LES LABOURS
— Dânidâni!... dâni !...
La monotone mélopée arabe montait vers la ferme de toutes les vignes avoisinantes. C'étaient les manœuvres indigènes qui reprenaient la pioche après la première pause de sept heures.
Claude, à demi éveillé, entendait de sa chambre l'inlassable complainte, sorte de rumination confuse et dépourvue de sens, qui, depuis des siècles, accompagne la joie grossière de l'Africain, aussi bien l'allégresse matinale du laboureur dans les champs, que la danse de la courtisane, ou la flânerie béate du portefaix au seuil du café maure...
Un son de trompe annonçant la reprise du >ïivail pour tous les ouvriers, se prolongea. Claude s'éveilla tout à fait, sauta â bas de son lit, la tête encore lourde et les membres mal reposés. Depuis la veille au soir au Dar-en-Nador, chez l'Alsacien Emile Schirrer, il rentrait d'un long voyage ù travers les trois provinces.
Les yeux brouillés de sommeil, il reconnaissait la pièce, où, pendant son premier séjour à la ferme, il avait déjà couché : les murs nus, l'ameublement sommaire en pitchpin, le vaste lavabo avec l'appareil à douches suspendu à la cloison, — ce confortable réduit au strict nécessaire, ce je ne sais quoi de hâtif et de provisoire, qui prête à tous les intérieurs algériens une apparence de campement.
A peine vêtu, il ouvrit la fenêtre donnant sur la terrasse et, la chemise déboutonnée sur la poitrine, il jouit de la fraîcheur un peu tranchante de l'aube. C'était une matinée de la fin de Mars, très claire comme les plus belles journées de Janvier.
De cette colline du Dar-en-Nador, on embrassait toute la baie de Tipasa. A gauche, le promontoire du Chénoa qui profilait sa coupole chauve sur le ciel tout blanc, puis la Colline des Temples dont les contours tremblaient dans une vapeur de pourpre, le phare au sommet, l'éclair diamantin irradié par la lanterne prismatique sous les premiers feux du soleil; en face la mer étalée en nappes de turquoise, cernant l'horizon d'un trait dur, le long duquel Claude voyait glisser un navire lointain, mais aussi nettement perceptible qu'un petit flotteur dans sa tige de cristal; et les côtes à perte de vue, avec les maisons blanches des villages, les bandes roses et violettes des cultures. Devant la ferme, descendant vers un plateau qui dominait la mer, les files géométriques des pieds de vigne; — au bas de la côte, au milieu des vignes et des champs de blé, une autre ferme dont on distinguait les fenêtres aux rideaux de cotonnade rouge; enfin, tout au bord du plateau, se détachant sur le bleu du golfe, comme s'ils trempaient leurs aiguilles dans l'eau salée, trois pins en parasol aux troncs élancés et grêles.
Les yeux de Claude, brûlés depuis des semaines par les reflets des sables se reposaient sur les teintes fraîches des verdures qui, à cette époque printanière, formaient avec le bleu céleste des eaux un accord d'une inexprimable douceur. Il se sentait entouré d'une atmosphère brillante et chaude, pleine d'éclats de lumière en mouvement et que tempérait sans cesse l'humidité de la mer partout présente.
Il resta ainsi, pendant quelques minutes, à savourer cette volupté physique, sa peau nue frissonnant sous la brise. Mais ses yeux se reportèrent vers le Phare, dont la lourde bâtisse lui cachait la villa de Michel. Des amertumes anciennes lui revinrent en songeant à l'ami perdu : « Cette rupture était-elle donc irréparable ? Chaque soir, pendant ses courses dans le Sud, en arrivant à l'étape ou au caravansérail, il avait espéré trouver la lettre d'excuses, ou au moins la demande d'explications. Six semaines s'étaient passées et rien n'était venu I... Michel se croyait-il si mortellement outragé ?... »
D'abord Claude avait songé à prendre les devants et à se disculper. Mais une révolte de son orgueil l'avait retenu. Les soupçons de Michel n'étaient- ils pas aussi injurieux pour lui qu'ils étaient insensés ? Et d'ailleurs il se rendait bien compte que ces soupçons ne reposaient pas seulement sur un malentendu facile à dissiper, mais qu'ils provenaient d'une animosité réelle, nourrie par une longue suite de réflexions chagrines, accrue à chaque nouveau déboire de cette malencontreuse campagne électorale. Quand Michel, avec le temps, aurait oublié ses déceptions et les blessures de son amour-propre, il suffirait d'un mot pour lui prouver l'absurdité et l'injustice de son erreur ! Maintenant, après six semaines de séparation, il avait pu se ressai-
sir complètement. Sans doute il se repentait de sa conduite. Claude qui Connaissait toute la générosité d'âme de son ami, et surtout Textrême mobilité de ses impressions, ne doutait pas qu'il n'avouât lui-même ses torts, sitôt qu'ils seraient en présence l'un de l'autre. Il projetait de l'aller voir le lendemain. Gomme il allait le trouver changé ! — pensait-il.
Lui-même se sentait bien changé aussi. Le contact des hommes et des réalités, tout en le rudoyant, l'avait fortifié. Il se sentait mieux armé pour la lutte. Ce qui lui restait de ses vagues théories socialistes apportées de Paris s'était comme émietté au choc brutal de la barbarie africaine. La politique ne le passionnait plus. Il voyait combien elle est chose misérable, quand elle est réduite à elle-même, quand elle se borne à servir des ambitions égoïstes et n'est point l'expression des intérêts vitaux d'un pays. — Il comprenait mieux enfin cette fameuse question de l'antisémitisme et, après avoir parcouru toute l'Algérie, il s'apercevait que là, comme ailleurs, elle n'est. en somme que la vieille querelle entre ceux qui travaillent et qui s'enrichissent en domptant leurs instincts et ceux qui veulent jouir et ne rien faire en invoquant le droit toujours récusable du premier occupant : (( Si les Juifs nous roulent, — pensait Claude, — c'est bien fait pour nous ! Il fallait être aussi malins qu'eux ! Il fallait travailler comme eux !... »
Et de plus en plus, il avait envie de < travailler » à son tour.
Bien avant sa brouille avec Michel, il était revenu à sa vieille idée de faire de l'élevage. C'est dans cette intention qu'il avait battu toute la région des Hauts Plateaux. Mais les pacages s'étaient trouvés insuffisants. Il avait dû se rejeter sur d'autres projets.
Gomme il pouvait disposer tout de suite d'environ quatre cent mille francs, il rêvait l'acquisition d'une terre dont il dirigerait lui-même l'exploitation, en s'aidant des conseils d'un second, un agriculteur homme d'expérience et né dans le pays. Pour l'instant il hésitait entre la propriété de Michel, qu'il prendrait à bail et le domaine d'un Mahonnais, — un certain Philippe Ségura — qui se trouvait à quelques kilomètres plus loin, entre le Chénoa et Marengo. Le Mahonnais voulait, disait-il, se retirer à Alger, après fortune faite. Il vantait la qualité exceptionnelle de ses terres, l'énormité du rendement. Mais il exigeait le paiement immédiat, si bien que le capital de Claude eût passé, presque tout entier, dans cette acquisition. Cependant l'idée d'être maître absolu chez lui, quels que fussent les risques à courir, le séduisait si fort, qu'il inclinait plutôt vers cette deuxième combinaison.
Avant de se décider, il avait tenu à venir consulter Emile Schirrer dont la droiture était proverbiale dans tout le Sahel. D'ailleurs l'Alsacien mettait à l'inviter une insistance des plus chaleureuses, où Claude sentait non seulement l'élan irréfléchi vers un compatriote, mais une singulière estime pour sa personne.
« Dans tous les cas, — se disait Claude, — quoi qu'il me réponde, me voilà colon ! Est-ce drôle? — et se rappelant tout à coup sa plaquette sur Jean Lamour, ses velléités de critique d'art et d'érudition, il éclata de rire bruyamment : — « C'est mon sang de paysan qui se réveille! Aufond,moi,je suis un paysan comm mon père et mon grand-père, comme mon grand oncle, le marchand de fourrages des armées impériales!... Allons ! mon père n'a pas déjà si mal fait de rester dans ses bois de Lorraine à chasser les loups. Pendant ce temps-là, il a économisé pour moi l'énergiede larace!.. »
Il avait achevé de se vêtir. Une dernière fois, il s'approcha de la fenêtre, embrassa du regard tout le paysage: — Et puis, je ne sais! — pensa-t-il tout haut,
— mais ce pays m'enchante!... Michel avait bien raison. Je sens que je vais m'enraciner ici!...
