‹ La Cina; romanChapitre 15 sur 21 · CAR M E L · texte numérisé non relu

CAR M E L

Ce matin-là, lorsque Michel se réveilla, il éprouvait par tout son corps à la fois une sensation de lassitude et une surexcitation des nerfs tellement véhémente qu'elle en devenait douloureuse. Il se précipita vers le balcon, espérant que le froid du matin et l'air vif de la mer agiraient sur lui à la façon d'un cordial. Mais à peine eut-il entr'ouvert la porte-fenêtre qu'un souffle de fournaise lui coupa la respiration. C'était encore une fois le sirocco, — un de ces siroccos furieux dont la seule approche suffit, au printemps, pour roussir les feuilles des vignes et les recroqueviller comme du papier brûlé. L'horizon était couvert de ténèbres opaques, la mer immobile avait une couleur de plomb • fondu, et les cimes du Chénoa disparaissaient sous un échevellement de vapeurs noires qui semblaient sortir du cratère en ébuUition d'un volcan. Le soleil se levait^ dans une lueur de soufre, réfléchie par les eaux en longues traînées livides.

Michel referma précipitamment la fenêtre. Cependant il avait encore sur les joues la brûlure du dehors. De petits grains de poussière s'écrasaient entre ses dents et, se mêlant à la sueur de ses mains, les en gluaient d'une saleté continue, rebelle, indélébile, une saleté qu'on eût dite éparse et flottante dans l'air :

— Quel infernal pays! Mon Dieu, mon Dieu!...

La Cina qui s'éveillait l'entendit. Au seul ton de sa voix, elle pressentit tout de suite une journée mauvaise.

— Qu'y a-t-il? De quoi te plains-tu encore, pauvre ami?

— Comment? tu ne sens pas?... ce sirocco!... Tu ne sens pas? Tu ne sens donc rien, toi?...

— C'est cela? — dit la Cina en lançant son beau rire. Et avant que Michel eût pu l'en empêcher, elle avait

couru vers la loggia, ouvert la fenêtre au large :

— Mais c'est divin, le sirocco! Moi, cette ardeur me fait vivre! Je m'y dilate, je m'y épanouis! Viens, viens. Il faut que tu aimes cette bonne chaleur! Je veux que tu sentes avec moi !,..

Debout sur la marche du balcon, elle se renversait la tête en arrière, secouant ses longs cheveux épars comme au contact d'une caresse invisible. Jeanne qui venait de frapper, apportant une dépêche, la surprit dans cette attitude.

La suivante tendit le pli à Michel. C'était un télégramme de Carmelo. Le tribun réclamait énergiquement la présence de Michel pour le soir même. Un meeting important devait avoir lieu le lendemain. Il était absolument nécessaire que l'on se concertât à l'avance...

Michel froissa le papier et le jeta avec un geste de colère :

— Allons! il faut partir! Encore une corvée!... Quel calvaire que cette élection, quel calvaire!... Et Claude qui n'est pas là!...

Il éprouvait au bout de ses doigts une sorte de contraction nerveuse qui lui faisait mal. La moindre chose l'irritait. Il avait envie de griffer, de briser, de détruire.

La Cina redevenue sérieuse s'appliquait à le calmer.

C'est elle qui commanda la voiture, s'occupa des préparatifs, fit prévenir Claude, qui se reposait alors de ses tournées chez Emile Schirrer.

Lorsqu'ils descendirent à la gare de l'Agha, une trépidation de fièvre les saisit. L'étuve perpétuelle qu'est Alger enfermé dans ses collines énervait davantage par ce temps de sirocco. La foule qui sortait alors des ateliers manifestait une agitation insolite. Il y avait de l'émeute dans l'air. En passant devant les Facultés, la voiture fat arrêtée par un attroupement, — une centaine d'individus qui braillaient, qui gesticulaient contre un homme de petite taille dont on apercevait seulement le chapeau mou. Les gens hurlaient :

— A bas le Juif! A bas l'exploiteur!... à l'eau! à mort!...

Michel entendit prononcer le nom de Stanislas Lemberg, — l'anarchiste traqué par toutes les polices de l'Europe, le juif polonais, qui au bruit de l'orage prochain, était accouru à la défense de ses frères.

— A mort, à mort le Juif !...

Une poussée se produisit. Toutes les cannes levées se précipitèrent à la suite de l'anarchiste, que deux agents emmenaient en le protégeant tant bien que mal.

— Oh! l'ignoble peuple! l'ignoble peuple! — dit Michel qui se tordait les mains, envahi lui-même parla folie ambiante. Pâle, les lèvres tremblantes à la vue

de cette lâcheté de la foule, il ne put proférer une parole jusqj 'à l'arrivée à la villa du Télemly. Tout le long du chemin, on avait croisé des figures échauffées, rœil insolent et provocateur.

C'est qu'en effet, depuis plus de trois mois, Carnfielo et ses amis avaient travaillé la matière électorale avec un art consommé. Il s'agissait d'exaspérer la monomanie antisémite jusqu'à la démence furieuse: achever d'hébéter le bourgeois, enrager la populace, la faire sortir à coups de phrases incendiaires de son apathie moutonnière et de son habituelle résignation à toutes les servitudes et à toutes les tyrannies. Israël, à en croire Carmelo, épuisait en lui seul tous les péchés du Décalogue, depuis la fornication la plus abjecte jusqu'au vol et jusqu'à l'assassinat. Une souillon étaitelle enceinte, un morceau de viande pourrie se vendait-il à l'étal d'un boucher, un coup de couteau ensanglait-il les louches ruelles de la Casbah, — il fallait qu'un Juif en fût responsable. Des boutiquiers jaloux se livrèrent à de basses vengeances. Sans cesse ils écrivaient des lettres de dénonciation anonymes que Carmelo publiait, commentait dans son journal. Les pauvres eux-mêmes s'entre-dénonçaient. Une vieille misérable qui, n'ayant qu'un grabat, le partageait avec son fils idiot, fut'accusée d'inceste par une voisine, L'^s grands journaux du parti qui arrivaient de France renchérissaient encore, apportaient leur contingent de calomnies et de mensonges. Les sottises les plus énormes obtenaient créance dans ce milieu de fanatisme exalté. Un jour, c'était le Président de la République, qui s'était vendu aux Juifs! (On citait le chiffre.) Une autre fois, c'était le Pape lui-môme ! Plus l'ineptie était grossière, plus elle trouvait d'amateurs. Le public, à son tour, entraînait les journaux, et ceux-ci ne savaient

qu'inventer pour repaître cette voracité du scandale e\ de l'ordure.

Le mouvement s^étendait, se propageait, — parmi leî étrangers surtout qui mettaient à défendre Carmelo un( espèce d'acharnement patriotique. On leur avait si biei répété que la France était enjuivée du haut en bas qu'ils avaient fini par le croire. Leur jalousie, contenue jus* que là, s'en faisait un prétexte, et maintenant elle s'étalait au grand jour. Les indigènes eux-mêmes accueillaient avec joie ces accusations de traîtrise lancées contre le gouvernement oppresseur. Ils se répétaient les articles de Carmelo, heureux de po^ivoir confondre] leur vainqueur et le Juif dans une même exécration î] — Pour eux, crier : a à bas les Juifs ! » c'était crier,' (( à bas la France ! » Aussi la contagion était-elle irrésistible.

Pour l'activer encore, on avait fait venir de Paris toute une armée de camelots et de viragos pavoisées aux couleurs du parti, — personnel indispensable aux entrepreneurs d'émeutes. On avait même stylé de petits Arabes qui, rivalisant avec les camelots, glapissaient d'une voie stridente les titres des révélations sensationnelles. Partout, dans toutes les rues, sur les tramways et les omnibus, sur les terrasses des cafés, on entendait leurs criailleries gutturales. Ils s'attachaient au passant, se le disputaient, lui mettaient de force leur feuille dans la main, grouillant, se multipliant sous les pas des promeneurs comme des nuées ie sauterelles; et le soir, lorsque paraissait l'article de Carmelo, ils se répandaient à travers les rues, en courant de toute la vitesse de leurs petites jambes, des paquets de journaux sous le bras, vrais germes de pourriture essaimes sur la ville!

De leur côté, les viragos enrégimentaient les femmes,

et dans cette Afrique impure, sans cesse agitée par les souffles luxurieux du Sud, l'hystérie cachée des matrones et des vierges commençait à s'effréner, à déborder en culte monstrueux, — celui de Carmelo, l'ancien pasteur des boucs, vivant symbole des antiques énergies du mâle. La folie sensuelle se continuait, en exaltation religieuse. Beaucoup de petites Espagnoles avaient placé à la tête de leur lit le portrait du tribun entre l'image du Sacré-Cœur et celle de Saint Hermenegilde, le saint favori des Andalouses, le beau guerrier à la cuirasse d'azur, aux fines moustaches conquérantes qui monte au ciel sur des volutes de nuages roses en brandissant une épée de parade.

On utilisait ces forces anarchiques et frémissantes. La seule puissance du sexe surchauffé était plus efficace que toutes les propagandes; et lorsque les viragos passaient en voiture, leur cocarde tremblante à la pointe du corsage, les hommes se retenaient pour ne pas courir derrière elles. On les applaudissait, on les acclamait : « Ce sont nos tricoteuses de la guillotine ! » — avait dit le prince de Lamballe. Le mot avait ffiit fortune. Désormais on criait : « Vivent les tricoteuses ! » chaque fois qu'elles se montraient dans la rue avec leurs insignes.

Carmelo avait mis à leur tête une cabaretière extrêmement populaire parmi les ouvriers, une femme colosse, taillée en statue de la République et qui s'appelait d'ailleurs la Liberté. C'était la fille d'un ancien communard, échoué en Algérie. Par fanatisme anticlérical, il avait baptisé lui-même ses trois filles : Liberté, Egalité, Fraternité!... La Liberté n'avait qu'à paraître enveloppée dans les plis d'un drapeau tricolore et braillant une chanson patriotique pour qu'immédiatement toutes les têtes se missent à tourner, Carmelo

s'était empressé de conquérir au parti cette excellente recrue. IU'exhibait à tout propos pour réchauffe] les enthousiasmes.

En cela comme dans tout le reste, il s'était révélé un metteur en scène admirable. Maintenant tout était prêt pour la comédie électorale qui allait se jouer. Les rô' les étaient sus. Les acteurs et les figurants étaient é leur poste. Le public était à point. 11 n'y avait pluî qu'à donner le- signal...

Michel ignorait tout cela. Depuis longtemps il ne lisait plus la feuille de Carmelo. Cependant le peu qu'il venait de voir avait suffi pour lui faire apprécier le caractère inquiétant de l'épidémie. Il se révoltait à l'idée de se commettre encore une fois avec le tribun.

— Vois-tu, — disait-il à la Gina, — je voudrais pouvoir le souffleter, cet être ! Je voudrais l'avoir ici, devant moi, pour lui cracher mon indignation et mon mépris à la figure!...

Il était soulevé par une de ces colères terribles qui bouleversent les doux devant le cynisme de certrines difformités morales ou le spectacle de l'injustice criante, et qui les lancent aveuglément contre la brute, sans peur d'être écrasés.

La Gina, épouvantée de cet emportement, s'efforçait de le retenir. Elle le dissuadait d'aller au rendez-vous de Garmelo. Elle l'engageait à lui écrire, en attendant qu'il eût retrouvé tout son calme. Mais Michel ne voulait rien entendre.

Néanmoins, après le dîner il s'apaisa. A force de raisons, il promit de maîtriser son ressentiment devant Carmelo; la Gina tremblante dut le laisser partir.

Le tribun habitait une petite villa, dans des terrains vagues, du côté de I3ab-el-0ued. De hautes palissades la défendaient contre toute indiscrétion. Sans

cesse des séides se tenaient en faction sous les figuiers du jardin, et il fallait savoir le mot de passe pour être admis.

Après avoir parlementé quelque temps avec un chaouch, Michel fut introduit dans une espèce d'antichambre, séparée du cabinet de Carmelo par une simple tenture algérienne.

Le tribun discutait assez vivement avec quelqu'un. La voix du visiteur lui-même commençait à s'échauffer.

— Je vous répète, Monsieur, — disait la voix, — que j'ai vu entrer ici deux jeunes filles...

— Et moi, je vous répète que vous vous trompez !

— Je vous dis que si!...

— Je vous dis que non ! — fit Carmelo en donnant un coup de poing sur la table.

Mais en entendant marcher, il souleva la tenture.

— Ah! c'est vous, monsieur Botteri!... Entrez donc! Ça n'a pas d'importance.

Michel se trouva en présence d'un employé des chemins de fer, pauvre homme à mine effarouchée qui te nait sa casquette à la main, — le type du Parisien gobeur avec de gros yeux, de grosses moustaches blondes, un gros nez de bon chien. A la vue du monsieur correct, qui venait d'entrer, il n'osa plus rien dire.

— Voyons 1 il faut en finir, — dit Carmelo insolemment, — qu'est-ce que vous voulez?...

L'employé reprit timidement :

— Monsieur, je n'ai pourtant pas la berlue î... Je suis certain d'avoir vu entrer chez vous deux jeunes filles... tout comme je vous vois!...

Carmelo se mordillait les lèvres pour ne pas rire.

— Allons! avouez-le, monsieur, je vous en prie, — dit le bonhomme qui dévisageait anxieusement le tribun.

Et tout d'un coup, sur un ton de triomphe, où se mêlaient l'att«ndrissement et l'orgueil paternel :

— Vous voyez bien que j'avais raison 1 Elles sont ici, j'en étais sûr!...

Carmelo n'y tint plus. 11 éclata brusquement. Mais l'employé s'était précipité vers lui et secouant sa main qu'il avait prise:

— Monsieur, je vous remercie, je vous félicite ! C'est beau de pouvoir inspirer des sentiments pareils!... Ces petites sont mes filles 1 . . . Elles ont voulu vous offrir un bouquet!... C'est beau! c'est très beau, monsieur, je vous félicite!...

Michel ne riait pas. Carmelo le devinant scandalisé, poussa l'employé vers la porte :

— Alors vous êtes content? — dit-il, en lui secouant la main à son tour avec un geste bon enfant. — Eh! bien bonsoir, mon vieux, dormez bien !

L'employé ravi se confondait en excuses et en remerciements et retirant sa casquette qu'il avait remise imprudemment, saluant très bas :

— Tâchez seulement qu'elles ne rentrent pas trop tard! Vous comprenez?... à cause des voisinai...

Carmelo lui rabattit la tenture sur le nez. En proie à une convulsion de rires, il s'écroula sur le divan.

— Exousezl monsieur Botteri, excusez!... Deux petites grues qui sont venues me relancer! On ne voit que ça, ma parole! il en pleut!...

Michel ne sourcilla pas. Comme s'il n'avait rien vu, rien entendu, il prononça d'un ton glacial:

— Monsieur, je ne veux pas prolonger plus longtemps entre nous, ce malentendu...

— Quel malentendu? Mais il n'y a pas de malentendu! Nous marchons ensemble, je pense!... Je vous ai fait venir pour que vous parliez demain à la réunion,

Ça va être le grand coup !. . A la sortie, on assommera quelques Juifs pour faire plaisir au populo! Et voyez ! On dirait que le bon Dieu, s'il y en a un, est avec nous î Un sirocco de tous les diables, un petit temps qui va vous réchauffer les sentiments de nos gaillards!..

— C'est là justement qu'est le malentendu, monsieur! Jamais je ne m'associerai à une telle lâcheté. Puisqu'il n'y a pas de place dans vos rangs pour un homme raisonnable, je me retire. Demain les journaux annonceront le retrait de ma candidature... Je ne suis venu que pour vous dire de ne plus compter sur moi et pour vous rendre votre parole...

— Et les vingt-cinq mille francs, — dit impétueusement Carmelo, — j'espère bien que vous n'allez pas en souffler mot! Ne vous en avisez pas! Je saurais vous clouer le bec!...

— Soyez tranquille, monsieur! c'est une action assez honteuse, pour que je ne m'en vante pas ! Gardez cet argent, monsieur!... Je vous salue!

Et remettant son chapeau sur sa tête, sans lever les yeux vers Carmelo, il tourna les talons. Un épais ricanement retentit derrière la tenture et cette injure lui parvint:

— Imbécile, va !...

Le lenlemain dimanche 13 janvier, dès l'angélus du matin, une foule compacte avait envahi la route qui monte à Notre-Dame -d'Afrique. Dans la nuit encore profonde tous s'acheminaient silencieusement vers le sanctuaire. Quelques-uns portaient des lanternes. De rares paroles s'échangeaient d'un groupe à l'autre. L'immobilité de l'air alourdi par le sirocco persistant faisait paraître ce silence plus pesant. Une consternation muette oppressait les pèlerins.

Depuis longtemps des rumeurs sinistres avaient circulé, prédisant pour ce dimanche i3 un cataclysme universel, — le choc d'une comète. Dans les imaginations populaires ce jour était marqué pour la fin du monde. La presse avait confirmé, elle aussi, le passage de la comète et donné des commentaires d'autant plus alarmants qu'ils affectaient un air d'infaillibilité scientifique. Enfin la veille au soir des mains clandestines avaient répandu partout des images grossièrement enluminées qui représentaient le Jugement dernier. Dans les estaminets, à l'heure de l'absinthe, on n'avait parlé que de la comète. Les Français, par bravade, tournaient la chose en plaisanterie, mais ils n'aboutissaient qu'à scandaliser les Italiens, les Maltais, les Espagnols. Toute cette population des faubourgs sans croire fermement à la catastrophe, s'attendait néanmoins à quelque chose, à un événement terrible dont ils s'épouvantaient. D'ailleurs l'atmosphère de crédulité et de fanatisme dans laquelle on vivait depuis des mois prédisposait à admettre les fables les plus monstrueuses. Pour les lecteurs de Garmelo, il n'y avait plus rien d'impossible. Aussi toute la ville était-elle inquiète et surexcitée, comme si par une véritable contagion de la panique, les terreurs des faubourgs eussent envahi les quartiers citadins. Mgr Puig luimême était agité de pressentiments funèbres, une crise soudaine de sa maladie de foie ayant ravivé toute son angoisse de la mort. Les gens dévots affirmaient qu'il avait fait consulter secrètement une sorcière juive de la rue Médée, dont la divination passait pour infaillible parmi le menu peuple de Bab-el-Oued.

Avec les premières lueurs de l'aube, les pèlerins s'étaient répandus sur le parvis de Notre-Dame-d'Afrique, et, sitôt les portes ouvertes, ils s'étaient préci-

pités vers la basilique, trop étroite pour les contenir. Toute une foule stationnait sur le terre-plein, et il en arrivait toujours. Bientôt, il y en eut près de deux mille massés autour de l'église. Les vendeurs ambulants s'étaient empressés de suivre l'exode populaire. Des charrettes à bras poussées vigoureusement faisaient leur trouée parmi les groupes. Des Arabes, des Juifs même, criaient des victuailles et des boissons fraîches.

L'intelligence avisée des Pères Blancs n'avait point découragé cette foi naïve. Tout en distribuant des paroles rassurantes, ils affirmaient la nécessité de désarmer la colère divine. Le nombre des messes avait été doublé. Une forêt de cierges investissait la statue de la Vierge noire, dont on ne voyait plus que le diadème et la tête enfumée d'idole ; et partout d'autres cierges s'allumaient continuellement, éclairant les recoins sombres du sanctuaire, illuminant les dorures des plaques de marbre et des ex-voto. Des rixes se produisaient à l'entrée des confessionnaux qui ne désemplissaient pas. A tout instant, des prêtres en surplis traversaient le chœur, l'air affairé. A la messe de huit heures, il y avait eu une telle affluence pour la communion, que l'officiant accompagné de plusieurs diacres avait dû quitter la Sainte-Table, parcourir les rangs des fidèles, descendre même les degrés des parvis oii se tenaient des pénitents agenouillés; et derrière eux, d'autres troupeaux d'affamés se ruaient à l'Eucharistie. Les prêtres étaient obligés de défendre le ciboire contre la violence de la multitude.

En ville, l'agitation était grande. Michel qui traversait alors la Place du Gouvernement pour se rendre chez le préfet fut obligé de descendre de voiture, tellement la cohue obstruait la chaussée.

Bien qu'on n'attendît l'événement que pour midi, un grand nombre d'individus s'étaient installés déjà sur les bancs. D'autres s'étaient accoudés sur les rampes du boulevard, afm de mieux voir la comète, qui, disaiton, devait passer vers la pointe de l'Amirauté. Culottes retroussées, des Napolitains flegmatiques fumaient leurs cigares sur le rebord des trottoirs. Les sceptiques garnissaient les terrasses des bars et des cafés, et, comme la chaleur était toujours aussi intense, les carafes frappées circulaient sans cesse aux mains des limonadiers maltais en chemises roses, qui allaient et venaient avec une rapidité vertigineuse et dont les cris continuels exaspéraient encore le tumulte de la rue.

Cette agitation faisait mal à Michel. Après son entrevue avec Carmelo, il avait passé une nuit épouvantable. Sitôt levé, il s'était hâté d'aller avertir le préfet qu'un coup de main se préparait. Dans un tel milieu, avec une populatiop ainsi fanatisée par la presse, bouleversée par des terreurs superstitieuses, il fallait prévoir tous les excès.

A la préfecture, il apprit que le préfet était absent. Par crainte d'un soulèvement populaire, celui-ci s'était réfugié dans une villa d'El-Biar. M. Charles ne correspondait plus avec ses bureaux que par estafettes.

Michel, résolu d'aller jusqu'au bout, attendit que sa voiture l'eût rejoint et immédiatement il donna l'ordre au cocher de repartir pour El-Biar. Lorsqu'il passa devant la mosquée de la rue de la Marine, une grande clameur suppliante remplissait tout l'édifice; des mendiants en burnous assiégeaient les portes. Cette idée de la fm du monde avait affolé l'Arabe comme l'Européen.

Les Juifs eux-mêmes cédaient d'autant plus à l'entraînement, que, depuis l'ouverture de la campagne

antisémite, leurs rabbins les avaient menacés de tous les fléaux du ciel.

Dans la rue de la Lyre, Michel en rencontra des bandes qui, malgré l'hostilité du peuple, se hâtaient vers la synagogue. De plus en plus, il se sentait dé- I paysé, perdu au milieu de ces mœurs, qui étaient si loin des siennes. Il assistait à tout ce qu'il voyait comme à un mirage du passé et, lorsqu'il faisait un retour sur lui-même, il s'étonnait d'en éprouver de Tindignation et du dégoût.

A la villa du préfet, comme chez Garmelo, Michel dut parlementer assez longuement avant d'être reçu. Les domestiques avaient la consigne de ne laisser entrer personne.

Finalement l'huissier revint prier le visiteur de vouloir bien passer dans le cabinet de ce haut fonctionnaire.

3ïichel reconnut à peine l'homme important et majestueux qui, le mois passé, s'était assis à sa table. Il était vieilli, ruiné, les yeux encore plus éteints. Les favoris jadis poivre et sel étaient devenus blancs. Avec des gestes fébriles, il maniait des paperasses sur son bureau. Des subalternes, la mine défaite, entraient silencieusement. On entendait un bruit de portes qui s'ouvraient, se refermaient d'un bout à l'autre de la villa; et perpétuellement, dans les pièces voisines, retentissait l^i sonnerie du téléphone :

— Monsieur le préfet, c'est la mairie de Mustapha qui appelle !

— Monsieur le préfet, c'est le commissariat central qui demande des ordres !

— Dites-leur d'attendre !... Des ordres! des ordres ! s'ils s'imaginent que cela se donne comme ça !...

La démarche molle, il était allé au devant de Michel :

— Veuillez m'excuser un instant, cher monsieur...

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Et, sans rien résoudre, il avaitcongédié les employés.

— Cher monsieur, — reprit- il, — vous me voyez désolé, débordé... à ne savoir où donner de la tête I... Ce Carmelo est un bandit, cette population est abominable !... Une tourbe ! Une tourbe t. .. — Il parlait si précipitamment qu'il n'achevait pas ses phrases. — Je voulais justement vous demander un entretien, sachant que vous étiez ici. Vous n'ignorez pas qu'une émeute a élé complotée pour ce soir, — et reprenant un instant sa superbe officielle: — J'ai reçu des rapports certains ! (Il frappa sur les paperasses qui encombraient le bureau)... Vous êtes au mieux avec Carmelo, à ce que l'on m'a dit: Eh I bien, je vous en supplie, vous qui êtes un homme d'ordre, qui au fond marchez avec nous, — faites l'impossible pour empêcher cela ! Sauvez-nous, cher monsieur ! Moi je suis débordé !...

