‹ La Cina; romanChapitre 13 sur 21 · LE BALLET DE LA NYMPHEE · texte numérisé non relu

LE BALLET DE LA NYMPHEE

— Monsieur Hartmann, je vous en prie, relisez-nous cette inscription I...

La Gina, pendue au bras de Michel, se faisait presque câline pour l'archéologue.

— Oui! relis-la! — dit Claude, — elle est si pathétique, cette prière du mort aux vivants !

En quittant la table, tout le monde était descendu dans le parc. Avec le professeur il y avait l'architecte Carrel qui arrivait de son ermitage de Bougzoul, et son inséparable ami, le prince Doubrovine, un grand homme maigre, aux tempes creusées, au front monstrueux.

Ils entouraient une statue égyptienne de granit noir, mutilée à la hauteur des hanches. Paul Hartmann se pencha vers le socle de la statue où étaient inscrustés des signes hiéroglyphiques et, son carnet à la main, confrontant l'écriture avec la traduction que venait de lui envoyer un collègue de l'Ecole du Caire, — il re-

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lut l'adjuration du mort : toute l'aridité et toute la désolation du sépulcre s'exhalaient dans cette plainte de la momie, qui demandait un peu d'eau à la pitié du passant :

— « ... L'eau courante que la terre donne à quiconque vit sur elle n'est plus pour moi qu'une eau croupie et morte. Elle vient vers tous ceux qui sont sur terre, mais elle n'est plus pour moi que pourriture liquide, l'eau qui est avec moi. Je ne sais plus où j'en suis depuis que je suis arrivé dans cette vallée funèbre...

... Qu'on me donne à boire de l'eau qui court I Qu'on me tourne la face au vent du Nord, sur le bord de l'eau, afin que la brise me caresse et que mon cœur en soit rafraîchi de son chagrin 1... »

Une sorte de ferveur religieuse donnait un accent singulier à la voix de l'archéologue. Quand il eut fini sa lecture, il leva sa grosse tête rousse vers la Gina. L'orgueil de la découverte se mêlait à l'attendrissement subit qui venait de le saisir. Ses yeux brillaient. Sa laideur énergique en parut belle :

— Cela vous a touché, n'est-ce pas, madame, — ce cri de l'Egyptien?...

— Un cri qui monte vers nous depuis quatre mille ans l — reprit doucement M. Car^^el.

— Comme la lumière voyageuse des étoiles!... — dit Michel.

Une larme brillait dans l'œil du grand vieillard maigre. Mais Paul Hartmann et M. Carrel, emportés par leur passion des pierres, se lançaient déjà dans une discussion technique.

— Je vous avoue, — disait l'archéologue, — que je m'explique mal la présence ici de cette statue funéraire.

— Notez qu'elle a été trouvée dans le port de Cherchell...

— Gela ne change rien à la question!... Poi^r moi j'inclinerais à croire que ce débris de statue servit tout simplement de lest à un navire et qu'il a été laissé sur la plage par des marchands égyptiens...

— Et vous êtes sûr de l'époque !...

— Très sûrl...

Us discutaient encore lorsqu'on remonta la Colline des Temples pour rentrer à la villa.

Michel. Claude et la Cina les suivaient à distance. .

— Eh! bien ! — dit Claude à la jeune femme, — comment avez-vous trouvé mon vieux camarade Paul Hartmann?...

— Moi?... mais il me plaît infiniment. J'aime sa belle humeur, sa franchise, son dédain de la parade mondaine... Par exemple, je ne sais trop s'il fera bon ménage avec les nouveaux arrivants...

Elle et Claude échangèrent un sourire. Michel attendait en effet d'anciennes connaissances de Paris, — l'académicien Baptistin Girgois, le poète symboliste Hector de Villars, le jeune romancier Lélian Pernyn, Léonce de Sainte-Gemmes, le gazetier mondain. Ils devaient arriver la semaine suivante avec d'autres invités algériens.

Depuis que leurs rapports s'aigrissaient, Michel et la Cina s'étaient mis à sortir de leur solitude. Ils avaient fait des visites à Alger. Les fonctionnaires commençaient à rentrer de France, les hiverneurs se réinstallaient dans leurs villas d'El-Biar et de Mustapha. Michel, malgré ses répugnances, encourageait ces sorties, jugeant nécessaire d'amuser la Cina, la croyant trop vaine pour vivre uniquement de son amour; et de son côté la Cina s'imaginait faire un grand sacrifice en

se prêtant h ces visites. Elle n'y voyait qu'un moyen d arracher Michel à ses songeries, à ce qu'elle appelait (( ses mauvaises pensées. )) Jadis elle avait trop souffert du monde pour l'aimer.

Cependant, quelque chose de la vanité paternelle la ressaisit peu à peu au contact de cette société futile et hiérarchique des fonctionnaires. Au fond, elle était fière de traiter sur le pied d'égalité ces gens qui l'avaient admise autrefois avec une condescendence dédaigneuse, comme on admet une actrice.

C'est pourquoi elle avait tenu spécialement à se montrer dans les deux salons qui servaient de modèles à tous les autres, et qui excitaient l'envie secrète de toutes les femmes de fonctionnaires, qui n'y étaient reçues que par exception, — celui de la comtesse Ricci, qui représentait l'aristocratie locale, le clan des vieux Algériens, — et celui de madame Karcher, une exotique d'origine incertaine, où se rencontraient les hiverneurs de marque, les officiers de cavalerie, et en général les Anglais de passage. Les Anglais donnaient le ton. La maîtresse du logis, ne s'inquiétait pas de savoir d'où ils venaient, ni ce qu'ils étaient, être Anglais étant un titre suffisant aux yeux de madame Karcher.

Partout la Cina fut accueillie avec de grandes démonstrations d'amitié, et cette aimable facilité des mœurs coloniales et cosmopolites. Sa fuite avec Michel, — qui avait causé cependant quelque scandale, — datait à peine de six mois. On ne savait trop si elle était réellement mariée. Mais on fermait les yeux sur tout cela. Elle était maintenant « la toute charmante madame Botteri, » la femme d'un homme riche et porteur d'un nom illustre. Tout le monde lui faisait fête. A son tour la fantaisie lui vint de recevoir.

La comtesse Ricci avait promis de venir. M'i^° Dêno, — la veuve d'un ancien consul, qui de tout temps s'était montrée affectueuse pour la Cina, — avait prétexté sa santé toujours débile pour différer son voyage; mais elle viendrait sûrement, dès qu'elle se sentirait plus vaillante.

En attendant, l'architecte Garrel s'était installé pour un mois, avec son ami Doubrovine. Claude, en rentrant de son voyage dans l'intérieur, avait renoué connaissance avec Paul Hartmann qui était en mission à Tipasa, et Michel s'était empressé de lui offrir l'hospitalité. Dans quelques jours, les gens de lettres parisiens se joindraient aux hôtes de la villa.

— Mais pourquoi les as-tu invités?... — dit Claude à son ami, — à Paris déjà, nous n'avions qu'une estime médiocre pour eux...

— Oui ! pourquoi? Je t'avoue que je n'en sais rien ! Je suis ainsi : A tout instant, il m'arrive de faire les choses les plus antipathiques à ma nature, — par veulerie sans doute, par sentiment exagéré des convenances. Girgois m'avait écrit de Tunis sous prétexte de me demander un renseignement. J'ai cru comprendre son désir de se faire héberger, connaissant ses habitudes d'économie...

— Girgois, passe encore!... Mais ce Lélian Pernyn! ce Sainte-Gemmes surtout !...

— Que veux- tu? ils voyagent ensemble !... ils sont du même journal !...

— Après tout, cela te servira ! ils te feront de la réclame par reconnaissance de l'estomac.

— Ce n'est pas sûr ! tu sais comme ils sont rosses!..

— Enfin ! puisque tu as le moyen de recevoir, reçois le plus que tu peux ! Montre-toi, fais-toi connaître! C'est indispensable pour ton élection ! Je t'ai déjà

dit que la partie était belle pour toi... Ma tournée a été excellente. Tout le monde est las de la tyrannie opportuniste. Arquevaux, ton prédécesseur, n'osera même plus se représenter, tellement il se sent véreux... Tu passeras sans concurrents à moins que tu ne compromettes tout par grandeur d'âme, par ce je ne sais quoi qui te pousse à inviter un Léonce de Sainte-Gemmes!

Ils rejoignirent les archéologues sur le perron de la

villa.

— N'est-ce pas, monsieur Carrel, — dit Claude, — que tout le monde ici veut du bien à notre ami Michel?... et qu'il va nous débarrasser de cette canaille d'Arquevaux?...

L'architecte prit un ton de fâcherie comique :

— Pour la millième fois laissez-moi tranquille avec votre salissante politique !... Je n'en suis pas, \k\ Je suis venu ici pour revoir de vieilles choses, pour causer avec des gens aimables, qui partagent un peu mes manies... J'entends qu'on me donne la paix!...

— Ah! vous n'êtes guère encourageant, vous! — dit Michel, en riant d'un rire forcé.

lis passèrent ensemble une bonne semaine d'inlimité toute cordiale, égayée de causeries et de promenades à travers les ruines. La mémoire de Doubrovine nourrie par une immense lecture, par des souvenirs de voyage, des aventures de toute sorte, renouvelait sans cesse la conversation. Carrel avec une piété amoureuse détaillait les beautés subtiles du paysage, et Paul Hartmann révéla une connaissance si positive et si actuelle des trois provinces, il avait si profondément le sens de la continuité de l'histoire,

qu'on récoutait sans fatigue parler des antiquités africaines : il les montrait toujours vivantes.