Un bruit de pas menus, un froissement de jupes s'entendit dans le corridor, puis une voix rieuse de jeune fille :
— Monsieur Claude, monsieur Claude! venez vite, nous vous attendons sur la terrasse pour déjeuner...
C'était l'aînée des demoiselles Schirrer, qui, sans cérémonie, était venue réveiller le dormeur. Claude ouvrit brusquement la porte de sa chambre.
— Bonjour, mademoiselle Berthe!
— Bonjour, monsieur!
En un geste de franche camaraderie, elle tendit sa main à l'hôte un peu surpris de cette désinvolture:
— Vous savez, — dit-elle, — que maman et ma sœur sont déjà attablées devant leur café I on va vous brûler la politesse...
— Et votre père, mademoiselle?
— Il va venir! Il est occupé à soigner un jeune Arabe qui a la bouche dans un état épouvantable.
— Oh ! mais, je voudrais le voir dans ces fonctions. Vous permettez?...
La jeune fille conduisit Claude jusqu'au hangar attenant aux écuries. Son père, botté, en pantalon de toile bleue, le feutre rejeté en arrière, maintenait la tête d'un adolescent à demi-nu, dont il badigeonnait soigneusement la gencive avec un pinceau. A portée de sa main, des fioles s'alignaient sur une planchette au-dessus du râtelier oii luisait une armée de pioches.
— Ah! c'est vous ! — dit Emile Schirrer, en se retournant. — Regardez-moi ce malheureux ! Dans quel état!
Et dire que voilà trois semaines que je le traite!... Allons! Mo!... ouvre bien ta bouche!
L'enfant impassible se laissait faire, ses grands yeux immobiles, avec une sérénité de jeune animal. Les membres brunis étaient d'une maigreur pitoyable. La saillie des côtes se distinguait dans l'entrebâillement de la tunique sordide maintenue aux reins par un bout de corde.
— Mo ! Fais voir au monsieur ! — commanda Emile Schirrer.
Les commissures des lèvres se contractèrent douloureusement, et Claude aperçut les gencives saignantes parsemées de pellicules blanchâtres.
— Vous voyez ! dit le colon, — une stomatite à peu près incurable 1 Une des grandes plaies de nos Arabes et de nos Espagnols! Ces gens sont d'une saleté!... Ils se contaminent entre eux! Celui-ci, j'ai beau le désinfecter tous les jours, il reprend le germe de la maladie au gourbi paternel... Tu entends, Mo? si tu retournes au gourbi, je te chasse de la ferme ! Tu coucheras ici, sous le hangar. Je ne veux pas que tu retournes dans la tribu avant d'être tout à fait guéri! Tu entends?... C'est compris?...
L'adolescent effarouché fit signe que oui. Puis, cherchant ses mots, dans un mauvais français, il expliqua que son père avait pris les fièvres en travaillant dans les marais de Montebello, qu'il désirait quelques cachets de quinine...
— Bon, bon ! Tu les demanderas à Jules le contremaître, et tu les enverras par ton frère ! Toi, je ne veux pas que tu ailles là-bas, ou je te chasse !... C'est bien compris? Maintenant, val
L'enfant disparut, en courant, dans les vignes, comme
s'il sentait toujours sur ses gencives la morsure douloureuse du pinceau.
Emile Schirrer se lavait les mains dans un arrosoir rempli d'eau phéniquée. Ensuite, il rassembla ses fioles:
— Vous avez entendu? Il m'a dit oui ! mais je suis certain que ce soir, il ira coucher au gourbi! Pour ces Arabes, le foyer c'est sacré!,., et ce n'est pas un mensonge qui les gêne!
— N'empêche! Ils doivent vous adorer ces gens-là! — dit Claude.
— Ah oui ! Comptez-y! — dit en riant M Schirrer.
— Berthe a raison ! — reprit le père. — Voyez-vous, il faut bien le comprendre! Les Arabes savent admirablement se servir de nous. Ils acceptent le plus qu'ils peuvent et ils nous rendent le moins possible. Ce serait une erreur que de les considérer comme des brutes. Certains prétendent qu'ils ne connaissent que la force, et qu'il faut les mener à l'anglaise, — à coups de trique et d'amendes! Sans doute! Mais ils ont aussi un sentiment très vif de la justice. C'est par là que je les tiens. J'ai, parmi eux, la réputation d'un hotume juste. Aucun vol ne se commet chez moi, -tandis que mes voisins sont continuellement pillés. Par exemple, quand ils me manquent, moi, je ne les manque pas !
— C'est-à-dire?...
— C'est-à-dire que je leur confisque un veau ou une chèvre jusqu'à réparation du délit. Vous comprenez que s'il fallait attendre l'enquête de nos juges de paix ! . . . Oh! il y en a bien qui protestent! Ils font écrire une dénonciation à quelque député qui s'est fait une spécialité de l'arabophilie... Mais on s'assied dessus!
— Alors^ — dit Claude — vous êtes grand justicier sur vos terres?Saint Louis sous sonchênede Vincennegl...
— Absolument ! Et il ne faut pas que cela vous étonne! Quand vous aurez trouvé pour ce pays une justice plus rapide, plus économique et en même temps plus efficace...
Ils franchirent les trois marches de la terrasse, où M™*" Schirrer et sa fille cadette achevaient leur premier déjeuner. Sous une tente de coutil, la table, recouverte d'une nappe russe à fond rouge, étalait toute une variété d'ustensiles de nickel qu'entouraient des faïences très simples. Ces dames se dérangèrent. Claude saluait la maîtresse de maison, corpulente matrone au maintien autoritaire, tout engoncée dans son peignoir de cheviotte beige. '
— Préférez-vous prendre du thé comme Berthe, monsieur Gelée? — demanda-t-elle à Claude, en le fai sant asseoir à son côté. — Rita et moi nous sommes au régime du café au lait, — une vieille habitude al sacienne imposée par mon mari!
Emile Schirrer protesta du geste. Mais Berthe mo queuse, déclara vivement:
— Inutile de protester, père ! Au fond, elles en son ravies! Regarde-moi les bols qu'elles s'administrent de véritables baquets!... Et des beurrées!... Dolorès n'en fait jamais assez !
— Oh! cette Berthe! Est-elle irrespectueuse! — gronda M™" Schirrer.
Rita la cadette, l'air effarouché, contemplait le fond de sa tasse, pendant que Claude, prétextant le patriotisme lorrain, affirmait sa préférence pour le café au lait.
Dolorès, la bonne espagnole, apportait une nouvelle assiette de beurrées toutes chaudes.
Sans s'inquiéter de ce qui se passait autour de lui, Emile Schirrer avait tiré de son veston une liasse de journaux, et, le coude sur la table, il parcourait rapi-
dément les colonnes, tout en mangeant d'un geste machinal.
Un silence se fit. Claude dévisageait ses voisines a la dérobée : M™* Schirrer, grosse provençale à moustaches, presque aussi brune que sa fille Berthe, — celle-ci très grande, aux formes encore un peu graciles, mais annonçant une femme robuste, la bouche charnue légèrement ombrée de noir, le teint d'une chaude pâleur africaine, — portrait probable de sa mère à dixhuit ans, — l'autre, Kita, plus semblable à son père, presque blonde, les joues roses, encadrées de longues boucles irisées, et, sous sa capeline de piqué blanc, ayant des mines timides de petite anglaise sans cesse rougissante. Toutes deux portaient des matinées blanches en laine de burnous, qu'avaient tissée pour elle les femmes de la tribu arabe; et Claude s'émerveillait de la souplesse de l'étoffe bourrue qui drapait les bustes juvéniles avec une réelle élégance.
Berthe épiait Texamen sournois du jeune homme. Tout à couj) leurs regards se rencontrèrent. Elle lui rit au nez très cavalièrement :
— Eh ! bien ? comment nous trouvez- vous. Monsieur?. Vous, par exemple, votre voyage dans le Sud ne vous a guère embelli ! Vous avez l'air d'un vrai colon ! N'est-ce pas, père, que monsieur Claude à tout fait la figure d'un colon ?...
— Parbleu ! — fit le père, en levant distraitement les yeux de dessus son journal, VAllgemeine Zeitung, où il se replongea presque aussitôt.