Ses bras battirent l'air comme ceux d'un homme qui coule à pic.

— Je venais précisément pour cela, — dit Michel, — mais vous vous trompez sur l'influence que je puis avoir auprès de Carmelo. D'ailleurs, puisque vous êtes renseigné sur nos relations passées, vous devez savoir aussi que nous avons rompu...

Et il fit allusion à son désistement qui venait de paraître dans les journaux du matin.

Le préfet ne les avait pas encore lus. A cette nouvelle sa figure se contracta :

— Alors vous êtes brouillés ! — dit-il d'un ton douloureusement comique. — Mais c'est épouvantable 1 Moi, qui comptais sur vous !... Vraiment, vous êtes brouillés?... Irrévocablement?... Il n'y a pas moyen?... Mon Dieu, mon Dieu ! Qu'est-ce que nous allons devenir maintenant ?... Et le gouverneur qui est à Paris ! Quelle responsabilité! C'est épouvantable ! épouvantable I...

Il perdait la tête de plus en plus.

— dépendant, — dit Michel, — vous avez la police...

— Une poignée ! Que voulez-vous qu'ils fassent contre une émeute, contre une ville tout entière?..,

— En tout cas, il vous reste la troupe...

— La troupe ! parlons-en!... Le général exige des ordres écrits !... Il a raison, il ne veut pas se compromettre! Il n'apas envie d'être traité d'assassin... comme moi ! Par le temps qui court, cela vous reste, on a cela dans son dossier!... Assassin! Chariot assassin/... Voyons, monsieur, est- ce que je suis un assassin, moi?..

Il s'était levé. Il tendait ses deux paumes ouvertes comme si réellement il se voyait en Cour d'Assises devant les robes rouges. Et, changeant de ton, avec une sorte de sanglot contenu, se laissant aller à toute sa désolation :

— Cher monsieur, cela dépasse tout ce qu'on peut imaginer, des malheurs pareils! Et dire que je ne me doutais de rien ! Voilà trois mois que j'aurais dû demander mon changement 1... Ah ! le gouverneur est un malin, lui ! Il s'est empressé de filer à Paris, pour me laisser toute la responsabilité du gâchis. Me voilà flambé, brûlé au ministère!... Une situation admirable perdue !... Au moment où j'allais être nommé commandeur !...

Michel écœuré de ces jérémiades, l'interrompit avec impatience :

— Vous êtes responsable de ce qui arrivera, monsieur le préfet ! La population est très exaltée. Il faut absolument que vous fassiez quelque chose...

— Faire quelque chose! faire quelque chose!... Je voudrais bien vous y voir, vous!... Allons ! Je vais retourner chez le général, tâcher d'arranger cette affaire 1...

Il irappa sur un timbre :

— Ou plutôt non 1 J'y enverrai mon secrétaire ! 11 paraît que les rues ne sont pas sûres...

L'huissier impassible attendait.

— Jules, priez M. Maritou, de passer dans mon cabinet...

Le préfet s'était levé de nouveau, en proie à une agitation extraordinaire :

— Adieu, monsieur Botteri ! Excusez-moi ! Je suis débordé, vous voyez !... Mais pourquoi diable! vous êtes-vous brouillé avec Carmelo?...

Michel, voyant qu'il n'y avait rien à espérer n'insista pas. La main fiévreuse, presque ennemie, du préfet, heurta violemment la sienne. Dans la pièce voisine, la sonnerie du téléphone recommençait ses appels précipités, pressants, comme vibrants d'une angoisse humaine.

Il rentra, découragé, au Télemly.

— Tu sais que Claude est déjà venu deux fois ! — lui dit aussitôt la Gina, — il doit te chercher partout...

— Ah ! Il est bien temps ! — dit Michel. — Et puis à quoi me servirait-il?... avec sa manie de biaiser, de temporiser!... Il s'agit bien de prudence maintenant, de fmasseries, de petits calculs !... Mais que faire ? Garmelo, lui, ne reculera pas !

Il conta son entrevue avec le préfet, s'emporta contre cette veulerie qui allait permettre tous les désordres. Il parlait de descendre en ville, de haranguer la foule.

La Cina, avec un grand bon sens, lui représentait combien l'entreprise était dangereuse, irréalisable. De quel droit, à quel titre parlerait-il, lui, qui dans un coup d'indignation, venait de retirer sa candidature !

Que ferait-il, lui tout seul, contre une plèbe affolée?Ne valait-il pas mieux, pour ne pas assister à toutes ces horreurs, reprendre immédiatement le chemin de Tipasa?.,.

Michel ballotté entre ces deux idées contradictoires, ne savait à quoi se résoudre.

A midi, une clameur formidable retentit, un immense soupir de soulagement. Le danger était passé. • Puis aussitôt, tout le long de Tavenue qui conduit à Mustapha, ce fut un piétinement de troupeau, un bruit sourd, indistinct, continu comme celui d'une houle lointaine. La ville se vidait intarissablement, tout cela s'écoulait vers le Cirque oii devait avoir lieu le meeting de Carmelo. Soudain, une nouvelle clameur s'éleva mais si prochaine, si furieuse, qu'on croyait y sentir le souffle de chaque poitrine. C'étaient les deux mille pèlerins descendus de Notre-Dame-d'Afrique qui venaient d'opérer leur jonction avec les manifestants.

Quelques cris isolés dominèrent. Le grondement de houle monta plus profond vers les hauteurs du Télemly. Entre les berges des maisons, on eût dit la rumeur sous-marine, le clapotement sinistre des lourdes eaux que, durant les nuits de tempête, on entend derrière les cloisons minces des navires.

De la fenêtre, Michel écoutait anxieusement la rumeur ininterrompue de la foule. Il en sortait pour lui une espèce de fascination et d'hébétement. Devant cette chose en marohe, que ses yeux ne voyaient même pas, cet aveugle élément, cette force qu'il sentait hostile, il était pris par l'irrésistible angoisse qu'on éprouve dans les étroits couloirs des hypogées, sous la menace du granit qui se resserre et sous l'écrasement des voûtes : « Oui ! que faire contre cela7 ... »

Tout à coup, il s'aperçut qu'un grand silence régnait.

Il eut une minute de stupeur, comme lorsqu'on éloigne une conque de son oreille et que soudain on n'entend plus l'illusoire murmure des vagues. Ce silence était plus effrayant que le tumulte. Il se prolongeait, devenait plus dense et plus énorme.

Un épouvantable hurlement déchira l'air, se déchaîna comme un souffle furieux, inextinguible. Cela montait, baissait, reprenait sur des notes plus hautes à croire que toute une meute de fauves était lâchée là-bas dans le Cirque. Sans doute, Carmelo, comme un belluaire, cinglait du fouet de ses phrases l'échiné de la Bête, l 'enrageait aux rouges lueurs de ses métaphores et de ses images de meurtre, et, dans la symphonie discordante de ces milliers de cris confondus, où plus rien d'humain ne persistait, Michel sentait ressurgir les atroces instincts d^- la brute primitive. Cette humanité dégradée, avide de mordre et de détruire, était pour son esprit un objet d'horreur pire que la matière inintelligible. C'était cela la vraie fin du monde, cette éclipse totale de l'âme, cette victoire des puissances obscures et destructrices, ce retour au chaos de l'inconscience et de l'animalité. Il était saisi par la même terreur que le soir, où, sur la terrasse de sa villa, il s'était vu environné par le déferlement des grandes eaux. Seul en face de cette force tumultueuse qui allait se briser en un cataclysme, il avait envie de crier, d'appeler au secours. Mais une immense pitié pour une telle abjection, peu à peu, triomphait de sa terreur. Son cœur se serra. Des larmes jaillirent de ses yeux. Il pleura sur la foule :

— Les entends-tu ? — dit-il avec un sanglot à la Cina qui l'épiait, — les entends-tu, les pauvres misérables!...

La Cina voulait l'emmener. Elle le supplia. Mais Mi-

chel était comme cloué à sa place, dans l'embrasure de cette fenêtre, par où montaient avec les flammes du sirocco, la fureur des cris. On eût dit que le charme monstrueux de la béte l'attirait.

Vers trois heures, le bruit de marche recommença. La Marseillaise anti-juive clamée par des voix en délire scanda la ruée des masses. Michel devint affreusement pâle. Cet hymne du ruisseau, où la mélodie crapuleuse ajoutait je ne sais quel déhanchement canaille à la basse férocité des paroles, lui fut comme un soufflet en plein visage : « Voilà la poésie dont s'exaltait la foule, voilà l'ignoble idéal que ses bergers lui jetaient en pâture I »

— Je pars ! — dit-il aussitôt. — Je descends, je m'en vais là-bas !... Il faut que j'y aille...

Ses yeux égarés épouvantèrent la Gina. Elle essaya de lui barrer le chemin. Mais il s'arracha de son étreinte, il s'élança comme un fou vers la porte, descendit les escaliers quatre à quatre, — et elle le vit disparaître sous les orangers du jardin.

Une simple canne à la main, il arpentait à grandes enjambées la route du Télemly. Des chasseurs d'Afrique, des gendarmes, le revolver au poing, passaient au grand trot.

Cependant, sur ces hauteurs, tout était à peu près paisible. Ce fut seulement lorsqu'il arriva au boulevard Bon-Accueil, qu'il prit contact avec l'émeute.

Le flot des ntanifestants venait de passer en bas, dans la rue Michelet, et, comme une écume qui aurait reflué jusqu'au l)oulevard, des bandes de gamins, se tenant par le bras, occupaient toute la largeur de la chaussée, en chantant à tue-tête le refrain révolutionnaire. Des groupes de ménagères discutaient devant leurs portes, brandissaient la feuille de Garmelo :

— Canaille de préfet! — criait l'une, — on devrait le pendre!...

— Oui ! à mort le préfet, à mort Chariot I...

— Vive Garmelo, roi de l'Algérie!...

Une grosse femme barbue prononçait d'un air sage au milieu d'un cercle de voisines qui l'écoutaient :

— Ils disent que Carmelo est un clérical ! Quelle bêtise ! Gomme si un bon clérical ne vaut pas mieux qu'un mauvais républicain !...

Plus loin, un ouvrier sans chapeau annonça que le préfet venait d'être tué d'un coup de pierre. Un autre affirmait que la place de Chartres était en feu. On avait incendié les petites boutiques en plein vent des revendeurs juifs... Des applaudissements, des acclamations s'élevèrent en l'honneur de Carmelo. Et la nouvelle se répandait par toute la rue :

— Vous ne savez pas ! On vient de brûler les Juifs de la place de Chartres?

— Pas possible !...

— Si, si !...

Les rires éclataient. Des bourgeois endimanchés, des messieurs bien mis faisaient chorus avec ceux du peuple. Cette idée de brûler les Juifs paraissait si réjouissante que tous se tordaient en une commune liesse.

Michel indigné hâta le pas, pour ne pas injurier ces hommes. Mais un cordon de zouaves Parrêta. Il dut exhiber sa carte à l'officier. On l'arrêta encore une fois aux portes. Puis il entra dans Alger, qui semblait désert. Après le passage de l'émeute, la troupe avait pris possession des principales rues. Michel les parcourut, presque seul, entre une double rangée de baïonnettes.

Au bas de la rue Dumont-d'Urville, les zouaves lui coupèrent encore une fois la route. En ce moment, un gros de manifestants poursuivi par la police, traver-

sait la rue de Gonstantine en houspillant une femme juive, qui fuyait affolée. Des mégères lui crachaient à la figure, la giflaient à tour de bras, tiraient les cornes du fichu de soie noire qui lui couvrait la tête. Les voyous en espadrilles la criblaient de cailloux, et toute la bande vociférait :

— A mort la Youpine, à mort ! !...

Michel aperçut la scène du haut de la rampe qui domine la rue de Gonstantine. Les lèvres blanches de colère, il courut vers le capitaine qui commandait le peloton :

— Vous ne voyez donc pas ce qui se passe, monsieur? — balbutia-t-il. — Est-ce que vous allez laisser assommer cette femme ?...

Le capitaine, un colosse, à mine réjouie, lui répondit en le toisant du haut en bas :

— Que voulez-vous que j'y fasse, mon bon monsieur !... Je n'ai pas d'ordres ! Gela ne me regarde pas, moi !

Il ricanait, tortillait la dragonne de son sabre.

— Alors, laissez-moi passer, monsieur ! — dit Michel d'un ton méprisant.

11 tendait sa carte. A la vue du nom, le militaire prit tout de suite une attitude plus correcte.

— Je ne puis pas vous empêcher... Mais c'est fou ce que vous allez faire. Ges gens-là sont très échauffés. C'est le sirocco sans doute qui leur porte à la peau. Je connais ça I Je connais mes Algériens, allez ! . . . — Il eut un gros rire rabelaisien. — Moi, si j'étais du préfet, savez-vous ce que je ferais?... Eh ! bien, je donnerais l'ordre d'ouvrir toutes les maisons hospitalières de la Casbah, j'y pousserais mes gaillards à coups de crosse, et vous verriez si au bout d'un quart d'heure ils ne seraient pas calmés!... C'est ce que nous faisions à

890 LA CTNA

Laghouat, les soirs de sirocco, chaque fois qu'il y avait une bagarre dans la rue...

Cette facétie soldatesque exaspéra Michel :

— Encore une fois, monsieur, laissez-moi passer!...

— Attendez, que diable ! vous n'allez pas vous jeter dans cette cohue I...

Une mêlée d'hommes et de femmes se démenait autour de la Juive qui venait de glisser sur le pavé de bois. La police chargeait, jouant des poings, assénant des coups de matraque. Par derrière, une voiture de tricoteuses arrivait au pas. Les viragos debout, étalant leurs cocardes rouges, agitant leurs ombrelles, encourageaient la foule, invectivaient les agents :

— A bas les Juifs I à bas les sergots !..

Le prince de Lamballe qui passait sous les arcades leur envoya de la main un salut paternel. Depuis le matin, il promenait partout sa petite tête de guillotiné. Il avait l'air radieux. Cambré dans son pardessus mastic, bombant sa poitrine de squelette, il allait le nez au vent, avec une arrogance de toréador. Visiblement il se sentait le maître de la ville.

Mais la police venait de refouler les manifestants sur le boulevard de la République. Michel s'aventura jusqu'à l'entrée de la rue Bab-Azoun gardée par une escouade de tirailleurs. Après avoir parlementé avec un lieutenant, il s'engagea dans la rue sous l'escorte d'un caporal.

L'émeute venait à peine de l'évacuer. C'était une désolation comme au lendemain d'un assaut. Les trottoirs, la chaussée étaient vides, les magasins fermés, les persiennes closes. Sur le seuil des boutiques juives qu'on avait mises à sac et dont les devantures effondrées pendaient lamentablement, les vitres brisées, les enseignes abattues, il y avait des amoncellements de

cri JHDe

marchandises piétiiiéos furieusement, gâchées par la foule. D'autres abandonnées parles dévaliseurs étaient absolument intactes. Des pantalons, des chemises, des robes, des complets d'ouvriers, des chapeaux, des chaussures, des mannequins lacérés jonchaient le sol. On eût dit un champ de bataille avec ses cadavres. Et les coffres-forts avaient été éventrés à coups de pince, les livres de comptes déchirés, noyés dans la boue des ruisseaux. Une librairie qu'on avait tenté d'incendier fumait encore. Devant la geôle, des individus à mines patibulaires que des agents emmenaient deux par deux, les menottes aux mains, poussaient des hurlements, proféraient des menaces de vengeance.

A mesure que Michel se rapprochait de la place du Gouvernement, le bruit de houle qu'il avait entendu de sa fenêtre devenait de plus en plus formidable. C'était le bouillonnement d'une cuve géante. Toute l'émeute s'y était déversée, cernée par la troupe, divisée par la police.

— N'allez pas plus loin, monsieur, — dit le caporal à Michel, — cela se gâte là-bas \

Il n'écoutait rien. Il allait droit devant lui, comme un somnambule, sans une pensée, sans une volonté, ne sentant en lui que le débordement de colère et de méris qui le précipitait en aveugle contre la foule. Luiême il était la foule. Par sa contagion irrésistible elle avait rabaissé jusqu'à elle.

Des agents passèrent soutenant un Juif qui avait le

crâne fendu. Ils l'entraînaient vers une pharmacie.

errière eux, des individus en espadrilles, en pantalon

e cotonnade bleue, un mouchoir autour de la tête, se

aient en brandissant des bâtons pour achever le Juif.

e l'autre côté, des gaillards vigoureux attaquaient

à coups de pince la devanture d'un magasin de tabac

protégé par un seul chasseur d'Afrique qui, souriant du haut de son cheval, contemplait la besogne. Les balcons des cercles étaient noirs de curieux.

Au milieu de la clameur continue, se détachaient les cris hystériques des femmes, sur une seule note aiguë, déchirante, d'une intolérable expression de férocité et de luxure.

Michel vit le geste d'un lieutenant en dolman bleu, dont le buste équestre dominait la place. Soudain, ce fut une panique, un redoublement de cris et de tumulte. Une charge de cavalerie balaya le terre-plein. Les vagues humaines s'écrasèrent, roulèrent en un mouvement de débâcle. Il fut entraîné, porté par le flot. Etouffant parmi les poitrines qui se pressaient contre la sienne, dans l'odeur fétide des sueurs et des haleines, il se laissait aller à la dérive comme une épave. Il perdait conscience. Un instant ses yeux se fermèrent. Quand il les rouvrit, il se reconnut à l'entrée de la rue Clauzel dans un groupe de bourgeois à figures pacifiques.

A l'autre bout, il y avait un rassemblement. Une bande d'étudiants que signalaient les bérets de velours, entouraient un vieil homme en turban, vêtu d'un caftan noir très sale, qui vociférait avec des gestes d'ivrogne :

— A bas les Juifs! monsieur 1 A bas les Juifs !... Oui! moi, je suis Juif, monsieur, je crie : à bas les rabbins, à bas les chiens d'Israël !

— Ah! c'est drôle, — dit quelqu'un, — voilà maintenant que les Juifs se conspuent entre eux...

On courut pour voir. Michel suivit, le cœur battant.

Le vieux criait toujours, d'une voixrauque, éraillée. Il s'épuisait. L'injure s'arrachait de sa gorge avec un tel elTort, qu'on eût cru qu'à chaque fois il allait cra-

cher un caillot de sang. Alors, un étudiant, grand garçon à belle barbe, leva sur lui sa matraque :

— Vas-tu fermer ta boîte, vieux voleur! Espèce de sale Juif Tu essaies de nous le mettre!...

— Oui!... — cria la bande, — il veut nous le mettre : ce n'est qu'un sale Juif!

Il tournait à droite et à gauche un regard éperdu, balançant son cou comme une bête traquée. Tout à coup, il fondit en sanglots, s'affaissa, tomba aux pieds de l'étudiant barbu, et, baisant sa matraque :

— Je t'en prie, monsieur, ne me frappe pas! Je ne suis pas voleur, moi. Je meurs de faim. J'ai tout donné à mes petits-enfants, les fils de ma fille... Ils sont petits, monsieur, petits! ils ne font pas de mal... Moi, je meurs de faim! J'ai si faim, vois-tu, monsieur, que mes boyaux se mordent dans mon ventre. Oh! j'ai faim! j'ai faim! Je ne suis pas voleur, moi !...

Michel entendit la plainte! Il vit l'esclave prosterné. 11 bondit, fendit le cercle, marcha sur l'étudiant, la canne haute :

— Mais c'est ignoble, monsieur, ce que vous faites là...

Le bruit des paroles se perdit dans une huée formidable :

— A bas le judaïsant! à bas le Juif!...

Le vieux se traînant vers ce protecteur inattendu lui couvrait la main de baisers :

— Pitié, monsieur, ne me tue pas! pitié par Adonaï! Ir le dieu des chrétiens!...

Il embrassait plus étroitement les genoux de Michel.

Comme s'il avait ramassé toutes ses forces dans son cri, sa voix devenait si haute qu'elle couvrait les clameurs de la rue :

— Pitié ! pitié I Par Adonaï ! par Adonaï !

Les porteurs de bérets poussèrent une nouvelle huée :

— Adonaï?... Connais pas !

— As-tu vu Adonaï?...

— Adonaï, c'est le président du Consistoire!

Une escouade de voyous aux gages de Carmelo, avait fait irruption dans la rue, armés de gourdins, s'égosillant à crier : « à bas les judaïsants! à bas les vendus! » Ils s'avancèrent contre Michel. Un coup de matraque abattit le vieux Juif à ses pieds. Lui, il se retourna contre les assaillants. Pas une seconde, il n'eut le sentiment du danger.

Fixement, il dévisageait les voyous dont le cercle se resserrait. Il fit un geste de défense avec sa canne. Aussitôt, les voyous reculèrent.

Il y avait une telle résolution dans son regard, qu'ils n'osaient pas l'attaquer. La lâcheté de la canaille redoutait vaguement cet homme en qui elle devinait un riche et un puissant. Cependant ils n'avaient pas lâché pied. Ils se bornaient à reculer sous le regard de Michel. Combien de temps ce tête-à-tête dura-t-il? Michel ne se le rappela jamais. Il se souvint seulement que ce qui dominait en lui, en cette minute, c'était un sentiment d'indicible horreur à la vue de ces figures convulsées par la révolte des plus bas instincts, — ces mufles de bêtes enragées contre la proie, ce froncement des narines, ce rictns horrible de la bouche, ces yeux béants qui semblaient vouloir mordre et tuer... Il avançait toujours, lorsque brusquement il chancela. Un coup de matraque venait de l'atteindre àja nuque. Il tomba sur le sol.

Lorsqu'il revint à lui, il était étendu sur les coussins d'une voiture qui remportait au ïélemly. A son côté sanglotait la Cina. En face Carrel et Doubrovine [l'ob-

servaient. Il leur toucha la main à tous, en signe de remerciement, puis de nouveau il s'affaissa, délirant d'une voix entrecoupée :

— Oh! ces yeux, ces yeux!... ces bouches!... Comme on atteignait les hauteurs du village d'Isly,

un reste de fraîcheur humide qui persistait sous les verdures le ranima. On n'entendait plus le bruit de l'émeute. Au milieu de la route, des petites filles qui se tenaient par la main chantaient la ronde enfantine :

Marguerite de Paris, Prête-moi tes souliers gris Pour aller au paradis...

Au sortir de la sauvagerie africaine, ce chant des petites filles de France lui fut délicieux comme une brise venue du pays natal. Il serra les doigts de la Cina entre les siens :

— Entends-tu?... elles sont suaves ces voix d'enfants !

Il retomba sur le coussin de la voiture, — tandis que, là-bas, dans les rues, sur les places de la ville, le souffle dévorateur du vieux Moloch sémitique embrasait le sang des races et les mêlait dans un même tourbillon de vertige et de folie sanglante.

' Le lendemain, les visiteurs affluèrent à la villa, sous prétexte de prendre de nouvelles du blessé ou d'affirmer leurs sympathies. De toute la journée, le salon du rez-de-chaussée ne désemplit pas. L'accident de Michel avait pris l'importance d'un événement politique. Claude recevait, distribuait des poignées de main, donnait des détails. La Cina ne quittait pas le chevet de son mari, bien qu'en réalité l'état de celui-ci fût peu grave. Le coup de matraque envoyé de trop loin

avait été encore amorti par le chapeau de feutre. Il ne restait à Michel qu'un peu de fièvre et quelques contusions qu'il s'était faites en tombant.

Les premiers qui arrivèrent furent Garrel et Doubrovine, — ce dernier encore très échauffé, tout trépidant de fièvre et de colère. C'était lui qui, aussitôt après le coup de matraque, avait défendu le corps de Michel contre les voyous, tandis que l'architecte allait quérir la police.

