LA VICTOIRE DE SAMOTHRAGE
Depuis que les gros temps avaient rendu le promenoir impraticable, Michel et la Cina prenaient le thé du matin sur le balcon de la loggia. Ce jour-là au milieu de la volumineuse correspondance que Jeanne venait d'apporter, Michel distingua immédiatement la suscription d'une enveloppe, dont la grosse écriture lourde s'efforçait de se pencher selon les élégances de la calligraphie féminine. C'était la lettre de la générale, qu'il attendait depuis près d'un mois. Il la mit d'abord de côté, comme s'il n'osait en affronter le contenu. Puis tout à coup, ayant pris sa résolution, il déchira le papier d'un geste nerveux.
Il pâlit dès les premières lignes. Sa mère lui reprochait avec véhémence son union clandestine^ mêlant aux récriminations et presque aux injures des protestations d'amour hyperboliques. A la fin elle s'adoucissait :
« Les choses sont cependant moins graves que je ne
l'avais pensé d'abord, — disait-elle. Le mariage n'étant que religieux pourra se rompre facilement. Et puis, — dois-je te l'avouer? — je craignais que cette personne ne fût quelque fille, échouée dans le monde interlope d'Alger. En tout cas, je suis certaine que tu te repens déjà du coup de tête que tu as commis... Cependant, tu t'amollis là-bas dans le far-niente du bord de mer, tu te livres à des réceptions coûteuses, tu prodigues des fêtes ridicules et qui ne serviront à rien pour ton élection.. T'ai bien peur que Claude, avec son esprit aventureux, ne te donne de mauvais conseils... »
Elle terminait en annonçant son arrivée pour le surlendemain. Mais comme elle ne voulait pas faire de scandale, elle n'irait point à Tipasa. Elle descendrait dans un hôtel de Mustapha. Elle priait Michel de venir l'attendre seul à la sortie du bateau.
La Cina qui avait tout deviné suivait des yeux la lecture de la lettre. Michel mal à l'aise, lui dit, en laissant retomber le papier d'un geste découragé :
— Ma mère arrive après-demain !...
— Eh !bien, nous la recevrons! — répondit simplement la Cina.
Les yeux gonflés de larmes, elle réfléchit quelques minutes, puis elle ajouta :
— De toi, cher ami, j'accepte toutl... Songe pourtant combien ma situation va être humiliante. J'aurai l'air d'une intruse devant ta mère... Pourquoi ne pas lui avoir avoué tout de suite que nous nous aimions? Pourquoi ne pas lui avoir imposé tout de suite ta volonté?... Oui ! — il faut que je te le dise, — il y ;i des moments où ta pudeur ressemble à de la faiblesse et à de la peur...
Avec le tact inconscient de la femme, elle venait de
mettre le doigt sur sa plaie saignante, cette indécision perpétuelle, cette crainte de blesser, de ne pas comprendre suffisamment les choses et les êtres pour oser agir et s'affirmer : Michel le sentit. La face décomposée, les yeux dans le vague, il lui dit en se levant :
— Laisse-moi! Je t-en supplie ! Laisse-moi !...
Ce fut pour lui une journée funèbre qu'il passa presque tout entière dans le cabinet de travail, s'obstinant h ruminer sa détresse. Il ne tenait plus à rien î II doutait de son amour et même de son intelligence. « Et c'était lui, — Michel Botteri, — si faible devant la destinée, qui voulait aimer et agir !... En vérité quelle folie de gâter ainsi sa misérable part de bonheur, alors qu'il lui était si facile de satisfaire ses goûts dans la solitude!... Il y avait des femmes dont les caresses étaient encore douces et qui ne demandaient point d'amour en échange ; — et si, lui du moins, il n'accomplissait rien de grand dans le monde, les autres avaient laissé de belles œuvres et de belles actions à aimer et à comprendre !... Il le voyait bien maintenant! c'est ainsi qu'il faudrait vivre désormais ! Médiocre, il vivrait dans la médiocrité ! » — et sans cesse il se répétait avec désespoir: « Médiocre! Je suis un médiocre!... »
Puis sa pensée revenait encore une fois à sa mère, qu'il s'accusait d'affliger comme un mauvais fils : « Que signifiait ce voyage précipité? Ces détails sur l'existence qu'on menait à la villa, comment avait-elle pu les savoir?... Pour arriver ainsi à l'improviste, pour rompre avec ses habitudes casanières de Lyonnaise, il fallait qu'elle jugeât les circonstances bien graves.
Et Michel se l'imaginait dans le lugubre hôtel du quai de Tilsitt, tout proche de l'église d'Ainay, où elle allait faire ses dévotions à heures fixes, partageant sa journée entre les œuvres pieuses et le petit
monde clérical et gourmé qu'elle fréquentait... Elle n'était venue que deux fois en Algérie, pendant son mîiriage. La première, c'était avec son mari, lorsque celui-ci avait été nommé officier d'ordonnance du ma-, réchal de Mac-Mahon. Mais le débraillé qui régnait encore en ce temps-là dans les ménages militaires, — en grand nombre irréguliers, — l'avait choquée dam sa pruderie provinciale. Elle était repartie presque aussitôt. La seconde fois, c'était au moment où le géiM'r.jl avait pris le commandement de la place d'Alger. î:iI(^ ne l'avait suivi qu'à contre-cœur, récriminant •'"iiire la traversée et pleine de colères mal contenues,
I <^lle avait intrigué jusqu'à la dernière minute pour ' !• ohleiiir à son mari le poste de Lyon. Michel, qui <'L 'it alors enfant, s'en souvenait toujours. Il se revoyait avec le joli costume en velours écossais qu'il portait sur le paquebot, selon la mode de l'époque. Il se rap- [>eiait la scène de l'arrivée, — l'officier d'ordonnance venu au devant de la générale, galant, empressé, le sourire aux lèvres, — et qui avait essuyé le premier sa mauvaise humeur. L'officier décontenancé balbutiait:
(( Cependant, madame, ce pays est charmant î Voyez !...))
Du haut de la coupée, il montrait les hauteurs verdoyantes de Mustapha et la courbe merveilleuse du golfe.
(( Non! non ! c'est horrible! c'est affreux! Je voudrais m'en aller tout de suite!... »
Dans une explosion de rage, elle s'était caché la figure entre les mains et elle n'avait rien voulu voir.
Cette femme si fière n'était cependant que la fille d'un notaire de Mâcon, — une « Matruchot» comme di-
saient à Lyon les mauvaises langues de son monde. Ce Matruchot, dont le père était marchand de vins, s'était enrichi par diverses spéculations, notamment en trafiquant sur les propriétés de Lamartine, qu'il avait rachetées à bas prix au lendemain du Coup d'Etat, et peu à peu, il s'était haussé au rang de banquier. Mais la générale, — toute Matruchot qu'elle fût ne voulait se souvenir que d'une chose, c'est qu'elle était Pont-de- Veyle par sa mère. Elle comptait parmi ses ascendants immédiats le fameux chevalier de Pont-de-Veyle qui fut l'ami de Voltaire et de madame du Deiïand. Là était la source cachée de son orgueil.
D'abord elle avait conçu de grandes espérances de son mariage. Des dissentiments graves n'avaient pas tardé à éclater entre les deux époux, qui étaient aussi peu faits l'un pour l'autre qu'il est possible. Tandis que le général, en vieil Africain, voulait achever sa carrière à Alger, sa femme l'accusait de se laisser oublier dans une colonie. Elle l'aurait voulu en France, à la tête d'un corps d'armée. Elle le rêvait ministre de la guerre comme tels et tels de ses camarades de promotion qui avaient tenu le portefeuille, et qui cependant n'avaient ni sa distinction, ni ses états de service. C'est pourquoi, en manière de protestation, elle s'était séparée de lui, ne voulant plus quitter son hôtel du quai de Tilsitt et s'endurcissant dans la rancune de son ambition déçue.
Puis elle avait reporté ses espérances sur son fils. Elle avait toléré son oisiveté et ses goûts de dilettante, secondé ses fantaisies d'études et de voyages, croyant cette préparation nécessaire au rôle qu'elle voulait lui voir jouer. Maintenant elle jugeait que cette existence désoccupée avait duré assez longtemps et elle poussait Michel à la députation avec une insistance d'autant plus
pressante, qu'elle estimait son élection indispensable pour un grand projet de mariage qu'elle avait combiné en secret avec une vieille dame de ses amies, véritable puissance dans le camp des ralliés. La bru de son choix n'était autre que la fille d'un ancien Président de la République, qui jusque-là avait refusé tous les partis, en prétextant une vocation religieuse, mais en réalité, parce qu'il lui répugnait, à elle qui avait coudoyé des Altesses et des Majestés, de retomber en quelque sorte dans la roture en épousant un homme sans titre et sans illustration. La mère de Michel se persuadait que la dauphine présidentielle, quelle que fût sa superbe, accepterait la main d'un jeune et brillant député, immensément riche, en relations avec toute l'aristocratie de la politique et des ambassades, fils d'un général au nom connu, petit-fils du général comte Botteri, aide de camp de l'Empereur Napoléon. Elle songeait même à faire reprendre à Michel ce titre héréditaire de comte Botteri, que son père avait laissé tomber par modestie et par conviction démocratique... Dès maintenant des ouvertures avaient été faites, l'ex-présidente avait été pressentie, les Pères Jésuites de Lyon, chez qui Michel avait ses premières études, avaient proposé leur entremise.... La générale éblouie de son rêve, voyait déjà son fils à la tête d'un ministère, d'une grande ambassade, — et qui sait ? peut-être même à l'Elysée...
Telle était la générale, — bourgeoise dans le fond de l'âme, ambitieuse, violente et dévote.
Michel, par aveuglement d'amour filial, ignorait tout cela. Il n'avait jamais jugé sa mère. C'était sa mère, voilà tout ! Il savait seulement qu'elle avait pleuré à ses succès d'écolier, qu'elle était fière de lui, qu'elle avait une haute idée de son intelligence. Ayant presque toujours vécu loin d'elle, depuis le collège, il
prenait son orgueil maternel pour de la tendresse. • Le jour où elle devait débarquer, la Gina avait voulu accompagner Michel, et celui-ci, malgré la recommandation de sa mère, avait cédé.
— Pourquoi aurais-je honte ! — avait dit la Gina, — je suis sa fille aussi !... Si je lui dois des égards, elle m'en doit comme à sa bru.
Toute la fierté du sang avait paru dans ses yeux. Elle ajouta sur un ton de colère et presque de menace :
— J'irai 1 G'est mon devoir d'ailleurs!...
Michel qui appréhendait une scène à l'arrivée, n'eut pas le courage de l'en détourner, prêt à tout sabir plutôt que la honte d'un tel débat.
Le bateau venait d'accoster. Parmi les bousculades des portefaix, les voyageurs défilaient sur le ponton de la Gompagnie Transatlantique.
— La voici ! — dit tout à coup Michel avec un léger tremblement.
L'un et l'autre se troublèrent. Mais ils firent effort pour se dominer. Michel s'excitait à ne point faiblir. La Gina se répétait pour la centième fois la phrase d'accueil qu'elle avait préparée.
La générale se défendait contre les garçons d'hôtel. Haute en couleur, fortement charpentée, elle brandissait d'une main une assez lourde valise, de l'autre elle tenait un réticule en velours noir. Aucune domestique ne l'accompagnait, — pour éviter toute indiscrétion sans doute.
Michel s'avança. Elle le reconnut aussitôt. Les bras tendus, elle se jeta sur lui comme sur une proie. Il chancela presque sous la véhémence de ses caresses. Mais celui-ci se retournant vers la Gina :
— Mère, — dit- il d'un ton ferme, — je te présente ma femme I...
A la vue de la Gina, la générale faillit s'évanouii d'indignation . Ses lèvres blanches tremblaient de colère Sans la regarder, elle s'inclina sèchement, n'eut pas une parole pour la remercier de ses souhaits de bien venue.
— Tu m'as désobéi ! — dit-elle à Michel, — je te h pardonnerai difficilement.
Une pareille audace de la part de son fils la boule» versait tellement qu'elle ne songea même pas à pro' tester lorsque Michel fit avancer la voiture qui devail les conduire ensemble à V Hôtel continental. Elle s'af faissa sur les coussins du landau, tandis que le jeune couple prenait place en face d'elle. Ce trajet jusqu'à Mustapha fut une torture pour tous les trois.
La générale, outrée du tête-à-tête que son fils lui imposait, répondait à peine par monosyllabes aux questions banales qu'il lui faisait sur le voyage; et chaque fois que ses yeux rencontraient ceux de la Cina elle les détournait avec une affectation de mépris. Celle-ci, très calme maintenant, l'observait à la dérobée. Elle la jugea p'us redoutable encore qu'elle ne l'avait cru.
Les lèvres minces, le nez fortement recourbé, la coloration sanguine du visage qu'exagéraient encore des marques de couperose, tout annonçait l'être volontaire et colérique qu'était la générale. La rigidité provinciale s'affichait dans sa mise d'une austérité voulue. Sous un mac-farlane de coupe démodée, elle portait une robe de laine noire tout unie. Elle n'avait au doigt que son anneau de mariage, — un petit cercle d'or très mince. Mais en revanche une grosse broche garnie de brillants faisait éclater sous son menton anguleux la miniature d'une jolie femme en costume Louis XVI, le portrait d'une de ses grand'mères, — une dame de Pont-de-Veyle.