M"* Schirrer, de sa place, signifiait son mécontentement à sa fille par toute une mimique courroucée. Mais subitement, se retournant vers Claude, elle lui dit de son ton de voix le plus insinuant. — En réalité. Monsieur, c'est un compliment que
lîorthe a prétendu vous ftiire. Prenez-le comme tel. Cette jeune personne en tient pour les colons. Elle n'admet pas qu'on puisse être autre chose I Ah 1 c'est une véritable Algérienne, ma fille !
— Je le crois bien ! — dit Berthe. — Si tu t'imagines que je voudrais pour mari, d'un gommeux d'Alger. . . ou même d'un Français de France. J'aime bien la France. Je suis française, moi ! mais j'aime mieux mon pays, tiens !...
— Berthe I... Berthe ! je t'en prie, voyons ! — gémissait M*"» Schirrer. — Monsieur, ne faites pas attention, c'est une enfant terrible!...
Et tout de suite la bonne dame supposant Claude scandalisé par cette liberté d'allures, entama l'éloge de ses deux filles. Celui-ci qui sentait venir l'invitation matrimoniale dans toute sa candeur, acquiesçait en souriant.
« ...Ces demoiselles — discourait la mère, — étaient avant tout des femmes d'intérieur ; ce qui ne les empêchait pas d'avoir reçu une éducation complète. L'une et l'autre étaient brevetées. Elles adoraient la ferme et la vie de la campagne. Berthe avait la direction du ménage et de la basse-cour. Rita s'occupait du jardin, mais elle négligeait un peu le potager pour ses rosiers et ses cyclamens. C'était une fille beaucoup moins positive que son aînée... Elle s'intéressait aux fleurs et aux petits oiseaux, recopiait des vers dans un album...
— Et maintenant elle lit Jocelyn! — s'écria Berthe avec un accent d'indignation comique. — C'est une sentimentale, ma sœur, une allemande... comme papa!
Rita, toute rouge sous sa capeline, levait vers Berthe des yeux suppliants ;
— Mais puisque père me l'a permis !
— Oui!... tu es insupportable à la fin avec tes ta-
quineries 1 — déclara M"*» Schirrer, majestueuse. — Daill<'urs, à son âge, moi aussi je lisais yoce/?/n/...
— Oh! maman, tu exagères ! — fit Berthe en enveloppant d'un regard malicieux la corpulence de sa mère.
— Mais certainement, mademoiselle, que je lisais Jocelyn ! ... Je voudrais bien voir...
— Allons, allons ! — interrompit Emile Schirrer, — vous allez donner à notre ami Claude une triste idée des Algériennes!
Il repliait avec méthode un numéro du Temps.
— Je ne vous demande plus pardon, n'est-ce pas ? — ajouta-t-il en désignant le tas de ses journaux, — vous connaissez les habitudes de la maison? Ici, on ne se gêne pas. On tâche de se rendre aussi indépendants que possible les uns des autres... Mais j'oubliais que vous avez à me parler. Voulez-vous que nous causions tout de suite de votre affaire ?...
Claude ayant affirmé son désir de conclure au plus vite, les deux hommes se levèrent simultanément.
— Défendez-vous, monsieur Gelée I... Père est terrible dans la discussion ! — jeta Berthe au moment où ils passaient la porte vitrée de la terrasse.
Le cabinet de travail, bien qu'il fût très vaste, paraissait presque exigu, tellement il était encombré ! Des sacs gisaient par terre, décordonnés, montrant des échantillons de grains et de caroubes, des caisses déclouées étalaient des sulfates en gros cristaux bleus, pareils à d'énormes pierres précieuses enveloppées dans leurs gangues. Il y avait même des paquets de corde qui traînaient sur le dallage. Des fioles contenant les réactifs chimiques surchargeaient les étagères. La boiserie crue d'une bibliothèque assez considérable faisait le tour de l'appartement. A l'un des angles, une échelle à main se dressait au milieu d'un amoncel-
lemcntde papiers d'emballage. La table très grande — une vraie table d'architecte posée sur deux tréteaux, — disparaissait sous le fatras des livres et des revues, des plaques et des épreuves photographiques.
Claude et Emile Schirrer s'assirent sur deux tabourets de bois.
— Je vois d'après votre lettre que vous êtes pressé de vous sentir chez vous! — dit tout de suite le colon.
— Je connais ces impatiences. J'y ai cédé moi-même et cela m'a coûté cher. Avant d'aller plus loin, laissezmoi vous dire que vous avez tort. Un apprentissage, même assez long, est indispensable...
Mais Claude se récria : (( Le domaine du Mahonnais,
— dont il avait le plus envié, — était en pleine prospérité. De gros revenus étaient certains... Après tout, il fallait savoir risquer quelque chose... »
— Pardon — fit Emile Schirrer, — vous risquez tout ! Je crois que ce Philippe Ségura demande environ quatre cent mille francs de sa propriété, C'est beaucoup trop à mon avis. Prenez garde ! Philippe est un coquin comme il y en a peu en Algérie. Il vous roulera infailliblement. Et puis, s'il quitte sa terre, c'est qu'il a de bonnes raisons pour cela. En réalité, le pays n'est pas sûr. Il a si bien exaspéré ses Arabes à force de vexations et de rapines, que toutes les tribus avoisinantes sont en révolution. Un jour ou l'autre on le trouverait étendu dans un fossé, avec une balle entre les deux épaules, que je n'en serais nullement étonné!...
— Alors, — dit Claude, — vous croyez que si je prenais à bail les terres de mon ami Botteri...
— Pas davantage ! Des dépenses énormes seraient nécessaires pour tout remettre en état. Depuis la mort du général, vous savez que cette propriété est à l'a-
bandon. Quant à l'acheter, c'est u-n bien gros morceau, — deux mille hectares ! Songez-y !... Alors je vous propose ceci bien franchement et pour couper court à des discussions que je considère comme inutiles : associez-vous avec moi pour une année et pour la somme que vous voudrez î Nous partagerons les bénéfices comme les déboires. Vous vous rendrez compte des risques, vous vous initierez au métier et si, après cette première expérience, vous désirez continuer cette as: sociation sur une plus vaste échelle ou au contraire vous séparer, il va sans dire que nous n'en serons pas plus mauvais amis...
Claude sourit de cette brusque attaque. Il remercia en termes évasifs et embarrassés ! Les façons autoritaires de l'Alsacien, ses idées qu'il savait dogmatiques et tranchantes le remplissaient d'inquiétude.
— Vous voyez, — reprit Emile Schirrer — que je ne vous décourage pas, comme certains de mes confrères qui se hâtent d'épouvanter les apprentis colons, tant ils ont peur de la concurrence ! Pour moi, vous connaissez ma théorie ! Plus il y aura ici d'argent et de bonnes volontés, mieux cela vaudra ! Maintenant, on va me reprocher, — ajouta-t-il en riant, — de faire la chasse aux capitaux...
En ce moment, des souliers ferrés martelèrent le carrelage de la terrasse. Par la fenêtre ouverte, ils aperçurent Bonmarin, le gérant de Michel, suivi de Rafaël le charretier.
Encore tout essoufflés de la montée, ceux-ci s'approchèrent, saluèrent en touchant le bord de leurs feutres. Bonmarin qui avait reconnu Claude, lui cria tout de suite par la croisée :
— Ah! je vous apporte une jolie nouvelle, monsieur!..
— Mais entrez, que diable f — fit Emile Schirrer.
Dolorcs, la servante espag^nole, introduisit les deux hommes, — Bon marin, dégingandé, les hautes jambes flottant dans le pantalon de molleton gris à carreaux, Rafaël^ derrière lui, avançant lourdement mais sans nulle gêne, portant avec crâncrie la grande blouse d'Aix et le pantalon de gros drap bleu taillé à la houzarde suivant la mode algérienne.
L'Alsacien leur ayant touché la main à tous les deux, les fit asseoir :
— Voyons ! qu'est-ce que vous prenez ?... Lne absinthe?...
— Penh! — fit Bonmarin — moi, je n'en bois plus! Rafaël tira de dessous sa blouse un ognon d'argent.
— Il n'est pas encore dix heures ! C'est trop tôt pour l'absinthe !... Allez, va ! Monsieur Schirrer, donnez-nous un verre de vin blanc !...
Le colon, par la porte du corridor, cria un ordre à la bonne.