Doubrovine avait tout de suite conquis Michel et la Cina. Il plaisait à l'un par son goût des idées générales et des théories humanitaires; et il avait touché l'autre par son air de bonté. Avec son gros nez de moujick, ses petits yeux gris si prompts aux larmes, sa sensibilité maladive, c'était un type de Slave à la Tolstoï, un grand seigneur mâtiné d'homme du peuple, ayant de l'intelligence, comme on a des biceps, — enivré d'abstractions et le cœur sur la main.

Il laissait voir aussi des allures romanesques qui avaient intrigué la Cina. Au premier abord, elle avait deviné en lui l'être robuste sur qui les femmes dominent toujours. Sans doute, il avait dû souffrir beaucoup par elles. Ses airs élégiaques semblaient en faire la confidence et quémander la compassion... Et puis la Cina était fière d'avoir à sa table un prince russe authentique, — bien différent de ces Altesses moscovivites, de ces boyards de contrebande que, depuis Cronstadt, on rencontre dans tous les hôtels de Mustapha, de Biskra, et de Tunis. A tout instant, elle l'appelait « prince! » ce qui mettait Doubrovine hors de lui. Par affectation démocratique, il défendait qu'on lui donnât son titre, bien qu'il fît de fréquentes allusions à sa noblesse.

Il vivait très mystérieux, dans un appartement garni, n'ayant de relations qu'avec l'architecte Carrel et le professeur Hartmann, dont il était l'unique auditeur. Comment était-il était venu s'échouer en Algérie ?... Nul n'aurait pu le dire, pas même M. Carrel, qui cependant l'avait presque tous les jours à déjeuner.

C'était comme par hasard que l'architecte avait ap-

pris quelques événements de la vie du prince. Ainsi, en i863, Doubrovine s'était réfugié en France après l'insurrection de Pologne, ayant pris les armes en faveur des insurgés. Il avait été en Grèce, à Cayenne, en Arménie, dans l'Inde, à Singapour, à Buenos-Ayres, à San-Francisco... Le prince connaissait presque toute la planète, de même qu'il parlait assez bien un grand nombre de langues.

Il avait dû avoir aussi plusieurs engouements, par exemple les mathématiques, puis la physique. Mais vers 1890, il avait tout quitté pour la philosophie criticiste, ayant rencontré M. Renouvier à Perpignan. Les œuvres de ce philosophe composaient à peu près toute sa bibliothèque. Maintenant, entraîné par M. Carrel et Paul Hartmann, il s'adonnait à l'archéologie.

Claude qui reprochait à Doubrovine du verbiage et qui le trouvait « marécageux » dans la discussion, le laissait volontiers disserter avec Michel, pour interroger Paul Hartmann. Il aimait ce compatriote, un lorrain de Dieuze, — avec qui il remuait les vieux souvenirs du collège et du pays. Il s'ébahissait surtout de sa prodigieuse érudition :

— Je te feuillette — lui disait- il souvent, — je te feuillette comme un atlas... Tu sais?... cet atlas de Napoléon dont parle Taino?...

Paul Hartmann, à trente-trois ans, avait une réputation d'archéologue presque universelle. Seuls les Algériens l'ignoraient. Dédaigneux de toute réclame, avec une modestie égale à sa science, il ressuscitait en lui le type héroïque des savants de la Renaissance. Taillé en hercule, batailleur comme un Jules-César Scaliger, il avait tellement roulé toute l'Afrique romaine depuis les plateaux de l'Aurès jusqu'aux confins de l'Oranie, il s'était si bien bronzé la figure et brûlé les mousta-

ches au soleil du Sud, qu'on l'aurait pris pour un vieux zouave. Sa robustesse de tempérament soutenait une volonté infatigable. Non seulement il avait réduit en liches détaillées toute la carte archéologique du pays, non seulement il connaissait par le menu tous les musées de l'Europe, lisait tous les livres, toutes les brochures, toutes les revues concernant ses études, mais il avait une connaissance intégrale des textes anciens qu'il interprétait avec la sûreté d'un Fustel de Coulanges. Il y avait en lui comme une ivresse de savoir. Cependant cet enthousiasme scientifique était tempéré par la raison la plus positive, la plus maîtresse d'ellemême. Le passé ne lui masquait pas le présent. Le mirage historique ne lui faisait point oublier les réalités contemporaines. Il possédait l'Afrique française aussi bien que la Numidie antique, ou la Byzacène, — à la fois comme un chef d'Etat-Major, un administrateur et un colon. Aussi Claude dit- il un soir à Michel en manière de plaisanterie :

— Tu cherches un gérant ?.. . Engage Paul à la place de Masqueray ! . . . Je suis sûr qu'il connaît mieux que toi ta propriété !...

C'était vrai ! Paul Hartmann était renseigné sur la superficie, le rendement, les terrains favorables aux diverses cultures. A la stupéfaction générale, il tira toutes ces « données » d'un de ses innombrables carnets. D'ailleurs il ne voyageait jamais sans deux ou trois casiers en bois blanc, — énormes et bourrés de fiches.

On le plaisantait. Il riait avec les autres.

Dans cette atmosphère paisible, entre ces trois hommes graves, Michel se sentait mieux. Il se retrouvait parmi les siens. Ses relations avec la Cina en redevenaient plus affectueuses, plus pleines d'abandon.

Ils commençaient à s'habituer à la douceur de cette intimité, lorsque les hôtes attendus s'abattirent sur la villa.

La comtesse Ricci était arrivée la première avec son cavalier-servant, le commandant de Gondreville. Cette liaison qui remontait bien plus haut que la mort de son mari — un intendant militaire, — avait fini par prendre aux yeux du monde tous les dehors décents d'un mariage morganatique. C'était chose admise et on ne les invitait jamais l'un sans l'autre.

Le lendemain, débarquèrent ensemble les gens de lettres parisiens, — Baptistin Girgois, Lélian Pernyn, Léonce de Sainte-Gemmes, Hector de Villars, qui les avait rencontrés à la gare d'Alger et qui avait paru très surpris de les voir là.

Ce fut une révolution dans le village. Il avait fallu mobiliser plusieurs véhicules, dont un spécialement pour les malles du gazetier. Il traînait derrière lui tout un attirail d'actrice en voyage. Hautes et spacieuses comme des maisons, ces malles de Sainte-Gemmes excitèrent la plaisanterie des colons qui faisaient cercle tandis qu'on les déchargeait. Marius, le domestique des Dtichemin, ameutait les petits Espagnols et les petits Napolitains, en criant à tue-tête, avec son accent de voyou algérien :

— V'ià le cirque qui s'amène?... le soir grr'ande représentation...

Il provoquait un tel scandale, qu'Ahmed, le cocher, fut obligé de le faire taire.

On logea les hôtes dans le pavillon construit h gauche, à l'angle du parc. Depuis qu'ils étaient descendus de voiture, la villa paraissait au pillage. Ils poussaient des cris, s'interpellaient d'une chambre à l'autre, tout

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en se débarbouillant. Jeanne et Kadour, qui se multipliaient, n'arrivaient pvas à les satisfaire.

Hector de Villars les devança au salon, oii déjà M^^^ Ricci se tenait sous les armes, en grande toilette de dîner, — brocart blanc et or...

L'entrée du poète fit sensation. Avec sa longue redingote de doctrinaire, son faux-col à la Royer-Collard, son épaisse chevelure séparée en deux touffes bouffantes selon la mode castillane du xvii'' siècle, il avait l'air d'appartenir à un monde disparu. D'une pâleur morbide, la démarche automatique, exagérant à dessein sa lassitude « fin de race, » le menton en galoche, le profil chevalin, il ressemblait étrangement au Charles II de Vélasquez.

Lorsque Baptistin Girgois et sa suite parurent, Hector de Villars, qui avait rejoint Michel, lui dit de sa voix tranchante comme un couperet de guillotine :

— Mon cher, vous auriez bien pu me prévenir que ^ous invitiez ces gens-là... Je ne serais pas venu !

L'académicien s'excusait à la Cina du négligé de sa toilette. La face complètement glabre, il portait un simple veston de cheviote bleue, où s'épanouissait la rosette de la légion d'honneur, un pantalon d'étoffe et de couleur incertaines, et il avait, lié autour du cou, un épais foulard de laine blanche, comme en ont encore en Algérie les conducteurs de diligences. 11 paraissait être le domestique de ses deux compagnons qui étaient mis avec une extrême recherche, — Sainte- Gemmes surtout, dont on admira le complet de surah gris tendre à revers fieur-de-pêcher, et les nombreuses bagues aux perles trop grosses. Son maquillage impudent, ses paupières peintes, à la. cernure encore agrandie par le khôl, fascinèrent immédiatement M"''' Ricci.

La Cina faisait les présentations.

— Regarde donc le dos de Paul ! — dit Claude à Michel, — le voilà qui se hérisse comme un boule-dogue!...

Mais Baptistin Girgois prétendait mettre tout le monde à l'aise. Il alTectait des manières bon-enfant, sans façon, et, — comme il disait, — « pas académique, pour deux sous, » — en réalité d'une susceptibilité et d'une vanité féroces, et n'entendant pas raillerie sur sa propre littérature. Il s'était révélé vers 1875, date à laquelle il avait mis en vers les /^e^i/5 métiers parisiens. Le choix do ses sujets, un mélange habilement dosé de sentimentalité bourgeoise et de tirades sur la Revanche, quelques bons principes d'écriture pris à l'école des Parnassiens, lui avaient fait une réputation de cœur sensible, de troubadour des familles, de patriote et d'écrivain.

