LE CONCILE DE CARTHAGE
Tandis que Claude s'installait au Dar-en-N;idor et que Michel, se croyant résigné, arrangeait encore une fois sa vie dans la villa de Tipasa, ^— Mgr Puig partait pour Garthage, où il allait tout ensemble fêter sa promotion au cardinalat et présider un concile provincial.
Ce concile^ dans la pensée de l'archevêque n'était guère qu'un prétexte. Il s'agissait avant tout d'affirmer solennellement son prestige et son autorité dans les pays tunisiens, où il projetait des entreprises agricoles et financières. La récente expulsion des sœurs italiennes, qui, au su de tout le monde, était son œuvre, avait donné une haute idée de son influence et de son habileté politique. Maintenant il était délivré du cauchemar de Mgr Lespès. Depuis le succès diplomatique qu'il avait remporté, on n'osait plus lui opposer son prédécesseur. Comme il l'avait prévu, toute la presse française avait chanté ses louanges. Les félicitations officielles ne lui avaient pas manqué. A Alger, de gran-
des fêtes avaient eu lieu, sitôt après son retour de Paris, où il était allé recevoir la barrette cardinalice. Ces fêtes allaient se continuer à Garthage avec un éclat extraordinaire. Car Mgr Puig, malgré son affectation de simplicité n'était point ennemi de la pompe ni de la représentation du moment qu'elles devaient servir à quelque chose.
De concert avec l'abbé Giralt, qui était un cérémoniaire accompli, il avait tout réglé dans le plus petit détail. Huit évêques, sans compter les abbés mitres et les vicaires apostoliques, allaient prendre part au concile. Avec ses suffragants d*Oran et de Gonstantine, son coadjuteur de Garthage, il avait convié l'évêque de Marseille, le cardinal-archevêque de Valence, Tar*chevêque d'Agrigente, l'évêque de Gatane, l'évêque maltais de La Valette. Toutes les populations composantes de la Tunisie, Français, «Espagnols, Italiens, auraient ainsi leur représentant à la fois national et spirituel, de sorte que, dans cette fête toute catholique, le patriotisme le plus susceptible ne saurait contrarier la piété des fidèles.
^Un train spécial d'Alger à Tunis avait été organisé pour la circonstance. Les confréries maltaises, avec leurs musiques et leurs insignes, occupaient plusieurs wagons de 3™^ classe, sous la haute surveillance de M. Benchessar, leur président. A toutes les gares, des groupes nombreux de pèlerins conduits par leurs curés se joignaient à la caravane. C'étaient des cercles d'ouvriers, ou bien de riches propriétaires, des veuves dévotes flanquées de leurs filles. Tout ce monde était en liesse, cela tournait au train de plaisir. Mgr Puig se réjouissait.
Cependant, il y avait bien quelques points noirs à î horizon Comment les Italiens de Tunis allaient ils
se comporter après cette expulsion de leurs sœurs?... Quelle serait l'attitude du consul d'Italie, qui avait été dupé dans toute cette intrigue et qui, pour se venger, ne cessait de faire injurier l'archevêque par les petits journaux italiens de la Régence?,.. Mgr Puig se rassurait en songeant à toutes les flatteries qu'il prodiguait aux compatriotes du consul : ces vingt mille francs pour la construction de leur hôpital qu'il leur avait envoyés avec ostentation le jour même où il faisait embarquer les bonnes sœurs... ces cadeaux d'argent qu'il avait su distribuer très habilement aux évêques siciliens toujours besogneux!... Et quant au consul, Mgr Puig avait exploité auprès du Ministre certains bruits de tricheries au jeu, dont l'Italien aurait été coutumier et qui continuaient à faire scandale dans les cercles de Tunis. Il l'avait représenté comme un individu taré!... S'il se permettait la moindre inconvenance, il serait facile de le remettre à sa place... « Dans tout les cas, il allait recevoir son compte, celui-là !... » Et d'avance, Mgr Puig se délectait à l'idée du bon tour qu'il allait jouer au consul d'Italie.
