canards, des coqs, des perdrix, des cigognes ! Et ces guirlandes de fleurs et de fruits, cette récolte opulente de poires, de figues, de grenades, d'oranges! Pour ces naïfs colons d'autrefois, le Paradis c'était la grande ferme du bon Dieu! — et regarde encore I quand ils revenaient de la piscine, ils apercevaient la mer par cette fenêtre, comme un symbole de leur espoir infini I Que ce devait être beau au sortir du baptême!. .

La Gina s'efforçait de s'intéresser à tout ce passé, à cause de Michel. Mais au fond elle restait indifférente. Que lui importaient à elle toutes ces pierres? Elle leur en voulait même de lui prendre celui qu'elle aimait. Elle souffrait toujours davantage de voir qu'il vivait moins de son amour.

Seule la légende de Sainte-Salsa la frappa très fortement, parce qu'elle réveilla toutes ses inquiétudes et toutes ses craintes superstitieuses en lui rappelant le souvenir de son rêve.

Michel la lui avait racontée pendant une promenade au Baptistère, 11 dit l'enfance exemplaire de la Sainte, issue d'une famille illustre du municipe, sa conversion à l'insu de son père et de sa mère, qui étaient restés païens, ignorée jusqu'au jour oii sur un ordre d'en haut, — dit le biographe, — elle jeta dans la mer l'idole des Tipasiotes, le serpent doré, qui avait son sanctuaire au sommet de la Colline des Temples, — puis la martyre mise à mort par la foule en fureur, et son corps précipité sur les récifs. Mais ,les flots dociles poussèrent jusque dans le port le cadavre de la Sainte. En ce moment même un marchand^venu des Gaules, un certain Saturninus, y jetait l'ancre. Le temps était calme. Tout à coup une tempête s'élève, le vaisseau court les plus grands dangers. Alors un songe avertit Saturni-

nus de recueillir le corps de la martyre, sinon il périra. Le marchand ne tint aucun compte de l'avertissement céleste. La tempête redouble le lendemain et le jour suivant. Deux et trois fois le même songe se représente. Finalement Saturninus se décide à plonger dans la mer et sa main guidée par Dieu saisit la ceinture de la martyre. Il la prend dans ses bras et reparaît à la surface, rapportant (( du sein des flots cette précieuse perle du Christ ))...

A la surprise de Michel, la Cina demeurait songeuse et muette.

— Sais-tu bien, — poursuivit-il, — qu'elle est un peu notre sainte aussi, cette Salsa!... C'est chez nous qu'elle a été martyrisée. On a dû jeter son corps à l'endroit où est aujourd'hui le promenoir. Quant au serpent doré, je suis à peu près certain que notre villa est bâtie sur l'emplacement de son temple...

— Notre villa?... le temple du serpent 1... — fit la Cina avec stupeur.

Elle devint subitement très pâle. Il lui semblait sentir autour de son cou le froid de la vipère jaune du Sud, qui l'avait enlacée dans son rêve.

— Je m'en doutais! je m'en doutais!... il est toujours là, le serpent!

Michel très surpris essaya de la questionner.

— Ce n'est rien! — répondit-elle très vite, — ... un mauvais rêve que j'ai eu, un enfantillage!...

Et elle ajouta, en essayant de dissimuler son angoisse :

— Michel, tu m'aimes toujours?...

— Tu le sais bien! — fit celui-ci, avec un mouvement d'impatience.

Il ne vit là qu'un de ces caprices de sentiment dont la Cina était coutumière. Le lendemain il n'y pensait

plus. D'ailleurs les ruines s'emparaient de lui avec une force grandissante. Il se passionnait. Il en oubliait presque la grande affaire de son élection, les reprochesde la générale, la Gina elle-même. Gharmé par la beauté tendre et les aspects crépusculaires du paysage, il s'était remis à lire le Purgatoire de Dante. Il songeait même à reprendre et à développer son Parténopus.

En môme temps, il concevait l'idée de sauver les ruines de la destruction totale, de tenter même quelques restaurations, si cela était possible. Se souvenant de Paul Hartmann, l'ancien camarade de Glaude, le professeur à l'Université d'Alger, il lui écrivit surle-champ pour lui faire part de son projet. Sa lettre exprimait un grand enthousiasme pour tout ce passé chrétien, pour la poétique, légende de Sainte Salsa, pour cet art naïf tout pénétré de la douceur évangélique.

L'archéologue qui rentrait de Paris, répondit aussitôt à Michel, en lai annonçant son arrivée prochaine. Il le félicitait de son initiative, se mettait à son entière disposition, lui donnait tous les renseignements qu'il demandait. Mais en terminant, il rabattait avec un bon sens peut-être un peu affecté, l'admiration de Michel pour ces antiquités chrétiennes, — admiration qu'il déclarait excessive.

(( Car il ne faut pas, — disait-il, — vous laisser prendre aux métaphores innocentes de leur symbolisme. Ces premiers chrétiens d'Afrique furent loin d'être des agneaux. En réalité ils s'entredévoraient sous prétexte d'hérésie, ils s'exterminaient comme des bêtes fauves. A Tipasa, un évéque hérétique fit je 1er l'Eucharistie aux chiens, tuer des femmes enceintes et des enfants. Même après leur mort, ils continuaient à

s'injurier. J'ai retrouvé l'épitaphe d'une vieille fille donatiste qui vomit l'exécration contre les catholiques. Je vous laisse à penser comme ceux-ci usaient de représailles, dès qu'ils avaient la force avec eux... Leur art est des plus misérables. C'est un plagiat perpétuel de l'art païen, auquel ils n'ont presque rien ajouté. Ils en utilisaient les morceaux, voilà tout! Quant à Sainte Salsa, j'ai bien peur que ce n'ait été qu'une tête chaude, qu'elle n'ait reçu ce que nous appelons ici « le coup de soleil africain. » Notez qu'en s'attaquant au dragon de Tipasa, elle violait tous les canons de la discipline ecclésiastique. Elle se faisait provocatrice, comme d'ailleurs sainte Marcienne qui brisa la statue de Diane sur une fontaine de Cherchell. Je m'étonne que l'Eglise ait fait des martyres de ces deux exaltées. Mais comme toujours elle obéissait à l'instinct populaire, ce qui est peut-être le dernier mot de la politiquel... »