Quand on passa dans la salle à manger, il analysa d'un coup d'œil le mobilier et la décoration :

— Vous êtes très bien ici 1 — dit-il à Michel, en se mettant à table.

Et distraitement, tout en taquinant son potage avec la cuillère :

— Ça nous change des gargotes algériennes et tunisiennes !...

Il y eut un moment de slupenr.

' — Politesse académique!...

C'était la voix coupante d'Hector de Villars qui, impassible, contemplait superbement du haut de ses cheveux une branche de roses thé dans une boule de cristal posée devant lui. L'académicien eut un mauvais ricanement qui fit grimacer sa vilaine bouche aux dents gâtées. Mais il était accaparé par M""" Ricci, laquelle se sentait comme éperdue de faire vis-à-vis à un si grand homme. Elle le couvait d'un œil languissant, cependant

qu'elle épuisait les banalités d'usage, lui vantant les sites fameux de Gonstantine et d'Alger. ,

— Oh! moi, — interrompit bruyamment Baptistin,

— je n'ai pas d'idées sur la question. En fait de paysages, — vous savez, c'est entendu dans la presse,

— je ne connais que les fortifications!... D'ailleurs, je ne suis venu ici que pour soigner ma poitrine... une vieille bronchite chronique !... Que voulez-vous? la pauvre littérature est bien mal en point!... Ainsi de Villars, lui, il a sa petite neurasthénie, le jeune Pernyn a son estomac, de Sainte-Gemmes a sa vessie... sans parler des dépendances...

— Mais il est tout à fait goujat cet Immortel ! — dit Claude en se penchant à l'oreille d'Hector de Villars, qui n'avait point sourcillé sous l'épigramme.

— Cependant, monsieur, — insistait le commandant de Gondreville^ — il me semble qu'il y a ici un pittoresque, qui a dû vous frapper... Les livres de Loti, de Maupassant...

— Oui ! connu L.v les moukères, les narguilhés, le kaouah, avec beaucoup de rouge et de bleu... Des variations sur Sarah la baigneuse !... Non ! voyez-vous, je ne le trouve pas intéressant du tout votre pays !... D'abord il est malsain. Votre Alger est dégoûtant, les hôtels sont très chers... Des prix d'Anglais, une nourriture kabyle!... et votre politique I On n^ose pas y fourrer le nez !... GoDime étude de mœurs c'est usé, arChiusé. Tenez ! c'est ce que me disait dernièrement, à Paris, Marcel Simian... Vous connaissez?... l'auteur de ces romans militaires. Il était venu ici pour chercher un sujet : à part quelques descriptions, qu'il écoulera sous forme d'articles, il n'a rien rapporté de son voyage I

M. Garrel indigné haussa les épaules :

— Quel crétin I...

L'académicien fit semblant de ne pas entendre~ll continua :

— Je vous le répète ! aussi vrai que voilà un Algérien. — dit-il en montrant l'architecte, — je n'ai rien vi jusqu'ici, qui m'ait un peu étonné, ou même, intéressé, On m'a présenté des juives, des mauresques, d"es chefs indigènes...

— Tout cela dans le même sac ! — grommela Doubrovine.

— ... On m'a régalé de difïas, de fantasias... aux frais de la princesse, naturellement!...

— Ou d'Arabes en guenilles! — dit Paul Hartmann qui ne se contenait plus.

Claude lui lançait des regards suppliants

— Eh! bien, je suis resté froid, comme devant des choses trop connues... Tout de même il y a un détail qui m'a frappé ! C'est cette manie que vous avez de donner des noms de batailles ou de grands hommes à vos bourgades. Ainsi, en venant, on nous a parlé de Zurich!... Zurich!... quelle idée de donner ce nonà suisse à un village maurétanien !...^

Le commandant, respectueux, ne voulut pas contrarier l'académicien. Il se rejeta sur l'éloge de son dernier drame, cet admirable Pierre le Grand qui répondant aux insinuations de la presse étrangère avait paru comme une éclatante confirmation de l'Alliance russe.

A l'autre bouL, Sainte-Gemmes s'évertuait à convaincre M. Carrel:

— Mais vos paysages n'existent pas ! — glapissait le gazetier. — Vous n'avez pas d'arbres, tout est là! Vos verdures sont en zinc, ou en papier d'emballage...

De sa place Baptistin Girgois lui imposa silence d'un ton goguenard :

— Toi, tu n'as pas le'droit de débiner le décor ! Tout

le monde sait que si tu as passé l'eao, c'est pour faire une remonte de copie... Nous allons en avoir pour deux mois à lire tes tartines sur la danse du ventre...

— Il y en a de bien charmantes, des danses arabes ! . . . — susurra en écho Lélian Pernyn, qui était le voisin de M""* Ricci.

Très correct, il posait pour le gentilhomme de lettres, surtout à cause d'Hector de Villars. Il tournait languissamment des yeux bleus qu'il savait jolis.

— Ainsi, — disait-il à la comtesse, tout en parlant du bout des lèvres, — j'ai découvert à Alger une danseuse, qui m'a donné l'impression de la grande courtisane antique!...

— Je parie que c'est Fathma! — dit Paul Hartmann à Claude, — tu te rappelles cette vieille juive, qui a figuré, dit-on, à l'Exposition de 78?...

Le romancier répondit sans se troubler, de cette voix molle, sans inflexions, qu'il aimait à prendre :

— Monsieur le professeur, ce n'est pas une question de dates: j'ai trouvé grand air à cette fille, voilà tout !...

BaptistmGirgois s'échauffait contre Brébœuf, le grand critique du Globe, qui avait éreinté sa pièce.

— Oui, Brébœuf, le poiygraphe !... un scribe, cher monsieur! — disait-il au commandant, — un scribe qui, depuis vingt ans, s'occupe de littérature et qui n'a jamais su ce que c'était qu'une phrase française.

— Brébœuf? — interrompit Sainte-Gemrnes, — vous savez, mon cher maître, qu'il est à Boilfges en ce moment?... il va inaugurer la statue de Bourdaloue avec un ta^ d'évéques !... Vous ne saviez pas ça, vous autres? On élève unn statue à Bourdaloue !... Il paraît que le besoin s'en faisait sentir !...

Baptistin qui tournait à la dévotion voulut prendre la dél'ense de Bourdaloue, dont il avouait n'avoir ja-

mais rien lu. Mais Sainte-Gemmes était lancé : c'étaîl un déballage interminable de tous les potins qui défrayaient le monde du journalisme.

Avec une verve de portière, ilénuméra les scandales récents. Des noms illustres se heurtaient à des noms de filles tarifées, des anecdotes de coulisses et d'écuries, des phrases lyriques émaillées de mots du ruisseau, quelque chose d'interlope et de prétentieux, de mol et de luisant comme une pommade, — le pot-pourri des articles de Sainte-Gemmes lui-même. Et à tout instant, faisant des effets de bagues, il jetait un : « Comment? vous ne saviez pas ? » qui paraissait plein d'ingénuité. Et ce fut l'histoire du peintre Savine, bien connu pour ses mœurs socratiques, cinaedus et pathicus,

— celle du roi de Chypre qui, à son dernier voyage à Paris, avait emprunté vingt-cinq louis à Lajarrije, le piqueurde l'Elysée, — celle du dramaturge Salmon,

— « un juif celui-là!... C'est évident!... Salmon, Salomon! !... » Il avait assassiné le romancier Saint- Amant, — lequel avait eu l'imprudence de l'instituer son légataire universel. . . « Mais oui ! vous ne saviez pas ça? ils l'ont échaudé dans sa baignoire!... un robinet d'eau bouillante qu'on a laissé couler comme par mégardc et le tour a été joué!... Ils l'avaient pris en pension chez eux ! ils s'y étaient tons mis, — le père, lamère, la fille, et jusqu'à la bonne de la maison. »

L'académicien sembla goûter fort cette dernière «révélation. ))En«vanche le camp des archéologues était atterré : Doubrovipe, CarreljPaul Hartmann gardaient un silence farouche. La Cina elle-même, qui essayait de s'intéresser à tous ces noms d'inconnus, dissimulait à peine son ennui. Aussi est-ce avec un véritable soupir de soulagement qu'elle donna le signal de passer au salon.

Des groupes se formèrent. Michel rechercha Hector de Villars qui promenait solitairement le long des mosaïques sa redingote à grands plis, somptueuse et funéraire comme un catafalque. Tous deux s'étaient rencontrés autrefois dans l'entourage du poète Silvain Lafaurie, chez qui se réunissait une fois par semaine un petit cénacle très fermé de littérateurs dissidents. Une sorte d'amitié intelleckielle les avait momentanément unis.

iMichel aborda le poète farouche qui se tenait ostensiblement à l'écart :

— Hic novus Hector adest, quem contra nullus AchiU les!..-.

C'était l'inscription latine qui se lit sur le socle de la statue du maréchal de Villars, dans le grand escalier de l'hôtel-de-ville, à Aix-en-Provence.

Le compliment, l'allusion flatteuse à l'ancêtre illustre ne désarmèrent point le symboliste :

— Mon cher Botteri, je suis désolé !... mais je pars dem.ain!... Ces gens-là me répugnent!...

Il montra vaguement du regard Baptistin Girgois et ses amis. Ceux-ci l'observaient, il détourna la tête. Sainte- Gemmes parlait de lui avec M""» Ricci.

