‹ La Cina; romanChapitre 8 sur 21 · Novia, fiancée en espagnol · texte numérisé non relu

Novia, fiancée en espagnol

les. On sentait de part et d'autre les vieilles rancunes nationales toujours grondantes.

— Sont-ils bêtes, — dit Claude, — avec cette manie de se jeter tout le temps leurs patries à la tète!... Tout cela me parait bien inquiétant!...

— Oh! — dit Masqueray, — pour les Espagnols, il n'y a rien à craindre! Au fond, ils sont avec nous !... Ce n'est pas comme les Italiens qui nous arrivent tout façonnés par leurs écoles primaires, des écoles à la prussienne, où on leur enseigne la haine de la France ! . . .

— Peut-être le climat fondra-t-il tout cela ! — dit Michel, — ce climat africain a une influence si puissante ! . .

— Vous ne pouvez pas vous l'imaginer, monsieur 1 — interrompit Masqueray. — Voyez-vous le gros homme qui gesticule là-bas, dans le fond, — le voyageur en produits chimiques?... Il s'appelle Grumbach, il est alsacien et protestant. Eh I bien, le climat, le milieu l'ont si bien retourné qu'il en est devenu clérical et antisémite... il déclame dans les cafés contre les méthodistes et les francs-maçons!...

On regarda l'individu, en train de gesticuler sur un journal déployé.

— Mais quel est donc ce monsieur qui est à côté de lui? — demanda Michel, intrigué par les allures correctes de celui qu'il désignait.

Je vous l'ai déjà dit, — fit Masqueray, — c'est ile Schirrer, Alsacien aussi... un de nos bons vois!...

C'est le médecin de nos vignes, — ajouta Vincent Ferrer d'un ton pénétré, — Ah ! il en sait, des choses, celui-là!...

— Si tous les patrons lui ressemblaient!... — con- ,^lut Rafaël.

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Vincent Ferrer s'était levé pour consulter « le médecin des vignes. )) Ils causèrent ensemble. De temps en temps, l'Alsacien levait la tête et dévisageait Michel. Brusquement il se leva et s'avançant vers le jeune homme :

— Monsieur, — lui dit-il, —j'apprends que vous êtes mon voisin, M. Botteri. J'ai beaucoup connu et apprécié monsieur votre père? j'en ai même reçu plus d'un service... Aussi, en même temps qu'un plaisir, c'était presque un devoir pour moi que de venir vous saluer !...

On s'agita. Des formules cérémonieuses s'échangèrent. L'Alsacien, prié par Michel, s'assit devant un nouveau verre d'absinthe. Il causait avec abondance et précision, employant volontiers le mot scientifique, sans nul accent strasbourgeois, mais frappant les syllabes d'un petit coup de langue très sec. Les épaules larges, de grandes moustaches blondes, la figure osseuse sous un melon noir, il représentait, assez bien le type conventionnel de l'ancien officier de cavalerie.

Insensiblement, un groupement s'était fait dans le cabaret. Les Français étaient d'un côté, et les Espagnols de l'autre. Rafaël et Vincent Ferrer étaient retournés auprès des métayers valenciens qui jouaient aux cartes. Bonmarin, les deux Gascons s'étaient placés à la suite d'Emile Schirrer; seul, Grumbach, était resté avec les Maltais, les Tabone père et fils, auxquels il commentait l'article d'un journal antisémite.

La conversation était devenue générale, Claude causait avec Bonmarin, le colon de Montebello.

— Croiriez-vous, monsieur, — disait Bonmarin, — que mon père voulait faire de moi un employé du Gouvernement !... Ah I ces anciens militaires !...

— Pour la main-d'œuvre, — affirmait un des Gascons,

— le Français ne vaut rien! Il n'y a que le Marocain ou l'Espagnol!...

Emile Schirrer complimentait Michel :

~ Vous au moins, monsieur, vous êtes un propriétaire qui réside., en tout cas vous en avez l'intention.. Comme les autres devraient suivre votre exemple ! Mais non ! La plupart habitent Paris! C'est un gérant, ou ce sont des fermiers qui administrent les propriétés, je vous laisse à penser comment 1 Rien ne marche, rien ne se crée .. Et puis enfin, les revenus de la terre algérienne, c'est en France qu'ils les mangent : nous y perdons de toutes les manières. En cela, voyezvous, les propriétaires qui ne résident pas sont très coupables.. Oui! je les juge encore plus coupables que ces Juifs qu'attaque avec tant de virulence notre ami Grumbach. Le juif, lui, consomme ses revenus sur place, il fait gagner le commerce du pays!

— Cependant tout le monde les déteste ici, à ce que je vois !...

— Je sais bien ! Je sais bien ! Il est certain qu'il y a beaucoup de mal à en dire. Mais moi qui ne suis pas politicien. Dieu merci! je ne vois qu'une chose : le Juif a réussi à constituer un capital algérien. Or tout est là ! C'est le plus pressant à faire dans un pays neuf!...