Dès qu'on fut à l'hôtel, elle demanda qu'on la conduisît dans sa chambre ; et, sans retourner la tête vers
— Monte ! — commanda-t-elle à Michel, — j'ai à te parler, à toi tout seul !
— C'est bien !... Chère amie, — dit-il tout haut à la Cina, — tu excuseras ma mère que la traversée a sans doute fatiguée...
Et il l'accompagna presque cérémonieusement jusqu'au salon d'attente.
Il rejoignit la générale à l'entrée de l'appartement qu'il avait retenu pour elle. Un domestique apportait la valise. La femme de chambre aérait la pièce. Pendant ce temps, la générale en proie à une agitation fébrile, dénouait les brides de son chapeau, se dévêtait de son mac-farlane, puis elle arpenta la chambre, vérifia la propreté des serviettes, le contenu du pot à eau, bouscula les meubles...
— Assieds-toi I — dit-elle à Michel.
Et lorsque la domestique fut partie, elle se laissa tomber sur un fauteuil en face de lui ; elle éclata tout à coup :
— Michel, tu m'as fait un affront que je n'oublierai jamais !... Oser me présenter cette créature, à moi ! à ta mère !... moi qui n'aurais jamais dû la voir ! Mais elle est indigne, ton action, elle est indigne!... Voilà comme tu me récompenses de ma longue affection, des soins dont je t'ai entouré, toi, misérable enfant délaissé par ton père ! voilà comme tu me remercies des complaisances que j'ai eues pour tes caprices, tes fantaisies de voyage, des sacrifices d'argent que je me suis imposés pour toi... oh! j'ai eu tort, je t'ai trop gâté ! Tu as trahi la confiance que j'avais en toi. Tu n'as rien fait de ce que j'attendais. Tu ne t'occupes
même pas de ton élection... ne dis pas non! je suis renseignée sur ta conduite. Je sais que cette femme te débauche, que tu jettes pour elle l'argent par les fenétros, que tu vis dans une société d'actrices et de gensi tarés. C'est Claude qui s'occupe de tes affaires, Dieu sait comment !... avec ses idées extravagantes ! un garçon qui veut se faire colon maintenant, à ce que l'on' dit. Quelle folie, mon Dieu ! Quelle folie... Ecoute 1 II n'y a qu'un moyen d'obtenir ton pardon ! C'est de rompre avec cette fille. C'est pour cela que je suis venue. Je me suis occupée de toi, moi ! j'ai remué terre et ciel pour effacer cette honte. Le mariage n'étant que religieux pourra se casser facilement en cour de Rome... Le Père Lechapelier m'en a donné l'assurance avant de partir...
Un tel dédain du Sacrement chez cette dévote scandalisa Michel. Il sourit avec amertume et répondit à sa mère :
— Celle dont tu parles ainsi est ma femme. Je lui ai donné ma parole, l'Eglise nous a unis, j'agirai en honnête homme et en chrétien.
Alors la générale, se tordant les mains, éclata en sanglots :
— Tu veux donc me faire mourir, misérable enfant ! moi qui t'ai tant aimé, moi qui n'avais que toi pour me consoler du veuvage oii ton père m'a laissé vivre ! . . . Si tu savais l'horreur de mon existence, les jours atroces que j'ai passés. Oui, je le jure ! je n'avais que Dieu et toi pour me consoler de mon abandon 1...
Elle s'était levée, elle l'avait entouré de ses bras. Elle le noyait de ses larmes, elle le baisait avec une sorte de fureur. Ses bras robustes le soulevaient comme un petit enfant. Michel, gagné par cette tendresse farouche, sentait ses yeux se mouiller. Se croyant vie-
torieuse, elle se rejeta en arrière, comme pour contempler son œuvre ; elle l'affola de ses louanges :
— Cher enfant ! tu es mon orgueil ! Non ! ce n'est pas mon amour qui m'aveugle 1 Dès ton enfance, j'ai deviné l'avenir brillant qui t'est réservé 1 Quels doux moments pour moi!,.. Si tu savais comme tu étais beau, comme tu te distinguais des enfants de ton âge par je ne sais quoi de souverain, par ce feu d'intelligence qui sortait de tes yeux ! Oh ! les rêves que j'ai faits pour mon fils ! Michel ! Tu ne les démentiras pas, tu me vengeras de l'isolement que m'a infligé ton père!... Ecoute-moi ! Si tu veux, un mariage royal t'attend... Tu sais ce que je t'ai écrit, les réponses encourageantes qui furent données, le dévouement de nos amis qui s'entremettent pour toi... Michel ! Tu vas relever la famille ! Tu seras comte Botteri, comme ton grand-père, le général de l'Empire... Oui ! J'en suis sûre, ton père lui-même, s'il était là, te parlerait comme je te parle!.,.
C'en était trop : Michel venait de sentir la comédie.
— Tu n'as pas le droit de parler pour mon père ! — dit-il simplement.
Au ton dont il prononça ces mots, la générale se sentit démasquée. Elle le repoussa frémissante. Les traits convulsés par la colère, elle fit un grand geste de commandement, et comme si elle le poussait vers la porte, elle marcha droit sur lui :
— Alors, tu ne veux pas rompre ce concubinage ?... Réfléchis bien à ce que tu vas faire. Je te donne jusqu'à demain. Si c'est oui, je te pardonne. Si c'est non!... prends bien garde ! . . . Tout est fini entre nous : je ne te reverrai de ma vie. Je ne veux plus te revoir, même à mon lit de mort !... A demain !...
Elle avait refermé la porte sur son fils.
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Michel alla rejoindre la Gina, tellement anéanti cette scène, qu'il n'essayait même pas d'en calculer les' conséquences. Une seule image occupait son esprit, — le visage furieux de sa mère, — et il était moins atterré de ses menaces que de la bassesse d'âme qu'il venait de découvrir en elle.
Sans se rien dire, ils regagnèrent leur pied-à-terre, qui était un peu plus haut, sur le Chemin des Aqueducs, tout proche de la villa de M. Garrel, — une simple maison mauresque que le général avait achetée dans les premiers temps de son séjour en Algérie. L'un à côté de l'autre, sur la banquette du landau qui les ramenait, ils n'osaient rompre le silence. Dans une espèce d'hébétude, ils regardaient le défilé des promeneurs et des attelages, qui descendaient de Mustapha. Des familles anglaises prenaient le thé de cinq heures sur les terrasses des hôtels. De la route, on apercevait le cercle lumineux du golfe, les voiles blanches des barques, et, dans le lointain, les montagnes couvertes de neige. C'était une journée de soleil et de chaleur printanière. Les cris des enfants, les interjections des Arabes, marchands de bouquets, les mines en fête des touristes entassés dans les voitures, — toute cette agitation et toute cette joie éparse leur faisaient mal.
Quand ils furent seuls dan& le petit salon en forme de kouba, Michel attirant la Cina dans ses bras, lui raconta ce qui s'était passé :
— Tu ne doutes plus de moi, n'est-ce pas ? — lui dit-il, avec une envie de pleurer qui lui serrait la gorge.
— Moi? Michel! moi!... douter de toi f...
Des sanglots les secouèrent au même moment. Ils s'étreignirent dans un élan de tout leur cœur. Michel,^ en signe d'alliance irrevocable, serrait la main de la Cina. Encore une fois, — et sans qu'ils l'eussent
voulu, — leur amour venait de se retremper, aussi fort que jamais. Il semblait même à Michel que la ( ina lui était plus chère et qu'à dater de ce jour seulement, elle était sa femme.
Le lendemain matin, comme Michel venait de sortir, des roues crièrent sur le sable du jardin. La Cina se précipita à la petite fenêtre grillée qui donnait sur le dehors : c'était la générale, dans une voiture de louage.
Elle avait passé une nuit épouvantable. La résistance inattendue de son fils l'avait mise hors d'ellemême et lui avait fait perdre la tête. Avec sa violence habituelle, ses idées de provinciale et de dévote, elle s'était avisée de tenter un grand coup, croyant qu'il lui sufffirait de se montrer dans toute sa majesté maternelle, pour chasser l'intruse.
La Cina vêtue à la hâte, vint la recevoir dans la kouba. La générale impatiente frappait du talon de sa bottine les faïences peintes du dallage;
— Madame, — dit celle-ci sans autre préambule, — j'attends que vous ayez quitté la place pour m'instal- 1er chez moi... Mes bagages sont en bas !...
D'abord stupéfaite de cette brusque attaque, la Cina se ressaisit tout de suite :
— Pardon, madame, vous intervertissez les rôles 1 C'est vous qui êtes chez moi et je m'étonne que vous l'oubliiez à ce point!...
— Vous oubliez vous-même par quelle porte vous êtes entrée ici. C'est par surprise et par fraude que vous vous êtes introduite dans ma maison. Vous avez séduit mon fils, Dieu sait avec quels calculs I... Car je connais votre passé, madame !...
La Cina dédaigna l'insulte.
— Je ne répondrai pas à vos insinuations ni à vos
calomnies, — dit-elle — mais je puis vous affirmer une chose : quoi que vous disiez contre moi, Michel ne vous croira pas!...
— Il ne me croira pas !... Je suis sa mère, madame ! Pensez-vous qu'il hésite entre une chanteuse et moi?..
La générale s'était redressée de toute la hauteur de sa taille, et, se sentant auguste, en cette minute, comme la Famille outragée, elle écrasait du regard celle qu'ell appelait « une chanteuse. »
Une colère sauvage fit pâlir la face de la Cina. Avec une fureur d'Africaine, elle eut envie de se jeter sur cette femme qui la souffletait ainsi de ses paroles. Elle se contint pourtant en songeant à Michel. Nerveuse, elle éclata d'un rire aigu, — son rire de théâtre :
— Si vous êtes sa mère, — dit-elle en fixant la générale avec une suprême insolence, — il m*aime, moi ! toute « chanteuse » que je suis !...
L'amour triomphant illuminait ses yeux. Elle resplendissait d'une beauté plus souveraine encore que le soir de son arrivée à Tipasa, lorsque, sous le manteau rouge, elle s'était levée, dans toute la pompe du crépuscule.
L'une et l'autre s'observaient, se défiaient de loin. La générale, éblouie malgré elle, la contemplait avec terreur. Mais tout à coup, changeant de tactique :
— Je comprends que Michel vous aime ! Vous êtes belle, vous! — dit-elle avec amertume. — Mais puisque nous l'aimons toutes deux, pourquoi nous combattre? Tâchons plutôt que cet amour soit un lien entre nous... Faisons un pacte! Vous êtes tonte puissante sur lui : employez-vous avec moi à le pousser vers le but que je souhaite ! Vous savez lequel : je veux qu'il soit élu!... Si Michel, inconstant comme il l'est, se dé-
tachait de vous, — car vous ne comptez pas, je pense, sur la durée d'un caprice aussi déraisonnable, — soyezen sûre, je vous récompenserais selon vos désirs...
La Gina abasourdie se refusait à comprendre. Mais la générale, faisant un pas vers elle, conciliante, presque bénigne, ajouta avec une ingénuité non feinte, tellement la chose lui paraissait naturelle :
— D'ailleurs s'il se mariait, qui vous empêcherait d'être sa maîtresse, puisque vous l'aimez?...
— Sa maîtresse ! — balbutiait la Ciria, qui commençait à deviner quel marché elle lui proposait, — sa maîtresse!... Sortez, sortez, madame! C'est moi qui vous chasse !...
La générale comme pétrifiée d'étonnement, ne bougeait pas. Alors la Gina, étouffant de honte et d'indignation, s'abattit sur le divan, où elle se roula dans une crise.
Elle eut le courage de ne rien dire à Michel, qui, autant par défiance de soi que par ressentiment, ne revit pias sa mère. Il préféra lui écrire sa résolution.
La générale partit sans répondre.
Anxieux l'un et l'autre, redoutant l'avenir, malgré les exaltations éphémères de leur amour renaissant, ils reprirent le chemin de la villa, où de nouveaux soucis les attendaient.
A la station de Marengo, ils trouvèrent Claude qui lui-même était rentré d'Alger la veille au soir. Il paraissait extraordinairement préoccupé; il dit tout de suite à Michel :
— Mon cher, tu es en fâcheuse posture ! Cela se gâte là-bas!... Je t'expliquerai les choses plus à loisir...
C'est sur ces paroles peu rassurantes qu'ils prirent place dans la voiture. Tous trois y songèrent en ce
moment : ils allaient recommencer le môme chemin qu'ils avaient fait ensemble lorsque la Cina était revenue de Livourne, — elle débordante de joie, Michel comme transfiguré par son bonheur. Ahmed le cocher se dressait toujours devant eux dans sa vesle vertpomme chamarrée d'argent, et les chevaux au galop décrivaient des courbes savantes. Mais autour d'eux, comme dans leurs âmes, tout était changé. Au lieu des magnificences automnales, c'était une froide soirée de la fin de décembre. Les montagnes de la Mitidja se découpaient en masses confuses d'une noirceur d'encre et, dans un lointain qui semblait fuir à l'infini, les hauts sommets de l'Atlas disparaissaient sous les volutes du brouillard.