Immédiatement après le départ de son mari, la Gina avait couru chez M. Carrel dont la villa était voisine de la leur. Doubrovine se trouvait là. Ils étaient partis tous les trois en voiture à la poursuite de Michel. Pendant ce temps, Claude s'immobilisait au Télemly. Il avait passé sa matinée à courir de la préfecture chez Carmelo, du Gouvernement général à El-Biar sans pouvoir rencontrer son ami. La mésaventure de Michel, les excès des antisémites, ce désordre révolutionnaire, cette populace maîtresse du pavé, tout cela lui avait fait une très forte impression.

Il restait songeur et soucieux. Mais ce qui l'attristait plus que tout le reste, c'était la froideur que Michel lui témoignait depuis la veille. Cependant il s'efforçait d'apaiser Doubrovine qui se promenait à grands pas dans le salon et que soulevait une explosion de fureur :

— Eh! bien, vous l'avez jugée la canaille I — répétait le colosse, — vous l'avez vue à l'œuvre 1... Ah! il est joli, le peuple souverain!... Et dire qu'il y a des gens assez fous pour vouloir donner à mon pays le suffrage universel... Non! non! gardez-le. Messieurs les Français, gardez vos présents!...

En un clin d'œil, par un de ces revirements soudains dont il était coutumier, il avait jeté pardessus bord

toutes ses théories humanitaires. Maintenant il se posait en intellectuel intransigeant.

L'architecte, tout en essayant de sauvegarder son attitude de vieux Parisien scepticjue, était au fond très touché. Ses phrases le trahissaient :

— Moi î — disait-il, — tout cela m'est profondément égal ! Que la fripouille s'entre-mange, si tel est son bon plaisir, je m'en moque! La seule chose qui m'eunuie, c'est que ces gens-là me gâtent mes paysages!... Non! je n'aurais jamais cru qu'une telle laideur fût possible ! Mais d'oii sortaient-ils tous ces voyous? Oii Carmelo est-il allé prendre toutes ces têtes? Il va falloir que je leur cède la place, que je m'en aille, que je retourne à Bougzoul au milieu de mes Bédouins! Vraiment, cet Alger sali par la canaille me répugne...

— Avouez cependant que cela ne manquait pas de pittoresque, cette émeute! — dit Oscar Masué, l'hiverneur de fondation, qui venait de faire son entrée.

Il avait passé toute la journée de la veille sur le balcon d'un cercle, en complet d'été irréprochable, la lorgnette à la main et son kodak en sautoir.

— Ahl vous trouvez, vous ! — dit M. Carrel. — Vous en parlez àvotreaise, du haut de votre balcon !... Lorsque nous sommes allés repêcher notre ami, j'avais à côté de moi une fille publique qui sentait l'alcool et qui ne cessait de me cracher à la figure en me traitant de sale Juif. Que vouliez-vous faire? Je m'essuyais! Je la regardais tranquillement. Elle avait tant craché qu'elle était à bout de salive. Mais elle continuait quand même avec une mimique de furie. Je la vois encore : les muscles de la bouche se contractaient mécaniquement : c'était ignoble ce mouvement de lèvres expuantes !

Un bruit de pas dans le jardin, des discussions sur

I ton très monté interrompirent l'architecte. C'étaient

les débris des vieux çofs qui, pour protester contre Garmelo, s'étaient donné rendez-vous chez Michel. Gela devenait une véritable manifestation. On parlait de représailles. La veille au soir, plusieurs morts étaient restés sur le carreau. Un homme du parti de Garmelo avait été tué par un Juif. C'est pourquoi il avait paru convenable à celui-ci de faire assommer quelques Hébreux, afin de donner satisfaction à la vindicte populaire. Maintenant grâce à l'accident de Michel, on avait une victime d'importance à exploiter. Déjà les journaux opportunistes, avaient publié un article sensar tionnel avec cette manchette en gros caractères : « Odieux attentat contre un Français ». Le préfet, surtout, se réjouissait de ce bienheureux coup de matraque, qui allait lui permettre de demander au ministère des mesures exceptionnelles.

Il arriva en voiture, avec son chef de cabinet. Il portait le chapeau en arrière, étalant au coin de l'œil une légère enchymose. Gomme après son entrevue avec Michel, il s'était décidé à sortir pour conférer avec le général-commandant, il avait été reconnu par des femmes. L'une d'elles lui avait lancé une boîte à ordures, qui lui avait éraflé la peau du front et défoncé le hautde-forme : d'où les bruits d'assassinat qui avaient couru pendant toute la soirée.

Il entra d'un air héroïque.

Derrière lui, apparut la haute taille de Gharles de Loverdo, le secrétaire du gouverneur, puis Paul Hartmann, — enfin Tanarchiste Stanislas Lemberg et M. Schaloum Abenzimra, président du Gonsistoire, qui venaient, disaient-ils, remercier M. Botteri de sa généreuse intervention en faveur d'un coreligionnaire.

Le président du Gonsistoire, petit homme ventru, aux grosses joues roses et fraîches, trottinait sous sa redin-

gote, Tair aimable et souriant, comme si de rien n'était. Son sourire semblait signifier : a A quoi bon s'étonner ou se mettre en colère ? Nous en avons vu bien d'autres !...)) Il disait le dédain aristocratique de la race subtile et souple qui, depuis des siècles, défie les fureurs du Barbare, les révoltes stupides de la Béte populaire. M. Abenzimra était plein d'une méprisante indulgence.

Cette figure épanouie, presque insolente de santé et d'indifférence irrita le préfet qui, du plus loin qu'il l'aperçut, lui cria :

— Ah ! vous êtes malins, vous autres ! C'est à vous qu'on en veut, et c'est moi qui reçois les coups!..

Il toucha son enchymose.

M. Schaloum Abenzimra prit un ton plaisant:

— Mon Dieu, oui ! monsieur le préfet ! telle est la malice de la Synagogue!... Voyez-vous! les chrétiens auront beau nous tomber dessus, ce sont toujours eux qui paieront la casse...

— Je le vois parbleu bien ! — dit M. Charles qui s'indigna d'un tel aplomb, — mais convenez que cette boîte à ordures...

— Elle est historique, monsieur le préfet ! — prononça Paul Hartmann avec le plus grand sérieux. — Il y a même des précédents illustres, par exemple, celui de l'empereur Vespasien, lorsqu'il était proconsul d'Afrique. Il paraît que les gens d'Hadrumète, pendant une sédition, lui jetèrent des raves et des trognons de choux...

— Ah!... Ah!... Vous êtes sûr? Vespasien, l'empereur ? Tiens, tiens ! J'ignorais, cher monsieur, j'ignorais ! — fit M. Charles très flatté.

Un groupe de conseillers municipaux vint le saluer. Tous avaient la mine déconfite. Au fond, ils tremblaient

pour le renouvellement de leur mandat. Pendant une minute, il y eut un silence gêné dans le salon. Ces gens qui criaient si fort tout à l'heure, en traversant le jardin, ne savaient plus quoi dire, maintenant qu'ils se trouvaient réunis devant l'autorité, comme s'ils avaient vaguement conscience d'une responsabilité commune et que chacun voulût rejeter la faute sur le voisin.

Le préfet, ainsi qu'il convenait, reprit le premier la parole :

— C'est très fâcheux, très fâcheux, messieurs t... qui aurait pu se douter il y a deux mois?...

Alors ce fut un concert de lamentations. Le désarroi était général : « Personne n'aurait pu se douter !... Des mouvements pareils, cela déconcertait tous les calculs!... »

— Oui! Vraiment !... — fit Carrel avec humeur^ — c'était bien difficile à prévoir !...

Et il grommela entre ses dents :

— Tas d'idiots, va!

— Et cela vous donne une haute idée de l'administration et du pouvoir! — jeta Doubrovine qui ne décolérait pas. — Il suffit d'un Carmelo pour détraquer toute la machine! Rien ne va plus!... Tenez, c'est cet Arabe qui a raison !

On entendit une voix gutturale, qui répétait à l'autre bout de la pièce :

— Comment I Toi, tu es le maître, et tu as peur de frapper ! . . .

L'Arabe, un conseiller indigène, un ancien client du général Botteri s'efforçait de convaincre Charles de Loverdo, qu'il prenait pour le gouverneur :

— Tu as des canons, — criait l'Arabe, — des bateaux tout en fer, des zouaves, des tirailleurs, tu poses

tes pieds sur Alger, tu tiens ta main droite sur Constantine, ta main gauche sur Oran, et tu te laisses insulter par le Maltais!... toi le maître de la terre !...

Ses deux bras étendus rejetaient en arrière la draperie du burnous. Ses pieds battaient le sol et il regardait le secrétaire, en roulant ses gros yeux, comme frappé de stupeur à l'idée qu'une telle puissance ne servît à rien.

Mais le chaouch venait d'annoncer :

— M. Ange Xuereb !

C'était le propre père de Garmelo. On vit s'introduire un petit homme à lunettes, au nez sémitique fortement accentué, le visage blême, avec un rien de moustache, quelques poils clairsemés, mais encore très noirs, qui faisaient sur sa lèvre comme des taches de suie.

Personne ne s'étonna. On connaissait la brouille entre le père et le fils. D'ailleurs, dès le seuil, il éclata en injures contre « son gredin de Carmelo ». Il protesta de ses regrets, pria Claude de présenter ses excuses à Michel :

— Dites bien à M. Botteri que je désavoue ce coquin, que je le renie 1...

Il paraissait furieux, déclarant à qui voulait l'entendre que ce Carmelo était la honte de leur famille:

— Et pourtant ce n'est pas ma faute à moi ! J'ai consenti à tous les sacrifices, je n'ai pas regardé à l'argent pour lui donner une éducation !...

— Ces sentiments vous honorent, monsieur, — dit le préfet, — mais vraiment je ne vous félicite pas 1 Vous avez là un fils ! . . .

Les yeux de M. Xuereb étincelèrent derrière ses lunettes. Le préfet craignit d'avoir été trop loin.

— Oh ! Je reconnais qu'il a du talent ! Mais vous conviendrez...

— Du talent! Lui! Allons donci C'est un imbécile î ... un ignorant, monsieur ! bête et vaniteux comme un Arabe!... Ah ! j'aurais bien dû le laisser avec ses chèvres, celui-là !...

C'est qu'en effet M. Xuereb le père, se targuait d'une haute supériorité sur son fils. Cet homme qui était arrivé de son île, pieds nus, avec deux chemises de rechange, n'avait jamais eu qu'une ambition, — s'élever au niveau des Français, devenir un civilisé et même un savant. Dès que la fortune lui était venue, il s'était mis bravement à l'étude. Il avait appris le latin et le grec avec son fils Carmelo. Le même professeur du Lycée corrigeait leurs devoirs. Peu à peu, ses ambitions s'étaient précisées. Ce petit épicier maltais [rêvait de retrouver les titres de noblesse de sa race. Sa manie était de voir partout des sémites, et l'Afrique spécialement était pour lui la terre bénie du sémitisme. C'est pourquoi il en voulait si fort à son fils Carmelo qu'il accusait de renier les ancêtres. Il le méprisait surtout de nêtre pas un homme de science et d'avoir trahi tous ses espoirs. Lui, il s'était jeté dans la philologie avec la même ardeur qu'il avait déployée jadis à la conquête de sa fortune. Il avait déjà publié une brochure sur les Origines phéniciennes du dialecte maltais.

Il avait sous presse une volumineuse histoire des civilisations sémitiques, véritiblecapharnaûm d'érudition, mais qui imposait par l'obstination du labeur et l'énormité de l'effort. Il expliquait tout par le sémitisme, notamment la rapide diffusion en Afrique du christianisme primitif qui se présenta d'abord sous les espèces judaïques. C'était là un inépuisable sujet de controverse entre lui et Paul Hartmann, qu'il allait relancer avec persévérance malgré les rebuffades de l'archéologue. Celui-ci, bien qu'au fond, il pensât de

même, le traitait de brouillon et de vieux fou. Il n'aimait pas les gens sans méthode.

Dès qu'il aperçut Paul Hartmann, répicier faussant compagnie au préfet, courut à lui :

— Vous ne savez pas?... la communication que j'ai reçue de la Société historique deRio-de-Janeiro?... Un débris de galère phénicienne retrouvée sur les côtes du Brésil, avecune inscription absolument authentique. .

— Ah bah!...

— Si ! si ! j'ai étudié le document !... D'ailleurs reconnaissez que le périple d'Hannon autorise...

— Mais c'est la bouteille à l'encre, le périple d'Hannon !...

Un conseiller municipal franc-maçon se fâchait tout rouge contre Charles de Loverdo.

— Quand je vous dis, monsieur, que ce sont les jésuites qui ont tout fait!... C'est du Gésu que vient l'argent !...

— D'accord ! — cria un autre, — mais c'est aussi la faute du gouvernementqui se laisse injurier par la presse réactionnaire...

— C'est la faute de Carmelo 1

— Et moi je soutiens que c'est la faute de la Synagogue !... — lança d'une voix stridente l'anarchiste Stanislas Lemberg.

Petit, la bouche mince, presque imberbe, les longs cheveux étalés à la Nazaréenne sur les épaules, il était agité d'un tremblement perpétuel, bien qu'il eût toute l'audace et toute l'abnégation d'un apôtre.

Ce tremblement involontaire, — le tremblement de l'esclave en fuite, — cette obscure appréhension du danger toujours menaçant, c'était chez ce Juif gallicien, le stigmate de la race, devenu morbide par les perse-

cations policières, les exils incessants d'un pays à l'autre.

Cependant ses noires prunelles flamboyaient de colère. Il les tenait fixées impitoyablement sur M. Schaloum Abenzimra qui continuait à sourire dans la graisse rose de ses bajoues.

— Oui! Monsieur le président du Consistoire, — déclamait-il, — ce qui arrive aujourd'hui est votre faute ! Vous avez compromis le peuple de Dieu dans vos tripotages politiques. Vous l'avez enrégimenté comme un vil troupeau pour le faire servira vos intérêts; et voici qu'il est accablé sous le châtiment, qui ne devrait retomber que sur vous seul, et les pharisiens de votre espèce i...

Il lançait ces phrases avec des gestes d'orateur, comme dans une réunion publique. Le préfet, lui jetant un regard oblique, avait aussitôt déserté la place, suivi de Charles de Loverdo, des conseillers, des personnages politiques. On eût dit que le contact du Juif les épouvantait, qu'ils avaient peur d'en garder quelque chose et de se trahir ainsi aux yeux de la populace.

M. Schaloum Abenzimra n'était pas moins scandalisé des éclats de l'anarchiste. Il se savait le type et comme le chef-d'œuvre du Juif assimilé, — riche, bien posé, presque un homme du monde, ayant des goûts d'artiste, bibelpteur et bibliophile, correspondant d'un grand journal parisien : « Qu'est-ce que cet imbécile venait lui raconter avec son peuple de Dieu?... »

Mais l'anarchiste l'avait saisi par les boutons de sa redingote et il vociférait :

— Vous êtes un mauvais Juif, monsieur! Vous avez fait du peuple de la justice, du peuple des prophètes , un peuple d'usuriers et de voleurs. Vous avez dégradé le peuple de Dieul...

— Laissons ces sémites se manger le nez ! — dit Paul Hartmann à l'architecte Carre), qu'il entraînait vers le jardin.

Ils sortirent. L'archéologue, bien qu'il fût écœuré de ce qu'il avait vu la veille, dans les rues de la ville, éprouvait néanmoins une secrète joie à constater que les faits venaient confirmer sa théorie du pansémitisme algérien :

— Vous avez observé I — disait-il à M. Carrel, — quelle différence y a-t-il entre l'Arabe qui haranguait tout à l'heure le secrétaire du gouverneur, les deux Juifs qui se chamaillent en ce moment et la canaille qui brisait hier les devantures des magasins? C'est la môme violence de part et d'autre, la même conviction qu'ils sont tous le peuple de Dieu, les soldats de la Justice?...

L'architecte s'efforçait de prendre un ton dégagé de philosophe supérieur aux événements.

— N'empêche! il y a eu des moments où cette émeute atteignait à une splendeur véritable... quelle Intensité de fanatisme, quelle ardeur de foi! Ils se seraient tous jetés au feu pour Carmelo!...

— Oui ! — dit Paul Hartmann, — cela vous reportait très loin en arrière! J'avais dans les moelles, le frisson historique, j'ai senti comment une religion peut naître !

Ils s'arrêtèrent devant la porte du salon, attirés, malgré eux, par les clameurs furibondes de l'anarchiste, qui ne lâchait pas le président du Consistoire :

— Voyez-vous, monsieur, il faut que je vous le dise ! — criait-il, — je déteste plus certains de mes coreligionnaires que mes pires ennemis. J'ai pour eux la haine de Saint Paul contre les Hébreux!...

Doubrovine et Claude s'étaient rapprochés. Stanislas Lemberg les apostrophait maintenant :

— Vous ne savez pas, vous autres chrétiens, ce que c'est qu'un mauvais Juif ! C'est une force terrible!... Oui! terrible I On n'y résiste pas! Songez donc! tant de siècles de haine et de ruse accumulées 1 Une obstination que rien ne fait fléchir 1 Un orgueil enragé qui triomphe jusque dans son humiliation ! Aussi on ne peut rouler le Juif que par le Juif. La Bible contre la Bible ! Le protestant, le catholique clérical contre le suppôt de la Synagogue ! Tous ces gens-là sont de même acabit. Ils sortent du même sac, ils s'abreuvent à la même source, pâturent les mêmes herbes, — les herbes empoisonnées de la mauvaise Bible ! Car, il y a deux Bibles...

L'invective de l'anarchiste tournait à la conférence, lorsque le prince de Lamballe fit sou apparition entre Carrel et Paul Hartmann. Il avait le verbe haut, débordait d'enthousiasme :

— Quelle victoire inespérée 1 Entin f voilà le grand nettoyage qui commence ! Les nouvelles de Paris sont excellentes. Ah! Je vous garantis que la République n'en a plus pour longtemps...

Et se penchant à l'oreille de l'architecte :

— Mon cher, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de placer vos valeurs à l'étranger ! Une révolution est imminente...

Il venait d'apercevoir les deux Juifs qu'il dévisagea avec une suprême insolence. L'anarchiste, l'ayant toisé aussi, s'empressa de quitter le salon. Mais le président du Consistoire ne bougea pas. Il salua même le prince respectueusement

Claude, résigné à son rôle de maître de maisoû, s'était avancé au devant du visiteur :

— Nous sommes aux regrets de ce qui est arrivé à votre ami, cher monsieur!... que voulez-vous I iXous

étions convaincus qu'il marchait avec nous... Assurezle de toutes nos sympathies!... Vraiment, nous sommes aux regrets, surtout pour sa charmante femme... cette chère enfant! Gomment a-t-elle supporté?...

Le prince bavard, la bouche en cœur, s'enquit de la Cina. Tout à coup ses yeux rencontrèrent ceux de M. Abenzimra. Il reprit instantanément ses grands airs de don Quichotte triomphant :

— Enfin nous avons la victoire !

Il souligna le mot de la voix, tout en fixant l'Israélite.

— De quelle victoire parlez-vous, monsieur? — dit Doubrovine tout tremblant de colère. — Je vous conseille de vous en vanter ! Elle est propre, votre victoire!...

Le prince interloqué, chercha ses phrases :

— Vous n'êtes pas naïf, je pense, au point dMgnorer qne la politique... a des nécessités... peut-être cruelles...

— Des nécessités! Je les connais vos nécessités!... l'excuse des imbéciles et des médiocres ambitieux!.,.

— Je crois que vous m'insultez, monsieur!

— Oui, monsieur, je vous insulte! Vos odieuses paroles m'en ont donné le droit!...

Et se redressant de toute sa hauteur, les veines gonflées sur son front monstrueux :

— Je m'appelle le prince Doubrovine, je suis un grand seigneur, moi, monsieur ! Vous, vous n'êtes qu'un laquais!

L'octogénaire se précipita sur Doubrovine, la main levée pour un soufflet. Mais celui-ci avec sa poigne de moujick lui arrêta le bras. Carrel, Claude, M. Abenzimra lui-même essayèrent de s'interposer.

— Non ! non ! laissez-moi t H faut que je lui dise à

cet homme tout le mépris que j'ai pour lui et pour ceux de son espèce!

11 secouait violemment le prince de Lamballe, qu'il tenait par les mains. Les deux vieillards, haletants de fureur, front contre front, se dévoraient des yeux.

— Ah! chevalier de la guillotine, — criait le Slave d'une voix tonnante, — vous trouvez que je vous insulte? Cela vous étonne! Vous êtes pourtant d'une caste qui sait plier l'échiné et qui est faitef aux affronts! Vos pères, pendant deux cents ans, n'ont été qu'une valetaille de cour, aussi vous ont-ils donné une âme de laquais!... Vous êtes à l'aise avec la crapule, vous êtes à son niveau ! Votre victoire, c'est la victoire de la populace ! Tout ce que vous pouvez faire, c'est de nous restaurer le règne de la populace sous l'étiquette da vos anciens maîtres! Et comment en serait-il autrement? vous n'avez pas une idée, pas un sentiment, qui vous distinguent de la plus vile canaille! Gomme elle, vous ne croyez qu'à la force et à la violence... Si encore vous étiez fort! — vociférait Doubrovine en agitant les bras frêles du prince, — oui ! si vous étiez fort! Mais vous n'avez pour vous que votre lâcheté, et votre impuissance! Il vous faut un Carmelo pour vous entraîner dans la rue!... De quoi êtes-vous capable, vous qui n'avez même pas su faire lever un pied de vigne?,.. Et qu'espérez-vous donc, vous qui, comme moi, allez bientôt mourir... vous qui devriez être déjà mort ?. . . ;

Il avait poussé le prince sur un fauteuil. Celui-ci, épuisé de s'être débattu, s'affala en criant d'une voix sifflante :

— Vous m'en rendrez raison, monsieur !

— Non ! J'ai pitié de vous ! — dit Doubrovine

Le prince s'était évanoui. Doubrovine le contempla

un instant avec des larmes pleins les yeux. Le gros cœur du moujick se fondait.

Deux jours après, Michel était debout. Il ne lui restait de son accident qu'une sorte de torpeur intellectuelle, avec le sentiment d'une grande humiliation. Ses idées qui se fuyaient, semblaient s'évanouir dans une brume de limbes. Une seule vision très nette occupait son esprit par intermittence, — la rangée sinistre des têtes de voyous aux crocs découverts, comme ceux des chiens; et cette impression de saleté tenace qu'il avait éprouvée à Tipasa dans la poussière du sirocco, il la retrouvait alors dans le souvenir répugnant de ce contact avec la foule. Maintenant il s'imaginait que la saleté était en lui; qu'elle le pénétrait tout entier d'une souillure immatérielle, ineffaçable.

Il observait vis-à-vis de Claude une réserve qui ressemblait fort à de la défiance et à de l'hostilité. Ils se taisaient une rancune. L'un et l'autre en avaient cons-* cience. Mais Michel, comme toujours, n'osait pas aborder de front, une explication qu'il sentait pourtant nécessaire ; et Claude croyait convenable de ménager la faiblesse de son ami.

Ce fut l'abbé Giralt qui les mit aux prises.

Le vicaire général se présenta le soir même au Télemly venant apporter les condoléances de l'archevêque : « Sa démarche pouvait paraître un peu tardive, — disait-il, — mais Monseigneur était absent. Il était parti pour Carthage, et sitôt qu'il avait appris ce regrettable accident par les journaux, il s'était empressé de télégraphier... »

En achevant cette phrase, qu'il déclamait d'une voix pompeuse,, l'abbé Giralt fit un haut le corps, puis une profonde révérence. Un discret parfum de violette

l'environna, les rubans de son manteau romain voltigèrent autour de lui dans l'ampleur des gestes. Michel en fut agacé, il le remercia froidement; puis tout à coup poussé par une colère soudaine :

— Dites à l'Archevêque quMl n'a pas agi en chrétien, lui qui a laissé s'accomplir ces désordres sans prononcer une parole de charité. Dites-lui qu'il a renié l'exemple de Mgr Lespès, car, j'en suis sûr, monsieur, le cardinal eût trouvé des paroles généreuses pour protéger des misérables sans défense!...

Surpris, l'abbé Giralt balbutia:

— Cependant, monsieur, nous ne pouvions pas nous compromettre dans la rue... la dignité du sacerdoce...

