‹ La Cina; romanChapitre 12 sur 21 · SI QVIS.VT.VIVAT · texte numérisé non relu

SI QVIS.VT.VIVAT

QVAERIT. ADDIS GERE.SEMPER.

HIC . LAVETVR .

AQVA . ET . VIDEAT .

CAELESTIA. REGNA.

(( Si quelqu'un cherche la vie éternelle, qu'il se lave dans cette eau, il verra les royaumes célestes. ))

Aux feux du soleil couchant, l'inscription tout entière flamboyait en une sorte de rayonnement surnaturel. Michel y lut une allusion à ses propres doutes, et de nouveau il éprouva la commotion intérieure qui l'avait soulevé le jour de la Toussaint. Il se répétait les paroles mystiques : « Si quis ut vivat quxrit addiscere semperf... si quelqu'un cherche la vie éternelle!... » Hélas! lui, il n'avait plus une ambition aussi haute. La vie qu'il cherchait, c'était la pauvre vie des hommes, avec le courage d'en accepter toutes les misères!...

Il s'assit sur le rebord du mur qui sépare le vestibule de la piscine et, perdu dans ses pensées, il regarda devant lui, vers l'immensité de la mer. Il avait pris une immobilité d'extatique qui effrayait la Gina, il ne lui adressait pas une parole, il n'avait pas l'air de se douter combien ce silence était douloureux pour elle.

Livré aux suggestions des choses, il laissait son âme s'emplir de la magnificence de l'heure. Avec les dernières flammes du soleil, un sursaut de volonté fit tressaillir tout son être. L'énergie factice de ses désirs lui donnait l'illusion d'une grande force renaissante, et la féerie trompeuse de l'espace et des eaux se reflétait en mirages dans son rêve intérieur.

Les côtes à peine visibles étaient aussi légères que les nues. Des lueurs, des ondulations aux nuances indéfinissables couraient, par mom^^nis, sur la surface de la mer figée comme une grai de ^lace sans tain derrière laquelle se mourrait une lueur d'or. Puis elle parut d'un vert pâle com.'ne l'absinthe lorsqu'elle se mélange à l'eau, — un vert où passaient des courants céruléens qui se tordaient pareils à des glaives flamboyants ; puis elle prit la teinte ambrée des étoffes anciennes de moire blanche ; elle fut purpurine et verte, elle se fonça jusqu'au violet et jusqu'au rouge vineux, tandis qu'au pied du Chénoa, les eaux profondes, d'un bleu d'ardoise, s'étendaient comme un grand lac qui dort... Et toutes ces couleurs, plus caressantes que des soies se mêlaient, se défaisaient sans cesse dans le rougeoiment mélancolique du couchant. Mais à l'Est, le ciel, d'un gris d'argent, avait la pâleur mourante des perles, et, tel qu'une lampe qu'on baisse, il pâlissait de plus en plus. Alors la mer se confondant avec lui fut un autre ciel d'un gris plus sombre, oii s'étendaient de grandes îles enveloppées d'une lumière rose, qui s'altéra bientôt, se perdit dans des rousseurs confuses de feuilles mortes. L'Orient spectral s'agrandissait à mesure, ses ombres s'étendaient sur les cimes. Les i îlots mauves se rembrunirent, les contours s'effacèrent, le ciel fantastique de la mer s'obscurcit sous les vapeurs soulevées par le sirocco. Brusquement tout s'étei-

gnitdans une grande paix, dans un silence de ténèbres où ne s'entendait même plus le petit bruit delà vague.

Une nuit sans lune rendait au chaos toutes les formes. Les regards flottaient dans la brume indistincte des choses. Plus rien!... Michel se sentit seul tout à coup. Il frissonna, dans le froid soudain qui suit la chute du soleil. Sa pensée n'étant plus soutenue par les mirages du couchant dérivait de nouveau vers les tristesses coutumières.

Dans son âme aussi, il n'y avait plus rien ! Plus rien ne restait debout de tous les rêves, de toutes les résolutions chimériques qu'il avait caressées avec tant d'ardeur dans un jour d'enthousiasme éphémère!... Il se raidit pourtant par orgueil, par colère contre luimême : (( Qu'importe ! — se disait-il, il faut lutter : Je lutterai ! Je vaincrai ! Je vaincrai ma nature 1 » — Et une voix reprenait en lui : a Lutter? vaincre? Pourquoi?... Il n'y a que les idées qui ne trompent pas. La lutte est décevante, le monde est une duperie méprisable. Tout Fefl'ort du héros n'aboutit qu'à briser son arc après la victoire. Hercule triomphant se couche sur le bûcher!... »

L'inscription du Baptistère lui revint aussitôt : « Si guis ut vivat/... Si quelqu'un cherche la vie éternelle!... )) — Quelle ironie atroce! chercher la vie éternelle! Ils l'avaient cherchée aussi les misérables, dont les tombes étaient là tout proche. Ils s'étaient couchés dans leurs cercueils de pierre avec l'espoir de la résurrection prochaine, avec tous les éblouissements du royaume de Dieu. Et l'espoir millénaire avait avorté! et la mer, lentement, pendant des siècles, avec les petits glaives déchirants de ses vagues, avait miné, déchiqueté comme une dentelle le rocher inaccessible où ils attendaient l'aube du Jugement. Elle avait éven-

tré leurs cercueils, elle avait dispersé leurs cendres à tous les vents. Maintenant des fleurs poussaient dans les sarcophages vides, et les ânes des Arabes venaient y boire comme dans des auges. En vain les sépulcres creusés aux flancs des roches s'ouvraient anxieusement vers la mer! Le bonheur attendu ne les visiterait point. Il n'y avait devant eux que l'immensité déserte et l'ouragan qui passe!...

Michel s'enfonçait avec une âpre joie dans ces amertumes. Mais la Gina terrifiée de son immobilité, hallucinée par le silence et les ténèbres de la nuit, se jeta tout à coup dans ses bras :

— Michel, je t'en conjure! Parle-moi! Dis-moi une parole ! Dis-moi ce que je t'ai fait, pour me délaisser ainsi...

— Rien ! tu ne m'as rien fait ! — puis, comme se parlant à lui-même, il dit deux fois : — Non il n'y a rien, il n'y a rien!...

Une forte vague telle qu'il en surgit par les temps calmes, se brisa au même moment contre la falaise et rebondissant jusqu'à une des grottes funéraires, elle y éclata avec un roulement de foudre. Michel se leva soudain, pris d'une terreur irrésistible.

— Allons-nous en! allons-nous en^ — dit-il à la Gina, — cet air des morts me fait du mal !...

Et la prenant par la main, il se mit à marcher précipitamment vers la villa. A travers les sables mouvants de la colline, il fuyait sans se retourner, comme si derrière lui, il entendait hurler des voix innombrables, — le cri de désespoir qui sortait par les bouches béantes de toutes ces tombes violées.

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