Ils tournèrent vers Tipasa. C'était un peu plus loin que, — cet autre soir d'octobre, — ils avaient vu les pins des collines et la campagne tout entière s'embraser dans les feux du couchant. Maintenant ils traversaient un petit bois tout plein d'essences d'Europe, dont les branches dépouillées, formaient comme un rideau de vapeurs aux teintes amorties, d'une grûce et d'une douceur étranges, — véritable symphonie de toutes les nuances du deuil, depuis les blancs de cire et les mauves, jusqu'aux noirs fumeux des étoffes de bure. Des îlots de lentisques s'étalaient en larges couronnes d'un vert sombre. Les feuilles de sureaux et de vignes vierges aux tons d'or passé luisaient faiblement çà et là; et, à mesure que tombait la nuit, toute la forêt prenait une couleur de cendre qui se distinguait à peine du firmament, un ciel d'hiver d'un gris bleuâtre pareil au globe d'une lampe qui s'éteint.
Cette espèce d'intimité et cette mélancolie de la terre, ce doux paysage de France égaré parmi l'àpreté des roches africaines, furent pour Michel comme un récon-
fort. Il le dit à la Cina; — et celle-ci, toujours tremblante pour son amour, avait le pressentiment qu'elle entrait dans une vie nouvelle, — plus paisible, plus conjugale, mais plus froide aussi peut-être, uniforme et nue comme la forêt sous ses voiles de cendre!...
La voiture venait de déboucher en face des ruines.
Au seuil du parc, la Cina aperçut Jeanne qui était venue à sa rencontre. La femme de chambre, qui savait l'arrivée de la générale, était impatiente d'interroger sa maîtresse; — et Claude avait hâte d'avertir Michel et de lui raconter son voyage. Il ignorait encore tout ce qui venait de se passer.
Tous deux s'enfermèrent dans le cabinet de travail.
— Ah! ça! — dit Claude à brûle-pourpoint, — tu as donc perdu la tête? Tu ne vas à Alger que pour t'y promener, alors que tu aurais tant d'autres choses à y faire...
Michel aussitôt le mit au courant. A évoquer la scène pénible de l'entrevue avec sa mère, tous ses dégoûts et tous ses découragements lui revinrent.
— Maintenant, c'est fini! — dit-il, — c'est la guerre déclarée entre elle et moi ! jamais je n'ai ressenti un pire chagrin I...
Claude lui prit les mains. 11 le laissa un instant se plonger dans sa tristesse; puis d'un ton très ferme :
— Pardonne-moi si je te blesse sans le vouloir! Mais il est nécessaire que je te le dise : dans un pareil moment, cette brouille, si douloureuse qu'elle soit, — ne doit pas te détourner du but. Il faut aller au plus im^ portant, — à cette élection que tu as souhaitée et qui me paraît fort compromise...
— Il s'agit bien de cela! — fît Michel en haussant les épaules.
— Pardon encore ! Laisse-moi achever ! Tu as peut
être motif d'ailleurs de te dépiter!... sache d'abord que toii journal ne fait pas ses frais : opportuniste autrefois, il est suspect aux yeux des purs. Carmelo commence à te battre en brèche. Les antisémites se démènent. Ils débordent le préfet qui comptait les amuser en changeant l'étiquette des vieux çofs. Ceux-ci ont beau se déclarer antisémites et même plus antisémites que les autres, on les renie, parce que, — tu le devines — les idées et les programmes politiques ne sont rien. Il n'y a au fond de tout cela qu'une question d'intérêt des plus vulgaires, — une curée de places, des bénéfices à faire, des tripotages en perspective. Ajoute que Carmelo a pour lui le sentiment populaire, j'allais dire national, puisqu'il représente l'élément étranger qui est le nombre. Le voilà maintenant qui se pose en tribun. Poussé par le prince de Lamballe il a fait alliance avec le comité antisémite de Paris. Or tu n'ignores pas que ces gens-là sont disciplinécomme un régiment ou une congrégation. Tu peux être sûr que si tu n'es pas avec eux, ils seront contre toi... Alors voici ce que je te propose : marche avec Carmelo qui est le candidat désigné pour Alger, tandis que tu te présentes dans la seconde circonscription. Il est encore temps. J'ai vu Carmelo, qui est un gai compagnon, nous avons causé. Il serait décidé à te soutenir, à condition que tu subventionnes son journal, — naturellement, — et c'est avec la plus grande souplesse qu'il exécuterait une volte-face en ta faveur! Toi, tu abandonnerais ton canard opportuniste, qui te coûte horriblement cher sans aucun profit.
— Oui 1 — dit Michel, — c'est très beau ; mais où est la morale dans cette combinaison?...
— Oh! la morale, — répondit Claude en riant, — tu sais qu'il y a deux et même plusieurs morales! Sois
élu d'abord en sachant faire des concessions aux circonstances, après, tu feras triompher la morale pure, — la morale chrétienne, catholique, tout ce que tu voudras...
— Non ! En conscience cela m'est impossible!... Et puis il me répugne trop, ton Carmelo ! Je ne le connais pas. Mais sa feuille m'est tombée entre les mains. C'est aggravé par l'exagération et la violence africaines, le ton de la presse hurlante de Paris. Quel langage! quel style!... tu te rappelles? ce style qui éblouit le préfet... Est-ce ignoble ces excitations perpétuelles au meurtre et au pillage, ces élucubrations délirantes qui ont l'air d'être rédigées, par des garçons d'abattoir, — et encore des garçons d'abattoir qui auraient appris le français chez les nègres !...
— Ne t'emporte pas! Tout cela est voulu, peut-être nécessaire ! Mais c'est une mauvaise méthode que de chicaner sur les faits... Comme on dit, le vin est tiré, il faut le boire!...
— Non! Je renonce. Le cœur me manque de dégoût. D'ailleurs, je me sens de moins en moins taillé pour la lutte. Depuis longtemps, l'appréhension des vilenies auxquelles il faudrait me mêler paralysait ma résolution. Aujourd'hui cette brouille avec ma mère m'a achevé... Agis, toi, si tu veux! Laisse-moi vivre en paix au milieu de mes tombes et de mes basiliques...
— Je m'en doutais bien, — dit Claude, — ce pays t'empoisonne. Tu respires ici un air de mort. Pars pour Alger, je t'en supplie, jette-toi en pleine mêlée !...
— Pourquoi m'en aller? Une lassitude infinie m'accable. Je ne cherche que le repos, et le repos est si doux parmi ces ruines! Mon père aussi se reposait déjà... Peut-être que c'est la race tout entière qui se repose en nous!... Oui! C'est ici que je vais m'ensevelir, je
vais vivre en solitaire, comme Can el, tâchant de faire un peu de bien, aimant les belles choses...
— Que parles-tu de Carrel? Il n'y a rien de commua entre lui et toi. Il a fait quelque chose, Carrel, il a bâti toute une ville, il a le droit de se reposer... Michel, je ne veux pas abuser, de l'abattement où t'a jeté cette aventure avec ta mère. Pourtant je suis obligé de te blâmer : tu parlais de morale tout à l'heure 1 Eh! bien, au nom de cette morale, je t'adjure d'agir ! Pour des hommes comme nous, c'est un devoir strict que de se mettre en avant. Tu as la fortune, tu as l'intelligence : c'est en des mains comme les tiennes, — comme les nôtres, — que doit être le pouvoir. Veux-tu prolonger le règne de cette médiocratie qui nous étouffe? Mais que dis-je? Le temps des médiocres est passé. Maintenant, c'est le voyou qui nous guette. Te vois-tu gouverné par un Garmelo?... Ah! Michel! Michel! comme tu es changeant! Ouest ta belle vaillance du départ? Te souviens-tu de cette soirée de Marseille? Toi, qui devais si bien te refaire ici!...
— C'étaient tes paroles, c'était la beauté des choses qui me grisait! Hélas ! la volonté chez moi n*est jamais qu'un mirage de l'intelligence 1
— Tu es accablé aujourd'hui. Tu juges mal. Réfléchis avant de prendre une décision. Cependant hâtetoi î Le temps presse !
— Je réfléchirai, — dit Michel, — mais je doute ! Je doute de moi et de tout au monde !
Il retomba encore une fois dans ses heures noires. Il connut de nouveau toute l'angoisse de ne pas pouvoir vouloir, — lutte énervante et sans cesse renouvelée contre une inertie mystérieuse et inexplicable. Il avait beau essayer de secouer l'obsession de son impuissance, sa pensée y revenait invinciblement, sui-
vant la loi des volontés atrophiées qui s'obstinent avec désespoir vers le imt, tout en le sachant hors d'atteinte. ^ L'hiver qui commençait à sévir ajoutait encore à son malaise d'âme et à sa désolation. Pendant près d'une semaine, le soleil disparut presque complètement, et ces jours gris, dans ce pays habitué à la lumière, semblaient d'une tristesse plus navrante qu'ailleurs. La maigreur de la terre lavée par les ondées se montrait à nu, dans un délabrement de pauvreté honteuse. C'était une sorte d'oppression physique que d'avoir sans cesse devant soi cet horizon livide, haché par la pluie qui ruisselait en déluges, cette mer moutonnante, d'une laide couleur d'eau sale. Continuellement, le vent d'Ouest soufflait, obscurcissant de lourds nuages les coupoles du Chénoa. La Colline des Temples était enveloppée d'un bruit de tempêtes que renforçait le heurt des vagues contre les roches. Des souffles s'engouffraient dans les corridors, et la villa tout entière mugissait de façon farouche, comme un grand orgue déchaîné.
Michel frissonnant, se cloîtrait dans le cabinet de travail, refusant de voir personne, pas même la Cina. Cependant Claude avait manœuvré plus habilement qu'il ne croyait, en posant la question de principes. Cela seul pouvait toucher Michel. Il ne discutait point sur la nécessité d'agir, mais sur la façon dont il devait agir. A la longue, il perdait de vue l'objet même de son efl'ort. Il n'avait plus conscience que d'une chose, ., le néant de son vouloir. Comme dans un épouvantable I cauchemar, il tentait de soulever le poids inconnu qui l'écrasait. Puis, lorsqu'au prix de longues tortures, il était parvenu à s'entraîner, tant de mobiles égaux devant sa raison le sollicitaient, qu'il était incapable de choisir : « Pourquoi ceci plutôt que cela? » Il s'aper-
cevait que l'action n'était point, comme il l'avait cru, une autre face de la logique et que quelque chose de vital était brisé en lui... Ou bien lorsqu'il se représentait à l'œuvre, devant des hommes ou des difficultés à vaincre, des terreurs sans cause l'assaillaient. Le bruit de la vie qu'il s'imaginait entendre gronder dans les fureurs de l'ouragan, lui paraissait formidable. Tout son sang se glaçait, son cœur cessait de battre. Lui, le civilisé qui se mourait de l'excès même de sa culture, il se retrouvait la proie de toutes les misères ancestrales. Il ressaisissait en lui toutes les terreurs confuses de l'homme primitif perdu dans les forêts natales pleines d'épouvantes, toujours l'œil au guet, tremblant à la moindre brise dans les feuilles, désarmé et nu devant la rage des bêtes et des choses.
Chaque soir, Claude l'interrogeait à table. Il obtenait invariablement la même réponse :
— Je ne sais pas encore ce que je dois faire! J'ai beau y réfléchir, je ne me sens pas obligé du tout à ce que tu me demandes...
Claude impatienté finit par lui répondre :
— Que de cérémonies, mon Dieu! pour dire un oui ou un non ! Veux-tu que nous le jouions à pile ou face?...
— J'en suis là! — dit Michel,, — la plus petite décision me coûte une peine dont tu n'as pas idée!... Une lettre insignifiante exige de moi des heures de réflexion. Je la recommence vingt fois avant de l'envoyer. . .
La Cina qui ne comprenait rien à cette étrange maladie, aidait Claude à triompher de l'indécision de Michel. Elle exhortait celui-ci à ne point déserter la lutte, y voyant l'unique remède au mal mystérieux dont il souff'rait. D'ailleurs Jeanne la poussait de toutes
ses forces à agir sur son mari. Tous les matins, en l'habillant, elle l'endoctrinait: « — Ce serait pour vous — disait-elle, — le meilleur moyen de faire la paix avec la générale. Elle tient tant à cette élection! Elle vous l'a déclaré d'ailleurs... et vous voyez combien monsieur est triste de cette brouille avec sa mère!... Si vous vouliez il serait élu, il se réconcilierait avec elle, tout serait pour le mieux!... A votre place, j'écrirais à la générale que je prends tout sur moi... »
La Cina ne suivit point le conseil de Jeanne. Cependant une intimité de plus en plus grande les unissait. Comme les femmes orientales, la Cina eût trouvé tout naturel d'inspirer un dévouement sans bornes à des esclaves, et elle ne se scandalisait nullement de voir une domestique s'ingérer dans ses affaires. Tout ce qui n'était pas l'amour lui étant indifférent et se confondant à ses yeux avec le matériel de l'existence, elle jugeait convenable d'abandonner aux serviteurs des soins qui ne différaient guère pour elle de ceux du ménage.