— Vous compromettre ! Vous avez peur de vous compromettre en faisant votre devoir!... Mais c'est indigne, monsieur! Votre devoir à vous, monsieur le vicaire général, qui officiez si bien , qui avez une prestance si imposante, c'était de vous jeter dans la méiée, un crucifix à la main... Oui! avec un crucifix!,., de vous mettre entre les victimes et les bourreaux!...

Cette image exalta l'abbé Giralt. Il se vit aussitôt comme un apôtre, au milieu des foules hurlantes, brandissant le beau crucifix d'ivoire de l'archevêché!

Il fit le geste bondir avec un élan guerrier :

— Mais nous en sommes capables, monsieur ! Les prêtres savent encore mourir!... Les missionnaires, les martyrs de la foi ! . . .

Il s'emportait, déclamait au hasard, rejetait les ailes de son manteau, frappait sur sa poitrine découverte, comme s'il s'offrait aux balles de l'ennemi...

Bien qu'il fût sincère en ce moment, Michel le trouva grotesque. Il haussa les épaules:

— Allons donc t avouez-le 1 vous avez suivi votre

vieille politique ! Vous attendez de savoir quel est le plus fort pour passer derrière lui!...

L'abbé Giralt qui sentait Blichel s'échauffer de plus en plus abrégea prudemment l'entretien. Il s'en alla fort mécontent.

Lorsque Michel, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte, reparut dans le salon, Claude, l'air attristé, lui dit :

— Voyons, Michel, tu m'affliges avec tes sorties imprudentes ! Ce prêtre a parlé comme il devait. Vois-tu le bruit qu'eût fait dans les journaux l'équipée invraisemblable que tu lui conseillais!...

Michel était encore très irrité. Il répondit sur un ton d'impatience :

— Toi aussi tu m'affliges! J'en ai assez de subir tes contradictions ! et puisqu'il faut en arriver là, je crois que le moment est venu de nous séparer. Nous n'avons plus une idée commune. Il n'y a plus rien entre nous. Va de ton côté, moi j'irai du mien.

— Comment, Michel? c'est toi qui me dis de ces choses!.,.

L'accent de Claude était si douloureux, que Michel en fut aussitôt attendri. Cependant il se raidit de toutes ses forces contre l'émotion qui le gagnait.

— Non 1 il n'y a plus rien! nous voilà comme deux étrangers l'un en face de l'autre, j'allais dire deux ennemis. Tu t'es lentement détaché de moi. Maintenant c'est fini, fini ! Oh! voilà longtemps que je m'en doute, voilà longtemps que j'ai senti la fêlure, qui devait nous désunir. Tu te rappelles cette promenade que nous fîmes un soir au Luxembourg, en revenant d'un meeting à Montmartre... dans ce coin retiré que nous aimions, où est la statue de Lesueur. Tu me dis avec un mauvais rire que j'entends toujours: « 11 faut être des brutes! Moi, je veux être une brute!... » Ce soir-

là, vois-tu, tu m*as fait une peine! Je ne pouvais pas croire que c'était toi qui parlais! Ce n'était plus l'autre moi-même, c'était un étranger, le passant anonyme qui vous interpelle dans la rue et qui vous injurie!...

— Oui ! j'ai dit cela, — reprit Claude, — mais tu savais ma pensée, tu savais tout ce que je cachais de tristesses et de désillusions sous cette trivialité. Je te l'ai répété souvent depuis : Acceptons le monde tel qu'il est! Celte acceptation est peut-être plus héroïque que toutes tes révoltes.

— Accepter n'est pas s'avilir !

— Qui te parle de t'avilir? Vraiment, te serais-tu avili, si au lieu de n'écouter que ton cœur, de te brouiller bruyamment avec Carmelo, tu étais resté auprès de lui, pour empêcher tous ces désordres... En le prenant par l'intérêt et même par le sentiment, (car cet individu étant peuple est vulnérable par là,) je suis certain, entends-tu, Michel? que tu aurais empêché...

— Empêcher!... Empêcher Carmelo ! Ahl monsieur l'homme pratique, que tu connais bien les coquins! quel psychologue tu fais!...

— Laissons ce sujet de côté, puisque tune peux pas encare l'envisager avec calme. Mais permets-moi de te dire que je repousse tes reproches avec indignation. Sans parler de tout le passé, ce passé de notre amitié qui doit être sacrée pour nous, est-ce que, depuis trois mois, le dévouement, oui! le dévouement que je t'ai témoigné sans relâche...

— Ton dévouement ! pur dilettantisme !... tu t'amusais à me regarder aux prises avec la canaille et toimême tu jouais à l'homme d'action!... Et tu venais me débiter tes maximes pratiques, — de vulgaires sophismes littéraires qui traînent depuis dix ans dans les bouquins de nos bons amis...

- Les maximes, tu le sais bien, sont indifférentes. La méthode ne vaut que par l'œuvre auquel elle conduit 1 . , . Et si l'œuvre que je rêve est le même que le tien ! Si nous tendons au même but par des voies séparées!...

— Non! non! mille fois non! Il me fait horreur, ton opportunisme moral! C'est de cette maladie honteuse que la France se meurt. Tous les partis se confondent dans une égale malhonnêteté. Tous se traînent dans une même bassesse, tous ont peur des idées! Les catholiques eux-mêmes ont perdu la notion de Dieu!... Quel aveuglement chez les meilleurs 1 Combattre pour le bieïï, en employant les armes du mal! Accuser les autres de corruption en se roulant dans les mêmes fanges!... Non! non! il est temps d'assainir l'air^, de chasser tous les miasmes de la casuistique qui nous empoisonne ! Il nous faut comme aux phtisiques le vent glacé des hautes montagnes, — une rude discipline stoïque ! Il faut en revenir à Jean-Jacques, prêchet" comme lui, le règne farouche de la vertu !...

— Chimère ! Ce serait s'enfermer encore une fois dans la région stérile des principes. Ce qui importe, c'est d'agir, de laisser une œuvre quelle qu'elle soit, — c'est de pouvoir dire avec le vieux Hugo :

Mon sillon, le voici! ma gerbe, la voilà!

Entends-tu, Michel? ceci s'adresse à toi. Fais quelque chose ! Maintenant que te voilà libre, occupe-toi de ta terre ! Enrichis-toi, enrichis les autres, répands la vie autour de toi !...

— M'occuper ! Tu sais bien que je ne suis propre à rien I Tu me l'as assez donné à entendre ! Que veux-tu que j'en fasse de ma terre? je la vendrai !

Il avait jeté cette phrase avec une telle hauteur de dédain, que Claude à son tour s'emporta :

— Eh bien I oui! tu n'es propre i\ rien!... Il faut que je te le dise à la fin I Ta lâcheté devant la vie m'indigne. Tu es une loque, tu es le déchet d'une génération I Tu es de cette race lymphatique de la fin du siè. clequi, sous couleur de spéculation pure ou de noblesse morale, continue la paresse héréditaire, la paresse de cette bourgeoisie qui se borne à aboyer avec les antisémites, les nationalistes, — tous les agitateurs de la populace, — pour faire croire que d'autres sont responsables du gâchis dont elle a seule la faute!... Oui! tu vas continuer ton existence inutile. Tu vas te recroqueviller dans ta villa comme un escargot dans sa coquille, au milieu de tes bouquins, de tes ruines... en compagnie de cette femme qui t'achèvera!...

— Cette femme!... oh!...

Michel, jusque là, avait écouté Claude avec un sourire méprisant. Mais l'allusion à la Gina venait de le toucher au plus intime de son âme. Instantanément, un flot de souvenirs avait traversé son esprit, un mauvais soupçon à peine effleuré jadis était devenu une certitude. Il fouillait le visage de l'ami avec un regard d'angoisse. Ce cri jaillit de ses lèvres :

— Claude, tu es jaloux de moi ! J'en suis sûr maintenant !

— Moi? jaloux de toi ! Mais tu es fou ! — dit Claude épouvanté par l'égarement de ses yeux.

Michel sanglotait, son cœur oppressé étouffait sous le poids de tout son sang. Une sueur d'agonie lui glaçait les tempes.

Sa bouche se contractait par soubresauts convulsifs. Alors comme si une pierre lui écrasait les lèvres, il fit un immense effort, il cria :

— Va-t'en, faux ami! Va-t'en! je te chasse!

VÉNUS VICTftIX

Une maison mauresque aux petites fenêtres grillées, envahies par les lianes violettes des bougainvilliers. Le linteau sculpté de la porte disparaît sous des grappes de roses, si touffues, si pressées les unes contre les autres, qu'on voit à peine la verdure des feuilles. Par ce beau soleil matinal, les murs de la villa, avec leurs couronnes de roses qui retombent en guirlandes depuis le faite, ont l'éclat lumineux des marbres neufs. Au delà du jardin, entre les branches frêles des acacias, le bleu de la mer éclate par moments. Partout alentour, c'est ce recueillement, ce calme fait de l'harmonie des couleurs fraîches et reposantes, du rayonnement uniforme de la lumière, dont s'enveloppe la blancheur des stèles dans les cimetières musulmans.

La Gina, dont la voiture vient de s'arrêtera l'ombre de Teucalyptus, a soulevé le heurtoir de cuivre. Elle est toute palpitante de son trouble, qui l'a fait courir chez madame Dêno de si grand matin.

On tarde à venir. Rien ne bouge à l'intérieur du logis : (( M"* Dêno serait-elle plus souiïrante? » Elle tire sa montre : il est un peu plus de huit heures.... Et cependant elle sait que la malade est toujours levée dès l'aube et que c'est son habitude de recevoir jusqu'à midi.

Mais une jeune négresse vient d'entrebâiller la porte. Elle accueille la Gina d'une grimace affectueuse :

— Madame va bien aujourd'hui î — dit-elle — je vais prévenir madame...

Et elle laisse la visiteuse s'installer dans le petit salon.

La Gina s'est assise à Tangle d'un divan. Elle ne regarde rien. Elle est toute à ses pensées, toute à l'émotion qui met dans chacun de ses gestes un petit tremblement : — «que Ya-i-elle penser de cette visite à l'improviste ! ... » — Et la Cina se souvient que voilà bien des semaines qu'elle n'a pas revu madame Déno. Mais il fallait qu'elle vînt. Quelque chose la poussait : — « Gette M"'' Dêno, elle a toujours été si bonne pour moi !... » — G'était un besoin de lui confier sa détresse, de trouver dans son isolement, une sympathie où se réfugier... Sans doute elle ne venait pas se plaindre de Michel !... Pourtant il est trop sûr que Michel ne l'aime plus. Depuis sa brouille avec Claude (dont la Gina se réjouit sans oser trop se l'avouer) il se renferme dans un mutisme farouche ; il s'obstine à ne pas quitter Alger, et, à chaque tentative qu'elle fait pour le ramener dans leur solitude de Tipasa, il ne sait que lui répondre sur un ton.de colère et de dégoût : « Laissemoi ! je t'en supplie ! Laisse-moi tout seul ! »

La négresse a reparu dans l'embrasure de la porte.

— Madame vous prie d'attendre... Elle s'est mise en retard pour sa toilette...

La grande bouche de la négresse s'épanouit dans

un rire d'enfant, comme si elle était toute heureuse de parler si bien le français.

La Gina acquiesce d'un petit signe de tête. Elle connaît l'existence végétative de la malade, presque toujours plongée dans un demi-sommeil. C'est pourquoi ]\|me QgjjQ jjg reçoit que le matin, dans le sursaut éphémère de ses forces au sortir du lit. Elle se traîne tant bien que mal jusqu'à midi, puis le soir elle retombe, elle s'assoupit. De temps en temps elle prend de l'éther pour se ranimer.

Une odeur d'éther imprègne tout le salon. La Cina aperçoit au coin de la cheminée, sur une étagère marocaine très basse, les petits flacons de cristal à garniture d'argent, qui renferment l'énervante liqueur. Au dessous sont les coussins où M""** Dêno vient s'étendre par les temps maussades. La Gina se souvient de l'y avoir vue assise, les jambes croisées à la mode des femmes arabes. Gar elle a si longtemps habité l'Orient, qu'elle a fini par prendre les mœurs et jusqu'aux idées du pays. Son père était consul à Smyrne, son mari le fut au Gaire, puis à Gonstantinople : — « Vous savez, répète-t-elle à ses amies, — ne vous offusquez pas de mes façons !... je suis une turque, moi, je suis une musulmane !... )) — Elle vit toujours dans l'atmosphère du harem. Elle en ressuscite le décor autour d'elle. Pas un meuble européen dans la villa : rien que des divans et, çà et là, les petites tables de marqueterie de la dimension du plateau où pose le service à café. Sur les murailles des tentures de soie rose, orange, bleu de ciel, rouge lie de vin, où sont brochés des oiseaux d'or qui voltigent sous les arbres et les fleurs de chimériques jardins. Cependant quelques menus détails d'élégance révèlent le goût inventif de la parisienne qu'est restée M""' Déno: ces larges soucoupes

en porcelaine de Chine, où flottent des têtes de géraniums, comme des nénuphars sur des étangs minuscules ; et ces vases de forme hulbeuse qui brillent dans le jour éclatant des étroites fenêtres et qui laissent voir les longues tiges des iris jaunes, aux filaments pareils à des tentacules de bêtes marines....

La Gina regarde, s'approche : — « Cette M""* Dêno, elle sait mettre en valeur les moindres choses!... Tout à coup, un claquement de sandales de bois retentit sur les marches de l'escalier. La Cina se précipite au devant de son amie. La main sur la rampe, celle-ci descend lentement, avec cette pompe inconsciente des Orientales, qui magnifie tous leurs gestes. Elle porte une robe de soie verte, à longue traîne, aux manches fendues et que recouvre presque tout entière la figure d'un paon à la queue déployée. Les deux bouts d'une écharpe couleur de soufre retombent sur chacun de ses bras. Une guipure ancienne piquée par des épingles aux boules de jade encadre son petit visage pâle d'éternelle malade. Derrière elle, apparaît le foulard rouge à franges de la femme de chambre, une Mauresque de haute taille qui la dépasse presque de la tête.

Sitôt qu'elle aperçoit la Cina, elle murmure de sa voix lassée:

— Ma chère enfant, excusez-moi 1 Je me suis mise en retard ce matin,.. Figurez-vous que j'ai voulu lire, moi qui ne lis jamais!... je me sentais si vaillante en m'éveillant!...

Les sandales de bois claquent plus fort au bas de l'escalier.

M™' Dêno embrasse la jeune femme:

— Ma chère enfant, vous avez reçu ma lettre au moins? J'ai été si désolée de ce qui est arrivé à votre mari! Quelle chose horrible que cette politique I...

Elle prend les mains de la Cina, et, des soies remuées de sa robe, il monte un parfum d'ambre et de santal, où persistent des effluves d'éther.

— Venez par icil — dit-elle, en l'entraînant vers le jardin, — nous serons mieux pour causer : je devine que vous avez quelque chose à me dire!...

Avec sa démarche sautillante d'oiseau blessé, elle guide la Cina vers une tente de coutil que protège un massif d'orangers. Une chaise longue est accotée au mât de la tente. Il y a encore un tabouret, une petite table de marqueterie supportant un nécessaire, des flacons, une boule de cristal, oii trempent des violettes.

M™* Dêno se couche sur la chaise longue, les sandales glissent sur le sable, et les pieds menus chaussés de pantoufles turques couleur de soufre comme son écharpe s'enfoncent vivement sous les soies éparses de la jupe. Elle arrange ses fourrures, aidée parla femme de chambre :

— Aïscha, ma fille, rélève un peu le rideau, pour faire entrer le soleil... Tourne la chaise bien en face de la mer... C'est celât maintenant, donne-moi mon ouvrage ! . . .

La mauresque présente une corbeille d'alfa assez grossière (car M"® Déno se plaît à ces contrastes) où des bobines de toutes couleurs s'amoncellent comme une brassée de pétales effeuillés ; — pais Un grand carré de soie bleue qui disparaît presque sous les brochures compliquées d'un dessin persan.

M"^ Déno a tiré son aiguille du nécessaire :

— Vous permettez? — dit-elle à la Cina, — voyezvous, il faut qu'une femme travaille! Nous ne sommes bonnes qu'à cela, nous autres...

Une pointe de malice un peu triste relève cette naïveté apparente.

— Allons, racontez-moi vos ennuis!... Et il n'en a rien été de cet accident?...

La Gina fait signe que non. Mais elle n'ose pas encore avouer ce qui l'amène. D'ailleurs est-il bien charitable de parler de ses peines à cette femme qu'elle devine mourante? Quel changement depuis six mois!... La malade s'est encore plus émaciée. On dirait qu'elle se vide peu à peu de sa substance, qu'elle se consume en dedans. La peau est ardente et sèche, le squelette apparaît dans sa maigreur à la fois tragique et risible... et la Gina se rappelle une conversation de Paul Hartmann parlant de ces petites princesses égyptiennes, dont on retrouve les momies dans les hypogées, et dont les frêles corps embaumés conservent une grâce navrante sous le bitume et les bandelettes. Les cheveux eux-mêmes sont morts, décolorés, comme ceux des femmes arabes, que le henné a trop longtemps fatigués et rendus pareils à des paquets d'étoupes. Les yeux enfoncés dans les orbites ont une apparence d'émail terni, et le visage est si blanc, si diaphane que sa pâleur se confond avec celle des guipures qui l'encadrent, et que la dentelle comme les chairs semblent sculptées dans un même bloc d'ivoire.

M"" Dêno épie l'expression terrifiée qui vient d'apparaître dans le regard de la Gina :

— Je suis bien laide, n'est-ce pas?... Et pourtant le médecin dit que je ne suis pas malade, que je n'ai rien, pas de maladie définie, que je suis usée, que je m'éteins peu à peu, comme une lampe qui n'a plus d'huile... Oui! c'est cela!... une lampe qui n'a plus d'huile 1 Alors je me laisse aller, je ne prends plus de remèdes, j'ai même abandonné l'éther... La semaine dernière, un vieux kodja coulougli qui est mon voism m'a envoyé une bouteille pleine d'une eau où il a

fait mariner des simples suivant les préceptes de l'ancienne médecine arabe. J'en ai bu, et, je ne sais si c'est une illusion, mais je me trouve mieux. Il me semble que toutes les forces de la terre sont dans cette eau!... Que voulez-vous, ma chère enfant, je ne suis plus jeune moi, j'ai quarante-deux ans. J'oublie, comme je peux, ma vieille peau, je m'enveloppe de belles choses (elle touchait la robe somptueuse qu'illuminait d'un chatoiement de pierreries, la queue déployée du paon), je m'entoure de beaux êtres, bien vivants, comme cette Aïscha, que vous avez vue tout à l'heure. Et puis je me dis : à quoi bon ! parce que, voyez-vous, moi, je ne vis plus, je dure, à la façon des ruines qui restent en place on ne sait pourquoi... Mais que sert de remuer tout cela? Ce matin, je suis heureuse! L'eau du kodja m'a fait du bien. J'ai dormi toute ma nuit, si bien dormi qu'en m'éveillant, j'ai voulu lire un roman envoyé par l'auteur lui-même... un petit ami de ma famille... Quelle absurdité que ce livre ! Mon Dieu, quelle absurdité! Où ces romanciers parisiens vont- ils chercher leurs types de femmes ? Peut-il exister des femmes semblables? Non ! je vous l'avoue, moi, en bonne musulmane, je ne comprends pas ces choses... je n'ai jamais compris...

Aïscha, la servante mauresque, apportait le déjeuner sur un larp^e plateau de cuivre. Les yeux éteints de M"" Dêno eurent uu éclair de joie :

— Oh! petite, petite!... Voulez-vous? nous allons faire la dînette ensemble... une dînette frugale de femmes turques... Voici du chocolat pour vous, du café pour moi, de la confiture de roses, des raisins qu'on vient de cueillir... Voyez! quelle merveille! Des raisins en plein mois de janvier!... c'est un secret de mon jardinier arabe! Sentez, petite! ils sont tout hu

mides» ils ont gardé leur fraîcheur de la nuitl... Et puis, sur une bouchée de confiture de roses, nous boirons un grand verre d'eau glacée prise à une source qui est là... C'est si bon l'eau glacée, dans ce pays!,.. La Gina consentit volontiers à la dînette. Elle s'efforçait de s'associer de son mieux à cette gaîté passagère de la malade. Pourtant elle conservait malgré tout son air préoccupé, si bien que M""® Déno finit par lui dire :

— Voyons 1 vous êtes triste, qu'avez-vous?... C'est moi qui vais vous consoler maintenant ?

Et comme la Cina avait baissé la tête sans répondre :

— Mon enfant, il faut tout me dire, tout me dire !... Vous savez que je suis votre amie, moi !...

Alors la Cina reposant sa tasse d'un mouvement brusque, soulagea toute son angoisse dans un flux soudain de paroles. Elle conta l'hypocondrie croissante de Michel, depuis sa dernière aventure, sa brouille avec Claude, son obstination à ne pas bouger...

— Et cependant! — dit-elle, en s'excitant à mesure, — ce climat d'Alger lui fait un mal!... Il s'y énerve, il s'y détraque !... Mais ce qui me désole davantage, c'est qu'il ne m'aime plus!

— Il ne vous aime plus!... Pouvez-vous dire cela !... Ah ! comme ils sont tous les mêmes ces Occidentaux I Ils sont incapables de s'aimer simplement. Il faut à toute

/ force qu'ils dramatisent leur passion, qu'ils s'ingénient à se torturer l'un l'autre... L'amour, pour eux, ce n'est plus l'amour! C'est une maladie I...

— Oui! avec Michel, l'amour c'est ainsi !... une agonie perpétuelle!... Oh! je l'avais bien prévu ! Dès le soir de nos fiançailles, j'avais tout deviné... Et, malgré cela, je me suis donnée à lui tout entière, — corps et âme, — puisque c'était ma destinée, puisque je sa-

vais que c'était ma destinée. N'est-ce pas, madame, qu'on ne lutte pas contre sa destinée? Moquez-vous de moi, si vous voulez! mais je crois aux sorts, comme une gitane.

— Gomment ! vous aussi î — interrompit vivement ^["""Dêno. — Moi, les sorts ne ^m'ont jamais trompée. Chaque fois quMn homme a dû m'aimer, j'ai été avertie par le sort...

Elles échangèrent un regard affectueux, comme si cet aveu réciproque dût les rendre plus amies. La Gina reprit :

— Il m'accuse d'être une égoïste, de n'aimer que le plaisir... G'est lui qui est un égoïste 1 lui qui ne veut pas sacrifier ses raffinements d'éducation, ses vanités, ses susceptibilités d'amour-propre pour descendre jusqu'à moi. D'ailleurs est-ce ma faute si je suis femme, si j'ai besoin de caresses!... Et puis il me dit de ces mots qui me désespèrent... que nous ne pourrons jamais nous rencontrer, que nous ne sommes pas de même race, des idées qu'il va chercher dans ses livres, ou que son ami Glaude lui a soufflées sans doute...

M""" Déno s'agita sous ses fourrures et, rejetant brusquement sa broderie:

— Mais ils sont stupides ces hommes, avec l3ur littérature! Gomme si l'amour n'était pas le même dans tous les cœurs, depuis le portefaix jusqu'au padis- '^hai... Mais moi, ma chère enfant, moi qui suis fran-

iise, parisienne, j'ai aimé des Turcs, des Egyptiens 1 Jamais je n'ai été si parfaitement heureuse! Jamais je n'ai rencontré d'êtres plus simples, plus humains, plus doux! Oui!... tendres dans la volupté!.,, sans rien des brutalités ni des hypocrisies. sacrilèges de l'Européen...

La Gina ne put s'empêcher de sourire à cette étrange déclaration.