L'Alsacien était obligé de hausser la voix tellement le tumulte était assourdissant. Les Napolitains, exci-

Is par les émotions de la mourre, poussaient de vétables hurlements. Ils s'observaient comme des bês fauves, des exclamations brutales s'envolaient : — Olto! Quatro! tulta larga!

Rafaël injuriait Vincent Ferrer qui s'obstinait à dé-

Indre les immigrants, et Grumbach, complètement

les Juifs ! » avec des gestes d'énergumène. Les Maltais étaient à l'unisson.

Soudain un frôlement de guitare fit taire les voix. Deux Espagnols assis sur des chaises contre le comptoir attaquaient le fandango.

Alors le petit charretier, « le jeune homme » protégé par Rafaël, bondit au milieu de la salle. Un peu grisé par l'absinthe, il flageolait sur ses jambes molles. Les bras tendus, imitant avec ses doigts le claquement des castagnettes, il faisait rouler ses hanches suivant les inflexions lascives des Mauresques dans la danse du ventre. Puis, tout à coup, à Tappel de la mesure, il disparaissait en une giration éperdue, tournant sur la pointe des pieds comme une ballerine, la blouse tourbillonnant autour de lui dans un vent farouche. Tout le monde regardait.

Les musiciens impassibles, les yeux baissés, comme s'ils ne voyaient rien, continuaient à gratter leurs guitares en marquant la mesure avec le pied.

Ils plaquèrent fortement un accord final. On crut que le danseur allait s'arrêter. Mais, les yeux fous, le sourire aux lèvres, il éleva ses bras, frappa le sol du talon de sa botte et de nouveau il entraîna les guitares.

— Assez! — cria Rafaël, — assez, Jaomete ! La tête te tourne !...

Il n'écoutaitrien. Emporté par le rythme, il se lança, plus impétueux, agrandissant le cercle de ses pas, tournant si vite, si vite que la blouse soulevée lui retombait sur les épaules. La taillole rouge découverte semblait un coquelicot gigantesque immobile au centre de la salle et la lanière du couteau enroulée à la ceinture, s'arrondissait sur les reins comme la roue d'un tourneur.

— Arrêtez-le donc ! — cria Claude à Rafaël, — il va se donner une congestion I

Dans la blouse envolée, il tourbillonnait toujours, frappant du pied avec force.

Rafaël le prit à bras le corps. Mais entraîné luimême par le mouvement furieux de la danse, il tomba sur une table avec le danseur. L'adolescent resta une seconde étendu, puis il se releva soudain, titubant, la face écarlate, les yeux brouillés, — ivre de mouvement et de bruit.

— Eh! bien, — dit Masqueray à Michel, — avait-elle du caractère, cette danse?

— Mais c'est du vertige I — disait Michel, — c'est la folie!...

" — Ils sont ainsi! — dit Emile Schirrer, — vous verrez, Monsieur, vous finirez par les aimer comme nous! Ils sont braves, et durs à la peine, comme au plaisir... Hélas! ce sont de grandes forces perdues! Vaguement, ils cherchent qui les conduise ! — et il ajouta en soulignant l'allusion à la candidature ébruitée de Michel : — il faudrait tâcher d'être celui-là 1... Voyez-vous 1 notre devoir, à nous autres Français,

Kst de rester ici pour élever un peu ce pauvre peu- 1... au moins pour employer tous ces bras qui ne cherchent qu'à travailler!...

On se sépara sur ces paroles. Le cabaret se vidait peu à peu à cause de l'heure tardive.

— Et mes tours de grelots, monsieur Michel? — cria du seuil le charretier qui avait déserté sa partie de cartes.

— Tu les auras, tes tours de grelots ! — lui cria Masqueray.

Hichel, amusé de cette insistance, promit de nouveau.

Ils remontèrent la Colline des Temples en proie à une allégresse qui se dépensait en un flux de paroles mêlées d'éclats de rire joyeux. On eût dit que le jeune danseur leur avait laissé un peu de l'ivresse de sa danse.

Comme il arrivait toujours pour Michel, cette allégresse se tourna bientôt en poésie. Lorsqu'après le dîner, ils passèrent sur la terrasse de la Victoire, il murmurait des vers préférés. Claude qui les savait aussi par cœur les achevait avec lui. Leurs deux voix unies se confondaient.

La mer brillait paisiblement dans l'ombre. La vague molle s'entendait àpeine, — petit bruitd'étoffe mouillée contre un marbre. Toute la splendeur du malin semblait flotter encore dans le miroir pâli des eaux. L'immensité de l'espace les hallucinait. Michel, les yeux perdus dans les ténèbres étincelantes, déclamait d'une voix forte.

Mais les cris des chargeurs arrivaient du port jusqu'à la terrasse, — tellement distincts qu'ils couvraient la mélodie et rompaient le rythme des vers. Comme s'ils étaient tout près, on entendait le souffle haletant des poitrines. Les sifflets des commandements déchiraient l'air, des clameurs s'élevaient, ardentes, s'excitant l'une l'autre :

— Hô hisse ! — criaient les portefaix en cadence, — hô hisse!...