Une semaine s'étant écoulée, elle se concerta avec Claude. A dîner, celui-ci dit à Michel :
— Voyons! ces tergiversations ne peuvent pas durer!... Veux-tu que je fasse venir Carmelo?... Tu te décideras après...
La Cina approuva l'idée de Claude, insista : « On ne devait pas condamner les gens, sans les avoir entendus. )) Sans qu'elle en eût bien nettement conscience, elle était curieuse de voir cet homme, dont les duels et les succès de femmes étaient célèbres. Jeanne ellemême, — cette fille si sage, — se sentait pour lui une vague bienveillance.
Michel ne consentit pas tout de suite. Mais la Cina revint à la charge le lendemain. Alors il céda sans savoir
pourquoi, — ou plutôt pour n'avoir plus à y penser, pour en finir, avec la crise oii il s'épuisait.
Et c'est ainsi que Carmelo, présenté par Claude et soutenu secrètement par les femmes, fit son entrée à la villa.
^ejour où il arriva, Claude eut soin de préparer Michel:
— Ne t'effraie pas! Il n'a rien de commun avec toi!... Comme disait notre professeur Saint-Lager, — en voilà un qui n'a jamais songé à contempler le ciel étoile audessus de sa tête, ni la loi morale au fond de son cœur !...
Le tribun avait pris la route du littoral et il était venu dans une voiture fermée, craignant d'être reconnu et de donner l'éveil au camp adverse.
Il faisait déjà nuit lorsqu'il franchit la grille du parc. C'est Claude qui l'amena au salon, où Michel et la Cina étaient descendus.
On vit paraître un grand garçon aux formes athlétiques, qu'enveloppait une ample redingote à la Déroulède. Il salua gauchement, avec un embarras mal dissimulé. Mais il essaya de payer d'audace, et, d'une grosse voix déclamatoire de réunion publique :
— Monsieur Botteri, — dit-il — j'avais toujours compté que vous seriez des nôtres... au fond, moi et vous nous pensons de même !
Claude se mordit les lèvres pour ne pas rire. Michel, un peu déconcerté par cette lourde politesse, ne retint du compliment que l'intention aimable. Lui qui craignait de se trouver en face d'un gitane hirsute et débraillé, il sut presque gré à Carmelo de vouloir être correct.
Carmelo Xuereb était le fils d'un riche épicier maltais qui était arrivé pieds nus de son île, sans autre
fortune qu'une chemise de rechange et un petit troupeau de chèvres. Enfant, Carmelo avait gardé les chèvres paternelles dans les ravins de Bab-el-Oued; et, de cette première existence en pleine nature, il avait conservé avec la rusticité évidente des manières, une souplesse et une agilité de corps qui donnaient à sa force un grand air d'élégance. C'était une magnifique plante humaine, d'une pousse vigoureuse et hardie. Sa mère étant mahonnaise, le type sémitique de sa race s'était à peu près effacé en lui, reconnaissable seulement à l'épaisseur des lèvres et à la petite moustache noire huileuse, comme posée à la pointe du pinceau de chaque côté de la bouche. Avec ses cheveux frisés, ses yeux sombres, la coloration vive de son teint, il avait la figure d'un beau pâtre des Abbruzzes.
Cette beauté virile impressionna fortement Michel. Malgré la mise prétentieuse, l'affectation du chic parisien, elle lui apparut comme une distinction chez cet homme qu'il s'imaginait d'une laideur et d'une saleté repoussantes, d'après les têtes de journalistes révolutionnaires rencontrés jadis dans les meetings socialistes. La Cina qui observait son mari s'en aperçut tout de suite. Déjà favorablement disposée, elle s'appliqua davantage à conquérir Carmelo pour la plus grande gloire de Michel.
A table, ayant le tribun à sa droite, elle l'examinait à la dérobée, tout en le comblant de prévenances. Elle remarqua au milieu de sa cravate rouge tapageuse, une épingle d'or qui se terminait par un cœur percé d'une flèche, — trophée amoureux sans doute, présent probable d'une adoratrice. Le bijou vulgaire l'intéressa, sans trop la choquer. A la façon dont elle se penchait vers lui, on eût dit qu'elle devinait en Carmelo une nature parente de la sienne, — très simple,
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exempte de toutes les complications sentimentales qui la déroutaient chez Michel. Garmelo, en revanche, était visiblement gêné et, malgré son aplomb ordinaire, il n'arrivait pas à se mettre à l'unisson de ses hôtes.
On échangeait des banalités sur la politique. On parla des adversaires opportunistes, dont Garmelo escomptait la défaite. Petit à petit, il s'échauiïa, oublia le milieu insolite ; et tout à coup, comme Claude faisait allusion aux attaques que lui prodiguait la presse gouvernementale, un flot de sang lui monla à la ligure, ses yeux étincelèrent d'une haine bestiale :
— - Ils disent que je ne suis pas fort de là! — clamait Garmelo en se touchant le front, — je m'en f... moque! J'ai des mains, moi!...
Et, pour le prouver, — avec un geste de boucher qui retrousse ses manches, — il les posa sur la nappe de chaque côté de son assiette.
Ge fut un coup de théâtre ! Garmelo n'avait pas changé d'attitude. Impassible, il offrait ses mains à l'admiration des convives. Elles s'étalaient plus monstrueuses sur les broderies de la nappe, parmi les iris et les violettes blanches qui trempaient dans des auges en cristal. Enormes et rouges, taillées à coups de hache, les doigts carrés et aplatis du bout, les bourrelets des phalanges gonflées par des brochettes de bagues, ces mains violentes oh s'inscrivaient tous les bas instincts d'une race, causèrent un moment de stupeur. Elles fascinèrent Michel au point qu'il ne pouvait en détacher ses regards. L'ostentation de cette force qu'il allait acheter ne l'indisposait pas. Au lendemain de sa crise, — il avait besoin de ce spectacle pour en fouetter sa faiblesse.
Glaude complimentait Garmelo qui retirait ses main?
respectueusement, comme des engins précieux. Alors mis en verve, enhardi par le succès de son exhibition, il raconta l'hygiène à laquelle il se soumettait. Tous les matins, il exécutait au trapèze des exercices d'assouplissement, brandissait des haltères de cinquante kilogs...
— Peste! — dit Claude, — moi qui n'ai jamais pu dépasser trente !...
— Oh! vous y arriveriez, — répondit Garmelo en lui jetant un coup d'œil de connaisseur, — vous m'avez l'air d'un gaillard!... mais tout cela, vous comprenez ! c'est pour la galerie, ça ne sert à rien, comme la canne et le chausson!... Quand on veut envoyer un bon coup, il n'y a rien de tel que de se faire la main avec des professionnels. Ainsi, j'ai un individu qui vient se battre avec moi tous les matins, — un maçon de Babel-Oued, que j'ai connu tout enfant... Ah ! le brave que voilà ! Il me tutoie, il m'appelle Carmelo tout court, comme les autres d'ailleurs! Ils me connaissent tous ! nous avons été à l'école ensemble!... Vous n'imaginez pas comme ces gens-là m'aiment ! vous ne pouvez pas vous en faire une idée !... Voyez-vous quand je suis au milieu d'eux, — quand ils se mettent à crier: « vive Carmelo! » à me porter en triomphe, je deviens fou, je perds la tête ! Comme on dit, je pars pour la gloire! — Si vous saviez comme c'est bon, ces moments-là, quand le cœur vous éclate! Je voudrais être capable de vous le dire, de l'écrire comme je le sens!... Tenez! il n'y a rien que j'adore comme de monter à cheval! Eh ! bien quand ils m'emballent avec leurs cris, j'éprouve quelque chose de cela, mais, en plus beau, en beaucoup plus beau ! Oui ! quand ils me soulèvent sur leurs épaules, il me semble que c'est la ville tout entière que je monte, — à cheval, au grand galop dans le vent I...
Garmelo, les yeux fulgurants, les narines palpitantes, s'enivrait en pensée du bruit des foules acclamatrices. 11 dominait maintenant, il exultait, se versait des rasades coup sur coup, se grisait de vin et de paroles. Puis ayant épuisé ses réserves d'enthousiasme, il devint subitement confidentiel. Il conta son dernier voyage à Paris, —très ébloui d'ailleurs de tout ce qu'il y avait vu, — des réceptions de journalistes, des hommes politiques célèbres qui l'avaient accueilli ; de Sollier, le fameux pamphlétaire qui l'avait reçu à sa table, dans l'intimité — le tout entremêlé d'expressions locales, comme « partir pour France » — « sa dame et sa demoiselle )) à propos de la femme et de la fille de Sollier:
— Oh! celui-là! — dit-il avec un bel accent algérien, — je l'aime, à lui! c'est le seul sérieux, voyezvous!
Et alors passant en revue toutes les têtes du comité Parisien, il révéla un jugement très sûr, des aptitudes et une sagacité singulières de manieur d'hommes.
— Tous ces gens- là, — conclut-il — sont de parfaits idiots, qui se paient de phrases, — et puis des trembleurs, qui me lâcheront, si ça craque!... Mais ça ne craquera pas!...
Cependant, pour se préparer les voies, il fit allusion à la pénurie de sa feuille. Quant aux frais de la campagne^ cela marchait tout seul. On récoltait de l'argent de tous les côtés. Il cita même avec éloge des propriétaires de la région. Le littoral était peuplé de veuves, — véritables mères de l'Eglise, qui se faisaient un plaisir d'obliger M. Garmelo, dans l'intérêt de la bonne cause. Les émissaires — à l'en croire — revenaient blindés de billets de banque.
— Mais c'est rare, cela! — ajouta-t-il, — Les laïques
sont d'une avarice dégoûtante. Il n'3'^ a que les curés qui donnent! En voilà qui s'y entendent à mener un mouvement et qui se tiennent!... pire que les Juifs!.., Et se tournant vers Michel, avec un cynisme candide :
— Heureusement que tous les laïques ne se ressemblent pas et qu'il y a encore de généreux donateurs !...
6armel6 ne doutait plus de rien. Lancé comme il rétait, il se serait tout permis. Le luxe qui l'entourait lui portait à la tête. Il ne se sentait pas de joie à l'idée d'être dans une telle compagnie, avec de vrais gens du monde, — dans la maison du général Botteri !
La Cina venait de prendre son bras pour passer au salon. Malgré les attentions qu'elle avait pour lui, Garmelo jusque-là l'avait peu regardée. D'ailleurs, — affirmait-il, — il était rassasié de femmes C'était lui qui se laissait faire la cour.
Ce soir-là, par exception, elle portait une toilette de ville très seyante, — un costume de soie cerise chiné de noir, avec un petit veston toréador, à la garniture d'écaillés imitant le jais. Sa beauté toute classique en paraissait moins imposante. Elle était presque jolie.
Carmelo se fit aimable :
— Madame, — lui dit-il, — je n'avais pas l'honneur de vous connaître jusqu'aujourd'hui, mais j'ai entendu souvent parler de vous par une personne de mes am>es à qui vous avez donné des leçons de chant!...
La Cina souligna d'un petit rire la maladresse du compliment:, c'était un impair. Mais Carmelo n'y regardait pas de si près. Il se rejeta sur l'éloge de la musique, qu'il prétendait aimer follement selon la manie des bourgeois algériens. Il rappela à la Cina ses triomphes de cantatrice, dont les journaux d'autrefois avaient parlé. Enfin il eut l'air de tenir beaucoup à ce qu'elle chantât, il la priait de lui faire ce plaisir.
— Veux-tu, Michel? — demanda la Cina.
Celui-ci laissa retomber ses bras en signe d'acquiescement.
— Chantez quelque chose de Carmen ! — conseilla Claude, — on ne joue que cela au théâtre d'Alger !... Vous avez d'ailleurs un costume de circonstance.
La Cina annonça l'air de danse du IIP acte, dans la scène de l'auberge. Aussitôt Carmelo se proposa pour accompagner la jeune femme :
— Je connais le passage, — dit-il, — et je pianote quelquefois, — une manie d'Algérien!...
Tandis qu'il essayait les premières mesures, Kadour qui desservait, laissa choir une pile de soucoupes sur les dalles du salon.
— Tiens ! — dit la Cina, en éclatant de son beau rire — voilà des castagnettes toutes trouvées...
Vivement, elle ramassa les débris qu'elle insinua entre ses doigts, et, ayant fait signe à Carmelo, elle s'avança vers lui, en esquissant un pas de fandango.
Ce fut une surprise au moins égale à celle qu'avaient provoquée les mains redoutables de Carmelo. L'actrice qui sommeillait en elle depuis des mois venait de se réveiller soudain avec une maîtrise étonnante. Le désirde plaire, l'influence occulte du tribun l'excitaient encore. Elle parut admirable de mimique et d'expression. On eût dit que Carmelo la fascinait, l'attirait, la rendait semblable à lui. Il tournait la tête vers elle, tout en jouant de mémoire, — et la Cina, les yeux dans les siens, enivrée par le rôle, heureuse de retrouver sa vraie nature, épanouie dans toute sa force de séduction, s'avançait, se reculait en fredonnant l'étrange déclaration de la gitane au soldat :
Et la lala ! La la la, lalala !...