— De Villars? — disait le gazetier. — Oui 1 une tuberculose très distinguée!...

Le commandant de Gondreville qui se piquait de littérature assiégeait Baptistin Girgois :

— Est-ce qu'il est vraiment noble? — demanda-t-il à l'académicien, en montrant Léonce de Sainte-Gemmes qui pérorait avec la comtesse...

— Lui ? allons donc ! Il a démarqué le rhum Saint- James. Il s'appelle Jamet tout court... Pernyn, lui, c'est autre chose ! Il est du vrai monde, . .. bien élevé, de l'argent ! C'est moi qui l'ai fait entrer au journal ! Je le

protège, parce que, voyez-vous, ils sont|un tas qui me reprochent de boucher la route aux jeunes. Au fond, c'est vrai : moi, je suis comme Baudelaire, je n'aime pas les jeunes gens ! . . . — Et s'animant tout à coup, avec un ton de colère : — Enfin î Ce serait un peu fort, avouezle, d'avoir travaillé toute sa vie à se faire une situation, à se ménager un petit rez-de-chaussée un peu confortable dans une bonne feuille, pour qu'un blanc-bec vienne vendanger la place!... Ils disent qu'ils ont du talent 1 La belle affaire ! Mais tout le monde en a du talent 1... J'en ai bien, moi!...

M"" Ricci poussait son éclat de rire plantureux aux facéties de Sainte-Gemmes, dont les perles luisaient sous les feux des ampoules électriques. Baptistin qui se sentait éclipsé, s'adossa à la cheminée, interpella le gazetier qui accourut. Bientôt il y eut un petit cercle autour de lui. Il commença à filer les anecdotes académiques; puis, quand il sentit que son public était bien à point, il lança son grand récit, — cet incendie du Bazar de la Charité, qui était son triomphe.

11 sut attendrir, il eut de l'esprit. Avec une véritable mimique de cabotin, il joua toutes les phases de la catastrophe. Il imitait le cri des vendeuses affolées, il décrivait la panique du buffet, enjambait par dessus les fauteuils, se prostrait sur les divans, agitait les pincettes et toutes les ferrailles de la cheminée, pour donner l'illusion du tumulte, soufflait à pleins poumons avec les pompes à vapeur. Ce fut un succès de fou rire. Doubrovine, Carrel, Paul Hartmann étaient gagnés comme les autres. Sainte-Gemmes excitait encore Baptistin par ses ricanements adulateurs, qui ressemblaient à des sanglots!..

L'académicien se retira enchanté de lui-même.

Ils descendirent dans le parc, en quête de leur gîte.

Lélian Pernyn se tenant un peu effacé, portait la pèlerine du maître. Gomme ils étaient fatigués du voyage et surtout las d'avoir tant parlé, ils n'échangèrent que de rares paroles. Gependant Sainte-Gemmes ne put se tenir de lâcher :

— Ça manquait de femmes, cette petite fête!... Et le (( collage )) de Botteri, qu'est-ce que vous en dites?...

— En voilà une, — fit Baptistin, — pour qui le silence est d'or !...

— Mol I. je ne la trouve pas mal comme beauté marseillaise I...

j — Ah! elle ne ressemble guère à son amie, la femme

I^Kisse... cette comtesse eni... Etait-elle grotesque avec ^BFrobe de mariée!...

On était arrivé devant le pavillon. Baptistin toisa la bâtisse d'un air important :

— Avouez — dit-il tout à coup — que Botteri est inconvenant !... Il installe là-bas ce Gondreville, un simple commandant — et il me loge ici dans une tambouille de domestique!... L'autre est commandant, c'est possible ! Mais, moi; comme membre de l'Institut, j'ai rang de général de division 1... Sainte-Gemmes, vous feriez bien de lui glisser ça!...

Pendant ce temps, Hector de Villars se promenait mélancoliquement sur le port, à seule fm de ne pas se rencontrer avec « ces gens-là ». La lune était dans son plein, les pêcheurs appareillaient pour la pêche à la sardine. Mais le poète ne regardait rien, en homme qui porte en soi tous ses paysages. Les Napolitains s'effarèrent à la vue de cette face pâle et de cette grande redingote aux plis mortuaires. Sur le seuil du café maure, les chiens slouguis se mirent à aboyer contre hi poète, qui, sans rien voir, avec sa démarche de

fantôme, vaguait dans le clair de lune..,

Il partit en efïet le lendemain. Baptistin Girgois et ses compagnons de voyage passèrent les jours suivants à visiter les ruines qui leur laissèrent une impression assez chétive, mais qui provoquèrent entre eux des discussions saugrenues, dont s'amusait Paul Hartmann. Ils rebâtissaient la ville en imagination, cherchant à savoir la destination du moindre caillou. Des trésors d'ingéniosité se dépensèrent, surtout de la part de Baptistin qui, depuis longtemps, n'avait fourni un pareil effort intellectuel. Des fondations qui semblaient indiquer une série de cellules les ayant vivement frappés, l'archéologue leur persuada que c'étaient les restes d'un lupanar sacré, dépendant du temple de la Junon carthaginoise. Cette découverte enthousiasma SLinte- Gemmes, qui aussitôt ébaucha tout un roman lubrique sur cette donnée.

Puis l'ennui vint, ce genre de distraction étant épuisé. Le gazetier et Lélian Pernyn firent une fugue à Alger sous prétexte d'études de mœurs. Baptistin retenu uniquement par ses principes d'économie, se consola de ne pas les suivre, en soufflant à Sainte-Gemmes, son idée sur le « Lupanar ». Il intitula l'article hebdomadaire qu'il envoyait à son journal : La Maison d' Aphrodite.C'éiSiit une magnifique description érotico-lyrique, qu'il écrivit sur la terrasse de la Victoire, environné de grogs chauds et le foulard au cou.

L'existence à la villa reprit peu à peu son allure accoutumée. La Gina apprivoisée avec l'académicien avait retrouvé son rire candide. Elle et M™' Ricci étaient) la gaîté de la maison. Toutes deux d'ailleurs s'entendaient à merveille, àcause d'une certaine ressemblance] de tempérament.

Déjà quadragénaire, la comtesse savait faire valoir encore les débris d'une beauté opulente ; et, lorsqu'elle

se mettait simplement, à l'algérienne, lorsqu'elle oubliait un snobisme colonial qui lui était tout extérieur, elle apparaissait comme une excellente femme, — un peu ridicule seulement par l'exagération romanesque de sa passion attardée pour le commandant Gondreville.

L'architecte Garrel, qui l'avait connue dans tout l'éclat de ses vingt ans, aimait à évoquer avec elle la vieille société algérienne du temps de l'Empire, lui parlait avec estime de son père, -^ un simple maçon provençal qui s'était haussé au rang d'entrepreneur et qui avait fait sa fortune dans les bâtisses de l'Alger moderne.

La Cina aussi lui plaisait. Il enseignait à la jeune femme l'art de composer d'harmonieux bouquets, et, chaque matin, ils inventaient pour la table tout un décor de fleurs qui était une volupté par les yeux des hôtes.

Le commandant arrivait régulièrement le samedi soir. Bien qu'il posât pour le scepticisme absolu, qu'il fût dégoûté de son métier oii il n'avançait pas et qu'il méprisât ses chefs comme ses collègues, — il était gai. En dehors de la littérature il se livrait à la photographie. Il prenait les silhouettes des ruines en compagnie d'un de ses anciens soldats, le douanier Sassetti qu'il avait retrouvé à Tipasa. Celui-ci n'ayant rien à faire passait son temps à lui porter son appareil et à lui tirer ses clichés.

Pendant ce temps, Paul Hartmann aidé de Doubrovine fouillait des tombes phéniciennes qu'il avait découvertes à l'extrémité du parc.

Michel, de nouveau livré à lui-même, était d'une irritabilité nerveuse presque continuelle dont la Cina souffrait beaucoup. La générale n'avait pas encore répondu à la lettre où il lui annonçait son mariage se-

cret : « Pourquoi ce silence plein de menaces? Elle faisait une enquête sans doute, au lieu de s'adresser à lui directement!... » Michel s'en aigrissait d'avance.

D'autre part, Claude, renseigné sur les agissements des antisémites, le poussait à s'affirmer davantage. Pour défendre sa candidature, Michel^ conseillé par lui, venait de racheter un journal opportuniste à la veille de la faillite. Des émissaires qui offraient à boire à tout venant criaient son nom dans les cabarets. Enfin il avait conféré longuement avec les autorités. Le préfet, créature du ministère rallié, l'avait agréé comme candidat officiel. La semaine suivante, Michel devait le recevoir à dîner avec l'archevêque, le Premier Président, des notables de la région. Ce dîner aurait une très grande importance. La présence du préfet scellerait en quelque sorte le pacte du candidat avec le pouvoir.

C'est alors que Sainte-Gemmes et Lélian Pernyn reparurent inopinément à la villa. Ils avaient rencontré chez des amis d'Alger l'illustre maestro Théodore Uuyssen, lequel cherchait des airs populaires arabes pour son opéra, La Colère de Samson.

Aussitôt Sainte-Gemmes avait conçu un grand projet : monter VAntigone du maître et représenter la pièce en plein air à la Nymphéede Tipasa, qui offrait une scène tout indiquée dans un joli décor de ruines antiques.