On percevait le grincement des chaînes sur les poulies, le battement du piston, pressé comme un pouls fiévreux, puis le roulement sourd des tonneaux sur le pont du navire :

— Hô ! hisse ! . . . hô ! hisse ! — reprenaient les portefaix, toujours en cadence.

— Ecoute le bruit des hommes 1 — dit Claude, en in-

terrompant Michel. — Moi, cette rumeur humaine m'émeut davantage que tes vers !.,. Et puis, pourquoi fuir nos pensées dans des illusions de poètes, alors que nous avons tant de choses à nous dire, il me semble !... Je ne sais s'il en est de même pour toi. Mais, pour moi, cette journée comptera double !

— Tu as bien compris le sens de mon exaltation, comme j'ai compris tout à l'heure, celui de ta gaîté : Ce soir, je suis aussi près de toi, aussi joyeux, qu'en ce fameux soir de Marseille !...

— Oui!... je le crois, c'est ici seulement que je vais me réaliser tout entier!...

— Je commence à le croire aussi pour moi. — dit Michel.

— Nous sommes comme les Latins, nos ancêtres, — reprit Claude. — Sans le savoir, nous aspirions à la force et à la volupté de l'Afrique... Oh! quand je me rappelle le triste hiver du Nord, l'espèce d'agonie de l'âme où j'ai vécu dans ma Lorraine...

— Et moi, dit Michel, — dans mes brouillards de Lyon, quelles amertumes quelles froidures, j'ai connues!... Il y avait à l'église d'Ainay, où me conduisait ma mère, un grand vitrail à fond d'azur qui représentait l'archange Raphaël avec l'aveugle Tobie. Durant tout l'office, je regardais ses ailes ocellées de pierreries. Je me chauffais au soleil illusoire qui montait derrière l'ange dans un rayonnement d'or. Les beaux récits de la Genèse m'enchantaient. Je rêvais aux pays de la Bible, aux troupeaux de Laban, à la fontaine de Raphidim...

— Hélas! dans ce temps-là, nous voyions encore les choses en dilettantes. Mais tu disais vrai : ce pays va nous refaire ! Nous allons rapprendre le sérieux de la vie. Nous avions perdu l'habitude de l'effort avec le

sens de l'obstacle... Entends-tu le halètement des portefaix courbés sur la pesanteur du fardeau?...

La clameur des hommes, ininterrompue, exaspérée, montait toujours du port :

— Hô! hisse!... En avant! en avant!...

— Comme ils luttent, ceux-là — disait Claude, — comme ils se froissent aux réalités! Le poids écrasant de la matière, la férocité de l'homme pour l'homme, c'est contre tout cela qu'ils combattent! Toutes les misères primordiales que nous ne savons plus, — la faim, la soif, les obscures épouvantes devant l'arbitraire ou l'inconnu, — se sont inscrites sur leurs rudes visages... Les observais-tu, ce soir, dans le cabaret? Quelle différence avec ceux que nous fréquentons ! La futilité des figures, chez les gens de notre monde, est pour moi la pire des humiliations.

— Et le ton de leurs voix, Claude?... Cet accent presque tragique dans sa trivialité!... Te rappelles-tu les invectives de l'Espagnol parlant du père de l'adolescent : (( Il a travaillé jusqu'à la mort !... »

— Ces hommes seront nos maîtres! Ils nous rapprendront ce que nous devrions rougir d'avoir oublié...

— Tout est à recommencer. Notre vie antérieure fut inutile et vide.

— Que dis-tu là? Tu vas trop loin ! Ta première rencontre avec la vie t'enivre... Il ne faut pas regretter d'avoir appris, mais d'avoir appris pour apprendre. Tout cela servira plus tard...- Vois cet alsacien, ce Schirrer, qui t'exhortait tout à l'heure...

— Oui! il sait, il pense juste, il travaille^ celui-là! Toi aussi tu travailleras!... Quçl beau rôle tu as

à jouer ici ! comme je t'envie !...

Ils parlèrent longtemps. La nuit était douce. Mais

les cris farouches des chargeurs s'entendaient encore, scandant les paroles de leurs intonations gutturales, pareilles aux cris inarticulés des bêtes.

Ils dormaient, toutes fenêtres ouvertes, lorsque le hululement de la sirène annonçant le départ du bateau les réveilla. Dans la vague épouvante du sursaut, ils restèrent à songer. Le cri des chargeurs et des hommes d'équipage les poursuivait au milieu du silence nocturne rendu plus dense par la plainte stridente évanouie : « Eux les misérables, — les porteurs de fardeaux, — ils allaient seulement dormir ! »

A partir de ce jour^ une fièvre d'activité s'empara d'eux. Tous les matins, ils se baignaient dans la mer, ils montaient à cheval. Entraîné par Claude, Michel se mit à battre le pays, comme à la découverte. Le soir, dans le cabinet du général, ils remuaient ensemble les documents, ils se renseignaient, ils édifiaient tout un plan de campagne, — et Michel, fier de lui, souhaitait de plus en plus la présence de la Gina.

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