Les gros doigts de Carmelo plaquaient violemment les notes, accentuant encore la passion sauvage de la <cène. La Cina faisait claquer les tessons de ses sou-
lupes. Elle tordait ses hanches en un mouvement lascif, ses yeux s'emplissaient d'ombres plus langoureuses. (Carmelo souriant la contemplait. Elle était affolante de désir :
Et la lala ! La, la, la, lalala !...
La phrase moqueuse et passionnée revenait encore, imitant le jeu voluptueux et décevant de la gitane qui s'offrait et se dérobait sans cesse.
Michel et Claude les regardaient, assis en face sur un divan. Michel, commp s'il était étranger à tout cela, comme s'il assistait à un spectacle dans un théâtre^ s'émerveillait du naturel de la Cina. Sachant tout ce qu'il savait d'elle, il la jugeait taillée merveilleusement pour le rôle, et il remarquait les façons de ténor qu'avait prises Carmelo. Vraiment, ces deux êtres, iiiâce au hasard de la rencontre, donnaient toute leur mesure de beauté dans un accord parfait. Il se disait que tous deux étaient faits l'un pour l'autre. 11 se plaisait à les unir et, par une dépravation inconsciente de l'intelligence, il n'en était pas jaloux.
Mais Claude lui murmurait à l'oreille:
— Mon cher, nous tenons Carmelo ! Regarde ! Il ne sait plus où il en est !... Avoue qu'il est supérieur à sa réputation. Et puis, — il n'y a pas à dire, — c'est un tempérament! Hein ? les battoirs qu'il nous a montrés ! Quelle brute superbe!... D'ailleurs, pour l'ennoblir un peu, qui t'empêche de le rêver empereur?... J'ai idée que bien des Césars l'eussent enVié et qiLe Maximin le Thrace, qui était un hercule de foire. Phi-
lippe l'Arabe qui était un chef de bandits, ne le valaient pas. Moi, — étant donnée l'abjection des foules modernes, — je lui trouve une âme vraiment impériale, à Garmelo!... Vois-tu! il faut faire comme le Prince, tâcher d'employer à nos fins cet instrument providentiel...
Le morceau fini, Garmelo remerciait la Ginaen phrases emphatiques:
« Celle-là, — pensa-t-il avec une grosse joie, — je l'aurai quand je voudrai ! »
Et, sur cette belle assurance qu'il se donnait il s'avança délibérément vers Michel, comme pour achever sa prétendue victoire sur la femme en dépouillant le mari.
— Voyons! — dit-il — monsieur Botteri, les affaires sont les affaires... Vous savez pourquoi je suis venu : Il me faudrait vingt-cinq mille francs! Etes-vous mon homme ?...
Michel se sentit acculé. Garmelo le tenait sous son regard d'oiseau de proie. Il n'osa pas discuter.
— Eh ! bien, soit ! Vous les aurez ! — dit-il avec effort.
Il était vaincu par l'ascendant de ce mâle qui lui imposait sa volonté, comme il lui avait imposé sa personne et jusqu'à la vue de ses mains odieuses, — vaincu par les raisons de Claude et l'exemple contagieux de la Gina, — vaincu par ces scrupules mêmes qui eussent dû empêcher son action et qui le livraient impuissant à la brutalité d'un Garmelo.
Mais celui-ci lui secouait vigoureusement les mains :
— Soyez tranquille, monsieur Botteri 1 — disait le tribun de sa grosse voix tonitruante. — Maintenant, entre nous, c'est à la vie à la mort ! Nous voilà comme frères!... Seulement, montrez-yous davantage, Cristo!
parlez dans nos conférences, puisque vous êtes orateur, à ce qu'on me raconte f...
Le petit va nu-pieds de Bab-el-Oued reparaissait en Carmeio sans nulle pudeur, avec les jurons et les mots de la rue. A partir de ce moment il fut d'une gaieté exubérante, narra ses bonnes fortunes, débita des drôleries en sabir. Finalement, il demanda la permission de réciter un monologue dans le patois maternel : (( Le jardinier mahonnais à qui les maraudeurs arabes ont volé ses pastèques » — et tout de suite Carmeio de jouer le personnage, de se camper sur l'oreille un béret imaginaire et, les deux mains sur les hanches, de crier avec des intonations burlesques :
— Puneta, repuheta /... Es puneteros de Moros que m'han robal les cindrias!...
Carmeio se dilatait dans ces joyeusetés épaisses : avec une grosse mimique de Napolitain, il retenait la ceinture de son pantalon, retroussait les manches de sa chemise, montrait le poing aux voleurs : Puneta, repunetaf... Il riait de tout son cœur.
Quand il eut terminé cette pitrerie, il s'effondra pesamment sur un fauteuil :
— Oh ! moi je joue le mahonnais au naturel, — dit-il avec un ricanement satisfait. — Vous savez mon père était comme ça!...
Et après un silence :
— Dire que mon père voulait faire de moi un magistrat ! Me voyez-vous magistrat, moi, Carmeio ! aussi nous sommes brouillés!... Ah! il en a une couche, mon père !... quel vieux cul!...
On se regarde avec stupeur.
— Pardon, ça m'a échappé ! — dit négligemment Carmeio en écrasant sous sa botte sa cigarette éteinte,
— ne faites pas attention !... que voulez-vous? quand on a été berger!
Gela le divertissait d'ailleurs de jeter de telles grossièretés à la tête de ces gens riches qui avaient besoin de lui. C'était sa revanche de l'espèce d'humiliation que lui avaient fait subir, au début, leur luxe et le raffinement de leurs manières.
Vers minuit seulement il se leva. Il voulait repartir immédiatement pour Alger, prétextant une affaire pressante. Claude l'accompagna jusqu'à sa voiture :
— Il est très bien, votre ami, — lui dit Carmelo en le quittant, — mais pourquoi n'est-ce pas vous qui vous présentez?...
Le lendemain, Michel goûta une pleine journée de calme. La résolution qu'il croyait avoir prise le flattait vaguement comme une affirmation de virilité. Il éprouvait quelque chose de la satisfaction égoïste que laisse une nuit d'amour; et la Cina, qui s'imaginait avoir tout conduit, dissimulait sa joie dans la crainte de se trahir et de provoquer ses soupçons. Elle était heureuse aussi.
Comme d'habitude, la réaction chez Michel fut excessive et soudaine. L'alacrité des premiers jours le ressaisit sans transition apparente. Toute la matinée, il travailla avec Claude, se montra plein d'entrain et de belle humeur. Le soir, comme le temps s'était éclairci, il voulut faire une promenade à cheval avec la Cina.
En rentrant, ils s'arrêtèrent sur la terrasse de la Victoire pour regarder la mer démontée par le mistral. Autour de la Colline des Temples, c'était le grondement continu d'une grande force en travail qui d'un effort opiniâtre eût déraciné le sol. Il se prolongeait en une rumeur souterraine. De minute en minute, des
détonations sourdes, semblables à un bruit de mine, éclataient dans les anfractuosités des roches.
Toute la surface liquide oscillait comme le pont d'un navire. Des tourbillons, des paquets d'eau roulaient les uns sur les autres. Puis tout à coup, la mer s'aplanissait, semblait se recueillir, et un escadron formidable surgissait des profondeurs de l'horizon, accourait au galop contre le promontoire. Il s'enflait, prenait des formes de troupeaux monstrueux. Sous le pâle soleil, les grands chevaux de la mer érigeaient leurs cols d'émeraude, échevelaient dans le vent leurs crinières écumantes. Ils dominaient un instant la falaise de leur ruée vertigineuse. Les rocs rendaient un son lugubre, suivi d'un long écroulement, des fusées s'élançaient en plein ciel comme les tiges de hautes fleurs aux calices de neige, l'étendue des rivages blanchissait sous la poussière fumante de l'embrun, — et tout retombait en une mêlée confuse, en un vaste tournoiement d'eau glauque. Le fracas de tonnerre s'éloignait avec le ressaut roulant de la lame, se perdait, s'apaisait comme un râle d'agonie au fond d'une poitrine.
Mais il leur semblait que le grondement de la mer reprenait, se continuait en eux. Dans leurs cœurs aussi des bouquets de forces inconnues jaillissaient et se brisaient, pareils aux fusées arborescentes de la vague. Us étaient la conscience tumultueuse de la tempête, un instant épanouie comme les corolles fragiles de l'écume à la crête des lames.
Soudain une trombe énorme s'abattit contre le? écueils que dominait la terrasse. Ils se reculèrent. Un paquet d'eau submergea la Victoire.
La trirème de marbre sembla s'incliner au roulis de la mer et les grandes ailes fouettées par l'averse étincelante resplendirent dans une tourmente de neige.
3i3 LA GINA
— Oh ! Michel, Michel ! — cria la Cina en se blottissant contre lui, — la mer va renverser la Victoire ! Maintenant le marbre ruisselait comme une épave. Il était souillé d'une boue jaunâtre, et des débris do gravier s'étaient amoncelés autour du socle qui baignait dans une mare d'eau trouble. Un frisson de tristesse passa sur l'âme de Michel. Les paroles de laCin^ venaient de le frapper comme un présage funèbre.
C'en était fait de son exaltation menteuse. Il sentit l'espèce d'étranglement qui le saisissait à la gorge dans ses heures noires. Environné par le déferlement des grandes eaux, désespéré, — il regardait vers la pointe de Sainte-Salsa s'élancer et retomber les blanches statues des vagues.
l'archevêque
Mgr Puig, archevêque d'Alger, Ilippone etCarthage, était en conférence dans son cabinet de travail avec l'abbé Lalouette, vicaire général du diocèse.
A la différence du cardinal, son prédécesseur, il résidait à l'archevêché, bien que cette vieille bâtisse, comme toutes les maisons mauresques, fût extrêmement incommode. C'était une façon entre mille de rompre avec les habitudes du précédent règne.
Le cabinet de travail avait été installé dans l'ancien appartement des femmes, la seule pièce un peu spacieuse dont on pût disposer. Lambrissée de faïences peintes, coupée de petites fenêtres aux vitraux coloriés, divisée en une suite de réduits obscurs à la voûte en kouba, avec son dallage de niveau inégal, elle rappelait toujours, malgré le mobilier moderne, sa destination d'autrefois. Au centre une fausse cheminée de bois imitant le marbre supportait une pendule en forme de cathédrale gothique que flanquaient deux candéla-
bres de pacotille. Des fauteuils recouverts de velours rouge passé s'alignaient le long des murs, comme dans; une salle d'attente. Un crucifix d'ivoire, la photographie du cardinal Lespès, les portraits des papes | Pie IX et Léon XIII accrochés de loin en loin achevaient cette décoration plus que sommaire.
Le bureau de Mgr Puig occupait un des réduits sous! la lumière rare des petites fenêtres, de sorte qu'il avaitj l'illusion d'être isolé dans une cellule. Il avait à portée de la main d'innombrables cartons verts qui s'étageaient sur de hauts casiers dissimulant les faïences] admirables des murs. La bibliothèque du défunt car-j dinal emplissait la suite des koubas et rien n'était lugubre à voir comme les dos des bouquins s'allongeant en files uniformes dans la pénombre de ces discrètes alcôves qui jadis avaient connu des hôtes si différents. Mgr Puig était assis devant son bureau, la soutane retroussée découvrant ses jambes robustes. Il parlait avec une irritation manifeste, écouté respectueusement par l'abbé Lalouette^ petit homme chétif, au nez flaireur, à la barbe de chien, d'un blond filasse, dont les gros yeux de myope et les paupières saignantes s'abritaient derrière le verre bleu des lunettes.
— Quel embrouillamini que ces élections ! — s'écria Monseigneur. — Et ce Botteri qui vient se jeter à la traverse I... Il ne pouvait pas rester tranquille, celui-là!... Voyez-vous, monsieur l'abbé, je soupçonne là-dedans un coup du Père Lechapelier qui est au mieux avec la générale. Ils auront comploté ensemble de pousser ce grand garçon !...
— Le Père Lechapelier est un brillant orateur! — soupira le vicaire général — mais il faut avouer qu'en fait de politique...
^ Oui ! de quoi se mêle-t-il !... Nous ne nous occu-
pons pas de ce qui se passe à Lyon, nous autres!...
L'archevêque dont l'irritation redoublait chiffonna sa calotte de velours noir qu'il venait de poser devant lui sur la table, à cause de la chaleur un peu plus forte du brasier allumé à Tangle de la pièce.
L'abSé Lalouette, se remontant contre le dossier de son fauteuil, avait pris une attitude méditative. Tout à coup il prêta l'oreille :
— On frappe, Monseigneur !
— Allons bon ! il ne manquait plus que cela! J'avais pourtant recommandé de ne recevoir personne ce matin!...
Et l'archevêque, sur un ton de mauvaise humeur, cria : (( Entrez ! » Mais un nouveau coup à peine perceptible s'entendit à la porte :
— C'est cet imbécile d'Ali ! — dit Mgr Puig furieux — il est devenu sourd comme une pioche!... Entrez! mille diables!...
Et saisissant sa calotte, il la lança avec force contre l'arrivant :
— Entre donc, animal!...