L'idée sourit à Michel. Claude le pressa de la mettre à exécution, d'abord pour la beauté que ce serait, ensuite parce qu'il y voyait un excellent moyen de réclame électorale. Le clan des archéologues applaudit :

— Cher monsieur, — dit Paul Hartmann à Michel, — quand on brigue le consulat, on doit des jeux au peupie...

— Et ce sera une façon charmante d'ennoblir un pea votre triste politique ! — ajouta M. Carrel.

Sainte- Gemmes, plus que tous les autres, exhortait Michel. (( Il annoncerait la chose dans tous les journaux oh il écrivait. Baptistin Girgois, Lélian Pernyn se mettraient de la partie. Il ne serait bruit dans toute la presse que de M. Michel Botteri et du théâtre antique de jTipasa... D'ailleurs ÏAntigone était à l'étude au théâtre d'Alger, les chœurs étaient prêts, les rôles déjà sus. Il faudrait une semaine au plus pour mettre la Nymphée en état... »

On décida que la fête coïnciderait avec le dîner préfectoral. Il fallait se presser. Immédiatement l'architecte fournit un plan pour la décoration de la Nymphée.

Des charpentiers, des tapissiers arrivèrent. Sainte- Gemmes se multipliait, c'était un va et vient perpétuel. Il assistait aux répétitions des chœurs qu'on devait emprunter au théâtre d'Alger, il enrôlait les gars de la campagne pour augmenter le nombre des figurants. 11 ramena même un soir mademoiselle Clairaut, l'actrice de l'Opéra -Comique, qui devait tenir le rôle d'Antigone et qui se trouvait alors en villégiature à Mustapha. Le maestro Ruyssen restait invisible. La veille de la représentation, tout faillit manquer par sa faute. Sans cesse grondant, bougonnant, mécontent de tout et de tout le monde, il avait fait recommencer cent fois les mêmes passages sans obtenir le ton désiré. Au dernier moment, il envoya promener les choristes en déclarant que la pièce ne serait pas jouée. Il fallut toutes les instances du gazetier et de Baptistin Girgois pour vaincre son entêtement, sinon sa mauvaise humeur.

Michel, énervé par cette agitation, maudissait Claude et la Gina, qu'il accusait en secret de lui avoir mis tout ce monde sur les bras. La Gina aussi déplorait cette

invasion de la villa. Elle regrettait la solitude des premiers jours.

Le soir de la représentation, Michel se sentait l'âme noyée de tristesse et il éprouvait une sorte d'accablement physique à l'idée de tant d'indifférents'qu'il faudrait accueillir. Même cette Antignne qu'il aimait par dessus tout, — cette pièce qu'il avait fait monter avec l'illusion généreuse d'élever le peuple par un spectacle de beauté, — toute cette fête, — il le devinait, — ne lui ferait aucun plaisir.

MgrPuig arriva le premier dans un vieux landau de couleur verdâtre, avec un cocher en casquette cirée, des chevaux mal tenus et qui sentaient l'écurie. Il était accompagné d'un de ses vicaires généraux, l'abbé Giralt, — bel homme à la barbe et aux gestes militaires.

L'archevêque qui s'était dérobé jusque-là avait fini par accepter l'invitation de Michel. Le caractère officiel du dîner le mettait à l'aise. C'était de sa part une simple politesse qui ne l'engageait à rien ; car il entendait bien ne point se départir de son attitude expectante.

Puis ce fut le défilé cérémonieux des» invités. En grand uniforme de gala, le préfet, Henri Charles — que ces deux prénoms avaient fait surnommer a l'Homme sans nom )) par les petits journaux d'Alger, — le Premier Président, M. Uuranti de laBégassière, — Charles de Loverdo, le secrétaire du gouverneur général, un colosse barbu, — Oscar Masué, un hiverneur inconnu, un habitué du salon de madame Karcher et qui était de fondation dans toutes les solennités mondaines. Du côté des artistes, il n'y avait que M**"** Clairaut, l'actrice de l'Opéra-Comique, qui devait jouer Antigone. Le maestro Ruyssen n'arriverait que par le dernier train, juste à l'heure de la représentation. Quant aux

notables du pays, ils s'étaient abstenus par peur de se compromettre. Seul, le prince de Lamballe était venu, à titre d'ancien compagnon d'armes du général Botteri, et puis enfin, parce que c'était un principe chez lui de se montrer partout.

Tout ce monde se pressait dans le vestibule transformé en salle de réception, le dîner devant être servi dans le grand salon des mosaïques. Le camail violet de Monseigneur accusait avec une intolérable crudité le vermillon de son nez et de ses joues. La barbe roussâtre et broussailleuse, il avait l'air d'un gros vigneron madré qu'on aurait déguisé en évéque.

L'abbé Giralt, à ses côtés, paraissait plein d'élégance sous le manteau romain agité par ses gestes pompeux, et la large bande de moire qui lui pinçait les hanches traînait jusqu'à terre en un bruissement soyeux d'étofTe féminine.

Le préfet évoluait au milieu des groupes, faisant chatoyer ses broderies d'argent, heureux de se montrer une fois de plus en uniforme dans un pays où les militaires en ont consacré le prestige. Il éclipsait le commandant de Gondreville.

Mais la petite tête décharnée du prince de Lamballe, montée sur un cou invisible, dominait les coiffures des femmes. Tant de générations l'avaient vu passer dans les rues d'Alger, toujours très droit et bombant sa poitrine de squelette sous le pardessus mastic — qu'on ne savait plus son âge. D'aucuns le croyaient contemporain de la Gonquêrte. Novateur toujours malheureux il s'acharnait pour l'instant à acclimater des plants de Bourgogne dans sa propriété. Les vignes mal soignées se desséchaient sur un terrain pierreux. Les Arabes en arrachaient une moitié pour faire du feu tandis que les chèvres maltaises broutaient l'autre.

Cependant ses déboires n'avaient pas tari sa faconde, ni abattu sa superbe de grand seigneur.

Il était resté Thomme des maximes intransigeantes. Plus il devenait vieux, plus il tenait à s'exhiber, posant pour l'homme populaire et indispensable, déballant ses théories à tout propos, les exposant à tout venant, dans les salons, dans les cabarets, sur les places publiques et jusque dans les tramways et les omnibus. Il y mettait un entêtement de maniaque et un simplisme tranchant de mathématicien que l'âge avait encore aggravé.

Dès l'entrée il s'était abattu sur le préfet, à qui il voulait, — disait-il, — laver la tête. Les éclats de sa voix remplissaient tout le vestibule. Baptistin Girgois, réduit au seul abbé Giralt, s'efforçait vainement de faire un cercle autour de lui.

Quand on se mit à table, la conversation — grâce au prince, était des plus animées. On avait l'air de se connaître depuis longtemps. La richesse qui les entourait semblait dilater chacun. L'abbé Giralt lui-même, sortant de sa réserve ecclésiastique, disait à Baptistin Girgois sur un si beau ton de prédicateur que tout le monde entendit:

— Vous, monsieur, — qui, par la plume et l'exemple, vous efforcez de restaurer, en France, le grand principe d'autorité...

Le préfet tourna vers le vicaire général sa face blême encadrée de favoris poivre et sel. Mais les yeux ronds comme des billes de verre n'avaient point de regard. Le prince de Lamballe continuait à le provoquer. Pour la millième fois, celui-ci énumérait ses trois haines, — d'abord les Juifs, ensuite les Anglais, enfin la République!...

Il y eut une charge à fond contre l'Angleterre. Tous

les arguments chauvins furent copieusement développés. On en vint aux mots célèbres :

— Le colosse a les pieds d'argile! — dit quelqu'un.

— Et vous verrez, — ajouta le préfet, — la prédiction de Bismarck se réalisera : L'Afrique sera le tombeau de l'Angleterre...

— Cela n'effacera pas la honte de Fashoda ! — grinça le prince de sa voix de fausset.

Là-dessus, il attaqua la politique extérieure du Gouvernement. Le préfet, tout en se défendant de l'exagération, reconnaissait que bien des fautes avaient été commises. 11 finit par tout accorder à l'adversaire. D'ailleurs ses phrases, à l'ordinaire, commençaient par: « Tout ce que vous voudrez I... »

— Oui î il est certain, — disait-il — bien que la République ait fait beaucoup, — que nous avons piétiné sur place I... Tenez! c'est ce que me confiait un officier supérieur de la plus haute intelligence, j'ai nommé le général de Vaudoncourt, qui commandait ici l'an dernier...

On fit silence pour recueillir la pensée profonde du général de Vaudoncourt :

— Il me disait: « Savez- vous ce que nous avons fait de mieux depuis 70?... Eh! bien, c'est le Louvre et le Bon-Marché!... » Il faut avouer aussi que c'est bien agréable de trouver dans le même magasin un flacon d'eau de Cologne et un stère de bois, — le tout au plus juste prixl...

Le prince s'emporta contre cette plaisanterie, qu'il qualifia d'indécente. Le préfet soutint que la chose lui avait été dite très sérieusement par le général.

Pour amener une diversion, Baptistin Girgois qui était arabophile, comme tout nouveau débarqué, interpella le Président de la Bégassière :

— Il paraît que vous les menez raide ces malheureux Arabes I...

— Que voulez-vous? C'est le mot d'ordre ! Pour le moindre délit, le maximum de la peine!... Autrement nous aurions tous les colons à dos. Gomme ils disent: « Les Arabes, il n'en faut plus!... »

— Et la procédure est sommaire !... | — ajouta Doubrovine dont c'était la monomanie d'être toujours avec l'opprimé... — Pour la peine capitale, quand les preuves manquent, on condamne tout de même : « ça en fera un de moins! » disent ces bons jurés !.,.