— Vous riez, petite!... Ohlje vous devine encore trop française pour me comprendre! Et c*estpour cela, — parce que vous ne me comprenez pas, — que vous êtes malheureuse. Vous vous révoltez contre les injustices de votre mari au lieu de vous soumettre et de L'amener à vous à force de tendresse et d'humilité!... Voyez-vous, petite, il faut qu'une femme soit bien soumise ! Gomme dit Ismaïl, mon vieux kodja, la femme doit être unie et obéissante à son mari, de même que les doigts le sont à la main et la parole à la pensée. Est-ce que cette soumission de l'âme, qui commence par celle des sens, n'est pas la plus grande félicité que nous cherchions dans l'amour? Oui, c'est cela qui nous plaît, à nous autres femmes, c'est de nous humilier, — nous humilier devant la force de l'homme! Et en récompense, nous devenons capables de créer la vie. Quel mystère sublime ! créer la vie! avoir de beaux enfants, de jeunes êtres pleins de sève comme cette Aïscha! Regardez qu'elle est belle, cette fille ! — M""* Dêno montrait la Mauresque qui se tenait debout derrière sa chaise longue, et qui souriait d'un air vague comme si elle ne comprenait pas. — Moi, petite, je n'ai pas eu d'enfants, Dieu ne l'a pas voulu. Vous n'imaginez pas quel chagrin ce fut pour moi! Oh! comme je les aurais aimés mes enfants, — les enfants de mon cœur et de ma chair!...

La Gina baissait la tête pour cacher des larmes qui lui montaient aux paupières...

— Dites-moi, petite ! est-ce que vous ne croyez pas que j'ai raison? Est-ce que vous ne vous sentez pas prête à tout faire pour reconquérir l'amour de votre mari?... Dites, l'aimez-vous, comme une femme doit aimer?

— Oh! Madame!...

La Cina poussant un sanglot avait relevé la tête. A travers les pleurs qui lui noyaient le visage, ses yeux brillaient d'une telle passion, que M"*" Dêno en fut attendrie : i

— Chère petite! Donnez -moi vos mains, votre front, que je vous embrasse ! Oh I vous êtes brûlante de fièvre I Je sens que vous devez avoir un bien grand chagrin. Et pourtant, même comme cela, je vous envie!... Vous êtes jeune, vous! Vous êtes comme Aïscha, toute débordante de sève, ne demandant qu'à respirer la vie, pour la répandre à votre tour. Du jour où je vous ai connue, j'ai deviné tout ce qu'il y avait d'ardeur et de générosité dans votre sang, j'ai compris l'accent douloureux de votre voix, lorsque vous désespériez du grand bonheur qui est venu, j'ai compris que vous aimiez l'amour de toute votre âme, — et c'est pourquoi, dès le premier instant, je vous ai aimée moi-même comme une vraie femme que vous êtesl...

La Cina se laissait bercer aux paroles de la malade. Dans les yeux d* Aïscha, comme dans ceux de M""* Dêno, elle lisait la sympathie qu'elle inspirait. Elle était presque heureuse.

— Ne pleurez plus ! — reprit M"" Dêno, — soyez sage, petite I Vous-même le disiez tout à l'heure, vous faites votre destin, comme nous toutes comme moimême. Oh 1 j'ai bien aimé ! J'ai adoré mon mari, d'abord pour sa grâce virile, ensuite pour sa bonté, que je n'ai connue que plus tard : on sait si peu ce que l'on aime I Puis Dieu me l'a pris. Puis d'autres sont venus, que j'ai aimés avec la même soumission d'épouse. Ils sont partis ceux-là, et nous nous sommes quittés, simplement, sans cris, sans larmes inutiles, comme le fruit mûr se détache de la branche I Que voulez-vous ? Il faut comprendre! Il ne faut pas trop demander au monde,

OÙ rien ne dure. Il faut être raisonnable, comme les plantes, elles naissent, elles s'épanouissent, elles meurent I Les Musulmans ont bien raison: Dieu seul est grand ! Inclinons-nous I... Et si l'on aie malheur de se survivre, comme moi, — croyez-le, petite, — il y a dans le souvenir de l'amour passé un charme d'une telle douceur qu'il suffit encore pour faire bénir la viel... Si vous saviez comme je vis avec mes morts!...

Les sombres prunelles se rallumèrent avec une ardeur si intense que la Gina crut voir les fantômes qui sans doute les remplissaient en cette minute. Mais la voix s'exaltait:

— Oui! un charme d'une telle puissance!... Il y a des jours oti tous ces souvenirs desséchés se raniment en moi et font un bruit joyeux, tels que ces mouches d'automne engourdies par l'hiver et qui, au premier rayon printanier, secouent leur sommeil et se mettent à danser dans la lumière 1 Ces souvenirs, il me semble que, plus je m'affaiblis, plus ils sont vivaces; qu'ils se nourrissent de moi, qu'il se repaissent de tous les spectacles offerts à mes yeux, de toutes les émotions qui font battre mon cœur!... Il y a même des instants si beaux qu'ils me rendent toutes les joies de l'amour, peut-être plus pures, plus profondes!... Deux ou trois fois, depuis que je ne suis plus de ce monde, j'ai éprouvé cela. Un soir dans les rues de Tunis, comme je passais devant une mosquée, en entendant la voix du Muezzin. L'avez-vous jamais entendue, la voix du Muezzin?... Oh! cette prière aérienne, ce chant du ciel, cela surpasse toutes les mélodies inventées par les maîtres, toutes les musiques les plus suaves de la terre. A quelles ivresses de mes sens et de mon âme, cette voix était-elle liée dans ma mémoire? mais je manquai défaillir de félicité... Une autre fois, sur le Nil, en des-

cendant vers Thèbes, lorsque je regardai le soleil se lever au-dessus du fleuve 1... Tout l'espace vibrait, je i sentais palpiter la vie autour de moi!.., c'est si beau, la vie! Vous ne comprenez pas, vous, — enfant, que la vie enivre! — mais, moi, qui la mendie à chaque minute, moi qui voudrais la presser dans mes bras, pour en réchauffer mon pauvre corps, elle m'apparaît comme une chose rare et magnifique, dont je suis seule à connaître le prix...

Cet enthousiasme désespéré de la mourante qui niait la mort avait gagné la Gina :

— Et moi, — dit-elle, — je sens tout le prix de vos paroles ! Merci î vous me rendez courage !

— Est-ce singulier vraiment que ce soit moi qui vous console ! . . . Allons ! Venez ! Je suis vaillante aujourd'hui . Je veux vous montrer mon jardin. Nous causerons, en nous promenant, puisque vous dites que mes paroles vous font du bien 1...

La Cina offrit son bras à M""* Dêno. Elles allèrent à petits pas le long des allées en pente, d'où Ton découvrait les blanches terrasses de la ville et la mer, au loin.

— Voyez ! tout est en fleurs! Les iris, les crocus, les cyclamens! Et cet arbre de Judée, avec ses branches violettes, translucides comme une chair dans le soleil I . . . Et ces sensitives? Voyez donc, quelles curieuses petites bêtes !

Elle avait pris à terre un pot de fleurs. De ses doigts menus, accablés par les bagues, elle frôlait la plante chétive, qui contracta aussitôt les dentelures de ses

Iuilles.

— Est-ce drôle? Est-ce drôle? La voilà qui se re-

ne bouge plus! Mais vous verrez, tout à l'heure, elle s'enhardira!...

M»' Dèno avait reposé le pot contre la plate-bande.

— Moi je les aime, ces petites fleurs ! Elles me res: semblent — un rien suffit pour les bouleverser. Et puis elles vivent si peu ! Vous, petite, vous avez du sang plein les veines, vous les dédaignez! Mais moi, je n'en ai plus, du sang... plus du tout!... Vous ne croiriez pas! L'autre jour, je me suis coupée en pelant une orange avec un couteau à dessert. Eh bien! pendant une minute, les deux lèvres de la plaie sont restées toutes blanches, puis en pressant très fort, une gouttelette a fini par sortir, une gouttelette pâle comme les rubis des montres... Est-ce drôle, n'est-ce pas, de n'avoir plus de sang et de vivre tout de même 1... Mais voilà que je retombe encore dans mes misères 1

La Cina aussi était retombée dans ses misères. Tandis que M""' Déno parlait, elle était avec Michel, — et de nouveau toute sa tendresse venait s'échouer contre l'inquiétude chagrine du mari :

— Malgré tout, — disait-elle à son amie, — j'essaierai de le guérir ! Mais il y a tant de choses qui nous divisent! Figurez-vous qu'il veut continuer le combat contre ce Garmelo, lui qui est si peu fait pour la politique 1 II veut écrire, parler, empêcher le renouvellement des horreurs de la semaine dernière. Il dit que c'est son devoir!... Et puis il s'irrite, se décourage!...

— Relevez-le, petite et gardez-vous de le contredire. Associez-vous à sa pensée, sacrifiez-vous à son œuvre, ainsi que vous le devez! Soulagez-le dans sa tâche, si vous en êtes capable ! Vous ne savez pas ce qu'une femme peut faire d'un homme!... Voulez-vous? je vous aiderai. J'irai vous voir demain. Je veux profiter de ce que je suis forte pour quelques jours...

Comme si elle tenait à le prouver, elle fit plusieurs fois le tour du jardin, et quand la Cina dut partir, elle l'accompagna jusqu'à sa voiture.

« Vous ne le savez pas ce qu'une femme peut faire d'un homme ! » — cette phrase de M"» Dêno hanta la Cina jusqu'au Télemly. Elle ne songea même pas combien elle contredisait toutes les théories de la veuve sur la soumission féminine. Instinctive, elle n'avait pris dans les discours de l'amie, que ce qui pouvait nourrir ses résolutions amoureuses.

Quand elle descendit de voiture, elle trouva Jeanne sur la porte de la villa. La suivante avait l'air de l'attendre. Elle était très agitée, le feu aux pommettes, la figure d'une furie.

— Madame ne sait pas ce qui se passe! — dit-elle, — Voilà que monsieur se met à recevoir des anarchistes!... Oui! Ce Lemberg, qui est déjà venu l'autre jour, avec un Juif! Il y a plus de deux heures qu'ils discutent dans le cabinet de monsieur... Mais c'est de la folie ! Toute la ville est excitée contre ce va-nu-pieds. Si l'on apprend qu'il vient ici, un jour ou l'autre, on va nous assiéger, nous piller, nous incendier!... Vraiment, madame devrait bien dire à monsieur...

Et tout en aidant la Cina à se dévêtir, elle revint pour la centième fois sur tous ses griefs. Depuis que Michel s'était brouillé avec Carmelo, elle ne déragenit Ipas — disait-elle. En manière de protestation, Elle lavait épingle au-dessus de son lit le portrait du tribun. Elle s'était mise à lire les journaux, échafaudait des plans fantastiques pour amener Michel à se rapatrier avec Carmelo. Elle agitait tout l'office, où les domestiques ne se gênaient plus pour blâmer hautement « la politique de Monsieur ». Ahmed le cocher était, avec elle, à la tête du mouvement.

ta

— Aussi, c'est votre faute! Toujours votre faute I — rép('tait-plle à sa maîtresse. — Comme dit le journal, monsieur est un étranger, qui ne connaît pas le paysl... C'est vous qui devriez le conseiller !

La Cina, souriante, (écoutait sans se fâcher ces remontrances perpétuelles o\i elle ne voyait qu'un excès de dévouement pour sa personne. Elle finit par dire à la femme de chambre :

— Jeanne, marie-toi! Tu tournes à l'aigre, comme les vieilles filles...

Elle rejoignit au salon Michel qui venait de quitter l'anarchiste. Il était encore tout échaufl'é de sa conversation :

— C'est décidé! — dit-il, — Lemberg et moi nous devons parler dimanche au meeting, contre Garmelo.

Il s'attendait à des protestations.

Mais la Cina feignit du contentement:

— A la bonne heure! Je te retrouve !.,. et quelle joie pour moi de t'entendre, cher ami ! songe donc I Ce sera la première fois !

Dès une heure, le lendemain, M. Carrel suivi de Doubrovine accourut à la villa. Il venait d'apprendre par les journaux du matin que Garmelo acceptait le débat contradictoire avec Michel et Stanislas Lemberg.

— Vous allez me traiter de rabat-joie, — dit-il, au jeune homme, — mais encore une fois, je vous conseille de vous abstenir ! N'y allez pas !

— Alors c'est une reculade que vous me proposez?

— Une reculade!... recule-t-on quand on se gare d'une locomotive? Car, il n'y pas à s'illusionner, ces gens-là sont la force brutale, — mathématiquement ils doivent réussir ! Tout ce que vous pouvez dire ne fera que les irriter. C'est vouloir arracher à un chien son os à moelle. Vous savez bien que derrière toutes leurs

déclamations se cache un appétit féroce de pouvoir et d'argent. Vous, vous êtes désintéressé, ce qui est une faiblesse. Ils sont disciplinés, ils se tiennent admirablement, tandis que vous êtes seuil Enfin le mouvement est populaire, national! Ils ont pour eux la multitude. Faites-y bien attention! Ce peuple vient de s'affirmer par un élan unanime. Il sent tout à coup qu'il a grandi, qu'il est fort, et qu'il peut se moquerde la métropole et de ses représentants I Voulez-vous résister à un entraînement comme celui-là? Et puis enfin je me demande s'il ne serait pas injuste de les contraindre...

La Gina s'était emparée de Doubrovine, curieuse de l'interroger sur son affaire avec le prince de Lamballe !

— Oh ! tout s'est arrangé à merveille I J'ai fait des excuses ! — dit le Slave en riant. — Dame ! c'est moi qui suis le plus jeune!... Vous ne vouliez pas que je me batte avec cet infirme ! Je l'aurais sûrement embroché. A quoi bon?... D'ailleurs il n'en a plus pour si longtemps!

La voix de Michel s'échauffait :

— Je ne suis pas de votre avis ! — disait-il à l'architecte. — Je crois qu'il importe de montrer à ces meneurs inconscients qu'ils font une œuvre anti-française; que, pour assouvir de basses ambitions, ils créent un état d'esprit des plus dangereux; que ce peuple trop tôt émancipé passera vite de la résistance sournoise à rhostilité ouverte...

— Eh! laissez-les donc tranquilles ! — interrompit Doubrovine, qui, repris par ses colères, se leva précipitamment de son fauteuil. — Laissez-les! Pourquoi vous troublez vous ? Vous êtes riche, vous pouvez vivre heureux dans la solitude. Oubliez le monde : il est trop laidl

— Il raison, ce Scythe I — affirma M. Garrel. Doubrovine essuyait fébrilement son lorgnon qu'une

larme avait brouillé.

— Je le crois : les temps de la grande désolation sont proches! Le flot démagogique envahit les deux mondes. Toutes les aristocraties sont mortes. Voyez nos dérisoires souverains d'Europe! Tous pactisent avec la Béte... Et lorsqu'aux sauvages de la démocratie se seront jointes les hordes barbares de l'Asie, de l'Afrique, des deux Amériques, quel épouvantable cauchemar ! Ce qui reste de civilisation va se noyer dans cette fange. Il y aura une conquête universelle de la Bêtise. On aperçoit déjà les résultats de toutes les entreprises coloniales : Le civilisé, dès qu'il prend contact avec le Barbare, devient Barbare, à son tour. Il retourne à l'état de nature. J'ai vu dans l'Inde des officiers anglais achever des blessés en leur écrasant la tête à coups de talons de bottes. En Amérique, j'ai vu brûler des nègres qu'on avait préalablement enduits de pétrole, et ces bons Yankees dansaient et chantaient autour du bûcher. La semaine dernière, dans je ne sais plus quel district de la Géorgie, on a coupé un mulâtre en morceaux, et les femmes se sont partagé la chair... Vous savez trop ce qui s'est passé ici. Que sera-ce quand nous aurons « civilisé » le Dahomey, le Congo, le Sahara ! Ah! les jolis peuples de l'avenir! Les étranges Frances qui se préparent là-bas ! Non! non ! j'en ai assez de toutes ces horreurs! 11 est temps que je m'en aille !

— Ce serait un crime que d'abdiquer! — dit Michel, — il faut lutter jusqu'au bout !

— Lutter!... Oui ! si nous étions sûrs d'avoir la force avec nous!... Voyez-vous, plus je vais, plus j'en reviens au rêve occultiste de Renan! ... Le monde gouverné.

comme jadis, par des Mages ! Un collège sacerdotal défendu par une science terrible contre la violence des multitudes, avec des engins d'une puissance presque surnaturelle dont ils garderaient jalousement le secret!,.. Dites! Voyez-vous cela?... s'il était en notre pouvoir de supprimer Garmelo et sa bande rien qu'en posant le doigt sur le bouton d'un accumulateur ! Transformer cette matière malfaisante en un guano supérieur dont on engraisserait les terres pauvres du Tell?... Et des moissons sortant de tout cela! quel rêve !...

— Ah ! Ah ! — dit M. Garrel, — voilà Doubrovine qui devient féroce à son tour! Le Tartare se réveille !...

Mais Jeanne avait ouvert bruyamment la porte annonçant la comtesse Ricci et M""" Dêno. La Gina courut à la rencontre des arrivantes.

Les voitures de ces deux dames s'étaient jointes au bas de l'avenue. La conversation commencée paraissait des plus dramatiques. La comtesse faisait de grands gestes d'indignation qui agitaient les plis de son cache-poussière. M™** Déno levait ses petites maius pâles avec des mines compatissantes.

— Ah ! mes chers amis ! — cria dès le seuil M™' Ricci, — quelle abomination ! Il faut que je vous dise tout de suite !... une abomination que je viens de voir dans la rue !.,.

On s'empressa. La Gina installait madame Dêno sur le divan. La comtesse debout, jetait des phrases haletantes : au moment qu'elle traversait la place du théâtre, la foule avait arrêté un tramway où des gens avaient reconnu un Juif. On avait fait sortir tous les voyageurs. Après quoi, on avait assommé le Juif à coups de cannes plombées :

— J'étais tout près. J'ai tout vu ! Gomme il avait la mpe crevée, le sang a rejailli jusque sur les sabots de

mes chevaux!... C'était horrible! Et dire qu'il n'y avait pas un homme de cœur pour s'interposer !... Si ! un officier en uniforme a voulu faire respecter les agents qui relevaient le mort. Aussitôt un prêtre a crié : « c'est un Juif! » Alors la foule a entouré l'officier, elle Va. hué... Vous n'imaginez pas l'ignominie de ces têtes, la rage des femmes surtout!... Quel pays! mon Dieu, mon Dieu ! Moi qui aimais tant mon Algérie ! Je ne m'y reconnais plus maintenant ! Je ne m'y reconnais plus !...

M"" Ricci qui avait mimé ses paroles avec une fougue tout africaine, prodiguait les gestes d'horreur:

— Est-ce que cela va continuer ? — déclamait-elle — Est-ce que nous allons nous laisser déshonorer plus longtemps par cette bande de coupe-jarrets? Il faut que les honnêtes gens interviennent ! Voyons l vous, monsieur Botteri, qui portez un nom respecté...

Jeanne, un sourire méchant sur les lèvres, s'était approchée de Michel :

— Monsieur, — dit-elle à mi-voix, — le Juif est làl... Est-ce que vous allez le recevoir encore une fois?

Un même mouvement de curiosité avait fait retourner les têtes des trois femmes. Stanislas Lemberg était devenu fameux. Deux jours auparavant, une troupe de manifestants était allée l'insulter devant son hôtel. Il s'était montré à la fenêtre, impassible, les bras croisés, et pendant un quart d'heure, il était resté ainsi, au milieu des injures et des huées de la foule, sous la menace des revolvers. C'est pourquoi, le lendemain, on avait vu, en tête de la feuille de Carmelo, cette manchette sensationnelle : « Lâche provocation d'un youtre immonde ! »

Il entra d'un air humble, tout décontenancé, si agité par le tremblement nerveux qu'il laissa tomber son

chapeau mou. La tête de Christ, la mine chétive de l'anarchiste impressionnèrent les femmes.

Les hommes s'étaient aussitôt groupés. Seul Doubrovine était resté auprès de M"' Ricci qui s'exaltait de plus belle avec ses projets de croisade.

L'architecte reprenait devant Stanislas Lemberg les arguments qu'il avait opposés à Michel. Mais celui-ci, encore tout à Témotion du fait-divers narré par la visiteuse, s'obstinait dans son idée d'un débat contradictoire. Soudain il éclata, non sans un certain souci d'éloquence, à cause des auditrices.

■ — Vous aurez beau me dissuader! Il y a une chose qui me tient au cœur, et qu'il faut que je dise ! C'est l'hypocrisie de cette classe bourgeoise (et par ce mot j'entends aussi bien la vieille aristocratie monarchique I) qui, se sentant finie, se rejette désespérément sur le nationalisme et l'antisémitisme, et avec ces deux armes de rencontre, essaie de vaincre par fraude, n'ayant plus, pour elle ni la force ni le droit. C'est elle, cette bourgeoisie décrépite, qui essaie d'hébéter les masses par des idées de tueries internationales, d'étonfîer le cri de la misère et de la faim par des hurlements patriotiques. Voyez! aujourd'hui, la tourbe de toutes les grandes villes réclame la saignée universelle, avec l'abominable espoir d'éclaircir par le massacre les rangs des affamés.,. Et le mal n'est pas seulement français ! Il est européen, il est formidable ! Ce qui se passe à Paris se passe à Londres et à Berlin. Toute l'Europe est impérialiste. Quelle démence 1 Quand l'Amérique nous guette, quand le péril asiatique est imminent !... Au lieu de nous unir ! Nous n'avons même pas l'instinct des loups qui se mettent en bande pour faire tète aux chasseurs. Et l'antisémitisme?... la plus honteuse des hypocrisies bourgeoises I Comme si les

procédés de notre commerce n'étaient pas les mêmes que ceux des Juifs et des cosmopolites de toute espèce, comme si nos mœurs n'étaient pas identiques, comme si l'unique mobile de l'antisémite n'était pas celui du Juif, — s'enrichir à tout prix ! comme si sa tactique n'était pas aussi dépourvue de scrupule, comme s'il reculait devant le mensonge, la calomnie, la duplicité I Il n'y a que la violence qui lui appartienne en propre!... Ah ! elle est édifiante, cette bourgeoisie ! Immorale comme ceux qu'elle attaque, elle n'a pas leur énergie, ni leurs vertus de résistance. Incapable de lutter, elle meurt de son incurable paresse I . . . Mais au moins qu'elle ait le courage de son vice et qu'elle n'imite pas les mauvais larrons, qui crient : aux voleurs ! pour dépister les gendarmes I...

Michel entraîné par une veine de parole, avait lancé cette tirade avec une véritable chaleur oratoire. Il fut un peu surpris du silence attentif qui suivit. Il y avait entre lui et ses amis comme la barrière invisible d'une tribune. M""^ Dêno, de son divan, faisait mine d'applaudir. La comtesse Ricci, le menton appuyé sur sa main, les yeux brillants, avait pris une attitude passionnée. La Cina, d'un sourire, encourageait Michel.

Mais l'architecte rompit le silence qui se prolongeait et devenait un peu ridicule :

— Tout cela est fort beau, mon cher ami! Mais vous n'allez pas, je pense, déballer ces idées générales devant les auditeurs de Carmelo. Ce qu'il leur faut, ce sont des personnalités grossières. Injuriez quelqu'un! Tapez sur quelque chose! Tel est le secret de plaire!... D'ailleurs, cela même je ne vous le conseille pas! Vilipendé, comme vous l'êtes par Carmelo, vous vous feriez infailblement écharper!...

L'idée du danger évoqué par Garrel bouleversait la

Cina, qui restait muette. Mais M"' Ricci, impétueuse, s'agitait sur son fauteuil :

— NonI non! il faut y aller! Il faut protester à la fin!... D'ailleurs le commandant de Gondreville sera là avec ses hommes. Vous n'avez rien à craindre !

— Et quand bien même 1 — fit Stanislas Lemberg, — si l'on était sûr de vaincre, où serait la beauté du sacrifice?...

Doubrovine venait de lui conter la nouvelle de la dernière assommade. Soulevé par l'indignation, il avait perdu la timidité qui, tout à l'heure, l'avait pris en présence des femmes.