La calotte s'aplatit contre la figure de l'abbé Giralt dont la haute taille se renversa au choc de ce projectile inattendu. A cette vue, l'archevêque, pris d'une convulsion de rire, se frappa sur les cuisses, et d'une voix entrecoupée par une espèce de sanglot de jubilation :
— Ah! la bonne farce! la bonne farce!... Excusezmoi, monsieur l'abbé! On ne voit pas clair ici !... Je VOIS avais pris pour Ali, notre chaouch !...
L'archevêque, la face empourprée, des larmes plein l„'s yeux, en riait encore. L'abbé Lalouette lui-même, oubliant sa circonspection ordinaire, s'amusait en sour-
dine derrière ses lunettes bleues de la mine déconfite i de son collègue, qu'il n'aimait pas.
Mais celui-ci , quoique profondément vexé, fit bonne contenance. Il ramassa la calotte.
— Excusez ! Monsieur l'abbé ! Excusez !... disait l'archevêque en se tamponnant de son mouchoir*...
— Vous êtes tout excusé, Monseigneur! — dit l'abbé Giralt avec son emphase de prédicateur. — L'inten-. tion était louable... il y a eu méprise sur la direction, voilà tout !...
Et tendant la calotte de velours à l'archevêque, il répétait avec un sourire forcé :
— Non dolet, Monseigneur ! non dolet!...
Il avait repris une gravité si comique, que le prélat étouffa un dernier éclat de rire.
— Et qu'est-ce qui vous amène chez- moi de si grand matin, monsieur le vicaire général? Nous vous croyions à El-Biar, pour cette quête...
— Justement, j'en arrive! et j'ose le dire, Monseigneur, j'en reviens scandalisé ! Oui ! un scandale épouvantable !...
— Un scandale ? — fit l'archevêque incrédule. L'abbé Giralt, en proie à une grosse émotion, narra
l'aventure.
Il avait rencontré M. l'abbé Vessiot, le chapelain des sœurs du Saint-Suaire, cette congrégation qui recueille les filles repenties; et celui-ci lui avait confié, avec une véritable douleur pastorale, les abominations qui se passaient chez ces dames. Les sœurs non contentes d'exploiter ces malheureuses en les soumettant à un labeur épuisant, leur faisaient exécuter des travaux de broderie qu'on s'étonnait de voir en honneur dans une telle maison. Sans parler d'autres futilités mondaines, les sœurs confectionnaient de cer-
taines chemises pour personnes pieuses, mais vivant dans l'état de mariage, qu'elles revendaient ensuite à Paris, à un commerçant de la rue Saint- Sulpice...
— Et il paraîtrait, — ajouta l'abbé Giralt, -- que les ouvrières, en cousant ces sortes de vêtements, se livrent à des remarques qu'il m'est impossible de préciser. Devant les sœurs elles-même^^., ces créatures se permettent des rires, des plaisanteries indécentes et, pour tout dire, des propos aussi contraires à la bonne éducation qu'ils sont offensants pour la morale chrétienne..
— Mais, voyons!... de quelles chemises s'agit-il, monsieur le vicaire général ? — demanda l'archevêque qui ricanait doucement.
— Mon Dieu, Monseigneur ! c'est bien difficile... Des chemises pour personnes pieuses vivant dans l'état de mariage... des chemises... conjugales... vous m'entendez?... conju-ga-les ! !...
— Conjugales, monsieur l'abbé ?...
L'archevêque, pris d'un nouvel accès de fou rire se
frappait bruyamment les cuisses, suivant son geste familier. Sous la soutane déboutonnée, son ventre tressautait. Il n'en pouvait plus. Sa face épanouie de gros moine était devenue écarlate.
L'abbé Giralt, tout décontenancé, continuait timidement :
— Cependant, j'ai cru de mon devoir. Monseigneur, à canse...
— Allons, monsieur le vicaire général, calmez-vous! — interrompit l'archevêque quiriaittoujours... — Vous me faites peine, de venir me rapporter de ces ragots de couvent!... Et puis, vous, — un vieux zouave comme moi, qui a connu Lamoricière, — vous étonner pour si peu!... Bon pour l'abbé Vessiot, un nouveau débarqué ! . . . Ces prêtres de Erance vous ont des idées de l'au-
tre monde!.. Ensuite, je ne vois pas où est le scandale dans tout cela, saufdans votre imagination et dans celle de l'abbé Vessiot, à moins que celui-ci n'ait jaboté au dehors !... Ecoutez-moi ! il ne faut pas nous brouiller avec les sœurs du Saint-Suaire qui contribuent largement à nos œuvres. Ces braves filles n'y entendent pas malice, soyez-en sûr I D'ailleurs, pour reprendre vos expressions, leur intention est louable. Engagez-les à surveiller davantage les discours de leurs pensionnaires, et ne me reparlez plus de cette histoire !... Nous avons pour l'instant d'autres chats à fouetter !... Précisément, lorsque vous êtes arrivé, M. l'abbé Lalouette et moi nous songions à employer vos talents de diplomate pour une petite affaire un peu difficultueuse...
L'abbé Giralt humilié par cette série de mésaventures, — surtout en présence de son collègue — se redressa sous le compliment :
— ... Monsieur le vicaire général, — poursuivit l'archevêque, — vous partirez demain matin pour Tipasa. Vous verrez M. Botteri et vous lui parlerez de cette enclave dans ses propriétés dont nous avons besoin pour relever la basilique de Sainte Salsa... Je lui en ai déjà touché un mot et il a paru récalcitrant. Vous savez qu'il est candidat à la députation, qu'il compte un peu sur nous... Dites-lui que j'attache le plus grand prix à cette enclave, que je serais péniblement affecté d'un refus... Vous me comprenez?... Alors c'est entendu! Allez, monsieur le vicaire général!...
L'archevêque s'était levé. L'abbé Giralt s'inclina avec toute la raideur d'nn officier recevant les ordres de son colonel, et, marchant à reculons, il gagna la porte, pendant que Mgr Puig, en se rasseyant, murmurait :
— Ce pauvre abbé! Belle tête! mais le cervelle point!...
Il fit décrire un quart de cercle à son fauteuil et se tourna vers l'abbé Lalouette, pour reprendre la conférence commencée :
— Venir nous déranger pour une question de chemises ! — dit Monseigneur en haussant les épaules. — Espérons qu'on va nous laisser en paix maintenant!...
L'abbé Lalouette, tout en se réjouissant de la sottise que venait de commettre son collègue, conservait le maintien impassible qu'il s'était composé et qu'avaient à peine compromis tout à l'heure d'imperceptibles sourires. Il était l'homme de confiance de l'archevêque. Sa discrétion à toute épreuve, son espt*it positif, son intelligence subtile qui aimait à se jouer aux ruses et aux petites machinations cléricaleç, enfin son absolu dévouement que fortifiait encore une longue habitude de la discipline, tout cela l'avait rendu cher, indispensable même à Mgr Puig.
— Pour la première circonscription — dit l'archevêque, — la chose est claire I C'est Carmelo qui passe ' Celui-là est à nous : avec de l'argent, on en fera tout ce que l'on voudra!... Mais c'est pour la deuxième circonscription que les difficultés commencent. Cette candidature Botteri est très embarrassante ! Disons plus, elle est déraisonnable!... un rêveur, un dilettante, un catholique amateur, ayant des idées à lui, — des idées absurdes 1 — arrivant avec un tas de préjugés français, ignorant tout du pays!... Non! non ! ce Botteri est impossible!... Reste la candidature Delrieu...
— Il faut avouer, — dit l'abbé Lalouette, — que Delrieu ofi'rirait plus de garanties. Cependant, Monseigneur, vous le connaissez; vous connaissez son passé. Il est taré autant qu'on peut l'être, ce qui ne l'empêche pas d'être un « pur » aux yeux de son parti. 11 a
fait ses premières armes dans la presse anticléricale. 11 a été franc-maçon, s'il ne l'est pas toujours...
— Qu'est-ce que cela fait ! — interrompit vivement i'arch'evéque. — L'essentiel est que nous le tenions. Ces gens-là sont à vendre ou à louer, et je suis certain que ce Delrieu, tel que vous me l'avez dépeint, ne nous coûtera pas bien cher!... Mais voilà! Si nous lâchons Botteri, qu'en pensera le Père Lechapelier^ Les Jésuites de Lyon ont toujours été parfaits pour nous, ils soutiennent nos missions, prêchent en faveur de nos œuvres... Les désobliger serait chose grave!...
— Mon Dieu, Monseigneur, qui vous empêcherait de faire entendre raison au Père Lechapelier?... On pourrait lui démontrer que cette candidature serait préjudiciable au parti, qu'il se trompe sur le compte de M. Botteri, que ce jeune homme n'est pas un catholique sérieux, que sais-je encore?,.. On pourrait même exploiter contre lui le scandale de son prétendu mariage, dire qu'il s'est par là, déconsidéré, ce qui est vrai sans doute...
L'abbé Lalouette en achevant cette phrase, avait tourné la tête, de sorte que ses yeux disparaissaient entièrement derrière le brouillard bleuâtre de ses lunettes.
— Bien, bien ! — dit l'archevêque qui déjà ne i'écoutait plus. — Voici ce que je décide I... S'il nous accorde notre enclave, nous ne le combattrons pas : il faut être honnêtes ! Sans le mettre en avant, nous lui ferons donner de l'eau bénite de cour par VEspérance, notre journal, et, pendant ce temps, nous pousserons chaudement Delrieu, en le recommandant sous main à nos curés; nous ferons entonner des dithyrambes en son honneur dans la Croix, où nous comptons des amis... Mais s'il refuse, alors c'est la guerre sans merci!
Nous aviserons les Pères, comme vous le disiez. Nous provoquerons même au besoin un incident, où il achèvera de se couler et comme politicien et comme catholique... En attendant, écrivez donc un mot à madame Serpaggi la directrice de la Croix. Je ne voudrais pas qu'elle commençât les attaques sans nous prévenir!...
On frappa de nouveau à la porte. Cette fois, c'était Dien Ali, le chaouch. Il venait avertir Monseigneur que M. Benchessar, le président de la confrérie maltaise insistait pour avoir une audience.
L'archevêque était impatienté :
— Allez recevoir ces Maltais ! — dit-il à Pabbé Lalouette, — ils sont insupportables î C'est encore une messe qu'il leur faut problablement ! ... Moi, je vais travailler à cette fameuse affaire des sœurs italiennes de Tunis ! et surtout qu'on ne me dérange pas !...
L'archevêque ayant assuré ses lunettes, se mit à fouiller dans ses cartons verts, et lentement, minutieusement, il collationna toutes les pièces. Après quoi, il appela son secrétaire pour lui dicter un mémoire :
Le lendemain, avant de partir pour Tipasa, l'abbé Giralt qui venait de dire sa messe à la cathédrale achevait précipitamment son action de grâces et bien qu'il s'efforçât d'y donner toute l'attention convenable, — ar l'abbé Giralt était un prêtre ponctuel dans l'accomplissement de tous ses devoirs, — il songeait encore avec amertume à l'affront qu'il avait essuyé la veille.
L'abbé Giralt était un homme pompeux. Nul n'avait une plus haute idée que lui de la dignité sacerdotale, 3t quand il officiait, il apparaissait avec une majesté si convaincue que, suivant l'expression de Mgr Puig, il ijoutait à la grâce du Saint-Sacrifice. Aussi cet outrage iuquel il songeait toujours lui était-il insupportable :
« Est-ce que Tarchevêque allait imiter maintenant les extravagances du cardinal, — ses emportements, ses colères furibondes, qui emplissaient d'un éclat scandaleux les corridors du Séminaire, qui lui faisaient oublier tout décorum, fouler aux pieds les principes les plus élémentaires du savoir-vivre ?» — L'abbé Giralt se rappelait toujours avec terreur une scène — vraiment regrettable, disait-il, — à laquelle il avait assisté : le cardinal au cours d'une de ses tournées pastorales, mandant, à la station où il passait, un curé de village accusé de relations presque matrimoniales avec une personne du sexe, le souffletant sur le quai de la gare devant les employés et les voyageurs ahuris et remontant dans le wagon sans dire un mot !... Maintenant le soufflet du cardinal avait un pendant, — la calotte de Mgr Puig!... et c'était lui Giralt, un prêtre exemplaire, un fonctionnaire modèle qui avait essuyé cette insulte... involontaire sans doute, mais l'abbé Lalouette s'empresserait de la publier ; tout le clergé du diocèse se gausserait de lui... D'ailleurs l'archevêque semblait faire exprès de le couvrir de ridicule... par exemple cette scie qu'il lui montait, cette manie qu'il avait prise de lui dire devant le monde à tout propos : « Vous qui avez connu Lamoricière » — et là-dessus, de rire aux éclats...
L'abbé Giralt était de méchante humeur quand il sortit de la cathédrale. Il s'acheminait vers la gare, sans regarder devant lui, sans rien voir de l'éveil joyeux de la ville ni de la foule matinale qui envahissait les tramways. Il évoquait tous ses griefs contre l'archevêque, en nourrissait sa rancune. On le traitait en simple ï)ersonnage décoratif, on tirait parti de sa prestance avantageuse, de ses itianières afl'ables pour les quêtes, pour les démarches mondaines... Certes! il
était un autre homme que ce Lalouette et ce Mgr Dubuc, le troisième vicaire, celui-là un aveugle et celuici un boiteux, qui ne sarait que traîner ses béquilles!... belle infirmerie pour administrer un diocèse!...