— Eh bien? et cette nouvelle?... — demanda Claude à Bonmarin.
Celui-ci haussa les épaules et, sur un ton de mauvaise humeur :
— Il y a, il y a que votre ami, M. Botteri, vient de vendre ses deux mille hectares à Benchessar le Maltais !
— Comment! — dit Claude balbutiant de surprise. L'annonce de cette vente l'avait blessé comme une
injure personnelle, une vengeance de Michel contre lui.
— C'est comme ça! La propriété est vendue d'avanthier! Un vol, monsieur! Une véritable escroquerie ! Je ne connais pas le prix d'achat. Mais on raconte que le Maltais a acheté les deux mille hectares pour un morceau de pain!... Maintenant, on raconte aussi que
le véritable acquéreur, ce n'est pas lui, c'est l'archevêque d'Alger f...
— L'archevêque ! Je m'en doutais ! Je l'ai si bien vu rôder autour de Michel !
— Alors, vous comprenez? Je quitte la place. Il paraît que Benchessar doit faire maison nette. Je n*ai pas envie d'attendre qu'on me mette à la porte... D'ail leurs, quand il me donnerait un traitement de général je ne veux pas travailler pour lui...
— Ni moi ! — dit Rafaël en retroussant ses mousta elles d'un air de défi. — En voilà un brigand, ce Mal tais-là 1 Un homme qui a été garçon chez mon père qui n'avait pas seulement de souliers à se mettre aux pieds! Maintenant qu'il est riche, il ne me regarde pas plus qu'un chien!... Moi! je voudrais que tous ses douros deviennent des vipères à cornes qui lui rentrent jusque dans le cœur !...
Emile Schirrer regardait Claude atterré :
— Ahl Ah! cela dérange vos projets, il me semble !.. Reste Philippe Ségura ! mais je vous ai déjà dit ce que je pensais de l'individu !...
L'Alsacien invoqua le témoignage de Bonmarin, qui au seul nom de Philippe, campa son feutre en bataille :
— Philippe ! Il est encore pire que Benchessar: c'est celui-là qui est un vrai bandit 1...
— On coupe le cou à des Arabes qui n'en ont pas fait tant que lui ! — prononça sentencieusement Rafaël.
Aussitôt le charretier, avec sa faconde ordinaire, raconta tout ce qui se disait dans le pays : « Ce Mahonnais était un homme de sac et de corde qui s'était enrichi par l'usure. Il continuait à prêter à la petite semaine, non seulement aux indigènes, mais aux Euro* péens. Une foule de petits colons avaient été ruinés par luil II pratiquait aussi la béckara...
— La béckarq? — demanda Claude, — qu'est-ce?...
Emile Schirrer lui expliqua cette variété de banditisme arabe: le Mahonnais faisait voler des bestiaux par des hommes à lui; après quoi, un émissaire venait proposer mystérieusement au volé de lui faire retrouver ses bêtes, moyennant une somme fixée d'avance...
— Et le secret est si bien gardé dans la confrérie, — ajouta le colon, — qu'il est impossible de découvrir les coupables. D'ailleurs, on n'a pas de preuves, on n'a que des soupçons! ce qui ne suffit pas à la justice française...
— Oh! il en fait bien d'autres! — dit Rafaël. — Par jalousie, il a mis le feu aux meules de paille de Baessa qui est son voisin^ il lui a tué ses deux plus beaux mulets, — des bêtes magnifiques!... Une balle en pleine poitrine ! Le sang pissait comme une fontaine! J'en pleurais rien que de les voir!... Et les Arabes qu'il assomme à coups de matraque, quand ils ne veulent pas travailler à sa fantaisie! Et ceux qu'il enferme dans des jarres, jusqu'à ce qu'ils lui aient craché l'intérêt de son argent!... Je ne mens pas! L'année dernière, on a retrouvé les squelettes au moment des vendanges, quand on a nettoyé les jarres... des Arabes qu'il avait oubliés là-dedans et qui étaient morts de faim!...
— C'est un beau type, hein? ce Philippe Ségura I — dit Emile Schirrer à Claude! — Tout à fait l'homme des Baléares!... la vieille férocité du Ligure mâtinée de rapacité juive ou maltaise!...
— Et il n'y a pas moyen de lui mettre la main au collet?...
— On a bien essayé. Mais chaque fois des ordonnan- \ ces de non-lieu ont été rendues. Les preuves man- ' quaient... Ajoutez à cela des influences politiques, car
Philippe est grand-électeur I... Et voilà l'homme contre qui vous voulez vous mesurer! celui dont vous allez prendre la succession!...
— Vous vous ferez brûler par les Arabes, monsieur! — affirma Bonmarin. — C'est un miracle que la ferme de Philippe soit encore debout, tellement les indigènes sont excités contre lui!...
Claude restait muet, très contrarié de ce qu'il venait d'apprendre. 11 songeait à la proposition d'Emile Schirrer. Celui-ci, qui paraissait s'en douter, avait les yeux fixés sur lui, comme s'il attendait une réponse. Mais Claude ne disait rien.
— Ce n'est pas tout cela! — fit tout à coup Bonmarin, en s'adressant au colon, — je suis monté pour vous recommander Rafaël que voici!... Si vous avez besoin d'un meneur!...
— Hum! pas pour le moment !... Cependant on pourra voir!... Combien demandes-tu, Rafaël?
— Cinq francs par jour, monsieur Schirrer!
— C'est beaucoup ! Pour quatre-vingt-dix et cent francs par mois je trouve des Arabes et même des Espagnols tant que je veux !...
— Oui!... et qui vous font du travail pour quatrevingt-dix francs !
— Mais si ce travail-là me suffit!...
— Moi, vos quatre-vingt-dix francs ne me suffisent pas! — dit le charretier. — J'ai une femme, j'ai six enfants !... Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec trois francs par jour, surtout que j'avais l'habitude autrefois de gagner des huit et dix francs! Est-ce qu'il va falloir crever de faim maintenant?...
Soudain, les larmes lui montèrent aux yeux. Il frappa de son poing fermé sur le tabouret de bois :
— C'est un peu fort tout de même qu'il n'y ait plus de travail que pour les mauvais ouvriers!
— Qu'est-ce que tu veux? Je n'y peux rien, moi !... Allons! Je réfléchirai. Repasse demain matin. Nous tâcherons de nous entendre !
Et le colon, se levant, proposa à Claude d'accompagner les deux hommes jusqu'au bas de la route.
Ils se séparèrent en face de la hutte en branchages, où les Marocains se réunissaient pour prendre leur repas. Bonmarin retournait à Montebello où il allait prévenir sa femme. Rafaël, avant de s'en aller vers Tipasa, avait rappelé ses offres de services à Emile Schirrer. Ils virent la blouse du charretier disparaître au tournant du chemin.
— Pourquoi hésitez-vous à l'embaucher? — demanda Claude, — il a l'air brave, ce garçon I et très entendu aux choses de son métier... Certainement vous y gagnerez !
— C'est justement pour cela que j'hésite! Autrement j'aurais dit non tout de suite... Que voulez-vous? Je ne puis pas prendre des ouvriers par charité! Avec celui-ci du moins, je me rattraperai sur le nombre des transports, j'économiserai sur la note du bourrelier et du vétérinaire. Personne ne sait comme lui soigner une écurie...
Le colon pénétra une instant dans les vignes pour juger de la besogne faite, ce matin-là, par les manœuvres. Il examina la régularité des nouveaux plants, le tassage de la terre, nota quelque chose dans un calepin, puis il rejoignit Claude, et tous deux remontèrent vers la ferme Emile Schirrer dissertait tout en marchant :
— J'en reviens à ce Rafaël ! — disait-il. — Voilà un bel exemple à méditer pour vous. C'est le type de l^u-
vrier qui ne sait pas s'adapter. Il a été gâté par la vie large de ces trente dernières années. Il est du temps où la colonie s'outillait, créait ses cultures, où les ouvriers comme les entrepreneurs gagnaient ce qu'ils voulaient. Maintenant c'est fini ! et, au lieu de chercher un autre travail aussi lucratif que l'ancien, ou de réduire leurs dépenses, ils ne savent que gémir sur le bon temps passé!... Ce sont des recrues toutes prêtes pour les armées socialistes ! — dit-il, en se tournant vers Claude, avec une nuance d'ironie. — Mais ils auront beau faire ! ils s'eront balayés par les hordes des meurt defaim qui nous arrivent de tous les points de l'Afrique et qui travaillent à des prix dérisoires!... Hélas!... ils ne sont pas les seuls. Combien de colons font comme eux ! Combien se ruinent parce qu'ils ne savent pas s'adapter aux nécessités du moment, aux conditions du sol, — par respet aveugle pour les méthodes et les habitudes apportées de France!... Ah! vous verrez, vous verrez ! l'apprentissage est dur !