— Ce que nos ennemis appellent une victoire, — continuait l'anarchiste, — c'est d'écraser l'adversaire quand ils sont dix fois plus forts. Mais pour nous, la victoire n'est que dans l'affirmation de notre faiblesse et l'effusion de notre sang. Il faut parler au peuple avec la voix de notre sang. Nous attesterons ainsi, par ce dédain de vivre, que l'idée çeule existe et nous lui conférerons du même coup toute la réalité tangible qui peut frapper ces esprits grossiers. Elle deviendra pour eux l'éternelle idole, chère au cœur de leurs ancêtres, le Dieu vorace qui se repaît de sacrifices!... Et puis, il y a une volupté de l'intelligence dans la douleur et dans la mort librement acceptées pour affirmer sa foi. C'est l'ivresse de la certitude, c'est la vertu d'espérer contre l'espérance!... Toute la force de ma race fut dans cet espoir invincible. Etre seul contre le monde et le nier! quel vertige d'orgueil!...

Cette soif du martyre exaltait Michel :

— Vous avez raison ! — dit-il, — nous ne reculerons pas ! Ce serait une lâchet-é que de refuser la lutte.. ,

Le visage de Michel parut superbe de décision et d'intrépidité.

— Regnraez votre mari ! — dit M"' Dêno à la Cina, — regardez, qu'il est beau!

Les images sanglantes de l'anarchiste avaient affolé la veuve. La tête hantée par les souvenirs de la guerre tuico-russe, toute pleine des aventures romanesques de ses anciens amants, elle ne rêvait que chevaliers de l'Islam, forts comme des lions, et magnanimes comme des paladins. C'est ainsi qu'en cette minute, elle voyait Michel.

— Quelle absurdité 1 — fit l'architecte à mi-voix.

— Mais c'est admirable au contraire 1 — cria M"" Ricci. Elle s'était levée, tragique et frémissante. Elle secouait le bras de la Cina:

— Dites-lui donc, à voèfè mari, qu'il ne fait que son devoir, qu'il doit marcher sans crainte !,..

La Cina, très calme maintenant, répondit :

— Moi, je n'ai pas peur I Ce qu'il fera sera bien fait I Où il ira, je le suivrai I

Son regard croisa le regard de Michel. Celui-ci y lut une telle admiration de sa personne qu'il se sentit emporté vers elle par un grand élan de reconnaissance, oti se mêlait une fierté virile.

Les femmes l'entouraient, fadjuraient toutes deux ensemble :

— Vous, — disait M"* Dêno, — qui avez du sang militaire dans les veines...

— Oui ! vous, le fils du général Botteri ! — reprenait M"" Ricci, — comme ils vont vous écouter I Comme ils s'inclineront devant votre éloquence ! et comme votre haute taille va être imposante à la tribune 1...

Ses yeux humides contemplaient Michel avec une langueur amoureuse. Elle avait le feu aux joues. Sa chevelure d'or toujours belle incendiait son front. La Cina avait fini par se joindre à elles. Dans leurs yeux

qui se fixaient ardemment sur lui, Michel voyait grandir l'image d'un être héroïque. Elles le soulevaient par leurs cris. Elles Tenivraient par l'assurance du triomphe. Il perdait la tête : plus d'obstacles t II n'avait qu'à marcher. Tout plierait devant sa parole et la générosité de son exemple...

— Vous vous laissez emballer par les femmes I vous avez tort f — lui dit M. Garrel, qu'il venait de reconduire avec Doubrovine jusqu'à la grille du jardin.

« Peut-être 1 » — pensa Michel tandis qu'il remontait vers la villa. Et par un de ces brusques retours qui lui étaient habituels, il se disait à lui-même : « Si cette M"* Déno n'était pas l'amie de ma femme I... Si la comtesse n'était pas folle de son commandant et si le commandant était nommé colonel!... Si la Cina ne m'aimait pas comme elle m'aime, c'est pour Carmelo qu'elles brûleraient toutes les trois I... — Ohl ce Carmelo, cet être!... »

Au même moment, îl goûta une teile douceur à se rappeler le regard admiratif de la Cina, qu'il chassa ces idées mauvaises. Pour la première fois, dans îes yeux d'une femme, il s'était apparu comme un héros.

Sa colère contre le tribun, le désir de jouer un rôle glorieux devant celle qu'il aimait, les prédications de l'anarchiste le soutinrent ainsi durant plusieurs jours.

Cette belle attitude ne servit à rien. Le meeting n'eut pas lieu, Carmelo ayant été emprisonné la veille, pour avoir jeté au gouverneur qui passait une injure obscène. Michel encore une fois se sentit profondément humilié. On eût dit que le sort s'acharnait à le rendre ridicule.

Même dans sa cellule, l'adversaire triomphait de lui. Toute la ville était pleine de son nom. A tous les coins

de rues, des musiciens ambulants chantaient à sa louange des complaintes que les enfants répétaient ; et, chaque soir, des hordes de femmes venaient pousser autour de la prison des hurlements funèbres qui se prolongeaient fort avant dans la nuit. De cette lamentation continue des femmes il s'exhalait un tel souffle de folie que tout le quartier était en révolution. Des pierres étaient lancées contre les gardiens ; des rixes s'ensuivaient avec les agents, le sang coulait. Il fallut faire venir un bataillon de turcos pour rétablir l'ordre.

A la fin de la semaine, Garmelo fut relaxé, autant par crainte d'une émeute que par défaut de preuves matérielles contre lui. Ceux du gouvernement qui avaient entendu l'injure n'osèrent pas en témoigner, tellement ils redoutaient les représailles de la foule. En revanche, il y eut surabondance de faux témoins pour affirmer que Garmelo n'avait pas ouvert la bouche.

Sitôt que le bruit de l'acquittement se répandit, une joie convulsive s'empara de la ville. Les fenêtres se couvrirent de drapeaux et de lampions; et, sur une motion des amis du tribun,' les comités décidèrent que le lendemain dimanche, une palme d'or serait décernée à Garmelo sur la scène de l'Eden.

Ce fut une solennité patriotique, — une fête qui éclipsa tous les Quatorze-Juillet.

Michel, qui n'avait toujours pas quitté le Télemly, voulut assister à cette liesse du peuple :

— Je veux voir jusqu'au bout! — dit-il à la Gina, — c'est nous qui sommes coupables de ce qui arrive I II faut que je me rende compte de tout le mal que nous laissons faire!...

Il dîna, ce soir-là, chez l'architecte. Sur les instances de la Gina, Garrel et Doubrovine les accompagnèrent.

Quand ils sortirent, une lune énorme montait au-des-

sus de la mer. Dans la clarté éblouissante, les massifs du jardin, semblaient fleuris de lilas blancs. Le sable de l'avenue bouillonnait comme les globules au fond d'une rivière. De grandes nappes lumineuses aux reflets humides descendaient le long des collines. En bas, du côté de la ville, des chants s'élevaient, scandés par des accords d,e guitares. Des ritournelles alternaient avec le refrain révolutionnaire.

Dans les quartiers pauvres, les lanternes vénitiennes s'illuminaient parmi les drapeaux d'un sou et les guirlandes de papiers multicolores qui festonnaient les fenêtres. Des serpentins éclataient, des nuées de confetti crevaient tout à coup. Les tramways immobilisés par le flot des manifestants, donnaient de la trompe inutilement. Des processions de femmes qui portaient des bouquets traversaient la chaussée, en jouant des coudes.

A la pointe du boulevard, la foule fut si compacte que Michel dut renvoyer la voiture. Les flammes de gaz s'échevelaient sur les lampadaires indicateurs, qui signalaient TEden. Au loin, toute blanche, la bâtisse fragile rayonnait dans la lumière des perles électriques, — clair de lune plus intense que celui qui allongeait en face, sur les eaux du golfe, des colonnes d'or en fusion.

On se bousculait vers l'Edem flamboyant, qui, dans toutes les imaginations, se dressait avec la splendeur d'un temple.

L'établissement avait, depuis un mois à peine, ouvert ses portes. Les partisans de Carmelo s'étaient empressés de l'adopter comme lieu de réunion. D'ailleurs les exercices des acrobates, les couplets obscènes, les exhibitions de chairs féminines sous les soies tendres des maillots y charmaient quotidiennement la foule.

On s'y précipitait. C'était une fureur. On confondait dans la même passion l'Kden et Carmelo. Le tribun qui se complaisait à ces spectacles et qui frayait volontiers avec le monde des cabotins, avait comme façonné ce théâtre à son image. La ville s'y reconnaissait dans ses instincts nouveaux, dans ses appétits de jouissance et de triomphe: ce petit espace brillant, oti brûlait une vie si ardente, c'était le cerveau neuf de la cité!

11 en sortait un bruit de fabrique, qui remplissait tout le Boulevard. On entendait ronfler des volants, battre des pistons dans le sous -sol, où s'élaborait l'énergie lumineuse du courant épanoui sous les globes des lampes. On eût dit le halètement laborieux de la machine à plaisir. Ce souffle d'usine vulgarisait encore la bâtisse prétentieuse dont les minces cloisons de briques se cachaient sous le plâtras décoratif. Cependant la lumière intérieure resplendissait en coup de soleil derrière les vitraux des larges baies, où se découpaient les tiges d'héliotropes et les profils botticelliens du symbolisme industriel.

La multitude extasiée s'écrasait aux guichets, refluait jusqu'aux rampes du boulevard, et sans cesse, du milieu de cette masse mouvante, des vivats éperdus montaient répétant le nom de Carmelo.

Michel, tout à coup, reconnut Charles de Loverdo, dont la stature de géant dominait les têtes. Suivi de la Cina et de ses amis, il se fraya un passage jusqu'au secrétaire du gouverneur, qui, l'air sceptique et amusé, dévisageait les gens tout en mâchonnant un cigare.

— Eh bien I oui I moi aussi ! — leur dit le géant, en laissant retomber ses bras avec un désespoir comique, — j'ai fait comme vous! J'ai voulu voir le désastre !...

— Ah! Charles, Charles! — reprit M. Garrel, — les voilà enterrées vos matinées classiques !

— Hélas! Enterrées, mon ami! Il n'y en a plus que pour J'Eden et Carmelo! Une folie! Tout [le monde y vient!... des gens graves eux-mêmes s'y aventurent mystérieusement: c'est une débauche!...

Mais une poussée les fit reculer jusqu'à l'entrée de la rue voisine. Une société de gymnastique passait, conduite par un grand gaillard qui tenait une palme dorée d'une hauteur prodigieuse :

— En voilà du tracas, pour un Maltais! — dit tout haut un vieux bonhomme en paletot minable.

Une huée s'éleva:

— C'est un Juif! Tapez dessus!

Des poings menaçaient. Le bonhomme se débattait:

— Un Juif!... Moi! Un déporté de 52! On vous en fournira des Juifs de mon espèce !

— Il a raison, ce vieux-là! — cria un Espagnol taillé en hercule, qui se trouvait pris dans une bande de cigarières valenciennes — si ce n'est pas dégoûtant de voir le monde courir comme ça après un Maltais! Dire qu'il y a des femmes de Français qui vont l'embrasser ! Il faut que leurs hommes aient du sang blanc dans les veines. Moi! si ma femme me faisait un coup pareil, je la ramènerais jusqu'à la maison, à coups de pied dans les fesses!...

— Eh ! bien ! moi, — dit une petite, — je suis Espagnole et je l'embrasserais bien, à Carmelo 1...

— Toi, tu n'es pas mariée ! — reprit l'homme avec flegme, — c'est différent !

Une vieille fille à l'accent marseillais injuria l'individu:

— Vous n'êtes qu'une brute, vous! oui ! une brute> comme tous les Espagnols...

— Dites donc, vous !... glapirent les cigarières. On houspilla la Marseillaise. Mais celle-ci ayant

déclaré son enthousiasme pour Carmelo, la bande se calma :

— Vous me croirez si vous voulez ! — affirmait la vieille avec exaltation, — je suis encore demoiselle. Eh! bien si Carmelo me demandait...

Ce fut un éclat de rire général :

— En voilà un carcan !... Il faudrait que Carmelo ne soit pas dégoûté.

— Si si ! elle parle bien, la tante ! Toutes, nous coucherions avec Carmelo!...

— Allez donc ! tas de femelles, — jeta le gros Espagnol, en se cambrant dans sa veste de velours, — il y en a d'autres que lui, des hommes !...

Michel écoutait d'un air consterné :

— Voyons ! riez un peu ! — dit Charles de Loverdo, — c'est plutôt drôle !

— Moi, je ne trouve pas 1

— Ni moi ! dit Doubrovine.

Et s'emballant tout à coup :

— Tenez! le voilà, le monde de l'avenir, — le monde des instincts déchaînés, ce que votre Michelet appelle le monde-femme ! Une humanité qui flottera à la dérive de l'hystérie de la femelle à la férocité du mâle!... Oui ! voilà ce que je vous prédis ! Il n'y a plus de principes : il n'y aura plus de sages !...

— Calmez- vous, Doubrovine ! — fit M. Carrel, — vous vous échaufl'ez ! Vous devenez femme, vous aussi!..

Une éclaircie de la foule leur permit de pénétrer dans le hall de l'Eden, qui servait à la fois de promenoir, de restaurant et de cabaret. Une mêlée innombra-

ble de têtes pâlies par l'éclat lunaire des lampes ondulait comme un fleuve jusqu'aux glaces lointaines qui, multipliant la perspective à l'infini, semblaient reculer la salle dans un monde de rêve.

Les filles maquillées passaient en faisant un bruit de bijoux entrechoqués : de lourdes Marseillaises, des Lyonnaises à la mise discrète et cossue, des Parisiennes aux élégances tapageuses, des Espagnoles aux chapeaux trop fleuris, — toutes venues pour exploiter la place pendant la saison, toutes fanatiques de Garmelo. Elles bénéficiaient d'ailleurs de l'espèce de fièvre sensuelle que le tribun avait excitée dans la ville. Des escouades de tricoteuses aux corsages pavoises de cocardes bloquaient les tablées des buveurs, ragaillardissant les courages et plaisantant avec les hommes. Les chopes renversées noyaient les rondelles de feutre, inondaient les corbeilles de bretzels et les assiettées d'œufs durs. Les bouches soufflaient la fumée des cigarettes, et dans le fond, — dominant le contrôle, adossé au cadre doré d'une glace, — le patron du lieu, gros homme à tête de veau, aux bajoues tombantes, trônait avec la majesté d'un archevêque présidant une messe pontificale.

De la loge oii ils s'étaient abrités, les visiteurs reconnaissaient la salle. Toute la ville était là représentée : officiers en bourgeois garnissant les fauteuils d'orchestre, commerçants, fonctionnaires, petits employés. Le pourtour regorgeait d'ouvriers endimanchés. Au cintre, une rangée de blouses et de bourgerons enserrait la masse sombre et grouillante du poulailler. A cheval sur la balustrade qui séparait le parterre du promenoir, des tringlots étalaient leurs basanes poudreuses, des marins tiraient placidement sur leurs brûle-gueule». Et partout des femmes en cheveux, en

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mantilles, en chapeaux, en coiffure de soirée 1 Partout des groupes de tricoteuses dont les cocardes éclataient brutalement sur l'ampleur des poitrines.

Des spectacles quelconques se succédaient sur la scène, — équilibristes, cochons savants, grosses filles à romances, cabotins dont les lèvres minces distillaient des idioties et des obscénités. Puis une pochade militaire dans un vague décor de caserne. Un sergent se déculotta et, couvert d'un simple caleçon, se fourra dans son lit où l'attendait une blanchisseuse, sa bonne amie. On cria : « Vive l'armée 1 » Devant la loge deMichel, une gamine maigriote aux façons garçonnières s'était dressée, heurtant l'une contre l'autre ses mains gantées de noir. Sa mère l'encourageait. A la fin de l'acte, on rappela les acteurs, tandis que les camelots recommençaient à crier : « Demandez le portrait de Garmelol... Cinq centimes I » et que les garçons des bars, frappant sur leurs bouteilles avec des tire-bouchons, annonçaient leurs bocks économiques et leur limonade fraîche.

A la longue, on s'impatientait. Des gens qui se levaient en agitant des cannes réclamaient Gajmelo. Le poulailler s'ébranla, la contagion gagna les fauteuils d'orchestre, le pourtour, le hall : les matraques, les lourdes semelles, martelaient le plancher en cadence:

— Gar-melo ! Gar-melo ! . . .

Les femmes comme furieuses, excitaient les hommes.

Soudain, les trois coups retentirent. L'orchestre attaqua la Marseillaise anti-juive. Au milieu du tumulte et des acclamations, le rideau se leva, découvrant un tableau d'apothéose. Entre une double rangée de figurants qui inclinaient des palmes en papier doré, la Liberté, drapée dans un péplum et coifl'ée du bonnet phrygien, s'appuyait d'une main sur la hampe d'un drapeau tricolore et, de l'autre, elle couronnait Garmelo,

qui, le poing sur la hanche, et bombant son torse sous la redingote stricte, se tenait en une pose de gladiateur.

La joie de la ville s'effréna en délire. Les bouquets volèrent. Des femmes qui n'avaient plus rien à jeter arrachaient les fleurs d«^. leurs chapeaux, les lançaient sur la scène. Un cri terrible sortait de cette multitude convulsée par le spasme du triomphe. La chaleur était atroce. Le sang brûlait. Une trépidation continue faisait vibrer du haut en bas la frêle bâtisse, comme si elle allait se volatiliser au choc du fluide orageux jailli des gorges et des prunelles.

Carmelo, souriant dans les flammes du bengale, avait passé son bras autour de la taille de la Liberté.

Les vivats rebondirent sur des notes plus hautes, acclamant le groupe symbolique de la cabaretière et du chevrier enlacés.

— Embrassez-la I — cria une tricoteuse.

— Oui î Embrassez-la! Embrassez-la!...

Et Carmelo, avec une aisance de prince, avait appliqué deux baisers sonores sur les joues de la Liberté.

Alors, éperdues, toutes les femmes sentirent sur leurs lèvres le baiser du tribun. Elles poussèrent un hurlement tragique, le même qui, pendant des nuits, avait retenti autour de la prison. Dans une extase farouche, elles lui criaient leur adoration, leur abandon total ; quelques-unes sanglotaient. Elles saluaient en lui le héros, l'être miraculeux enfanté par la fièvre de leur sexe, celui qu'elles avaient créé de leurs ardeurs et de leurs enthousiasmes, — le vrai fruit de leurs cœurs et de leurs entrailles.

Environné de ce grand amour, Carmelo, un instant, parut transfiguré. Il se dressait, impérial, entre la double haie des palmes d'or.

— Oh ! qu'il est beau l — s'écria tout à coup la Cina

d'une voix étrange, en saisissant la main de Michel.

Il la repoussa. Une détresse infinie avait passé dans ses yeux. Brusquement, il se leva, et, l'entraînant hors de la loge :

— Vous me faites horreur 1 — dit-il.

LA GINÂ

Après la scène de l'Eden, Michel et la Gina étaient rentrés presque aussitôt à la villa du Télemly.

L'un à côté de l'autre, dans le coupé qui les ramenait, ils gardaient un silence plein de menaces. D'abord Michel s'était attendu à des protestations et à des larmes qui eussent flatté sa vanité d'homme. Mais la Gina restait muette. Bien qu'il fût profondément bouleversé, il devinait chez elle un ressentiment peut-être plus terrible que le sien, une de ces explosions intérieures de colère et d'orgueil, comme elle en avait eu jadis à Pérouse les premières fois qu'il lui avait témoigné de la froideur. Il souhaitait de toutes ses forces qu'elle parlât. Lui-même cherchait des phrases par où la provoquer. Inutilement ! Une force occulte, — cette i force d'inertie qu'il connaissait bien — paralysait son esprit comme ses lèvres. Déjà la voiture franchissait la grille de la villa, et il se taisait toujours. La voiture 8'arréta. D'un mouvement brusque, la Gina ouvrit elle-

même la portière et, sans se retourner vers Michel, comme si elle avait hâte d'être délivrée de lui, elle se précipita vers le seuil du vestibule où Jeanne l'attendait.

Cette fuite où il voyait une nouvelle insulte le mit hors de lui. Par orgueil, il ne la suivit pas. Il se planta devant la maison et, dans une rage croissante, il se mit à épier le va-et-vient des lumières derrière les fenêtres de la chambre à coucher. Presque aussitôt tout s'éteignit, et il fut seul au milieu des ténèbres avec sa colère inutile : « Elle se couche^ elle ! — pensa-t-il, — cela lui est égal de me savoir torturé ! »

Et détournant ses yeux de la fenêtre où la lampe injurieuse venait de s'éteindre, l'âme à la dérive, il s'enfonça dans les allées du jardin. Il marcha, il marcha longtemps, frappant de sa canne les arbustes des bordures, faisant crier le sable sous ses pas, comme s'il eût voulu forcer l'attention de quelqu'un. L'humidité tiède qui montait du golfe alourdissait l'air nocturne. Michel sentit tout à coup la fièvre de ses tempes et, par tout son corps, une sueur moite qui l'amollissait.

Epuisé, il s'assit sur un banc qu'abritait un massif d'orangers et autour duquel un filet d'eau courante entretenait un peu de fraîcheur. Il fit cela machinalement, le regard perdu dans l'ombre, la pensé^ toujours tendue sur le même objet: « Il n'y a pj à ruser avec les mots, — se dit-il à mi-voix, — la v^ rite est que je suis jaloux I Voilà la chose dans toul sa sottise. Jaloux!... jaloux de Garmelol... » Il se raj pela immédiatement .ce soir de Tipasa, où la Cini avait chanté avec le Maltais, et où il s'était plu à les réunir en imagination comme deux êtres dissociés et faits pour se comprendre. Et il se rappelait aussi aveq

quel beau détachement d'esprit il s'était amusé à ce jeu pervers. 11 eut un ricanement: (( Comme je me croyais fort pendant cette minute-là! La jolie parade que je me suis jouée devant moi-même. Quelle hypocrisie ou quelle stupidité I... Voilà ce que Ton gagne à vivre dans le rêve ! Quand par hasard le rêve descend dans la réalité, on ne sait plus où on en est, on est pris de fureur ou d'épouvante, comme une petite fille qui verj ait tout à coup son jouet marcher devant elle ! Au fond, c'est Carmelo et la Gina qui ont raison contre moi. Ils vivent, ceux-là ! Ils n'ont pas besoin pour cela de ma permission, ni d'aucune permission, d'aucun principe, d'aucune morale! Ils sont tout près des origines, ils sortent à peine du grand foyer où s'alimente la flamme féconde et inextinguible; moi je suis le pâle reflet d'un lointain soleil qui va mourir I .. . Oui ! oui î La Gina disait vrai : il était vraiment beau, ce soir, Garmelo I Le gardeur de boucs enlacé à la cabaretière, au milieu des vivats grossiers, dans cette vulgaire apothéose! Il dompte les foules, il aime les chevaux, il sent le fauve, il est digne d'être aimé! Gomme la Gina, il est riche de vie pour lui-même et pour les autres!... Oh! être ce bandit, ne fût-ce qu'un instant, un seul instant! je donnerais tout pour cela, tout ! G'est la Gina qui a raison, vous dis-je ! Elle ne se trompe pas, elle n'hésite pas! Par un sûr instinct, elle court vers la Vie! Oui! oui! elle a raison, vous dis-je!... »

Son imagination emportée supprima encore une fois le réel. Par une contradiction inconsciente, il se rua en plein rêve. Il mit la Gina aux bras de Garmelo. Mais une atroce douleur faillit le faire crier. Ge fut comme un coup de fouet en plein visage. Il venait de voir ïacte s'accomplir sous ses yeux. Pendant l'espace d'une seconde il avait cru à cette chose infâme. La tête lui

tournait. Une odeur d'empyreume, violente et concentrée comme une essence, se dégageait des orangers en pleine sève. Michel se leva aussitôt du banc: h « Après tout, — se dit-il, d'un air de défi — elle m'appartient, cette femme ! Je suis son seigneur et maître!... »

En proie à tout le vertige de la chair, il courut vers la maison comme un fou. Arrivé dans le vestibule, ses mains cherchèrent à tâtons le bouton du bec électrique, la lumière jaillit, les tentures émergèrent de l'ombre avec une intensité aveuglante. Instantanément, comme si une conscience extérieure l'avait illuminé, il eut honte de lui, son trouble s'apaisa. 11 monta lentement et presque à regret l'escalier de la chambre à coucher.

La Cina avait fini par s'endormir d'un affreux sommeil entrecoupé de cauchemars. Elle n'avait rien dit à Jeanne qu'elle avait congédiée presque aussitôt. A peine seule, elle avait eu une crise de sanglots, puis, à la longue, la force de l'émotion contenue l'avait terrassée.