— Voyons!' pas de vaine sentimentalité! — dit M. Duranti de la Bégassière, — vous savez comme nous que l'Arabe est inassimilable...

Le préfet acquiesça.

— Je crois bien! — lança impétueusement Paul Hartmann,— voulez-vous assimiler un nègre? D'ailleurs cette assimilation est absurde. Je trouve étrange que les mêmes gens qui, en France, prêchent le régionalisme, veuillent nous empêcher, nous autres Algériens, de vivre à notre guise et d'avoir notre caractère propre... et par Algériens j'entends les Arabes comme les autres...

— L'Arabe est comme le Juif! — interrompit le prince de Lamballe, — il faut les traquer comme les Américains ont traqué les Peaux-Rouges!...

Mgr Puig vint à la rescousse. Il affirma qu'il n'y avait rien à faire avec les Arabes :

— Ainsi, — disait-il, — c'a été une des plus graves erreurs de mon illustre prédécesseur, le cardinal Lespès...

Ce mot de « cardinal » semblait lui écorcher la bouche.

— Est-ce beau, — dit Claude à Michel, — cette rage

qu'ils ont ici de se jeter les uns contre les autres ?...

— Pourquoi s'en étonner? — prononça Paul Hartmann, — depuis que l'Afrique existe, c'a été ainsi ! Les Africains ont passé leur temps à s'entremanger. Quiconque n'est pas du çof est étranger 1 Voyez par exemple à l'époque de Saint Augustin, ces querelles religieuses, qui ne furent au fond que des querelles de classes et peut-être de races...

— Mais, — dit Claude, — c'est ce que je remarquais dans ce village même !.. Chacun voudrait expulser l'autre, afin d'être tout seul. Rafaël, ton charretier, — dit-il à Michel, — voudrait précipiter dans la mer les Espagnols et les Italiens. Les Duchemin voudraient prendre ta place, le curé lui-même voudrait faire renvoyer en France notre ami Paul Hartmann, pour avoir le monopole des ruines...

— Bravo ! — exclama le prince de Lamballe, — chassons l'étranger ! Expulsons d'abord les Juifs, ces pelés, ces galeux qui sont cause de tout le mal !...

— Pourquoi eux, plutôt que les Espagnols ou les Maltais?— dit Paul Hartmann. — Ils ne sont pas plus voleurs, pas plus usuriers ! Ils sont plus économes que nos compatriotes, ils savent mieux vendre à l'indigène: c'est pourquoi ilsréussisent davantage. Quant à la moralité, elle est également absente de part et d'autre., n'est-ce pas, monsieur le Président?

— Vous avez raison ! — répondit M. de la Bégassière, — et je le dis sans raillerie : le sens moral est un produit du Nord. L'impératif catégorique de Kant est une fleur des neiges qui ne pousse qu'aux environs de Kœnisberg. Essayer de l'acclimater ici, est chose aussi déraisonnable que l'assimilation des Arabes...

— En tout cas, dit le Prince — nous allons leur tail-

1er des croupières à vos Juifs! Carmelo est en train de soulever contre eux tout le populaire...

Ce Carmelo était un avocat d'origine maltaise que son charabia avait empêché jusqu'alors de percer au barreau. Il venait de se mettre à la tête du mouvement antisémite en lançant, avec des fonds restés inconnus, une feuille de dénonciations et de chantages.

Le préfet et l'archevêque avaient l'air très ennuyés du tour que prenait la conversation. Monsscigneur^ clignant bénignement des yeux s'était retourné vers la Cina sa voisine, à laquelle il débitait de grosses galanteries soldatesques.

— Alors! — reprit M. Carrel en levant les bras, — si vous vous appuyez sur un Carmelo !...

— Pourquoi pas? Nos amis de Paris donnent bien la main aux bouchers de la Villette!... D'ailleurs Carmelo n'est pour nous qu'un chien de chasse : nous l'employons à rabattre le gibier ; et, quand le moment de la curée sera venu, nous l'enverrons coucher...

— Il est de fait, — dit Charles de Loverdo, le secrétaire du Gouverneur, — que ce Carmelo vous a des crocs joliment aiguisés!... Vous en savez quelque chose, monsieur le préfet!...

Carmelo insultait journellement le préfet dans son journal. Tout récemment un numéro à sensation avait paru, avec un titre en grosses lettres : CHARLOT AS- SASSIN ! !

— Vous devriez le poursuivre! — conseilla le Président de la Bégassière.

— Le poursuivre?... Si j'étais sûr d'être soutenu par le gouvernement!... Et puis enfm la presse est libre ! Savez-vous qu'il écrit bien, ce bandit de Carmelo !...

Toute la table s'esclaffa à l'idée de l'étrange salir qu'écrivait Carmelo. L'archevêque dissimula à grand'

T. A CTNA 193

peine un accès de fou-rire. Ce préfet qui, pour des raisons de style, ne se décidait point à faire coffrer le monde, lui paraissait tout à fait réjouissant.

Le préfet, un peu décontenancé, se rejeta sur les élections prochaines. 11 reprit son assurance pour affirmer des phrases officielles. Sous les broderies d'argent aux reflets bleuâtres, qui lui couvraient le dos et la poitrine, il avait l'air d'un gros poisson aux écailles somptueuses, déposé là, parmi les vaisselles, pour parer la table.

Il déclara avec majesté :

— D'ailleurs ces élections marcheront toutes seules, comme toujours!... Les vieux çofs sont encore solides...

— En voilà une illusion ! — lui cria M. Carrel, — mais ce peuple neuf qui grandit ici, vous ne le comptez donc pas? En vérité, vous vous imaginez que l'Algérie c'est vous!... Les députés, les fonctionnaires, la parade officielle ! — vous ne connaissez pas autre chose !...

En ce moment Oscar Masué, l'hiverneur de fondation, vantait à M"* Glairaut, le pittoresque des rues d'Alger... cette bigarrure cosmopolite qui prétait un air si original au paysage...

— Oui ! voilà comme ils sont tous ! — dit Paul Hartmann qui était près de lui, — ils s'imaginent que tout ce peuple n'est là que pour le décor ! Mais vous verrez, vous verrez, MM. les fonctionnaires, MM. les dilettantes, — ces gens en espadrilles, ces mangeurs de soubresade et de morue salée seront vos maîtres !... Et vous serez bien déçus, monsieur, — dit-il en se re tournant vers le prince, — vous et vos pareils, quand ces inconscients que vous aurez égarés par vos déclarations furieuses se retourneront contre vous !

— Mais, monsieur, — interrompit vivement le préfet, — vous oubliez l'élément français. Nous sommes

plus de soixante mille, rien que dans le département d'Alger...

M. Garrel s'agita vivement :

— La bonne plaisanterie 1 Gomment! vous êtes préfet et vous croyez aux statistiques officielles t Mais je suis certain que sur ces soixante mille plus des deux, tiers sont des naturalisés de fraîche date !

— Ici même, — reprit Paul Hartmann, — les trois quarts des habitants sont Espagnols ou Italiens, — et c'est partout ainsi !... Non, non! il faut bien vous le dire, il y a chez nous, comme à toutes les époques de l'histoire africaine, une plèbe confuse, faite de toutes les races méditerranéennes, laquelle cherche en ce moment à se définir, à s'affirmer comme peuple homogène. En attendant, ce qui me frappe, c'est que ce peuple futur est d'ores et déjà sémitisé à fond... Ge serait assez drôle, avouez-le, pour des gens qui crient « à bas les Juifs ! » si nous ne savions que les Juifs comme les Africains n'ont jamais cessé de s'entredévorer !

Ge fut un toile général du côté des fonctionnaires. On cria au paradoxe.

— La vérité neuve, — dit l'archéologue, — ^,est toujours paradoxale!

— Pas si paradoxale que cela ! — dit Glaude au Président, — il est certain que les Espagnols ont beaucoup de l'Arabe et du Maure. Ainsi, les gens de Barcelone considèrent les Gastillans comme des sémites...

— Et d'ailleurs, — reprit Paul Hartmann , — si la race, physiologiquement n'est qu'une entité, et si, comme je le crois, le climat et l'éducation sont tout, — est-ce que le climat n'est pas toujours le même qui produisit la sémitique Garthage, et n'est-ce point le Juif et l'Arabe, au milieu desquels ils vivaient, qui ont façonné

le caractère de nos colons? ajoutez en seconde ligne le prêtre et le militaire...

— Gomment pouvez-vous parler du militaire? — cria le commandant de Gondreville. — Mais ils ne s'intéressent à rien, les militaires! Ils voient passer dans leurs compagnies des Espagnols, des Italiens, des Maltais, des Arabes, des Juifs, toutes les races composantes de l'Algérie actuelle!... Si vous croyez que ça leur apprend quelque chose! Pour eux ce sont des « hommes )), des numéros, comme pour les fonctionnaires, ce sont des contribuables, ni plus ni moins!...

Et baissant la voix, il dit à Baptistin Girgois :

— J'ai des collègues qui ne sont pas forts ! A Tunis, j'ai connu un général...

Baptistin, en sa qualité de nationaliste, se sentit blessé dans son culte pour l'armée.

Monseigneur, de plus en plus contrarié, affecta de ne point suivre la conversation. Il rappelait à la Gina ses souvenirs de Laghouat, où il avait débuté, comme aumônier militaire. Paul Hartmann pressait d'arguments le prince de Lamballe, que l'idée du pansémitisme algérien avait suffoqué d'indignation.