Claude, en l'écoutant, se demandait s'il n'exagérait pas les difficultés à plaisir. Il en venait à redouter chez Emile Schirrer quelque manigance de la roublardise algérienne. Puis il se reprocha ce jugement téméraire. Cependant le portrait qu'on lui avait fait de Philippe Ségura entretenait toutes ses incertitudes: « Pour manier les choses et les gens du pays, il était indispensable de les mieux connaître. A chaque pas qu'il faisait, il se heurtait à son inexpérience... Allait-il agir comme Michel, — s'emballer sur une idée avant d'en avoir assuré la mise en œuvre, calculé les conséquences ?.., En somme puisqu'il fallait absolument faire une école, mieux valait la direction de Schirrer que celle d'un inconnu... »
Ces réflexions le tourmentèrent pendant tout le dé-
jeûner. Il fut taciturne malgré les politesses de la maî tresse de maison et les coquetteries de M Berthe. Lorsqu'ils se levèrent de table le colon lui en fit la remarque :
— C'est toujours mon choix qui me préoccupe — dit Claude. — Je ne vous cache pas que vos offres me tentent...
— Allons l venez avec moi ! Je vous ferai voir la propriété en détail: cela vous décidera peut-être!... Nous avons ici cinq cents hectares, toutes les variétés de culture ! . . .
Ils étaient à la cuisine, en train de boucler leurs molletières, quand Jules le contre-maître se présenta, le béret à la main :
— Monsieur Schirrer, il y a deux Arabes qui ne sont pas venus ce matin. Ils disent que c'est jour de fête et qu'ils ne veulent pas travailler !
— Ils ne veulent pas travailler ? Eh ! bien, vous leur réglerez leur compte ce soir et vous me les flanquerez à la porte ! Si ces gens-là s'imaginent qu'ils vont nous conduire parle bout du nezi... D'ailleurs ils sont continuellement en ripailles.
— Ouil — dit Jules — quand ce n'est pas la fête du Mouton, c'est la fête de la Grenade... Ça n'en finit plus!...
Le contre-maître, les deux mains dans les poches le gilet déboutonné, se dandinait alternativement sur ses deux jambes.
Claude qui l'observait fut frappé de la physionomie de ce garçon, en singulier contraste avec celle des Espagnols et des Provençaux qu'on rencontre d'ordinaire dans les fermes. Il avait les joues pleines, les cheveux blonds, les yeux bleus saillants, le teint rouge sous l'épiderme brûlé, comme ces grosses roses d'au-
tomne que le soleil a trop épanouies et dont les pétales jaunissent par le bord :
— Vous êtes Français, vous? — demanda Claude, — cela se voit du reste.
Le contre-maître se rengorgea :
— Et Français de France, monsieur !
— Je vous présente mon contre-maître, Jules Berton, dit l'Alsacien à Claude, — un brave Normand, un gars du pays de Caux. C'est un beau brin d'homme, n'est-ce pas? un bel échantillon du Nord !... Notez qu'ils sont tous ainsi dans la famille ! Son père, qui est fixé en Algérie depuis trente ans, est un véritable patriarche. Sept de ses fils sont établis dans des fermes de la province d'Oran, mariés avec des Espagnoles. Les enfants pullulent. Bientôt il y aura une tribu de Berton ! Et vous, Jules, quand est-ce que vous vous mariez?
— Dans deux mois, monsieur Schirrer !
— Dans deux mois, c'est bien tard !
— Eh ! attendez que mes papiers soient en règle ! Vous serez bientôt plus pressé que moi I...
— Je crois bien que je suis pressé ! Cela nous fera une femme déplus à la ferme.., et j'espère aussi que vous allez imiter l'exemple de vos frères !...
La face carrée du Normand s'empourpra de plus belle :
— On fera le possible, monsieur Schirrer 1
Tous trois rirent bruyamment. Un tintement de sonnailles s'entendait au dehors.
— Ah !... Moi je vais rejoindre mes bêtes ! — dit Jules, — je retourne à la charrue !
Emile Schirrer et Claude suivirent le garçon, qui s'en allait labourer une pièce de terre au bas de la côte. Une paire de mulets maintenus par Mo, l'adoles-
cent aux gencives malades, secouaient leurs colliers devant la porte.
Les lourdes bêtes s'ébranlèrent aux claquements du fouet que brandissait le jeune Arabe. Derrière elles, dans le tintamarre des grelots, ils descendirent la côte, rythmant leurs pas d'après l'allure pesante des deux animaux. Claude et Jules, ayant échangé des cigarettes, continuaient à causer :
— Alors vous ne regrettez pas la Normandie ?
— Moi ?... pourquoi? J'ai essayé d'y retourner, il y a six ans. J'étais chez un de mes oncles. On me faisait travailler du matin au soir et on me traitait comme un chien ! Tout cela pour être mal nourri, boire de la piqueltfi et gagner quarante -cinq sous par jour ! . .. Non, non ] Vive l'Algérie, pour le travail comme pour tout le reste. Ici au moins, on boit du vin à sa soif, et de bon vin !... Et puis, si j'étais resté en France, qu'estce que je serais devenu?... Un paysan, un abruti comme mes cousins ! Tandis qu'ici, on est colon t.. . ce n'est pas la même chose !...
— Ce n'est pas la même chose en effet! — dit Emile Schirrer, — la distinction est juste quoique subtile... Dis donc, Mo ! c'est comme ça que tu laisses traîner par terre les traits de tes mulets ! Veux-tu bien me ramasser ça!...
Jules aussitôt cria des injures en arabe contre l'enfant qui se précipita, rejeta le trait sur 1(3 dos du mulet. On était d'ailleurs au bas de la côte, en face de la pièce de terre à labourer.
Le contre-maître courut prendre les bêtes par la bride et les plaçant en face de la charrue, il commença de les atteler.
— Vous voyez qu'il n'a pas peur de mettre la main à la pâte ! — dit Emile Schirrer à Claude. — Voilà des
contre-maîtres comme il nous en faut, des garçons qui s'entendent un peu à toutes les besognes, mais surtout qui soient capables de diriger nos manoeuvres, qui leur imposent par leur instruction et leur intelligence. Celui-ci est excellent pour cela. Je dirai même que nos Français ne sont bons qu'à cela. Pour les gros travaux, ils sont inférieurs aux Espagnols et aux Arabes. Aussi personne ne les emploie plus...
Claude qui connaissait la théorie pour l'avoir entendu répéter par maint colon, n'écoutait qu'à demi les dissertations de l'Alsacien.
Il prétait l'oreille à la grande rumeur laborieuse qui s'élevait de la terre. Partout, c'était comme le bourdonnement confus d'une ruche vibrante sous des milliers d'ailes. Dans l'air chargé de vapeur d'eau, le bruit continu de toute cette activité s'amortissait en un murmure, où se confondaient les coups sourds des pioches qui fouissaient les trous pour la vigne, le grincement des socs qui tranchaient les glèbes dures, le heurt des pics qui attaquaient les racines rebelles. De temps en temps, montaient les rauques interjections des bouviers, avec les claquements des fouets, les jurons des charretiers arabes. Pareille au chant d'une flûte lointaine, arrivait indistincte la monotone mélopée arabe : « Dânidâni!... dâni ! >» La mer poussait sa plainte éternelle au bas de la falaise, comme une basse puissante sur laquelle courait l'accompagnement musical des sources gonflées par l'hiver, et les brises qui passaient s'y prolongeaient parfois en modulations étranges.
Claude restant silencieux, Emile Schirrerlui dit:
— Cela vous étonne, n'est-ce pas, ce que nous avons fait ici ? Et moi, cela me remplit d'orgueil. Songez qu'avant mon arrivée, toute cette région était inculte. La brousse régnait partout. Il a fallu conquérir le sol
morceau par morceau pour y planter la vigne... Et maintenant, voyez I les ceps s'alignent à perte de vue. Le vin qui mûrit dans ces grappes abreuve les gens de Paris. Les buveurs de bière eux-mêmes, — ceux de Strasbourg et de Bâle. — sont aujourd'hui nos clients. . . Après une pause, il reprit :
— Oui, tout cela est mon œuvre !...