L'abbé Giralt en venait à reprocher à Mgr Puig sa ip.auvaise éducation. Rien d'étonnant d'ailleurs. L'archevêque était un fils de paysans, tandis que lui était le fils d'un capitaine de gendarmerie? Vraiment! Etait-ce dans l'écurie de son père que l'archevêque aurait pris le sentiment des convenances?...
11 agitait encore ces pensées chagrines lorsqu'il monta dans son compartiment.
Mais son animosité contre le prélat avait d'autres raisons, peut-être plus profondes. Il était de Prades, c'est-à-dire qu'il était un pur Catalan, tandis que Mgr Puig n'était qu'un Cerdagnol. Or à Prades, on méprise et on déteste les Cerdagnols. C'est la vieille rivalité entre la plaine et la montagne. Inconsciemment l'abbé Giralt voyait toujours en son archevêque le descendant de ces routiers et de ces revendeurs de fruits qui envahissent périodiquement les vallées de son pays et dont la cautèle et l'astuce sont justement redoutées.
Et cependant Mgr Puig, bien que sa famille fût originaire de la Cerdagne, était né à Perpignan d'un père maquignon. Il avait grandi en plein quartier Notre-Dame, dans ce faubourg populaire qu'un bras de la Têtsépare de la ville et de la citadelle . C'est le quartier des marchés, tout rempli d'estaminets et d'auberges villageoises, tout bruyant du vacarme des maréchaleries et des ateliers de charronnage, où déambulent les tondeurs gitanes^ les marchands de chevaux et de mulets, les rouliers et les campagnards endimanchés, et dont les rues sont comme imprégnées d'une odeur de fruits mûrs, de fourrage et de corne brûlée. En été des mon-
tagnes de pêches et de melons s'y entassent aux devantures des boutiques, dans les avenues des marchés; et les charrettes en longues files, les ânes aux jolis harnais espagnols en déversent sans cesse. Les fraîches couleurs des femmes, le bel éclat velouté des fruits, les exhalaisons savoureuses des paniers, les bouquets de lauriers-roses épanouis le long des berges de la rivière, tout y donne l'impression d'une vie plantureuse et facile.
A la vérité, cette vie du Faubourg et de la maison paternelle plaisait fort au jeune Puig. Il accompagnait son père dans les foires, s'intéressait aux achats et aux ventes, se passionnait pour les bêtes de l'écurie. Tout annonçait en lui un futur maquignon. Il regardait avec envie les anciens du métier étaler leurs belles blouses aux draperies opulentes sur les terrasses des cafés, en dégustant leur absinthe, ou bien, pour prouver leur adresse, abattre d'un léger coup de fouet un bouchon posé sur le goulot d'une bouteille. Rien ne lui paraissait plus désirable que cette existence bruyante et mouvementée, avec ses courses au grand air, ses débats interminables, ses buveries et ses godailles.
Dans des dispositions semblables, comment la vocation sacerdotale s'était-elle éveillée en lui? Sans doute les déboires d'argent qu'avait éprouvés son père y étaient pour beaucoup, mais plus encore les conseils d'un oncle curé, qui avait déterminé son neveu à entrer au Petit Séminaire. Peut-être aussi les paroles de l'oncle avaient-elles excité l'ambition de l'adolescent et rêvait-il déjà d'autres triomphes que ceux du champ de foire.
Par une singulière ironie j ce fut Mgr Gerbet, alors évêque de Perpignan, le doux Gerbet, l'ami de Lamennais et de Salin is, le poète lamartinien, qui exerça le plus
d'influence sur le jeune échappé du faubourg Notre- Dame. Les allocutions de l'évéque, la direction toute spéciale qu'il avait donnée aux études comme à l'éducation des séminaristes, tout cela avait agi si fortement sur lui, que désormais il bornait ses désirs à être curé de campagne, — une sorte de Jocelyn orthodoxe.
Mais Tair de Paris avait bien vite dissipé ces illusions juvéniles. Dès Saint-Sulpice, il avait arrêté le plan de sa vie. La naturel avait repris le dessus : il voulait être missionnaire ! A peine ordonné prêtre, il avait accepté de partir pour l'Asie Mineure oii s'organisaient des écoles catholiques. Il avait continué à Tunis, était devenu aumônier militaire, à la suite d'une brouille avec ses supérieurs, avait séjourné assez longtemps à Laghouat, d'où le cardinal Lespès qui s'y entendait à juger les hommes et à choisir ses lieutenants, l'avait tiré pour en faire un de ses vicaires généraux. C'est ainsi qu'il était devenu coadjuteur d'Alger, lorsque les vastes entreprises du cardinal l'avaient obligé à se reposer sur un second de l'administration de son diocèse.
Cependant le coadjuteur n'aimait point le cardinal. 11 y avait entre eux antipathie de nature. Mgr Puig éprouvait pour Mgr Lespès cette haine instinctive qu'ont les gens d'esprit pratique et de sens moral médiocre pour les hommes à idées et les âmes généreuses. Mais il avait trop l'habitude d'obéir pour en rien laisser paraître. En Catalan têtu, il savait ce qu'il voulait, et patiemment il attendait son heure.
Aussi la fin imprévue du cardinal fut-elle pour lui une véritable délivrance. Dès le lendemain des funérailles, il s'empressa de désavouer publiquement et d'une façon retentissante les œuvres de son prédécesseur. Ce fut un scandale dans toute la presse. Cela ne
l'empêcha point de reprendre, parmi les idées de Mc^r Lespès, celles qu'il trouvait à sa convenance et qu'il estimait capables d'être menées à bien. On l'accusait couramment de chausser les souliers du mort. Mais il n'en avait cure.
De longue main, il avait préparé son avènement. En exploitant les rancunes soulevées par les violences et l'incurie administrative du cardinal, il avait su grouper autour de lui presque tout son clergé. Les curés de campagne l'aimaient pour sa bonhomie, la facilité de son abord, le dédain qu'il manifestait à l'égard de l'étiquette et de toute pompe inutile. Il s'occupait d'eux et de leurs églises, il venait de leur promettre une maison de retraite. D'autre part il flattait les étrangers était extrêmement populaire parmi les Maltais, les Italiens et les Espagnols. Sa simplicité émerveillait les colons. Pendant ses tournées pastorales, il causait familièrement avec eux, affectait dans les auberges de manger à la table commune au milieu des domestiques et des gens de journée. Enfin il était persona grata auprès du gouvernement, qu'il ménageait à dessein en vue de sa promotion au cardinalat. Il avait rendu, — disait-on, — des services à la République !
C'est ainsi que, pour complaire au ministre, il travaillait en ce moment à faire expulser de Tunis les sœurs italienhes qui tenaient une école dans le quartier européen. Il s'agissait d'obtenir de la cour pontificale leur rappel immédiat. Mgr Puig venait d'élaborer contre les religienses un rapport écrasant.
Ayant terminé son mémoire, il était parti pour sa campagne de Zéralda, désireux de s'y reposer quelques jours. Il y avait fait construire au bord de la mer une petite villa qu'un bosquet de pins et d'acacias
sauvages protégeait assez bien contre les vents d'Ouest. Une vigne de quelques hectares s'étendait de chaque côté de la maison. Mgr Puig qui avait conservé une âme simple et rustique aimait d'une prédilection particulière cette modeste campagne, où il retrouvait avec ses vignerons catalans les souvenirs d'autrefois et comme un air du pays.
11 n'avait emmené avec lui que le seul abbé Lalouette, qui d'ailleurs le quittait rarement. Ce soir-là, tous deux attendaient le retour de l'abbé Giralt et le résultat de ses négociations. Il avait été convenu que celui-ci reviendrait par le littoral et qu'il s'arrêterait à la villa de l'Archevêque pour rendre compte de sa mission.
Le prélat et le vicaire général se promenaient dans les allées qui serpentent le long des vignes, jouissant, en cette mi-janvier, de la douceur exceptionnelle d'une belle journée finissante. Il était quatre heures du soir. Le soleil s'inclinait déjà vers les montagnes de Cherchell.
Mgr Puig s'arrêtait presque à chaque pas, comme s'il ressentait une grande lassitude, et il répondait distraitement aux questions de l'abbé Lalouette. Parfois il restait immobile, les yeux perdus à l'horizon.
— Est-ce que vous souffrez, Monseigneur? — finit par lui demander le vicaire général.
— Moi? non !.. Je songe !... Je suis un peu fatigué seulement. Ce mémoire m'a donné un mal!...
— Enfin, Monseigneur, nous tenons le succès !...
— Je le crois, monsieur l'abbé!...
L'archevêque se passa doucement les mains l'une
sur l'autre en signe de satisfaction, puis les replaçant derrière son dos, il fit quelques pas d'une allure plus allègre...
— Avouez que nous allons joliment les rouler tous ! . . . Faut-il que ces gens de Paris soient naïfs, tout de mémel... Ce ministre surtout!... Dire qu'ils s'épouvantent d'une demi-douzaine de bonnes filles qui apprennent leurs prières à des bambins calabrais! Qu'ils les récitent en français ou en italien, leurs prières, je ne vois pas bien la diirérence. Africains ils sont, Africains ils resteront !... Mais voilà! l'honneur national était engagé, les bonnes sœurs intriguaient contre la France!... — du moins le résident a su le persuader au ministre... Ah! c'est un malin, le résident! Nous nous sommes entendus tout de suite !... Et vous allez voir la belle réclame qu'il va faire autour de l'incident. Les journaux ne parleront que de cela: « Encore une victoire de la diplomatie française !... » Notez que c'est moi qui l'aurai remportée cette victoire. Mais je ne suis pas jaloux : je consens à partager l'honneur avec lui !...
— Et le profit, Monseigneur!...
— Bien entendu !...
L'archevêque ajouta après un silence :
— Voyez-vous, monsieur l'abbé, il faut être bien avec le gouvernement, — à tout prix, même lorsqu'il nous persécute, — ne pas imiter nos confrères de France qui sont toujours prêts à partir en guerre, comme Mgr d'Embrun, chez qui c'est devenu une maladie chronique que d'envoyer des injures au Ministère. Et il s'entête, il récidive ! Si encore il y gagnait quelque chose !... Quel mulet, seigneur mon Dieu! Enfin 1 — comme disait mon père — quand on est bête, c*est pour longtemps!... Non, non ! ce n'est pas la bonne méthode. Il vaut mieux patienter, faire semblant de ne pas sentir les coups, quitte à prendre sa revanche ensuite ! Par le temps qui court, c'est la seule po-
litique raisonnable, et, — je me plais à le reconnaître, — c'est peut-être la seule bonne leçon que nous ait donnée le cardinal!
Le vicaire général qui connaissait la vieille haine de Mgr Puig contre son prédécesseur, s'empressa de flatter sa manie.
Mais l'archevêque, tout à ses pensées, le laissait parler sans répondre. Brusquement, comme en proie à une vive surexcitation, il lâcha toute sa rancune :
— Oui ! ils sont un tas qui me reprochent de ne pas suivre les traces du cardinal !... Le cardinal par ci, le cardinal par làl... Us n'ont que ce mot à la bouche!... Les imbéciles !... Mais c'était un esprit chimérique, Mgr Lespès ! — un utopiste, un homme d'imagination, unlittératcurl... Il était resté le sulpicien, le professeur d'éloquence sacrée hypnotisé par les souvenirs de l'ancienne église d'Afrique : Tertullien, Saint Gyprien, Saint Augustin, les sept cents basiliques africaines, Hippone et Garthage ! I... L'avons-nous entendue, cette rengaine !... Il se laissait prendre à sa rhétorique. Il se croyait toujours dans la Numidie du m*' siècle et lui-même se voyait comme un petit Saint Augustin. Il fallait continuer les traditions, replâtrer, remettre à neuf tout ce vieux passé ! Et l'on créait des paroisses, on bâtissait des églises, sans savoir si l'on aurait des paroissiens et même un curé pour y chanter la messe... Exactement comme ils font au Gouvernement général, lorsque, d'un trait de plume, ils vous décident la création d'un village...
L'abbé Lalouette, feignait de vouloir modérer les écarts de Mgr Puig :
— Sans doute, sans doute!... Mais enfin le cardinal était une âme enthousiaste, sachant frapper les masses, entraîner l'opinion...
— Enthousiaste !... Dites que c'était un emballé, et, au fond, un naïf! Rappelez-vous sa marotte — celte rage de vouloir convertir les Arabes, évangéliser le Sahara!... Voulez -vous parier qu'il se voyait déjà inaugurant une cathédrale à Tombouctou !...des idées d'illuminé ! Comme si on pouvait convertir les Arabes avec desoj^emus! Avec des coups de fusil, oui!... Donnez-moi une bonne armée et je me charge de les convertir en masse : ça ne traînera pas ! Mais le cardinal, lui, en tenait pour la douceur, l'humanité, tous les préjugés qu'ils ont en France î Aussi, quel bénéfice retirait-il de toutes ses quêtes, de tous ses voyages, de tous ses sermons?... On baptisait trois nègres qu'on avait rencontrés crevant de faim et ensuite Mgr Lespès vous les conduisait en grande pompe au Saint- Père. Il les présentait comme les prémices de la nouvelle église africaine... c'était un vrai carnaval que ces nègres! On se tordait dans les couloirs du Vatican!... Ne protestez pas : j'y étais, je l'ai vu! — et même Mgr Vanini, le Préfet de la Propagande, ne s'est pas caché pour traiter le cardinal de charlatan...