Dans la blancheur de l'oreiller, à travers les bandeaux défaits, se détachait le masque sculptural. Une expression tragique contractait la commissure des lèvres. C'était un visage que Michel ne lui connaissait plus. Il la contemplait à la lueur de. la veilleuse et voici que la première figure, sous laquelle la Cina lui était apparue, lui revint à la mémoire, — la figure qu'elle avait autrefois lorsqu'elle chantait avec un tel éclat de passion les grands rôles des opéras italiens. 11 eut un instant l'idée de rallumer toutes les lampes, comme il avait fait dans le vestibule, et d'éveiller la Cina en l'inondant de lumière. Mais dans cette tête immobile, il devinait des choses si terribles,

ces lèvres contractées paraissaient si frémissantes de colère qu'il recula devant la scène inévitable. Il haussa les épaules avec mépris.

« Ah ! la voilà bien la chanteuse manquée!... » Et il se donna la feinte excuse de ce dégoût pour se réfugier sur le balcon, en attendant le jour. Devant les ténèbres opaques, dans le grand silence qui pesait sur les choses, avec l'humidité lourde de l'air nocturne, Michel éprouva comme une détente, après ces heures d'agitation stérile. Sa pensée harassée se perdait dans le vide, comme ses yeux dans le noir de la nuit. Son regard finit par se fixer obstinément sur la double file lumineuse des lampadaires à gaz qui, suivant le Champ de Mars, s'enfonce tout droit vers Hussein- Dey. Il goûtait une volupté à ne penser plus. Aucun souffle n'agitait les feuillages. Peu à peu, il perçut de façon plus distincte la rumeur basse du golfe et, par intervalles, le petit bruit de la vague, — ce claquement d'étoffe mouillée que la Gina et lui entendaient de la terrasse de Tipasa pendant cet automne splendide qui avait été aussi l'automne de leur amour.

La pensée de Michel rebondit éperdûment. Il évoqua ces jours tout remplis d'un bonheur tel qu'il n'en eût jamais rêvé ! Il le croyait maintenant. En ces jours passés, il avait été parfaitement heureux, et voilà- que tout était perdu, perdu sans retour ! — « Mais alors, — se dit-il comme effrayé — tu l'aimes, cette femme ? tu l'aimes malgré la naïveté grossière de son égoïsme, malgré la vulgarité de son âme? » — Et il s'énuméra toutes les tares réelles ou imaginaires qu'il reprochait ;i la Cina et dont, lui du moins, il souffrait, hélas Urop réellement. Il se les détailla avec amertume — « Tu l'aimes donc telle qu'elle est ?... » — Et une voix douloureuse reprenait en lui: — « Oui I telle qu'elle est!

tout entière ! corps et âme ! Aimer, c'est cela ! Je l'aime je l'aime, je l'aime I... »

Un fanal rouge glissa rapidement dans la nuit. Pros de la gare des marchandises, le sifflet d'un train s'éleva tout à coup avec une acuité déchirante et aussitôt, dans la chambre à coucher, un cri de terreur répondit. Michel poussa précipitamment la portefenêtre.

La Gina se débattait dans un cauchemar. Tout son visage exprimait une épouvante indicible, elle articulait péniblement des paroles confuses :

— La vipère ! la vipère!... Otez-la! J'étouffe I .. . tandis que ses doigts crispés s'efforçaient d'arracher quelque chose de son cou.

Au bruit que firent les pas de Michel elle sursauta brusquement, ses yeux s'ouvrirent. Mais en l'apercevant, elle poussa un nouveau cri :

— Ce n'est rien! — dit-elle vivement avec une sorte de honte.

L'accent dont elle le dit réveilla chez Michel comme une réminiscence. Où l'avait-il entendu, cet accent-là?... Elle se passait lentement la main sur le front :

— Oh ! l'atroce nuit !

— Est-ce que vous souffrez? — demanda-t-il froidement.

— Oui, je souffre... de ce que vous me faites souffrir ! La hauteur du ton imposait à Michel. Il n'osa pas

répondre, etlaCina, à mesure que la conscience nette du moment lui revenait, se faisait plus taciturne et plus sombre. Tous deux s'observaient, en se provoquant du regard. Ce silence était insupportable. A la fin, Michel n'y tenant plus, lui dit avec un calme apparent que démentait le tremblement de ses lèvres :

— Vous dormez, vous!... vous êtes bien heureuse!...

Il savait tout ce qu'il y avait d'injuste dans ce reproche, mais il disait cela pour la forcer à parler.

— Vous appelez cela dormir, vous?...

Un moment, elle se tut de nouveau, résolue de ne point s'abaisFcr à une justification. Puis soudain, la violence de la colère contenue l'emporta malgré elle. Elle s'était à d'^mi dressée sur le lit, les narines palpitantes, et elle déclamait avec ce je ne sais quoi de théâtral qui persistait en elle, même dans ses effusions les plus sincères :

— Ah ! je vous fais horreur, monsieur t.. . Et vous aussi, vous me faites horreur, vous et tout ce qui vous touche, votre maison, votre lit, ce lit où je dors, comme vous dites. Soyez tranquille, je n'y dormirai plus ! Je me révolte à la fin de vos soupçons avilissants, de vos froideurs sans cause, des extravagances de vos imaginations! Laissez-moi partir avec ma misère! Je suis une chanteuse, moi ! Votre mère me l'a dit et vous, vous le pensez si vous ne le dites pas. Je suis une misérable cabotine, une gitane !.. une gitane, entendezvous? C'est cela que vous avez aimé!... Tenez! je veux vous donner raison, je veux tomber plus bas que tons vos soupçons, je veux me rouler dans la dernière ignominie pour vous plaire !...

Michel se laissait gagner, lui aussi, par ces emportements :

— A quoi bon toutes ces clameurs? — fit-il durement, — je ne vous ai pas accusée ; qui vous accuse ici?...

— Vous avez fait pis, monsieur! Il est inutile déjouer avec les mots. Allons! avouez-le franchement, vous m'avez crue capable de m'éprendre de ce boucher, de ce Carmelo... comme une fille des rues !... j'en rougis de hoDte pour vous !

— Eh bien oui ! — dit Michel avec une joie mauvaise, — c'est cela ! Vous l'avez dit.

— Que voulez-vous qu'on vous réponde?... Mais si, je vous répondrai ! Il faut que je vous réponde!... Vous ne savez donc pas qui je suis, monsieur, vous l'intellectuel, l'homme de haute culture ? Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous vivons ensemble peut-être, et vous ne savez toujours rien de moi ! Vous vous êtes imaginé que j'étais une créature, comme les autres,.,, comme toutes les autres!... Ne dites pas non 1 Je sais trop votre mépris de la femme ! Vous m'avez crue uniquement bonne pour le plaisir, une Levantine sensuelle et paresseuse, comme je vous l'ai entendu dire cent fois des femmes d'ici, avec l'intention secrète de me blesser peut-être 1... Vous pensiez que je ne serais pour vous qu'im caprice et peut-être vous flattiez-vous de vous faire eat&ndre à demi mot. Oui ! ainsi va le monde. Si les amoiirs sont aisées, elles ne sont pas éternelles. On se pren-1, on se quitte et chacune a son tour !... Mais vous avez donc perdu le souvenir? Vous ne vous rappelez donc pas ce soir de nos fiançailles où vous m'avez mis au doigt votre anneau?... Tenez ! le voici, votre anneau ! Vous vous souvenez ? ce soir au Palais d'Eté ?... J'ai exigé de vous une chose peut-être impossible, — une chose romanesque et folle selon le monde, — je vous ai demandé de n'aimer que moi, comme je vous jurais de n'en aimer pas d'autre que vous. Je savais alors, — croyez-le bien — tout ce que je vous demandais et à quoi je m'engageais en retour. Je suis restée fidèle !... Ceux de ma race (et elle vaut bien la vôtre!) peuvent être vindicatifs et durs, mais ;. ils savent garder une parole. Je suis une Golonna ! Je suis une romaine, moi ! Comprenez- vous, Michel? Quand j je ne vous aimerais pas comme je vous aime, quand I

tout mon cœur et mes sens protesteraient contre mon serment, sachez que me tuerais plutôt que de vous trahir ! et quand je vous aurai quitté, puisque vous l'avez voulu, je ne me considérerai pas comme déliée pour cela de ma promesse. Je suis votre femme, monsieur, je suis à vous pour toujours !...

— Je vous remercie de ces paroles, — dit Michel.

— Vous feriez mieux de vous excuser !

— M' excuser? Pourquoi ? C'est moi sûrement qui ai le plus souffert de nous deux !...

— Allez ! vous n'êtes qu'un malade, vous courez tout droit à la folie...

— Soyez-moi donc indulgente, si je ne suis qu'un malade !

— Indulgente?... Mais j'ai été bonne pour vous, j'ai été trop bonne. C'est pourquoi vous m'avez crue sotte. Toute la tendresse qui est en moi...

— Vous? tendre?... Quelle illusion! Vous êtes voluptueuse, câline peut-être, comme une enfant gâtée. Vous prenez pour de la tendresse les effusions de votre égoïsme...

Ils s'appliquèrent ainsi à se froisser cruellement. Ils se dirent des choses irréparables, de ces mots qui restent au fond de l'âme, levain des mauvaises querelles et des séparations futures.

— Ne parlons plus de tout cela! — dit Michel, — puisque c'est fini!... C'est bien fini, n'est-ce pas?

Au moment qu'il prononçait ces mots, il sentit passer sur son âme une détresse affreuse et, au fond de lui, le cri de passion qu'il avait jeté tout à l'heure, protesta plus désespérément: ((Je l'aime, je l'aime, je l'aime! » Il eût conscience qu'en cette minute encore il voulait tout sauver, mais qu'il ne le pouvait pas. Il ajouta seulement :

— Et quand j'aurais eu tort cette fois, il y a encore autre chose, autre chose que je ne puis pas vous dire...

Sa voix mal assurée était grosse de sanglots. Mais la Gina, comme si elle avait reçu un soufflet, se redressa plus hautaine.

— Ne me la dites pasl Ohl ne me la dites pas, cette autre chose I Je ne veux pas la savoir. Gardez cela pour v(fus, monsieur. Je ne tiens pas à vous comprendre, pas plus que vous ne tenez à me comprendre, moi!... Mais je sais tout, allez! Vos conversations avec votre ami Claude m'ont éclairée, et j'ai lu vos mauvais livres... votre littérature! pour savoir enfin!... Je sais maintenant! Je sais ce que vous cachiez sous vos ré- Ificences!... Vous vous laissez conduire par des phrases de romans: « ... La femme enfant malade, l'éternelle Dalila, l'esclave sournoise et révoltée, l'instigatrice du désordre, l'ennemie des lois et des rêves!... le mystère ridicule de la femme!... » — J'ai lu tout cela, j'ai retenu toutes ces phrases!... Eh bien! je vais vous le dire, le mystère de la femme ! car je suis une vraie femme, moi! L'être artificiel et faux, c'est vous! La femme ne cherche qu'une chose — se donner! se donner sans partage, par un don absolu, irrévocable ! Aimer!... Celle qui est forte pour l'amour n'en aime qu'un. Les débiles ne sont bonnes que pour le mensonge et l'adultère. Oui! se donner!... Le voilà ce grand secret qui fait rire ! Le voilà dans toute sa candeur! 11 est risible en effet!... Se donner pour rien... oui! pour rien, pour se donner! Comprendras-tu, Michel ?...

Il y eut dans ces mots une douceur si candide, un accent de passion si profonde que Michel fut emporté à son tour par le flot de tendresse qui lui noyait le cœur. La Gina, agitée d'un grand sanglot, s'était abattue sur l'oreiller. Il lui prit ses mains dans les siennes:

— Pardonne-moi tout le mal que je t'ai fait! — implora-t-il d'une voix presque enfantine.

— A quoi bon te pardonner? Ce que je sens pour toi est plus fort que tout.

— En moi aussi, c'est plus fort que tout... ah! je t'aime, va! je t'aime comme tu veux être aimée !...

Leurs lèvres s'unirent pour le pardon, — et encore une fois tout fut oublié 1

Ils se reprirent d'amour avec un tel abandon de tout leur être, avec une telle joie de s'appartenir encore, que le matin même, pour que la solitude fût plus complète autour d'eux, ils décidèrent de regagner Tipasa dans trois jours.

Ils déplorèrent que des visites indispensables les empêchassent de partir immédiatement, et, le soir, ils hésitèrent longtemps à se rendre à l'invitation de l'architecte Garrelqui, la veille, les avait priés à un dîaer de gala. Mais celui-ci semblait tenir si fort à leur présence, qu'ils craignirent de le désobliger. L'architecte inaugurait une galerie mauresque qu'il venait de faire construire derrière sa maison. Il était si satisfait de son œuvre, il en étalait une joie si naïve que Michel ne voulut pas le priver du plaisir de lui en faire les honneurs.

Au fond, la Gina était curieuse de voir la reine de Zanzibar, qui devait être du dîner. Exilée depuis un an en Algérie, constamment cloîtrée dans sa villa de Mustapha, elle ne s'était pas montrée jusqu'alors, et elle avait refusé obstinément toutes les invitations officielles. Il avait fallu la diplomatie féminine de la comtesse Ricci pour la déterminer à paraître dans cette petite fête tout intime.

— Allons-y! — dit gaîment la Cina, — ce sera drôle

de dîner avec cette négresse!... et puis Garrel est si bon!

I/architecte et M"'= Ricci, qui, pour la circonstance, remplissait l'office de maîtresse de maison, vinrent à leur rencontre dès qu'ils les aperçurent au bout de l'allée qui menait à la terrasse.

— Savez-vous que vous avez une fière mine, ce soir?

— dit le vieillard à Michel, — certes, je vous trouve mieux 1 On voit que vous avez déserté votre politique!...

Et la comtesse tout en embrassant la Gina:

— Ah! vous sentez le bonheur, ma chère enfant !.,. je devine ça, moi! Mon Dieu! comme vous êtes en beauté aujourd'hui!...

— Ma foi ! nous allons voir tout de suite ma galerie !

— dit M. Garrel — nous n'attendrons pas les autres! Il n'y a ici que Doubrovine et le commandant de Gondreville qui sont en train de se chicaner là-haut sur des questions d'ethnographie!... A propos! je vous ai prévenus, n'est-ce pas? Vous savez que j'ai, ce soir, mon petit carnaval?...

— Quel petit carnaval? — demanda Michel interloqué.

— Tu ne comprends pas?... G'est la reine de Zanzibar! — dit la Gina en éclatant de rire.

— Mon Dieu oui! — reprit M. Garrel. — Vous vous rappelez, dans Candide, le carnaval de Venise?... Mais vous n'avez pas lu ça, vous ! Ge n'était plus de votre temps... Dans Candide, il y a un dîner de rois détrônés qui sont tous venus passer le carnaval à Venise... Ehl bien, c'est ce speclacle que je vais vous offrir. Outre sa Majesté, la reine de Zanzibar, nous aurons son Altesse royale le prince héritier de Geylan et le petit-fils de Sidi-Brahim, le fameux marabout qui

a failli régner sur toute l'Afrique du Nord, il y a quelque cinquante ans... tous en rupture de trône, tous en disponibilité comme dans le roman de Voltaire!

— Peste! — fit Michel, — vous donnez dans la folie des grandeurs, monsieur Carrell...

— Que voulez-vous? j'aurais mieux aimé que la chose se passât sans cérémonie, gentiment, entre nous... Mais le commandant a voulu absolument me faire faire la connaissance du Prince qu'il a ramené prisonnier d'Extrême-Orient et celle de Sidi-Brahim qui a été autrefois sous ses ordres. Là-dessus, M"=® Ricci a prétendu nous imposer la reine... Ah! c'est un bon cœur, la comtesse! C'est elle, vous savez, qui a mis à la mode parmi nos dames d'aller faire visite à cette pauvre reine...

— Mais elle mourait d'ennui, la malheureuse ! — dit M"'" Ricci en s'échauffant selon son habitude, — elle mourait d'ennui entre une gouvernante et un intendant qui l'espionnent, qui ne la quittentpas d'une semelle!... Une abomination, mes chers amis ! C'a été la croix et la bannière pour obtenir que la gouvernante ne vienne pas ce soir avec elle...

— Est-ce qu'elle est bien noire, la reine? — demanda brusquement la Gina à M™* Ricci.

— Noire? Quelle idée !... Elle est très bien, la pauvrette ! Le teint un peu vif seulement! Une couleur de brique!... de brique bien cuite!... Dans tous les cas, vous verrez, elle se tient parfaitement!...

On venait de contourner la villa. M. Carrel se précipita au devant de ses hôtes et, s'arrêtant sur le seuil d'une vaste cour en terrasse, il leur montra son œuvre :

— La voilà, ma dernière toquade!... Qu'est-ce que

vous en dites, vous autres? C'est réussi^, n'est-ce pas? Sans vanité !... Mais est-ce joli, hein? Est-ce joli !...

Le long de la terrasse, la colonnade toute blanche se déployait parmi les verdures et les lianes violettes des bougainvilliers. Des boiseries peintes de couleurs claires et rehaussées d'or éclataient au fond contre la muraille. Pour adoucir la lumière, de grands voiles de tulle mauve se tendaient entre les colonnes, noués mollement aux chapiteaux. On entendait un bruit d'eau vive qui semblait courir d'un bout à l'autre de la galerie, rumeur musicale et discontinue pareille aux mélodes, sans rythme des chants arabes. Et tout l'édifice avait quelque chose d'aérien et de lumineux comme l'atmosphère où il baignait. On aurait dit la porte frêle de Timmense paysage ouvert devant la terrasse, d'oii le regard se perdait vers la courbe indécise du golfe et jusqu'aux cimes neigeuses du Djurjurra.

Mais l'architecte s'attardait à faire admirer les menus détails de ses boiseries, dont les complications puériles et charmantes, comme toutes les créations de l'art mauresque, ravissaient son goût un peu précieux. Il montra comment le niveau inégal de la galerie permettait de former avec des écransune succession de petites chambres donnant sur la mer. Il découvrit dans l'épaisseur de la muraille plusieurs réduits obscurs, encombrés de coussins et de nattes avec de minuscules étagères en bois ajouré et peint :

— Ici, — disait M. Garrel — vous pouvez dormir, faire la sieste. Voici un endroit pour lire, en voici un autre qui est à souhait pour rêver!... Voyez- vous, il n'y a que ces Orientaux qui sachent goûter la vie ! Nous ne nous doutons pas de cela, nous autres ! Ah ! ces gens-là sont de grands maîtres en volupté I... Regardez plutôt cette fontaine I Elle est copiée exactement s

une fontaine mauresque que j'ai trouvée aux environs d'El Biar...

Il entraîna les hôtes vers la margelle de marbre.

L'eau qui jaillissait de la paroi aux faïences vernissées se répandait, avant de tomber dans la vasque, sur une large dalle sillonnée d'innombrables petits canaux, véritable arabesque liquide qui revenait sans cesse sur elle-même en un perpétuel va et vient de reflets et de murmures, j

— Est-ce joli encore, ceci ? — disait M. Garrel — Faire chanter l'eau, la faire aller, venir oomme une chose vivante, la faire chatoyer comme les tours d'un collier, ils avaient inventé cela, ces barbares!... Et mes colonnes! Admirez mes colonnes ! Elles ont un peu plus de cent ans. Elles viennent de Carrare en droite ligne. Les Turcs qui étaient stupides les achetaient toutes faites en Italie... Ce sont mes maçons qui les ont découvertes dans une fosse au fond de mon jardin. Aussi voyez quelle couleur merveilleuse elles ont prise sous la terre ! On dirait une chair aux tons d'ivoire !

Devant Michel et laCina qui souriaient, le vieillard flattait de la main le beau torse lisse des colonnes.

Mais il se fit un grand bruit de voix dans la salle de billard.

— Ah! voici le commandant ! — dit aussitôt M"'^ Ricci qui rougit légèrement.

La porte vitrée s'ouvrit avec fracas, encadrant le profd don quichottesque du commandant de Gondreville. Derrière lui, la haute taille de Doubrovine.

— Non ! non ! je ne discute plus avec vous, — criait le commandant, — vous avez des idées de l'autre monde!... des idées de votre pays!...

Et, sans écouter le Moscovite, il s'approcha par andes enjambées :

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— Figurez-vous !..c Doubrovinequi me soutient que les Berbères sont des Egyptiens t Mais c'est absurde, mon cher monsieur! Ce sont des Celtes. Regardez les Kabyles, le type est frappant!...

— Ah ! ça! — dit M. Carrel — qu'est-ce que vous venez faire ici, vous deux? Vous auriez bien pu rester dans l'atelier à vous chamailler ! Il s'agit bien de Kabyles maintenant!... Et quand je songe que vous n'avez pas encore trouvé un compliment à me faire!...

— Bonjour, chère amie! Bonjour!...

Avec des cris et de grandes démonstrations affectueuses, la comtesse était accourue au devant de M"'*' Dêno qui s'avançait de son petit pas sautillant d'oiseau malade.

— Je n'aurais pas dû venir, — dit-elle d'une voix si basse qu'on l'entendait à peine, — je ne suis pas bien ! Mais j'ai voulu voir la reine...

Elle avait sous les yeux des poches violâtres et, malgré le maquillage, safigure paraissait toujours plus terreuse.

— Vous savez ! — dit-elle à la Cina qui aidait M™** Ricci à l'installer dans un fauteuil de bambou, — toutes mes sensitives sont mortes!... le jardinier m'a appris cela ce matin ! C'est un présage!... je vous le dis parce que je sais que vous êtes comme moi: vous croyez aux présages, vous !

M. Carre], galamment courbé devant la malade, lui faisait admirer sa galerie, recommençait ses explications sur les boiseries, les colonnes qu'on avait retrouvées dans une fosse...

— Allons faire un tour jusqu'au tennis ! — souffla le commandant à l'oreille de Michel — ce bon Carrel est d'un raseur, ce soir !...

Mais ils se heurtèrent au chaouch qui précédait ce-

rémonieusement Sidi-Brahim en grand uniforme de lieutenant de spahis.

— Oh ! le beau garçon I — s'écria M™"* Dêno qui, renversée sur son fauteuil, braquait sa face à main. — Regardez donc! — disait-elle à la Cina, — il a des yeux de gazelle !...

Le lieutenant saluait avec une aisance parfaite, en grand seigneur musulman qui sait son étiquette européenne.

M. de Gondreville faisait les présentations, lorsque Charles de Loverdo parut en coup de vent, la vaste redingote déboutonnée et flottante, l'air encore plus affairé que de coutume :

— Excusez-moi ! je suis en retard, — dit-il en serrant la main de Garrel.

— Ce brave Charles ! il passe son temps à s'excuser !... Mais vous n'êtes pas en retard, mon bon ! D'abord, chez moi, on n'est jamais en retard !...

— Excusez-moi ! — poursuivait Charles de Loverdo qui n'écoutait pas, — nous avons une besogne au gouvernement !... Cette politique, ces élections !...

Il se mit à parler de Carmelodontle succès, affirmaitil, était certain. Il donnait des détails avec une telle grandiloquence, une telle abondance de gestes, qu'un cercle se forma autour de lui. Et cela fit que l'entrée de la reine faillit passer inaperçue.

— C'est une Majesté, ça? Mais elle ne se tient pas bien du tout ! — dit la Cina qui avait peine à réprimer un fou rire.

— Taisez-vous ! taisez-vous, petite ! — murmurait M""' Dêno, — elle est tout de même de sang royal !

La reine qui était seule, s'était arrêtée, toute timide et décontenancée, sur le seuil de la terrasse. Dans sa robe de soie couleur chaudron, sous le chapeau trop

large, à la capote d'un vert atroce^ agrémentée d'écailles et de pailletages, elle avait l'air d'un petit singe fagoté pour une parade de foire.

— Voyez comme elle tremble, la pauvrette f — dit M"*^ Ricci en se levant pour la saluer.

M"** Dêno aussi avait quitté son fauteuil et, se tenant à une distance respectueuse, elle fit devant la Majesté africaine une grande révérence de cour. Les hommes se retournèrent, se confondirent en saluls. Ce fut un brouhaha. Chacun se pressait. On dévisageait curieusement la petite reine timide. Doubrovine regardait la scène d'un air furieux.