Son geste embrassa le vaste cirque qu'emplissait l'activité printanière et où les saisons, alternativement, déployaient l'ordre immuable de leurs travaux. Partout des bras humains élevaient les outils du labour. Divisés par groupes, les travailleurs occupaient toute l'étendue du domaine, — ceux qui plantent la vigne, qui la taillent et qui l'émondent, ceux qui défoncent le sol, ceux qui défrichent les terres vierges et ceux qui sèment le blé. Au bord de la route, des métayers indigènes poussaient d'antiques charrues attelées de jeunes taureaux au poil roux. Le contre, pareil à une énorme épine, écorchait à peine le sol et retournait légèrement les glèbes.
— Saluez! — dit le colon à Claude, — c'est la vieille charrue des Géor gigues!... Les Latins victorieux la rapportèrent de Carthage et Virgile l'a chantée. Dans ce pays où rien ne meurt, elle s'est transmise intacte de père en fils. Peut-être qu'elle est aussi ancienne que la terre elle-même !... Mais n'allez pas croire que si je la conserve chez moi, c'est par un pieux souvenir d'écolier. La littérature n'a rien à faire ici. C'est parce qu'il y a des terrains, où nos méthodes de culture échouent, tandis que les méthodes arabes peuvent en tirer parti. Il faut comprendre tout cela I...
Sur les hauteurs voisines, d'autres charrues apparurent qui se détachaient en noir dans la blancheur du ciel. Immobiles et graves, les bœufs s'arrêtaient un ins-
tant au bout du sillon, tandis que le conducteur faisait tomber du soc les racines et les herbes ; — et tous ces attelages épars couronnaient noblement les collines comme des quadriges de bronze.
Ils dépassèrent le puits où s'abreuvait un troupeau d'ânes gardé par un enfant en haillons, et, de la lisière de la route, ils dominèrent le versant du plateau qui dévalait vers la mer. Parmi les champs dénudés les vestes rouges et vertes des manœuvres indigènes formaient des taches lumineuses qui se mouvaient sans cesse et qui prenaient une intensité singulière dans cette atmosphère brillante. Le long des sentiers perdus à travers les vignes, Teau sulfatée des arrosages anciens avait laissé de grandes flaques desséchées. Elles éclataient, çà et là, pareilles à des morceaux de turquoise.
Mais, au coude de la route, uue procession de femmes et de jeunes filles drapées de laine blanche et coiffées du grand pétase du Sud déboucha tout à coup sous la conduite d'un vieillard qui tenait un haut bâton recourbé ! Elles se répandirent parmi les ceps, réglant leur marche sur celle du chef et paraissant lui obéir avec un ordre si parfait, qu'on eût cru voir les évolutions eurythmiques d'un chœur :
— Ce sont nos échenilleuses ! — dit Emile Schirrer. — Vous voyez, il n'est si humble besogne qui n'ait ici sa grâce 1...
Au même moment, un galop de cheval s'entendit. Les échenilleuses courbées sur les pieds rabougris de la vigne, levèrent la tête toutes ensemble. Un cavalier passa, ventre à terre...
— Tiens! c'est Ben-Kouider, le boucher de Marengo ! — dit Emile Schirrer, — qu'est-ce qu'il me veut encore, ce coquin-là?... Mon cher, — ajouta-t-il
en se tournant vers Claude, — je vous engage à le regarder de près . Vous allez voir ce qu'on appelle un Arabe assimilé !
Avec beaucoup d'élégance, le cavalier avait arrêté net sa monture à dix pas des deux hommes. Il se dressa sur les étriers qu'il avait chaussés à fond et agitant son grand chapeau aux cuirs multicolores :
— Salut, monsieur Schirrer et la compagnie 1 — cria le boucher d'une voix joviale.
Aussitôt il s'enleva sur la haute selle en cuir rouge broché d'or et il mit pied à terre. On vit s'avancer un grand gaillard admirablement découplé et dont le visage à l'ovale allongé, au nez fortement aquilin, offrait tous les traits classiques de la beauté arabe. Il portait un vaste pantalon de toile blanche aux plissures innombrables qui retombait sur des bottes de même cuir que la selle et rehaussées également de brochures d'or. La veste était en drap bleu de ciel. Le gilet de même étoffe disparaissait presque sous les chamarres et s'ornait encore d'une chaîne de montre aux breloques pesantes. Sur son ventre ballottait une sacoche qu'il étalait avec ostentation.
— Eh ! bien, monsieur Schirrer, la santé est toujours bonne? — intérrogea-t-il d'un air obséquieux, tout en secouant vigoureusement la main du colon, après quoi il se baisa le pouce à la mode indigène.
Il tendit également la main à Claude et la retira avec le même cérémonial.
— Alors, comme ça vous êtes l'ami de M. Schirrer ! — lui demanda le boucher. — En ce cas-là, vous êtes mon ami !... Ah ! nous sommes bons-2-amis, nous deux! C'est pas vrai, monsieur Schirrer?...
Comme il avait été à l'école primaire, il affectait, en parlant, de n'omettre aucune liaison, et c'est avec une
évidente satisfaction de soi, qu'il lança son « bons-zamis ».
— Quand tu auras fini tes salamalecs, Ben-Kouider? — lui dit le colon — Voyons I qu'est-ce qui t'amène ici, bride abattue?...
— Moi ?... Eh bieni voilà ! — dit-il en épiant du coin de l'œil la figure d'Emile Schirrer, — je viens vous acheter vos moutons...
— Kouider, mes moutons ne sont pas à vendre 1
— Allons 1 ne me racontez pas ça ! Tous les moutons sont à vendre. Les moutons sont faits pour être vendus... Ecoutez ! ce n'est pas trois cents, ce n'est pas cinq cents que je vous achète ! C'est tout le troupeau à huit francs par tête, pris sur pied... Hein ? qu'est-ce que vous en dites?...
Et changeant de ton subitement, emporté par ses habitudes de maquignonnage, il frappa sur l'épaule du colon avec un air bon enfant :
— Mon ami, si tu veux, dans quarante-huit heures, tous tes moutons ils sont à Marseille !...
Mais il se reprit aussitôt, en riant lui-même du lapsus.
— Oui ! Monsieur Schirrer, tous vos moutons sont à Marseille !... Allez-va, signons le papier ! c'est une affaire faite !
— Laisse-moi le temps de réfléchir, bon Dieu !... de consulter le cours...
— Le cours ?... il est à huit francs ! Voulez-vous /voir le journal ? Vous savez peut-être aussi bien lire que moi ?...
Il fit mine de chercher le journal dans sa poche :
— Allons bon ! je l'ai oublie ! — Mais le cours est b. huit kancs \... Akarbi! \e te le jure, monsieur Schirrer,
sur la tète de mon père !... Nous sommes honnêtes nous autres !
Le colon était décidé à résister ferme :
— Huit francs ? c'est pour rien !.., dit-il — Et puis d'abord je ne vois pas ce qui te presse si fort. Nous avons le temps d'en reparler... demain, après-demain, comme tu voudras.
— Ce qui me presse? ce qui me presse ?... Vous savez bien que j'ai l'habitude de mener les affaires rondement. Voilà ce qui me presse !... D'ailleurs quand je me présente, moi, c'est avec l'argent au bout des doigts... pas comme un tas de fours -à-chaux^ qui font le commerce sans un sou dans le porte-monnaie... Allons ! monsieur Schirrer, j'emmène les moutons ce soir et je vous paie tout de suite !... Regardez î j'ai apporté l'argent 1
Il ouvrit minutieusement là sacoche et, plongeant la main, il se mit, tout en parlant, à faire sonner les espèces :
— C'est dit, n'est-ce pas, monsieur Schirrer ? Mon berger emmène les moutons ce soir? et je vous paie tout de suite !... pas en papier, vous savez 1 mais en bel argent de France !... Regardez plutôt !
Sur sa large main grasse, aux lignes profondes, le bou cher étala des pièces d'or.
— Je t'ai dit non, Kouider ! Repasse demain, je me déciderai peut-être.