Cette lettre produisit à Michel l'effet d'une douche d'eau froide : « Est-ce que le curé aurait raison? — pensa-t-il. — Est-ce que je n'aurais pas le sentiment des réalités? » — Et cette crainte l'amena à faire son examen de conscience, à éprouver sa foi.

Il ne tarda pas à se convaincre que son catholicisme reposait en somme sur des bases croulantes. Car enfin c'était le sentiment qui l'y avait conduit; — et, à cette messe de la Toussaint, lorsqu'il avait cru voir briller à ses yeux toute l'évidence de la vérité chrétienne dans l'idée du sacrifice, c'était encore au sentiment qu'il avait obéi. En quoi cette idée était-elle plus chrétienne que païenne? Le platonisme aussi prêche l'immolation des bas instincts et le sacrifice de l'individu à l'intérêt .de la Cité... Ce jour-là, comme avant, il s'était imaginé qu'il était chrétien, parce qu'il désirait l'être de tout

son cœur. En réalité, il manquait d'un enseignement positif. Si la foi ne se démontre pas, les théologiens affirment qu'elle se justifie par un enchaînement de raisons appuyées sur des principes rationnels. C'est cet enchaînement d'une logique impeccable qui entraîne, — disent-ils — la conviction et qui donne sa forme irréductible à la vérité catholique... Il fallait s'astreindre à cette méthode, ou bien se contenter d'un catholicisme vague et sans solidité, ce catholi. cisme littéraire qui lui avait tant déplu chez une foule de jeunes gens, ou bien enfin pour mettre sa raison à l'aise, se rejeter sur une interprétation toute symbolique des dogmes, ce qui est réprouvé par l'Eglise... Que faire? allait-il s'attaquer décidément à la Somme de Saint Thomas, s'enfoncer dans ces broussailles scolastiques?... Il devinait qu'il n'en aurait jamais le courage. D'ailleurs, pressé d'agir comme il l'était, en trouverait-il le temps? Et cependant, la recherche de la vérité est un devoir strict!...

Ces réflexions affectèrent profondément Michel. Il l'avait avoué à Claude, — au fond, il n'y avait que les idées qui l'intéressaient. Une crise d'idées lui paraissait bien plus redoutable qu'une maladie ou un cataclysme politique. Les difficultés qu'il avait toujours rencontrées dans l'action — et tout récemment encore — l'inclinaient peu à peu à se confiner dans la spéculation pure. Vivre comme un Renan, un Taine, un Flaubert, c'était bien beau encore, c'était peut-être même la vraie sagesse ! Mais il se rappelait ses promesses, les résolutions viriles qu'il avait prises. Allait-il trahir les espérances de sa mère, rendre inutile le dévouement de Claude?...

Ce combat intérieur le faisait si cruellement souffrir qu'il en devenait injuste pour les autres comme pour

lui. 11 accusait en secret la Gina de paralyser sa volonté; il s'imaginait même que sa présence lui gâtait la beauté des paysages : « elle me masque les choses — pensdit-il — elle est comme un voile impur entre la réalité et moil... » Cette idée le torturait plus que tout le reste.

D'autre part la politique, à laquelle il devait se mêler, lui soulevait le cœur do dégoût. Les journaux et les lettres qu'il recevait lui faisaient voir l'antisémitisme sous les plus tristes couleurs. Il s'efïrayait d'avance des compromissions, des lâchetés dont il devrait prendre sa part... Et Glaude toujours absent ne lui donnait pas de nouvelles!...

Un soir il s'achemina vers le Baptistère, désespéré, lassé de tout, à bout d'énergie. Il s'en allait vers la solitude des ruines comme vers un refuge. La Gina l'avait accompagné malgré lui, et il n'avait pas eu le courage de la renvoyer.

Un sirocco accablant pesait sur les campagnes. Quelques gouttes de pluie qui venaient de tomber avaient rendu l'atmosphère encore plus amollissante. A travers l'espace redevenu limpide, les montagnes et les eaux cernées par des lignes très dures avaient pris l'apparence inerte et sans profondeur des images peintes sur la porcelaine. Pas un souffle n'agitait l'air. On étouffait.

Ils gravirent péniblement le monticule de la grande Basilique, glissant dans le sable marin qui s'éboulait sous leurs pas. Enfin ils atteignirent les fourrés de lentisque d'où émergeaient les ruines. Toute une éclosion de fleurs blanches, s'était répandue sur le sol. avait envahi les tombes, y formait des corbeilles comme dans un jardin. On eût dit que la robe virginale des catéchumènes revêtait le Baptistère. Michel, sans s'in-

quiéter de la Gina qui le suivait à distance, se hâta davantage, avide de se reposer parmi ces fleurs, à l'ombre fraîche des murs.

Mais dès le seuil, la mosaïque du vestibule, dont l'ondée récente avait ranimé les couleurs, resplendissait avec une intensité singulière. Les lettres de l'inscription éclataient entre les guirlandes de la bordure :

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