— Ma parole ! — dit-il à Michel, — Carrel aurait invité une ménagerie !...

La reine avait fini- par s'asseoir sur le bord d'un fauteuil avancé par M™' Ricci. Sa gêne persistait, si pénible qu'elle se communiqua à tous ceux qui étaient présents et, que pendant une minute, un silence régna. La pompe du couchant qui se déployait alors sur le golfe ajoutait à cette contrainte je ne sais quelle solennité quasi religieuse. Tout le paysage s'évanouissait dans les brumes marines, les lignes se décomposaient, et la mer, teinte d'une étrange couleur de lilas, s'étendait immobile et sans un reflet.

Quelques-uns, feignant d'admirer, s'approchèrent de la balustrade de la terrasse.

— Nous attendons le Prince ! — prononça tout à coup M. Carrel pour dire quelque chose.

Des banalités s'échangèrent sur le Prince de Ceylan qui vivait très retiré dans sa villa de Chéragas. Pendant ce temps. M"" Ricci s'efforçait de tirer quelques mots de la reine. Celle-ci parlait difficilement un mauvais français entremêlé d'expressions anglaises.

Enfin le Prince se fit annoncer.

Avec la même aisance que Sidi-Brahim, il s'en fut immédiatement saluer M"^ Ricci, s'excusant sur son retard : « un accident était arrivé à sa voiture au moment même oh il sortait.... »

Sa mise trahissait une discrétion voulue, un souci apparent de s'effacer. Vêtu d'une simple blouse noire à la mode asiatique, les pieds menus disparaissant presque dans la chute du pantalon très large, il n'attirait guère l'attention que par une espèce de turban de laine blanche et par l'extrême petitesse de ses mains aux ongles démesurés et polis comme des agates.

A table, il se montra tout de suite cordial avec Michel qui était son voisin. Sa gaîté presque enfantine acheva de dissiper ce qui restait de contrainte. On s'occupa moins de la reine qui touchait à peine aux mets et qui, les yeux baissés, se tenait sur son fauteuil sans plus bouger qu'une idole.

La chère fut délicate et succulente comme il convenait chez un maître de maison dont la gourmandise était raffinée. On admira l'harmonie subtile qui groupait les fleurs élevées en buissons dans des vases, enlacées aux bras des candélabres, semées à profusion sur la nappe. Mais, plus que tout le reste, la beauté triomphante de la Cina provoqua la louange. Les grands yeux noirs de Sidi-Brahim ne la quittaient point. Dans cette reprise de passion, au milieu des chaudes sympathies qui l'entouraient, devant ce décor d'une grâce si ingénieuse qui était comme un hommage de plus à celle qu'il aimait, Michel en conçut une joie d'orgueil encore inéprouvée.

Par besoin d'expansion et par désir de plaire, il tenta d'interroger le Prince sur les religions de son pays. Mais celui-ci changeant de visage, se renferma dans une réserve qui découragea toute question.

L'instant d'après, il avait retrouv(5 toute sa gaîtç et il entretenait Michel de ses occupations quotidiennes. Pour tuer le temps, — disait-il — il faisait de la photographie et il s'adonnait à la bicyclette...

— Cela vous étonne, n'est-ce pas ? — demanda -t-il à Michel.

— Moi ?non !... Mais comment ne montez-vous pas à cheval ?...

— Nous n'avons pas l'habitude!... et puis, pour un souverain misa pied, je trouve que la bicyclette a déjà quelque chose... comment dites-vous ça ?... de séditieaK, oui de révolutionnaire!..

La plaisanterie forcée eut une nuance d'amertume qui n'échappa point à Michel.

— Que voulez-vous ? — poursuivait le Prince, — je n'ai rien à faire que de m'amuser. Je m'amuse le plus que je peux I... Oh ! je suis gai, je suis très gai, moi !...

La comtesse s'était levée. Le café avait été servi dans la galerie mauresque illuminée, la douceur de la nuit permettant de rester en plein air. Aussitôt des groupes se formèrent, les femmes se rejoignirent. Encouragée par M™** Ricci, la reine avait perdu un peu de sa timidité. Elle parlait de sa maîtresse de piano, le seul être qu'elle vît en dehors de son intendant et de sa gouvernante.

— Vous comprenez ? — demandait M"* Ricci qui servait d'interprète, — la reine est musicienne!... Elle joue déjà la Prière d'une vierge, ainsi !...

— Vraiment 1 — reprenait M""* Déno tout attendrie. — Vous entendez, petite ? — fit-elle à la Cina — la reine joue la Prière d'une vierge...

La Cina très amusée souriait, tandis que la reine plus à l'aise devenait confidentielle. Elle avoua que

lea chiffons Tintéressaient, Sa gouvernante lui faisait venir des étoffes du Petit Saint-Thomas : « Ainsi cette robe de soie couleur chaudron qu'elle portait... » M""* Ricci ne savait comment s'y prendre pour lui démontrer que le choix n'était pas des plus heureux. Elle et M"*® Dêno s'embrouillaient dans ses réponses. Toutes trois parlaient à la fois. Finalement M™^ Ricci demanda le prix de l'étoffe :

— Vingt francs le mètre ! — dit la reine.

— Mais c'est un vol! — s'écria M""» Ricci.

— Mais, Majesté, on vous gruge! — dit M™* Dêno.

— Pour six quatre-vingt-quinze, vous en aurez ici de toute semblable...

— Et d'ailleurs cela ne se porte plus ! . . . Ces dames s'emportèrent contre la coquinerie de la

gouvernante.

Des questions plus hautes s'agitaient entre les hommes. Tandis que le Prince entretenait Sidi-Brahim d'une pièce du Boulevard qu'il avait vu jouer pendant son dernier voyage à Paris, le commandant de Gondreville soumettait à Charles de Loverdo tout un projet de réforme pour l'avancement dans l'armée. Il maudissait l'imbécillité des chefs, ne tarissait pas sur les difficultés qu'il avait eues à décrocher la croix...

Autour de la fontaine jaseuse, se tenaient Michel, Carrel et Doubrovine.

— Je ne sais si je me trompe, — dit Michel en montrant le Prince, — mais je l'ai trouvé un peu snob. En dehors des lieux communs de la conversation, il est impossible d'en rien tirer. J'ai voulu le questionner

ur les nouvelles sectes boudhistes de ITndo-Chine, il t restée comme stupide...

— N'en croyez- rien ! — fit vivement l'architecte. i^^^ Le commandant qui le connaît un peu m'a parlé de

lui... Ne Tinterrogez jamais sur son pays ! G'estla plus douloureuse injure que vous puissiez lui faire. Sachez qu'il est inconsolable de son exil et qu'il hait la France d'une haine profonde. Il est hanté sans cesse par le souvenir de choses atroces que les nôtres ont commises sous ses yeux. Saprétendue gaîté n'est qu'un masque. Il paraît que d'abord il voulait se tuer, et puis je ne sais quel espoir l'a encouragé à vivre. Notez d'ailleurs qu'il nous méprise, nous et notre civilisation, nos sciences et nosphilosophies. Il nous considère comme de grossiers imitateurs. Lui, il est d'une culture quasi sacerdotale, aussi soyez convaincu que s'il ne vous a pas répondu tout à l'heure, c'est qu'il n'a rien voulu vous dire. Il vous a jugé incapable de le comprendre. Il vous dédaigne comme il dédaigne nos souverains d'Occident. Songez donc! il est d'une dynastie royale dont les origines remontent à des milliers d'années... Et quand je pense que cet être d'élection, ce rejeton d'une famille antique comme le monde en est réduit, pour ne pas mourir de spleen, à accepter le dîner de M. Carrel, petit bourgeois de Paris transplanté en terre coloniale I... à se faire héberger chez son vainqueur, car je suis le vainqueur moi, pour le Prince ! Carrel vainqueur !... Est-ce assez farce, mon Dieu ! Est-ce assez farce f...

Uoubrovine ne se contenait plus. D'un geste tragique, il montra le groupe des vaincus :

— Ah ! oui ! les voilà les victimes de la Barbarie civilisée! Ce sont les dernières aristocraties qui s'en vont!... Et dire que nous nous jugeons très supérieurs ù eux! que nous prenons pour de l'abrutissement la résignation superbe dont ils se couvrent !... Tenez! regardez-le, ce Sidi-Brahim. qui passe pour être un lieutenant comme les autres, coureur de soirées et meneur de cotillon, — le chef-d'œuvre de l'éducation française I

Qui sait les pensées qui couvent au fond de son cœur? Vous prétendez qu'il est comme tous les Arabes, que son silence ne cache que le vide ou la vanité puérile. Qu'en savez-vous?... Mais il peut se lever un jour contre vous, ce petit- fils de l'Emir, il peut réunir autour de lui ces hordes de misérables habitués jadis h une longue paresse et que votre civilisation réduit à se crever de travail ou à mourir de faiml En secret, sous la tente des Hauts-Plateaux comme dans les bouges des villes, tous, soyez-en sûrs, ils attendent le réveil de l'Islam, le mot d'ordre apporté par les émissaires des confréries fanatiques, car la hideuse force aura beau multiplier les ruines et les carnages, elle n'étouffera pas l'âme des races I L'âme des races est immortelle!... Ecoutez-moi ! un souvenir me revient. L'an dernier, je rencontrai à Paris un réfugié polonais que j'avais connu autrefois à l'Université de Moscou. Nous avions parlé du désastre de la dernière insurrection, du peu de chance qu'il y avait à ce qu'une pareille tentative se renouvelât, — et tout à coup il me dit avec un accent que je n'oublierai jamais : « Qu'importe? La Pologne n'est pas morte !... » La Pologne n'est pas morte ! Comprenez-vous? Dire cela en plein Paris, au milieu de ces foules hébétées qui venaient d'acclamer le tsar jusqu'au délire ! Quelle invincible foi cela suppose ! Les larmes m'en montèrent aux yeux. .. Ah ! vous verrez ! vous verrez ! Tout cela finira mal ! Dès maintenant, l'esprit de révolte est chez les opprimés qui prennent conscience de leur force. Voyez ce qui se passe en Chine, au Transvaal...

— Doubrovine ! — implora M. Carrel, — vous avez mille fois raison. Mais, je vous en prie, remettez à un autre jour ces réflexions chagrines. Ne nous gâtez pas cette belle soirée! Vous attristez ce jeune homme!...

Mon cher arai, — dit-il à Michel, — n'écoutez pas Doubrovine I

— Allez ! allez ! — dit celui-ci toujours furieux, — vous êtes de grands enfants ! Vous ne cherchez qu'à vous étourdir !

— Peut-être que tout le secret de la sagesse est là!

— reprit doucement M. Carrel.

Il entraîna le jeune homme vers la balustrade de la terrasse. Tous deux s'y accoudèrent. Un instant, ils contemplèrent le golfe en silence.

— Avez-vous remarqué, — dit soudain l'architecte,

— ce merveilleux coucher de soleil? Et la couleur étrange qu'avait la mer, quand la reine est arrivée?... Gomme c'était beau, n'est-ce pas?

— Oui, j'ai remarqué, — dit Michel, — et même j'ai deviné votre émotion pendant cette minute-là!... Mais d'ailleurs qu'est-ce qui n'est pas beau ici? Vous avez un tel art! vous savez inventer de tels décors!...

— Oh! des décors bien fragiles, hélas!... Est-ce qu'on est jamais sûr du lendemain? Vous avez entendu Doubrovine !... Quand je bâtissais ma galerie, j'ai songé plus d'une fois avec tristesse qu'il suffirait d'une bombe anglaise ou allemande pour tout réduire en miettes ! Cela peut arriver d'un jour à l'autre, des accidents pareils ! Et tout ce qui fermente d'hostile autour de nous, derrière nous, dans cette Afrique mystérieuse? Peuton savoir ? J'ai toujours la sensation de vivre dans une oasis, une petite oasis de bonheur et de vie paisible, avec des sables méchants alentour, tout un inconnu de tempêtes et de surprises!... Mais j'en reviens à ce que je disais : il faut tâcher d'oublier, cueillir en toute innocence le plaisir qui s'offre... Je crois que vous arriverez peu à peu à cette façon d« voir les choses. Déjà

vous avez renoncé à votre sale politique, ce dont je vous loue...

— Oh! oui ! — dit Michel, — et pour toujours! Voici même que je me décide à vendre mes terres. Que voulez-vous que j'en fasse? je ne suis pas colon, moi!

— Peut-être avez-vous eu raison ! — reprit M. Carrel, — en tout cas, vous devenez sage... Alors vous allez vivre ici? dans votre villa de Tipasa?... Nous nous verrons, j'espère? Cela va être une intimité charmante : car vous me comprenez, vous! Vous êtes indulgent pour mes manies... et puis, je vous l'avoue, Doubrovine commençait à tourner au burgrave...

La conversation se prolongea, toujours plus amicale entre le vieillard et Michel jusqu'au moment où la reine, en se levant, donna le signal du départ.

La Cina voulut accompagner M»»* Dêno jusqu'à sa voiture :

— Je vous en prie — lui dit celle-ci en la quittant, — venez me voir! Je ne sais pas ce que c'est, mais depuis quelque temps je me sens bien seule!...

La Cina promit.

Elle était heureuse de son amour reconquis, heureuse du calme bonheur qu'elle lisait sur le visage de Michel. Tout entière à sa joie intime, elle n'avait même pas aperçu le trouble de Sidi Brahim, qui, pendant toute la soirée, l'avait poursuivie d'une contemplation muette.

La journée du lendemain leur fut douce. De cette soirée, de ses entretiens avec l'architecte, Michel avait rapporté encore plus de confiance et d'apaisement. Il se fortifiait dans ses idées antérieures d'ataraxie intellectuelle et de renoncement à la lutte : « Toutes les prétendues joies de l'action ne valaient pas une minute d'amour! » Et comme il était heureux, lui aussi, il re-

grctia pour la première fois sa rupture avec Claude.

Il se rappela leur vie commune, leurs voyages, leurs enthousiasmes, certaines paroles où Claude lui avait laissé voir toute son affection, l'estime singulière qu'il faisait de son esprit, et, par dessus tout, ce soir inoubliable de Marseille. Une réconciliation s'imposait: — (( Lui écrire'alors! Lui demander un rendez-vous? Mais d'abord, où était-il? Avait-il quitté l'Algérie?... Ce simple doute, l'appréhension de difficultés possibles empochait Michel de se résoudre. Finalement il se dit: « Qui sait ce qu'il est devenu maintenant? Peut-être que sa présence me gâterait l'image que j'ai gardée de lui. Mieux vaut rester sur le souvenirde notre jeunesse!... » Il jugeait, sans oser se l'avouer, que l'émotion tendre qui venait de le saisir en songeant au passé était un hommage suffisant à l'amitié défunte; — et, sans rien décider, il espéra vaguement un hasard qui les remettrait aux bras l'un de l'autre.

La Cina l'observait. Le changement qui se faisait en lui était si soudain qu'elle ne savait que penser et que c'était elle maintenant qui devenait inquiète. La veille de leur retour à Tipasa, dans le désordre et la hâte un peu fiévreuse des préparatifs qu'elle surveillait, elle ne se dissimula plus ses craintes. Toutes ces choses que l'on rangeait, ces malles que l'on fermait, ces chambres aux fenêtres closes, aux meubles revêtus des housses, tout cela l'emplissait d'une sorte de malaise physique, comme s'il s'agissait d'un départ définitif, et qu'elle touchât au moment d'un grand adieu.

Elle s'en voulait des paroles hautaines qu'elle avait dites l'avant-veille â Michel, dans un accès de colère contre des soupçons injustifiés: « Sans doute, elle avait trop exalté son amour! Elle ne saurait pas se soutenir à ces hauteurs! Une telle sublimité était impossible.

déraisonnable!... Si elle avait pu reprocher à Michel sa littérature, celui-ci pourrait lui reprocher plus tard les éclats d'une passion théâtrale et décorative. Peutêtre que le souvenir des héroïnes dramatiques dont plie avait la mémoire pleine, l'avait dominée malgré lie! Le véritable amour conjugal était plus terre à terre... »

Au milieu de ces pensées angoissantes, elle se souvint de la visite qu'elle avait promise à M™* Dêno. Elle résolut aussitôt de l'aller voir, espérant d'elle le réconfort que celle-ci lui avait offert en des circonstances plus difficiles.

Le temps était pluvieux quand elle sortit, ainsi qu'il arrive dans ces premières semaines de Mars, oii des journées d'une splendeur estivale alternent avec de grises et froides journées d'hiver. La petite villa d'El-Biar semblait toute frissonnante parmi les maigres verdures de ses eucalyptus, et le vent d'Ouest secouait furieusement les branches de roses sur le linteau de la porte.

Au coin de la chenrunée, tout au fond du salon qu'éclairaient de grandes fleurs artificielles dissimulant des ampoules électriques, la jeune femme devina plutôt qu'elle n'aperçut M'"^ Dêno, étendue sur un divan et presque enfouie sous un amas de fourrures et d'étoffes précieuses. La malade dégagea une main fluette et chargée de bagues qu'elle tendit à l'arrivante.

— Que je vous remercie d'être venue, — dit-elle, — malgré cette pluie!... Ah 1 l'affreux temps! ^Pas un rayon de soleil depuis ce matin! Aussi j'ai fait fermer toutes les fenêtres pour ne plus voir cette vilaine lumière trouble!... Et puis je ne suis pas bien. Gomme je vous disais l'autre jour, je me sens bien seule. Ce n'estpourtant pas faute de voir du monde!... Ma chère

enfant, excusez-moi de me plaindre! les malades sont égoïstes ! . . .

La Gina, tout en l'e'coutant, la regardait, effrayée des progrès du mal. Un tremblement continu agitait la main pendante. Les prunelles avaient pris une acuité excessive et elles étaient tellement brillantes qu'elles paraissaient éclairer la face émaciée et terreuse, qui tranchait maintenant sur le blanc mat de la guipure.

Comme si elle devinait la pensée de la visiteuse, M"« Dôno ajouta d'une voix éteinte :

— Vous savez? j'ai abandonné l'étherlJ'en suis aux piqûres de morphine, hélas ! je n'essaie plus de m'exciter, je ne cherche qu'à oublier et à dormir...

— Ce n'est qu'un mauvais jour à passer, — dit la Gina avec une gaîté feinte, — voici le printemps! Le soleil reviendra...

— Oui ! il reviendra ! Vous le verrez, vous ! Mais, moi, je sens trop que c'est la fin!...

— Pouvez-vous dire cela, mon Dieu !... Pour une journée maussade!... Vous si courageuse!...

— Ne me grondez pas, petite ! Je n'ai pas peur de la mort, allez! Je souhaite seulement de ne pas souffrir et que la chose se fasse vite, vite !... ne pas traîner des mois, ne pas affliger, la vue des autres!...

— Vous n'avez pas peur! — dit la Gina saisie d'un effroi soudain. — Oh! moi, madame, j'ai si peur, j'ai si peur de mourir!...

Elle s'était cachée la tête entre ses mains, comme pour fuir quelque vision terrible.

— Que vous êtes enfant ! — lui dit doucement Mme Dêno qui reprenait son sang-froid à mesure que la Gina se troublait, — c'est si peu de chose, la mort! et même pour ceux qui sont devenus inutiles comme

moi, c'est une espérance si douce!... Ma chère petite, je voudrais vous apprivoiser avec elle,... pour plus tard!

— Moi ? — dit la Cina, — jamais ! Je sens que je ne pourrai jamais ! N'essayez pas, je vous assure ! Ce n'est pas la peine, madame!...

— Enfant! Enfant I — répétait M"'^ Dêno, — vous ne savez pas ce que vous dites ! C'est si peu de chose vraiment! Voyez de quelle simple façon les gens du peuple savent mourir. Ils se couchent sans tant de cris ni de protestations, résignés d'avance à subir la loi ! Ce sont les chrétiens qui ont fait de la mort un épouvantail, de même qu'ils ont empoisonné la vie par le repentir. Comme si l'on pouvait se repentir de ce qui fut inévitable !... Car je suis fataliste, moi ! je suis à demi musulmane, vous savez !... Je ne regrette rien de ma vie passée, je ne désire rien pour l'avenir! je ne suis pas assez folle pour souhaiter une immortalité, ni une survie quelconque... Moi immortelle ! Quelle bouffonnerie !... Oh! non ! Moi je ne suis rien ! Dieu seul est grand !...

— Mais se détacher, mais s'arracher violemment de tout ce qu'on aime ? — demandait anxieusement la Cina — croyez-vous que ce soit si peu de chose ?.., Vous, madame, qui avez tant aimé la vie si, en pleine jeunesse, on vous avait dit brusquement qu'il fallait renoncer à tout pour mourir?...

— Peut-être qu'en ce temps-là je n'aurais pas été sage !... Mais qu'est-ce que je dis là ? Si ! Si ! j'aurais été sage ! L'essentiel est de s'habituer de bonne heure à la présence de la mort. Il me semble que voilà si longtemps qu'elle m'accompagne, sans cesse à mes côtés comme une bonne servante !... Déjà, toute petite, je la devinais près de moi. Quand je mangeais un beau

fruit, quand je touchais une belle étoffe, je me sentais au cœur je ne sais quel amer plaisir qui me venait d'elle, je ne sais quel pressentiment enfantin qui me rendait plus avide de jouir. Ah ! nous nous connaissons de longue date ! Maintenant que je suis au terme, je ne demande à Dieu que de ne pas souffrir ! Jusqu'ici il m'a épargné la douleur. La mort m'enveloppe doucement de son ombre. Je l'entends qui marche à pas muets derrière mes traces, empressée et silencieuse, comme cette Aïscha que vous avez vue ici, — la bonne servante robuste et douce qui me soulève sur mon lit de repos et qui arrange les linges autour de mon pauvre corps... Oui! quand cette belle fille se penche sur moi, quand elle ouvre ses bras pour me prendre, je crois voir le visage consolant de la mort !

— Oh ! vous m'épouvantez I — dit la Cina — je vous en prie, madame ! pour vous, comme pour moi, écartons ces idées funèbres !...

— Pardon, petite I Pardon ! je vous ai attristée sans le vouloir !... Vous voyez! il est temps que je m'en aille! je ne suis plus bonne qu'à tuer la joie dans des cœurs jeunes comme le vôtre et qui ne demandent qu'à vivre !... Alors, vous partez ?... Nous ne nous reverrons plus... cette année ?...

— Oui ! — dit la Gina, — je pars... pour longtemps sans doute!...

— Voulez-vous que je vous embrasse?... j'ose è peine vous demander cette charité ! Je suis si laide maintenant!...

— Vous savez combien je vous aime ! — dit la Cina.

Elle s'était levée et elle s'inclinait vers la malade étendue sur le divan. Mais celle-ci, rassemblant toutes ses forces, se dégagea des fourrures. Soudain, elle se

dressa dans la clarté des lampes, le corps flottant sous les soies précieuses qui traînaient derrière elle. La Cina vit les yeux caves au fond des orbites et, dans la face terreuse, la maigre bouche qui se tendait vers elle avec un pitoyable sourire. Au contact des lèvres glacées, elle frissonna dans toute sa chair, comme si la Mort elle-même la baisait au front.

Le reste de la journée, elle fut obsédée par le souvenir hallucinant de cette visite. Dans le vestibule où l'on avait descendu les malles pour le départ, dans la chambre close et attristée par les tentures grises des housses, partout dans la maison, elle croyait entendre derrière elle les pas muets de Celle que la moribonde avait appelée « la bonne servante » — et, le soir, lorsqu'elle fut seule avec Michel, toute la révolte de son amour ne put la défendre contre de nouvelles terreurs. Au dehors, des clameurs furieuses s'élevaient du Cirque où Carmelo haranguait la foule. En ce moment, elle noua ses bras autour du cou de l'aimé avec l'élan craintif de la femme qui cherche un refuge. Elle s'écria :

— Nous n'avons que nous ! Nous n'avons que nous, Michel !... Ah ! oui ! tu sais maintenant ! Tu comprends!...

Et tout en disant cela, elle sanglotait éperdûment contre sa poitrine.

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