— Comme ça, vous ne voulez pas ?.. . Bien ! c'est bien I II ne faut pas vous fâcher pour ça, n'est-ce pas, monsieur Schirrer? nous sommes bons-2-amis 1...
Le boucher se tut un instant, son regard s'égara vers l'horizon, comme si d'autres idées venaient de le distraire :
— Tout de même, — dit-il lentement, — vous avez
là une jolie propriété I quand je pense que j'ai vu tout ça en friche... des champs où il ne poussait que des épines !... Ah 1 mon ami, il y a de la monnaie là-dedans, il y a des pièces de cent sous à ramasser ! Voilà des vignes magnifiques !... Pour sûr, monsieur Schirrer, il n'y en a pas de pareilles dans tout le pays... Le colon, impatienté, coupa la tirade:
— Dis donc, Kouider, monsieur et moi nous avons affaire là-haut I ... Si tu veux remonter avec nous jusqu'à la maison?...
— Et les moutons? — reprit tout à coup le boucher avec un entêtement comique. — Dites, monsieur Schirrer ? Vendez-moi le troupeau ! je vous paie tout de suite ! J'envoie mon berger ce soir...
— Au revoir, mon vieux ! Je ne te réponds plus !..
— Alors c'est dit, c'est dit ? interrogea encore une fois l'Arabe.
D'un air résigné, il referma la sacoche :
— Eh! bien, gardez vos moutons, moi je m'en retourne à Marengo... Bonsoir, monsieur Schirrer et la compagnie !...
Il détacha son cheval qu'il avait attaché à un arbre de la route et il se remit en selle lestement. D'un geste superbe, il rejeta en arrière son grand chapeau qui resta suspendu à son cou par un cordon :
— Allons 1 au revoir, monsieur Schirrer, — répétat-il en piquant des deux. — Et surtout il ne faut pas vous fâcher pour ça ! Nous sommes bons-z-amis... pas vrai?...
— Oui ! va ! je te crois ! — murmura le colon entre ses dents.
— Quel animal ! — dit Claude — J'ai vu le moment où il allait vous enlever de force vos moutons....
— Oh ! c'esc un malin, Kouider ! Il a dû avoir vent de quelque chose... supposer que j^avais pour demain une^ échéance à payer. C'est pour cela qu'il voulait me faire vendre tout de suite ! Il fait partie d'un syndicat de bouchers et de maquignons kabyles qui sont en train d'accaparer tous les moutons du Sud...
Tout en parlant, les deux hommes avaient remonté la route de la ferme et prenant à gauche, ils s'étaient engagés dans un sentier qui menait vers des terrains incultes.
— Maintenant, je vais vous faire voir nos défricheurs, — dit Emile Schirrer, — et nous reviendrons par la brousse... Quelque chose d'étrange, la brousse I un pays à part, vous verrez !
Ils étaient arrivés au sommet du mamelon en pente douce, d'où leur regard s'étendit sur une espèce de ravin profondément bouleversé, comme si une- trombe diluvienne avait passé par là, déposant sur le sol des troncs d'arbres et des herbes. A des intervalles égaux, s'élevaient des tas de souches régulièrement entassées, et de loin en loin, les coupoles en terre sèche des fours à charbon. Vers le milieu du ravin, près d'une cabane en branchages, un groupe de manœuvres gesticulait autour d'un individu de haute taille, coiffé d'un sombrero et portant le fusil en bandoulière.
Un cabriolet attelé d'un petit cheval fringant, que maintenait un jeune Arabe, était arrêté au bord du sentier.
— Il me semble que je reconnais l'homme ! — dit Claude. — Est-ce que ce n'est pas Vincent Ferrer, le maître-défricheur ?...
— Oui ! une autre espèce de coquin ! Il est en train de se disputer avec ses ouvriers !... Ces gens sont stupides vraiment ! Je leur ai proposé cent fois de les
embaucher directement et à des conditions meilleures que celles de Ferrer. Mais ils se défient de moi, parce que je ne parle pas leur langue et ils préfèrent se louer ch .z Vincent qui les écorche, mais qui est Espagnol comme eux !... Ah ! il s'y entend à exploiter ses compatriotes, celui-là ! Il a des émissaires en Espagne qui les embrigadent par centaines au moment d'une grève ou d'une famine et qui lui amènent les malheureux rustres dépaysés, comme de pauvres bêtes à tondre. Il les engage à des prix ridicules et comme il est à la fois épicier et cabaretier, il les empoisonne f^e ses alcools, il leur écoule ses cafés avariés et ses morues pourries, il leur prête à la petite semaine. Les misérables n'osent rien dire, tellement il leur en impose par sa carrure d'hercule et ses moustaches de brigand... Un joli type, comme vous voyez !... à mettre dans le même sac que Philippe Ségura !...
Mais Vincent Ferrer ayant aperçu le colosse quitta le groupe brusquement. Il s'avança, salua avec froideur :
— Monsieur Schirrer, — dit-il, ils ne veulent plus travailler!... Ils trouvent que c'est trop dur et pas assez payé!...
— Débrouillez-vous avec eux ! Ce sont vos hommes. Moi ça ne me regarde pas. Je ne connais que vous. Nous avons un traité en règle; j'entends que vous l'observiez... L'ouvrage doit être fait en deux mois et vous devez arracher les troncs de palmiers à un mètre de profondeur...
— Ils ne veulent pas... ils trouvent qu'à cinquante centimètres, c'est assez pour le prix...
— Encore une fois, débrouillez-vous l
— Alors je reprends mes hommes!...
— Vous voulez plaider? Aller en justice?... Vous êtes sûr de perdre...
Au bruit des paroles, les défricheurs s'étaient approchés. Immobiles dans leurs pantalons de cuir encroûtés de boue, la veste pendue à l'épaule, les main^ calleuses appuyées sur les pics, ils formaient un cercle, cherchant à comprendre ce qu'on disait. Claude examinait les visages, presque tous rasés suivant l'habitude des paysans espagnols, et dont lapâleur semblait trahir une anémie profonde. Les torses maigres donnaient une impression de faiblesse et de misère physique que démentaient pourtant les bosses énormes des biceps crevant l'étoffe amincie des chemises. L'un d'eux, un joli garçon, à fines moustaches, s'était détaché du groupe pour mieux entendre. Comme il savait lire et écrire, qu'il parlait un peu le français, il était très considéré des autres. Il se donnait d'ailleurs comme le fils de l'alcade de son village, ayant déserté le toit paternel après un coup de tête. De temps en temps, il se retournait vers les défricheurs et il leur traduisait les paroles d'Emile Schirrer...
— Ils demandent à être payés, tout de suite... — insistait Ferrer.
— Non ! non ! je garde l'argent jusqu'à l'achèvement du travail. Je ne connais que mon traité !
— Vous avez entendu ! — fit Vincent Ferrer aux défricheurs, — le maître dit qu'il garde l'argent jusqu'après le travail...
Le (( fils de l'alcade » qui paraissait être de connivence avec Vincent Ferrer, confirma son dire.
Les hommes baissèrent sournoisement la tête avec un air de rage contenue.
— C'est votre dernier mot, monsieur Schirrer? — demanda le gros homme.
— C'est mon dernier mot I
— Bien t je sais ce que j'ai à faire !
Là-dessus, il tourna les talons, sans même toucher le bord de son chapeau.
Emile Schirrer emmena Claude, tandis que derrière eux, les manœuvres, excités par Vincent Ferrer et par « le fils de l'alcade », s'emportaient en récriminations et en menaces.
— Ils peuvent crier tant qu'ils veulent ! — dit le colon — cela leur apprendra à s'adresser à ce coquin plutôt qu'à moil... Je sais que mon traité est draconien. Mais que voulez-vous? Ces Espagnols, quand ils signent une convention, sont résolus d'avance à ne pas la tenir. Alors il faut charger les clauses, pour transiger ensuite et obtenir à peu près le travail que l'on veut... c'est là que je l'attends 1 Ils ont peur d'aller en justice, ayant toujours quelque méfait à se reprocher 1 . . . Vous riez de mes ruses? Il faudra bien y recourir vousmême, mon ami ! Vraiment, il serait trop bête de se laisser rouler par des canailles !...
Claude, très frappé de tout ce qu'il avait entendu, réfléchissait.
— Oh ! ce n'est pas commode tous les jours, ni amusant, notre métier 1 — lui dit le colon. — Je vous le répète : il vous faudra plus d'une école... Mais nous voici dans la brousse, qui va nous faire oublier tout ce vilain monde !...