Bien qu'au fond il pensât de même et qu'il fût habitué depuis longtemps aux libertés de langage de Mgr Puig, l'abbé Lalouette jugea que, pour le coup, il allait trop loin :
— En tout cas, Monseigneur, — dit-il, — si le cardinal s'est trompé, il s'est trompé de bonne foi. C'était un grand cœur : vous-même l'avez proelamé dans son éloge funèbre...
L'archevêque eut un ricanement.
— Et puis enfin, — ajouta le vicaire général, — il aimait la France!...
—- Il aimait la France !... la belle affaire ! Est-ce que
nous ne l'aimons pas tous? Ce sont là de ces sentiments de parade qu'il convient de montrer... Mais voyons ! Raisonnons un peu ! Vous êtes un homme positif, monsieur l'abbé, les mots ne vous effraient pas plus que les choses : eh bien ! sérieusement, croyezvous que ce pays, lorsque les ongles lui auront poussé, se laissera si facilement sacrifier à la France. S'il n'y avait que des Français ici, encore passe ! Mais vous savez que nous sommes en minorité. Le gros de la population est espagnol ou italien. Pensez-vous que ces gens-là s'empresseront de devenir Fnnçais pour nous faire plaisir? Et puis enfin on ne s'improvise pas une patrie du jour au lendemain. Co ■ me je vous le disais tout à l'heure, ils seront Africains, Algériens, tout ce que vous voudrez, mais Français jamais !...
L'abbé Lalouette soupira.
— S'il en est ainsi, le devoir de l'Eglise est tout tracé : c'est ce peuple neuf qu'il s'agit de conquérir et non les sauvages de l'Ouganda! Ne courons plus les aventures : nous avons trop à faire chez nous!... Et, pour être sûrs de pouvoir agir quand le moment sera venu, commençons par être riches et par posséder. Thésaurisons au lieu de jeter notre argent par les fenêtres pour l'émerveillement des badauds! Ce pays qui naît a besoin de crédit pour s'outiller, — supplantons les Juifs, ouvrons notre bourse aux colons, dont nous sommes sûrs en n'exigeant d'eux qu'un intérêt modéré, car encore une fois, il faut être honnêtes, même en affaires. Sachons choisir nos hommes, démêler ceux qui sont aptes à réussir. Soutenons-les, poussons-les par tous les moyens. Nous créerons ainsi une aristocratie terrienne, que nous nous serons attachée d'abord par l'intérêt, puis ensuite, — du moins je l'espère, — parla reconnaissance!... Pour cela, les Maltais sont
excellents, les Maltais qui nous aiment en haine de l'Angleterre protestante...
— Comme Benchessar, — dit l'abbé Lalouette, — Benchessar, l'épicier, qui est tout à nous... Le cardinal, autrefois, l'avait discrètement obligé, — et il s'en souvient encore, maintenant qu'il est millionnaire...
— Oui! Benchessar! — reprit l'archevêque, — et combien d'autres 1 Nous en trouverions en foule, même parmi nos Français : quand on a besoin d'argent, on ne regarde pas d'où il vient...
L'archevêque que sa corpulence gênait et que d'ailleurs sa promenade avait essoufflé finit par s'asseoir sur un banc taillé dans le roc et d'où l'on dominait les récifs. L'abbé Lalouette prit place à son côté. Un moment, ils se turent. Leurs yeux erraient sur la mer où passaient, en cette minute, les moires splendides du couchant.
Bientôt Mgr Puig, reprit la conversation. Il exposait tout son plan. Cet homme si raisonnable, se laissait emporter de projets en projets. On eût dit que l'immensité ouverte devant lui sollicitait sa pensée. 11 étonna le vicaire général par l'audace de ses conceptions.
— Moi aussi, monsieur l'abbé, — disait-il, — moi aussi, j'ai mon idée! Elle vaut bien toutes celles du cardinal et de plus, je la crois pratique!... Loin de chercher à nous concilier les Musulmans — ce qui est impossible, — je voudrais opposer à l'Islam africain, un Islam européen aussi solidement uni, — un Islam catholique ! Je voudrais former un seul bloc de toutes ces populations qui nous arrivent de France, d'Espagne, d'Italie, et les lancer contre l'ennemi commun, le musulman, qu'on a eu la sottise de laisser vivre, alors qu'il fallait l'exterminer sans pitié. Il faut leur faire
comprendre, àces néo-africains, que cette extermination est nécessaire à leur tranquillité, h leur avenir, qu'il y a là, peur eux, une question vitale. Et vous verrez qu'ils le comprendront sans peine. Dès maintenant leur haine contre l'Arabe et le Juif m'en donne l'assurance. . . Ils sentiront la nécessité d'imiter l'indigène pour le vaincre, de se grouper, de s'unir contre lui dans une croyance commune. Cette croyance nous la leur apportons, et nous ne leur demandons môme pas de l'accepter du fond du cœur. Nous ne sommes pas exigeants!... Qu'ils se déclarent simplement catholiques, de même que leurs adversaires, quelles que soient leur origine, et leur foi, se déclarent tous musulmans. Qu'ils marchent tous sous la même bannière — la nôtre! et ils le feront tôt ou tard, j'en suis convaincu, sitôt qu'ils s'apercevront qu'il y va de leur existence même. A^ous savez qu'en ce moment, tout l'Islam s'agite, des grandes Indes à l'Hinterland algérien. Des confréries fanatiques parcourent les oasis en prêchant contre nous la guerre sainte. Ici même la propagande s'exerce sous nos yeux. Le danger est imminent. Les Algériens ne tarderont pas à s'en rendre compte, et c'est pourquoi je dis que le nouveau peuple de l'Afrique du Nord sera catholique ou ne sera pas!... Mais je vais plus loin, monsieur rabbé,jevaisbeaucoup plus loin!... Je rêve l'union catholique des races latines non seulement dans ce pays, mais dans tout ce continent, dans les deux hémisphères, dans le monde entier! Après le musulman, nous avons tous un autre ennemi non moins implacable, — l' Anglo-Saxon, — qui nous refoule de partout, qui escompte dès maintenant notre défaite. C'est peut-être un péril pire que le premier! Aujourd'hui déjà, les Américains du Sud commencent à s'émouvoir de l'ambition du Yankee. Les voilà qui de-
mandent à se rapprocher de nous pour résister à l'invasion... Ah! Si les gouvernants, si les peuples savaient prévoir l'avenir! Si dès maintenant l'union des Latins était moralement faite, que la tâche serait aisée et que ce serait beau cette nouvelle croisade embrassant les Deux Mondes!... Mais je m égare, monsieur l'abbé, j'oublie que nous sommes loin du but et que pour l'instant, l'archevêque d'Alger, le primat d'Afrique, doit mettre en œuvre toute sa diplomatie, pour faire chasser de Tunis une demi-douzaine de cornettes blanches. Les temps sont tels, la sottise de nos gouvernants est si grande, que nous sommes obligés d'attaquer nos alliés naturels !... Que d'habileté il nous faudra pour faire oublier cette mesquinerie à nos amis, les Italiens!...
L'abbé Lalouette n'avait jamais vu Mgr Puig en proie à un tel lyrisme. L'archevêque ne s'échaulïait jamais, de même qu'il ne se mettait jamais sérieusement en colère : c'était là sa grande supériorité sur le cardinal. Mais le succès qu'il allait remporter lui avait donné un peu d'orgueil et l'avait grisé. Il en oubliait sa prudence et sa dissimulation ordinaire. Le vicaire général, à part soi, trouvait cette tirade fort exagérée et il en jugeait les idées dangereuses : elles l'entraînaient trop loin de ses préoccupations habituelles. Il se borna à répondre :
— En attendant, Monseigneur, vous serez cardinal, pour la consolation de votre clergé qui vous aime!...
— Oui î Je serai cardinal! — reprit Mgr Puig avec décision.
De nouveau son regard se perdit dans les vapeurs lumineuses du couchant. Le soleil venait de sombrer. A gauche, le massif du Chénoa, se dressait, aussi visible que des plages de Tipasa. Les coupoles de mar-
bre enveloppées de brumes grisâtres avaient pris des tons mats d'argent bruni, et toute la montagne, orfévrée par les suprêmes reflets du soir, semblait un immense reliquaire porté sur les flots. Des pourpres vives se déployaient derrière le Zaccar, une lueur orangée flottait au-dessus des eaux, pareille à une banderole d'or. Dans le ciel absolument pur, palpitaient les blancheurs imperceptibles des étoiles naissantes, et la mer soyeuse s'étalait comme un grand lac d'un blanc laiteux que sillonnaient de chimériques fleuves de saphir.
L'éphémère beauté du crépuscule émouvait malgré eux ces deux hommes indifl'érents atout ce qui n'était point leur pensée. Le vicaire général se reprochait presque de n'avoir pas encouragé tout à l'heure le rêve de l'archevêque, et, comme s'il voulait se faire pardonner, il dit encore :
— Vous serez cardinal, Monseigneur 1... Voyez! le ciel lui-même vous le fait dire!...
Son bras tendu montrait derrière le Zaccar les pourpres annonciatrices qui s'abîmaient sous une avalanche d'or...
— Je le souhaite ardemment! — dit l'archevêque; et tout à coup, d'une voix altérée : — Ensuite un autre prendra ma place, bouleversera mon œuvre!... Etre cardinal dix ans, vingt ans, peut-être, et mourir!.,. Oui! mourir!...
Il prononça ce dernier mot avec un accent si douloureux et si profond que le vicaire général sentit passer en lui toute l'angoisse de son âme. Bien qu'il crût fermement, l'archevêque avait une terreur invincible de la mort.
Vers l'Est, la mélancolie de l'ombre grandissante
2C6 LA CINA
envahissait les terres, Mgr Puig, mal à Taise, se leva de son banc pour rentrer à la villa.
L'abbé Giralt, qui venait d'arriver à l'instant môme, les attendait dans la petite salle à manger monastique, aux murs nus et aux chaises de paille. Il avait l'air désappointé.
— Eh bien? — lui cria tout de suite l'archevêque.
— La réponse de M. Botteri n'est pas aussi bonne que je le voudrais, Monseigneur!
— Alors, il renâcle?...
— Ou plutôt, Monseigneur, il ne dit ni oui ni nonl Il a des idées étranges. Il se défie de nos architectes, il a peur qu'on ne lui gâte ses ruines...
— C'est-à-dire qu'il ne sait ce qu'il veut faire! Je l'ai trouvé bien bizarre, ce garçon!...
L'archevêque paraissait vivement contrarié. Il fit quelques pas autour de la table les mains derrière le dos, et se retournant brusquement vers l'abbé Lalouette :
— Eh! bien, puisqu'il nous y force, nous allons ouvrir le feuî... Monsieur l'abbé, vous écrirez ce soir à madame Serpaggi... Vous savez?... pour ces articles de la Croix...
Puis changeant de ton brusquement, avec une apparence de bonhomie toute cordiale :
— Vous dînez avec nous, n'est-ce pas, monsieur le vicaire général, et vous couchez ici?...
Tout le temps que dura le repas, l'archevêque parut oublier cette affaire. Cependant, à la fin, il ne put s'empêcher d'y revenir :
— Lui avez-vous dit, — demanda-t-il à l'abbé Giralt — que je tenais beaucoup à cette enclave? Lui avezvous fait entendre?... M'aviez-vous bien compris?
L*abbé Giralt fut humilié que Mgr Puig semblât mettre en doute sa perspicacité.
— C'est que la chose est des plus importantes pour le diocèse ! — reprit l'archevêque. — Nous ne sommes pas riches, vous le savez! Si nous avons l'enclave et si ce pèlerinage est bien lancé, le bénéfice sera considérable et de plus nous aurons une nouvelle source de revenus... D'ailleurs cette acquisition, je l'espère bien, ne sera qu'un commencement. En dépit du fisc qui espionne nos fortunes et de cette loi scélérate sur l'accroissement, nous saurons trouver encore des hommes de paille, qui achèteront pour nous... Le tout est d'avoir la main heureuse!...
Sans en dire davantage, il échangea un signe de connivence avec Tabbé Lalouette. Il songeait aux deux mille hectares de Michel : quelle belle proie ce serait! — et il recensait tous les biens du clergé échelonnés sur le littoral, depuis les Bains-Ilomains jusqu'à Zéralda, où les Chartreux possédaient un véritable canton. Si de là, on pouvait joindre Tipasa, en passant par Castiglione, on serait maître de. tout le pays...
Fermant les yeux sous la lumière un peu crue de la simple lampe à pétrole qui pendait au plafond, l'archevêque évoquait sa petite vigne de Zéralda. 11 la choyait dans son imagination comme le noyau d'un domaine immense; et, souriant vaguement à son rêve, il voyait le fief de l'Eglise s'étendre, s'élargir par dessus les collines et les vallons du Sahel. occuper le plaines et les rivages...