— Et c'est ce peuple, — disait-il, — c'est ce peuple enfant, que vous allez lancer en pleine vie politique, des gens qui sont au niveau des Arabes et des Juifs, qui jusqu'ici n'ont même pas su ce que c'était qu'un bulletin de vote. Vous le savez bien, les aspirations des Espagnols et des Italiens ne dépassent point l'état patriarcal : Troupeau, ils cherchent un berger !... Je souhaite, monsieur, — dit-il, au prince, — que vous n'ayez point h vous repentir d'employer ces gens-là. Songez que pour eux, le Français aussi est un étranger et, — ce qu'il y a de pire, — un maître I

Aussitôt le prince triompha :

— Justement! justement! Nous profiterons de ce que nous sommes les maîtres, pour donner l'empreinte à ce peuple qui est encore une cire molle. En exploitant la haine héréditaire du Juif, nous en ferons ce que nous voudrons ! Je vous le repète, l'essentiel est de nous débarrasser des Juifs, puis de la République!..,

Le préfet leva mollement les mains, comme pour écarter un présage funeste. — Après cela nous réglerons un vieux compte avec l'Angleterre... Il n'y a plus à tergiverser, il faut agir, il faut enfourcher notre grand cheval de bataille, il faut retourner contre la Marianne, les armes ignobles qu'elle employa contre nous, il faut être avec le peuple... Et ne craignez rien! cette fois, nous saurons agir, nous terroriserons à notre tour... Moi, vous savez! je suis un petit-fils de guillotiné! J'ai ça dans les veines!... La guillotine en permanence sur la Place du Gouvernement ! . . . du sang partout pour laver les turpitudes d'un siècle d'anarchie !... Oui, oui! la guillotine pour les juifs, les francs-maçons, les protestants 1... Nous commencerions par M. le préfet, — et Monseigneur que voilà lui prodiguerait les consolations de la religion dans un esprit très concordataire... Oh! nous ferions bien les choses! Songez donc! Un archevêque pour un préfet de la République! Louis XVI, lui, n'a eu qu'un abbé!... Ah! ah! à la guillotine, les Jacobins! à la guillotine !...

Il riait d'un rire de fou, la bouche convulsée, les doigts fébriles, ébauchant le geste du bourreau.

— Le hideux vieillard ! — fit Doubrovine à mivoix.

Tout le monde se taisait, en proie à une vague épouvante, devant cet octogénaire agonisant qui délirait de supplices et de carnages. La tête décharnée qui se balançait sur le cou invisible semblait prête à se

détacher du tronc. On eût dit qu'un vent révolutionnaire venait de passer, que chacun entrevoyait déjà la ruée des foules ivres, les coups de matraque s'abattant sur les lustres, émiettant les vaisselles précieuses. Cette évocation de la guillotine en face de cette fête, de ce luxe éclatant de la salle, scandalisait autant qu'elle terrifiait, le silence se prolongeait.

Seul, le murmure de la mer arrivait par les fenêtrejs ouvertes, se continuant dans les coupes de Champagne, qui crépitaient comme l'écume fondante des vagues. Dans l'intervalle des hautes colonnes de marbre rouge élancées d'un jetwers les hauteurs neigeuses des plafonds stuqués, la nappe du festin, pareille au lit d'un fleuve charriant des fleurs et des cristaux, semblait onduler sous la lumière diamantine des lampes électriques. Entre le camail violet de l'archevêque et l'uniforme aux broderies d'argent du préfet, — la Cina trônait au centre de la table, le profil hautain sous la coiffure antique aux bandelettes de pourpre, qui se détachait en torsades d'ébène parmi les nimbes d'or des personnages sacrés et le scintillement ininterrompu des mosaïques.

Le prince se tourna vers elle, la bouche en cœur, l'air galantin, et, faisant allusion à sa diatribe furibonde :

— En tout cas, madame, cela ne m'empêche pas de rendre hommage à vos charmes!... La beauté reste la beauté!

— Oui ! oui ! Nous sommes tous assoiffés de beauté ! — proclama le préfet qui voulait en finir avec cette conversation.

On se leva pour passer sur la terrasse de la Victoire, où le café venait d'être servi par Kadour. Des groupes se formèrent. L'abbé Giralt s'était pré-

cipité au devant du commandant de Gondreville. La vue de l'uniforme le grisait. Il frôlait le militaire avec un petit frémissement de courtisane amoureuse:

— Oh ! moi, — disait le commandant, — je m'en moque! je sais que je ne serai jamais colonel... Alors!... je passe pour un intellectuel, vous savez !... parce que je lis quelques bouquins...

— Mon commandant, vous avez raison!... La discipline militaire, le principe d'autorité, il n'y a que cela!...

L'abbé Giralt, qui se croyait toujours en chaire, timbra sa phrase de sonorités oratoires, en faisant un grand geste qui souleva le manteau romain.

L'archevêque, le visage émérillonné, marchait à petits pas avec Michel, le long de la balustrade. Paternel, il avait pris la main du jeune homme entre les siennes :

— Mais certainement, — lui disait-il, — vous pouvez compter sur moi !... Vous le fils de mon vieil ami, le général Botteri !... Maintenant, pour ce qui est de la politique, vous savez qu'elle m'est interdite. Je me renferme tout entier dans mon ministère. La besogne d'ailleurs est écrasante... Le cardinal nous a laissé un diocèse à l'abandon !... Ainsi, rien qu'à Tipasa, il y aurait un sanctuaire à relever, celui de la vénérée martyre, dont votre père a reproduit l'histoire dans ses mosaïques. Pour cela, il nous faudrait une petite enclave dans vos propriétés : vous ne nous la refuserez pas, j'en suis sûr!...

Michel, se rappelant les projets du curé, — irrité d'ailleurs par les déclamations du prince, — perdit toute prudence et répondit de façon presque agressive :

— J'espère bien, Monseigneur, que vous n'allez pas

imiter en cela votre prédécesseur, le cardinal Lespès... Elles sont horribles les bâtisses qu'il a semées dans toute l'Algérie. Quand je songe qu'il a déshonoré des paysages augustes ou charmants par des constructions carnavalesques, comme Notre-Dame -d'Afrique ou Saint- Louis de Carthage I...

Doubrovine qui passait renchérit encore :

— Dire qu'il a trouvé le moyen de faire plus laid que le Sacré-Cœur de Montmartre!.,.

L'archevêque le regarda en riant :

— Je vous avoue que je ne m'y connais guère en fait d'art. Mais je conçois peu vos emportements contre les églises du cardinal : cela tient de la place, cela tire l'œil, — c'est tout ce qu'il faut dans ce pays-ci!...

— Gomment, Monseigneur! — insistait Michel, — ne sentez-vous pas que cette laideur est une impiété ? Au lieu d'élever le peuple, vous descendez jusqu'à sa bassesse, vous rabaissez la majesté du culte, et, comme tout se tient...

L'archevêque qui venait de humer un petit verre de kummel, planta hardiment ses yeux gris dans ceux de Michel et avec le ton d'un homme habitué au commandement :

— Pour un laïque, vous prenez bien chaudement les intérêts de l'Eglise!... Croyez-moi, laissez-nous le soin des brebis, elles seront bien gardées !...

Les yeux gris lancèrent un éclair. Le paysan aux pommettes rougeaudes avait disparu. C'était le prêtre dans tout l'orgueil de l'infaillibilité sacerdotale, impersonnel comme Dieu, fort de la volonté accumulée de dix-neuf siècles, Michel avait à peine senti le mur d'airain qui les séparait l'un de l'autre, que déjà Mgr Puig avait repris son ton paternel :

— Mon cher enfant, — lui dit-il, — je crains qu'avec

les meilleures ^intentions du monde, vous ne compreniez pas très bien ce qu'il y a à faire ici...

11 lui prit encore une fois la main avec une mimique affectueuse, et, jtournant les talons, il s'en fut rejoindre le préfet.

Claude qui avait tout entendu, glissa à l'oreille de Michel :

— Tu peux dire que tu viens de faire une fameuse sottise! Est-ce ridicule!... tu ne pouvais pas le laisser tranquille avec ses bâtisses?

Mais Léonce de Sainte-Gemmes et Lélian Pernyn, l'air affairé, firent irruption sur la terrasse. Ils arrivaient d'Alger, ramenant le maître Ruyssen, qui, disaient-ils, attendait dans le vestibule. Il fallait se presser pour la représentation...

Ce fut, parmi les hôtes, tout un mouvement de départ. Les femmes montèrent dans leurs chambres changer de toilette, Mgr Puig ordonna qu'on fît avancer son landau. Michel essayait de le retenir, voulant réparer sa maladresse :

— Ce sera presque une grand'messe, Monseigneur!... une musique et des ballets d'une sévérité toute religieuse!...

L'archevêque eut un geste de refus, puis passant son bras sous celui de Michel, il lui dit en baissant le ton :

— Si vous croyez que ce sont les mollets de vos petites filles qui me font peur !... Mais vous devez comprendre qu'avec des imbéciles de cette espèce, — il montra le préfet et le Premier Président, — il faut se tenir à carreau !... Ma présence donnerait lieu à des commentaires malveillants, — peut-être même pour voosi Adieu, mon cher enfant !...

Michel découragé descendit dans le vestibule pour recevoir le musicien.