A la station de Duvivier, au milieu d'une grande affluence de curieux, apparut le chapeau à glands violets de l'évêque de Marseille. Il était accompagné de l'abbé de la grande Chartreuse et de toute une suite d'ecclésiastiques. Il avait tenu à passer par Bône, afin d'aller faire ses dévotions à la Basilique de Saint-Augustin.
Mgr Puig et l'archevêque de Valence furent à sa rencontre. Les pèlerins en foule, descendirent du train, envahirent les quais, tandis que l'orphéon des Maltais attaquait l'hymne du Sacré-Cœur, que suivit aussitôt la Marseillaise.
C'est aux accents de cette musique guerrière, que les prélats reprirent place dans le wagon-salon. Le
dernier, Monseigneur d'Alger escalada gaillardement' le marchepied, malgré sa corpulence. Les flonflons patriotiques l'avaient mis ii l'unisson de la gaieté populaire. Il était d'humeur allègre et facétieuse, comme ces jours où, devant l'abbé Lalouette, il se frottait les mains, ayant conclu quelque bonne affaire. D'ailleurs la présence de l'évêque de Marseille l'avait épanoui. Il ne se sentait pas d'aise à l'idée de se montrer, dans toute sa gloire, devant un confrère de la Métropole. A peine le train fut-il en marche, qu'il entraîna celui-ci devant une portière:
— Est-ce que vous savez l'espagnol, Monseigneur? — lui demanda-t-il, en désignant du coin de l'œil l'archevéque de Valence. — 11 ne sait pas un mot de français, figurez -vous?... Voilàbientôt vingt-quatre heures que nous parlons latin... et des discussions tuantes, des controverses théologiques! Je n'en peux plus! 11 vous assène des périodes cicéroniennes, qui vous étourdissent, avec des élégances à rendre jaloux le Saint- Père lui-même!... Moi, je ne suis plus très ferré, je lui réponds en latin de cuisine...
L'évêque de Marseille se récria :
— Dame ! que voulez-vous ? quand on est dans les affaires I... Allons ! venez à mon secours ! répondezlui!... Vous autres, en France, vous devez être très forts en latin...
Mgr Puig poussa doucement son confrère vers l'archevêque de Valence, qui avait déjà repris la discussion interrompue sur l'Excommunication majeure.
— Ouf 1... — fit le prélat, rubicond, en se laissant^ choir sur une banquette à côté de l'abbé Lalouette, quel débarras!...
L'Espagnol très échauffé entassait des miror tamei
et des rfice^a/içui* qui annonçaient des bataillons serrés d'arguments.
— ... Et voilà que ça continue !... Allons ! nous en avons pour jusqu'à Tunis I Je plains Monseigneur de Marseille...
— Quotiescumque considéra hodiernum Ecclesise statum K,. affirmait avec feu Monseigneur de Valence.
— Ah ! l'animal ! — dit Mgr Puig à l'oreille de l'abbé Lalouette. — Il esfplus éreintant qu'un train du Bône- Guelma !...
L'archevêque poussa un si gros éclat de rire que Monseigneur de Valence se retourna scandalisé. Il n'en poursuivit pas moins sa démonstration, frappant comme un sourd sur l'adversaire, ainsi qu'il faisait à Madrid, au Sénat espagnol, quand il réfutait un discours de M. Silvela. La question était maintenant de savoir si le pape avait le droit de lever une excommunication lancée par un évéque ; et ce qui l'excitait encore, c'était l'attitude du Saint-Siège dans la récente affaire des Baléares ! ... Sa Sainteté avait pris parti pour le gouverneur, cassé Texcommunication de l'évêque...
— 0 rem vere stupendam! .Monslrum inaudilum! 2 L'indignation sainte devenait de la fureur. Les éclats
de la voix couvraient le bruit des roues. Mgr Puig feignait une colère bouffonne :
— Il est insupportable à la fin ! Qu'est-ce qu'on pourrait bien inventer pour le faire taire?... Dites? SI nous lui faisions croire que la Reine-régente se remarie!...
Et il agitait un journal, où il désignait du bout du doigt le canard imaginaire.
L'abbé Lalouette souriait d'un air adulateur, enfon-