Une vaste mer de verdure s'étendait devant eux, toute une région sauvage et luxuriante, chaque jour diminuée par le pic des défricheurs et qui, par la variété infinie de ses teintes, tranchait sur la couleur plus sombre des cultures voisines. La brousse régnait encore sur tout le plateau. En bas, sur l'autre versant, c'était à perte de vue, la grande plaine de la Mitidja, avec ses vignes et ses fermes, ses lacs à demidesséchés qui brillaient entre des rideaux d'eucalyp-
tus, et, tout au fond, sous leurs voiles bleuâtres, les hautes montignes de l'Atlas. On s'égarait dans le dédale des sentes, qui serpentaient longtemps, avant de se perdre dans des toufTj?sde lentisquesetde palmiersnains. Des myriades de fleurs éclataient sur les branches et parmi les herbes, celles des myrtes à l'odeur brûlante, celles des cistes aux blanches corolles fragiles, celles des genêts qui s'arrondissaient à hauteur d'homme comme d'énormes boules d'or vert, et les iris violets, les iris blancs, les iris jaunes, les bruyères toutes roses, les cyclamens, les digitales pourprées: Elles brillaient dans l'air limpide où venaient de s'éteindre tous les miroitements et tous les reflets de la lumière. Le soleil était couché.
La Mitidja s'assombrissait. De l'autre côté, la mer très pâle, était brillante et lisse comme un parvis d'albâtre. Le ciel parut d'abord une moitié de perle lumineuse, puis il prit la couleur des roses-thé, puis celle de la pourpre et du violet. L'opale de la mer se nuança d'émeraude. Elle devint peu à peu plus indistincte sous la montée des vapeurs, — et soudain elle fut comme un grand jardin de violettes enveloppé dans les brumes.
Le vent nocturne s'éleva. Une mélodie ténue se répandit avec les brises, Claude, tendant l'oreille, s'était arrêté tout à coup :
— Oh! l'étrange musique! — dit-il. — Entendezvous?...
— C'est la chanson des pins ! — reprit Emile Schirrer. — Voyez ! les chanteurs sont là-bas! — ajoutat-il, en montrant à l'horizon le bouquet des arbres gémissants. — A de certains jours, quand l'orage s'annonce, rien n'égale en tristesse cette grande plainte sonore qui déferle sur la brousse... La brousse, c'est
un monde plein de rumeurs mystérieuses! L'oreille s'y affine, on y tressaille au moindre bruit...
— Et cette impression d'immensité qu'on a partout! — dit Claude, — voilà ce qui m'émeut plus que tout le reste... Les montagnes elles-mêmes ne semblent pas borner la vue. Elles ont l'air d'être transparentes comme des parois de cristal. L*œil se perd, à travers elles, dans des profondeurs infinies.
— J'ai éprouvé cela aussi 1 — dit Emile Schirrer. — C'est ce que j'aime de ce pays : cette liberté de l'espace ! Ce n'est pas comme en France, ni ailleurs dans le vieux monde : aucun clocher n'y arrête le regard. On s'imagine que toute la terre vous appartient ; qu'on n'a qu'à marcher devant soi, qu'à marcher toujours... Oui ! on devient des errants, de vrais nomades d'Afrique !... Savez-vous quel est mon rêve, si ces vignes me font riche ! C'est de tout planter là, de vendre au plus offrant, et de m'en aller dans le Zerzoug, dans la région des Hauts-Plateaux^ où je suis sûr qu'il y a d'immenses étendues propices à la culture. J'y ferais de la colonisation en grand, à l'américaine. Cela deviendrait une espèce deFar-West algérien, où des contrées entières se couvriraient de blé, où l'on moissonnerait jour et nuit, comme en Amérique. Voyez-vous cela!... A travers champs, pendant des kilomètres, d'énormes réflecteurs remplaçant le soleil pour éclairer les moissonneurs sur leurs faucheuses!...
Claude s'étonna de cet enthousiasme et de ces projets. Il ne comprenait point qu'Emile Schirrer songeât à quitter le Dar-en-Nador, après y avoir créé presque un village, fondé un foyer...
— On ne fonde plus de foyers, cher ami ! — lui dit le colon. — Vous vous laissez abuser par de vieilles métaphores. Il n'y a plus de foyers, il n'y a plus de
cités ! Les patries elles-mêmes disparaissent dans les races. Il n'y a plus que de grands courants d'humanité qui vont tout droit devant eux comme les fleuves. L'homme de l'avenir sera l'errant, le nomade que je vous disais tout à l'heure, en marche, en marche toujours !...
Ils avaient quitté la brousse et maintenant ils redescendaient vers la ferme. La nuit tombait avec lenteur. Toute blanche, l'étoile de Vénus venait d'apparaître dans l'échancrure formée par les montagnes de Cherchell. Les défricheurs commençaient à allumer les fours à charbon. Une flamme tout à coup déchira l'ombre. Elle jaillit comme à une barbe d'or, des vols d'étincelles se dipersèrent au ras de la colline, et le vent de la mer apporta l'odeur aromatique des essences brûlées. Puis, dans le grand silence des terres, une voix s'éleva qui se traînait en une psalmodie sauvage et nostalgique. C'était (( le fils de l'alcade » qui chantait.
Et, à mesure que le chant s'élevait dans la nuit tombante, un flot de mélancolie, à la fois poignante et douce, montait dans l'âme de Claude. Il lui semblait que c'était son passé tout entier qui sanglotait avec la voix de cet enfant de dix-huit ans arraché au sol natal et jeté aux durs labeurs des pays barbares. ^^
Les instants les plus solennels de sa vie repassèrent tout à coup dans sa mémoire. Il revit la figure pacifique de son père, ia maison familiale, les buis du jardin et les ciels pluvieux de Lorraine. Il se rappela ses voyages avec Michel, certains soirs à Venise et à Rome, la solitude tragique de l'Escurial, oii, pendant un brûlant après-midi d'été, Michel et lui avaient connu ce qu'il y ad'extrême dans l'émotion humaine... Il se rappela aussi ses premières inquiétudes d'âme, le premier éveil de ses instincts de nomade, l'exaltation qui l'avait soulevé, au collège, en lisant les livres qui lui
parlaient de TOrient et des pays fabuleux; puis sa vie agitée d'étudiant, les conversations avec son ami, les promenades au Luxembourg, et, devant le sombre Palais, parmi les fleurs innombrables des parterres et les sphères d'or étincelantes au sommet des sveltes colonnes florentines, — le rayonnement triste du grand bassin dans le crépuscule...
Comme tout cela était loin déjà ! Retrouverait-il jamais des émotions semblables? C'étaient trente années de sa vie, peut-être les plus belles et les plus fécondes, qui avaient sombré à jamais, gaspillées par lui avec une incroyable insouciance !... Et maintenant qu'il allait se remettre en marche pour une existence nouvelle, il se redisait avec tristesse les paroles du colon : (( En avant! en avant toujours! » Lui qui cherchait un foyer, lui qui voulait se fixer en un coin de terre, s'arrèterait-il enfin quelque part? Ce Dar-en-Nador, auquel il s'attachait déjà, ne serait-il pour lui qu'une halte, en attendant de repartir vers un autre inconnu? Les lois inévitables de l'action humaine le voulaient-elles ainsi?
Mais, par un soudain effort de sa volonté, il domina la tristesse qui l'opprimait. Le sang des ancêtres migrateurs rebondit dans ses veines. Il songea à toutes les joies de l'action future, à toutes les surprises de l'avenir, à la réserve inépuisable de vie qu'il sentait sous sa main. Alors, dans un élan de toute son âme, sa pensée remonta pieusement vers l'aïeul glorieux, ce Claude-le-Lorrain qui, né dans les brumes du Nord, avait passé toute sa vie en Italie, à peindre des levers et des couchers de soleil : « J'ai fait comme lui, — pensa-til, — je suis revenu vers la lumière!... »
Maintenant sa résolution était prise. Emile Schirrer, silencieux, marchait à ses côtés. Us allaient entrer
dans la cour de la ferme, où le bruit de leurs pas exci tait déjà les aboiements des chiens.
Avant de franchir le seuil, le colon s'arrêta tout à coup :
— Ehl bien?,.. — demanda-t-il à son compagnon. Celui-ci lui tendit la main :
— Je reste I — dit Claude simplement.