Charles de Loverdo, flanqué de Sainte-Gemmes et de Lclian Pernyn, fit la présentation. A la surprise du jeune homme, le maître se montra non seulement îiffable, mais d'une grande simplicité de manières. Il lui expliqua qu'ayant horreur du monde, il n'avait pu accepter son invitation pour le dîner. Charles de Loverdo, rayonnant, s'empressait autour du maître Uuyssen.

Le secrétaire du gouverneur, — Africain de naissance, — était une véritable célébrité algérienne. Elevé d'abord en France, il appartenait à cette génération de dilettantes qui furent formés à l'école des Concourt. Musicien lui-même, violoniste d'une virtuosité prodigieuse, il était le bras droit de Théodore Ruyssen chaque fois que l'exécution d'une de ses œuvres le ramenait à Alger. Sans bruit, sans réclame, en usant seulement de ses relations nombreuses dans tous les milieux^ il avait accompli peu à peu l'éducation musicale de ses compatriotes.

— Je vous dois des remerciements, monsieur, — dit Théodore Ruyssen à Michel, — vous avez fait magnifiquement les choses pour mon Antigone. Mais une part de ma reconnaissance doit revenir à Loverdo, qui m'a préparé un public...

Les clameurs de la foule qui avait envahi le parc arrivaient jusqu'à la villa. On sortit pour se rendre à la Nymphée. Le cortège des invités, dont le préfet avait pris la tête avec le Premier Président, s'organisa au bas de la Colline des Temples.

Michel et Charles de Loverdo ne quittaient pas le musicien.

— Je ne saurais trop vous féliciter, — leur disait-il, — de ce que vous entreprenez l'un et l'autre pour ce pays... Loverdo m'apprend qu'il organise en ce mo-

ment des matinées classiques, — et voilà que voiî& essayez du théâtre populaire...

Derrière eux, Sainte-Gemmes discutait avec Baptis tin Girgois et Lélian Pernyn sur les chances de la représentation.

— Au fond, c'est idiot I — disait le gazetier. — Cette Antigoney ils n'y comprendront rien!... il aurait fallu un sujet connu comme la Marie-Madeleine qu'ils m'ont refusée l'an dernier au Théâtre-Lyrique...

Les cris de la foule augmentaient. Des attelages rustiques passaient à fond de train. On arrivait de la Mitidja comme des villages de la côte.

L'air était tiède, c'était une de ces nuits d'hiver où le ciel sans un nuage, prend des profondeurs d'océan et semble reculer encore le lointain des étoiles. A la limite du parc, derrière le rideau des pins et des eucalyptus, la Nymphée, dans le rayonnement doux des perles Popp, illuminait à l'entour comme un lever d'aube.

Ils étaient là près de deux mille sur les gradins élevés à la hâte par l'architecte Garrel : des colons, des pêcheurs, toute la plèbe travailleuse des fermes, des bourgeois d'Alger entraînés par Charles de Loverdo et jusqu'à des Arabes en burnous. La presse locale, grâce à Sainte-Gemmes, avait mené grand tapage autour de la fête. Les portraits de Michel et de Théodore Ruyssen avaient été répandus à profusion, des articles dithyrambiques avaient exalté la pièce et glorifié le maître...

La foule était bruyante, mais respectueuse à cause du caractère insolite de la représentation. Ils avaient vaguement conscience de l'honneur qu'on leur faisait et les plus humbles eux-mêmes se sentaient là comme en visite chez un riche... Tout à coup, des voix parties de rentrée, commandèrent le silence, on se leva

sur tous les gradins. C'était le cortège des invités qui pénétraient dans l'enceinte, sans musique, sans apparat, — Michel l'avait ainsi voulu. Aussitôt l'uniforme du préfet provoqua des huées. Les lecteurs de Carmelo se le montraient. On criait, on s'interpellait d'un banc à l'autre : « Voilà Chariot ! as-tu vu Chariot?... A bas l'assassin ! à bas l'homme sans nom ! ! ! »

Mais des chut énergiques s'imposèrent. On venait de reconnaître la haute taille de Charles de Loverdo. li marchait à côté de Michel, tenant par le bras Théodore Ruyssen, qui, le dos un peu voûté, s'avançait très simplement comme un invité ordinaire, en petit veston gris, un chapeau de paille canotier sur la tête. Le peuple les vit avec cette imagination exaltée qui crée les légendes. Un grand frisson passa sur les deux mille spectateurs et une acclamation unanime jaillit des poitrines, couvrant le bruit de la mer sur les écueils

— Vive Ruyssen ! vive Botterif...

Quelques-uns criaient sans savoir : «Vive Antigone!

vive l'Algérie ! » comme si la pièce fût pour eux nationale.

Les acclamations redoublaient. Le maître qui paraissait ne rien entendre était monté sur l'orchestre et, prenant le bâton du chef, — avec sa bonhomie accoutumée, il s'était installé à la place de celui-ci, pour diriger les chœurs.

C'était comme un remerciement au public. Tous avaient compris. Les cris de (( Vive Ruyssen! » atteignaient en ce moment à une intensité presque tragique. Les mains battaient furieusement.

— Les entendez-vous ? — dit Michel à Doubrovine qui pleurait. — les entendez-vous ? Comme ils ont besoin d'aimer !

Les splendeurs symphoniques de l'ouverture mon-

tèrent dans le tumulte expirant des cris. De grandes harpes rehaussées d'or se dressèrent entre les bras» de musiciennes vêtues de blanc. Sous la colonnade de 1 la Nymphée qui se déployait en hémicycle, les statues antiques brillaient comme en plein midi. Poussée aux interstices des pierres, toute une végétation en fleurs tapissait les ruines. La Nymphée paraissait un gigantesque reposoir.

Dans la lumière douce des lampes électriques, les lilas blancs et les magnolias aux chairs laiteuses, ruisselaient le long des murs avec la magnificence d'une nuit d'été. Les jasmins tombaient en neige odorante sur les dalles de la scène ; et, dans l'angle de l'orchestre, — un grand arbre de Judée, dont les branches et les feuilles violettes se cqnfondaient avec les fleurs, était si baigné de lumière qu'il éclairait autour de lui comme un prodigieux candélabre taillé dans un bloc d'améthyste.

Ses reflets teignirent de mauve la tunique blanche de Prologue.

Ce fut une apparition merveilleuse. Vêtue d'un péplos, dont le tissu transparent courait le long des formes souples, l'actrice se tint debout devant la thymèle, une branche de palme à la main. Des brises faisaient onduler ses voiles, la tunique se gonflait derrière elle. C'était une statue vivante qui se dressait là, dans le vent du soir, devant la houle innombrable des têtes déjà soulevées pour les acclamations.

Elle dit une ode à l'Afrique.

Le peuple écouta avec surprise ce langage mesuré, que beaucoup même ne comprenaient point. Mais il n*y eut pas un cri, pas une protestation. Seulement un soupir exhalant la contrainte de la foule descendit des gradins^ lorsque les hommes figurant les vieillards

de Thèbes traversèrent l'orchestre, portant un rameau d'olivier. Les colons les saluèrent d'une salve d'applaudissements. Ils reconnaissaient en eux des pêcheurs, des valets de labour, des camarades ou des parents. C'était comme si chacun collaborait au spectacle dans la personne de ces humbles comparses. La foule les regardait avec une sorte d'attendrissement.

Derrière eux, toute une théorie de jeunes filles venait de se répandre sur le large plancher du proscenium. Le ballet développa ses figures. Tandis que les coryphées mimaient des poses hiératiques copiées sur des vases grecs, les danseuses couronnées de violettes déployaient à l'entour des guirlandes de roses. Drapées dans des chitôns aux plis droits comme l'Aphrodite de Fréjus, elles harmonisaient selon les mouvements de la danse toute la gamme des couleurs automnales qui furent chères au Poussin, — les laques ardentes, les jaunes brûlés, les bleus de ciel, les verts de mer; — et ces harmonies de tissus qui se décomposaient sans cesse pour se reformer encore ondoyaient avec la même grâce que les colorations éphémères des vagues dans le soleil couchant.

Puis l'hymne à Eros que tous attendaient, fut entonné soudain par les choristes. Les voix roulèrent avec l'ampleur d'un plain-chant. Deux motifs alternaient, — l'un grave, aux sonorités d'airain, disant la force inéluctable du Désir, qui siège dans l'Olympe, principe générateur des mondes, parmi les lois éternelles, — l'autre languide et douloureux, plainte de l'amour humain qui s'égare, qui lutte et qui se brise par méconnaissance de la Loi. Les notes déchirantes s'évanouissaient dans le grondement sourd des basses, comme les modes fragiles qui se défont et qui retombent sans fin dans l'immuable Substance...

Etait-ce la beauté du spectacle, ou la seule émotion physique soulevée par les masses chorales, mais la foule transportée bissa l'hymne, en acclamant encore le maître. Michel, qui décuplait en lui l'enthousiasme populaire, connaissait une ivresse pareille à celle de l'amour. Oubliant ses vaines chimères, ses soupçons injurieux, il étreignait avec force la main de la Gina. Ce soir-là, il fut vraiment avec le peuple.

Lorsque les spectateurs sortirent pour l'entr'acte, un ordre parfait régla l'exode vers les cabarets en plein air. Des Napolitains chanteurs répétaient les premières mesures de l'hymne. Les bourgeois accoutumés aux bruits discordants des théâtres étaient Burpris du silence qui régnait.

— On m'a changé mes Algériens ! — dit le préfet.

— Regardez donc! — dit l'architecte Carrel, — on croirait voir une procession !...

Contenant les violences sauvages de la multitude, le génie religieux du maître remplissait toutes les âmes.

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