‹ La CircassienneChapitre 10 sur 12 · AL. DE LAVEBG.VE · texte numérisé non relu

AL. DE LAVEBG.VE

qui me l'a légué, lui élait fort attaché, et je ne puis penser sans chagrin qu'il mourra peul-èlre sur quelque grabat d'hôpital.

— Il n'aura que ce qu'il mérite, madame.

— Sait-on du moins ce qu'il est devenu?

— Il paraît qu'il s'est en allé dans le midi de la France, où monsieur le comlede Ferriol a encore quelques parents qu'il comple exploiter. On l'a rencontré sur le port de Marseille, où il jouait aux dés avec les mariniers.

— Et paraissait-il à son aise?

— A son aise I un panier percé tel que lui! Oh! madame, je gage qu'il avait déjà dépensé l'argent que vous avez eu la bonlé de lui faire donner lorsqu'il est parti.

— Eh bien ! Sophie, il faudra lui en envoyer d'autre. Tant qu'il vivra, je ne veux pas qu'il connaisse la misère.

— A la bonne heure ! mais vous êtes trop généreuse, madame, c'est moi qui vous le dis. — En ce moment on frappa discrètement à la porte, et Sophie, étant .sortie quelques inslants pour en connaître la cause, rentra bientôt, tenant à la main un plateau de laque do Chine sur lequel étaient déposés plusieurs papiers, des billets, dos gazettes. Aïssé tressaillit et étendit vivement la m.ain vers le plateau, interrogeant d'un regard avide la suscriplion de chaque missive; puis elle les rejeta loin d'elle d'un air découragé, sans songer même à les ouvrir.— Eh quoi ! madame, — s'écria Sophie, — ne voulez-vous point prendre lecture de ces messages?

— Que m'importe? — répondit la jeune veuve, — puisqu'il n'y en a pas encore cette fois un seul de lui.

— En efl'et, voici déjà longtemps que monsieur le chevalier n'a écrit, lui qui est d'ordinaire si exact dans sa correspondance avec vous ; c'est étrange. Après cela, il est peut-être en expédition. Vous verrez qu'on l'aura envoyé en croisière contre les Barbaresques, et dans ce cas, vous le savez, madame, les lettres n'arrivent pas aisément.

— Il faut le croire, Sophie; mais ce silence prolongé m'inquiète. Mon Dieu ! pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé !

— Maintenant que faut-il faire des autres messages?

— Ce que tu voudras ; pour ma part, je n'ai pas le cœur à les lire.

— Ils sont pourtant écrits pour cela, et leur lecture vous distrairait, j'en suis persuadée.

— Lis-les donc loi-même, si cela te fait plaùsir.

— Oh! bien volontiers. Un billet parfumé! Je gage que c'est de monsieur le duc de Richelieu... Je le reconnais rien qu'à l'odeur.

— Monsieur de Richelieu ! Il ose encore...

— Oh! nesavez-vous pas, madame, que c'est le .seigneur le plus audacieux et le plus entreprenant de toute la cour, et qu'il enrage de no pas vous compter encore sur son catalogue?

— Allume une bougie, Sophie, je t'en prie, et brûle ce billet; je ne saurais en entendre la lecture.

— Ah ! madame, le duc serait bien fier s'il savait que vous faites brûler ses billets sans les lire ; il croirait que vous avez peur.

— Plût à Dieu ! — murmura la Circassienne avec un sourire plein de mélancolie.

— Passons à un autre billet, — dit Sophie, après avoir, non sans soupirer, fait un holocauste du message parfumé de monsieur le duc de Richelieu. — Ah ! voici des armoiries de ma connai.ssance; ce doit être de monsieur le marquis de Saint-Cerest, celui qui vous a fait offrir son cœur et sa main par monsieur le curé de Saint-Paul. Pauvre marquis ! il vous l'offre encore par écrit pour la seconde fois.

— Pour la seconde fois, je refuse.

— C'est décourageant. Heureusement j'ai gardé pour la bonne bouche une lettre de madame de Parabère. Ecoutez, madame:

« Que devenez-vous, chère belle? Vous m'aviez promis • do venir passer une journée avec moi, et vous a'nvez

ALEXANDRE DE LAYERGNE.

» pas tonii votre promisse. C'est fort mal, et je me pro- » pose il'alli-r vous gronder bien fort demain matin. » (La lettre' iléi' il'hier soir.)K Son Altesse m'a fait cadeau » d'un i.ouvel attelajje que je compte essayer avec vous » sur le cours la Reine. En attendant, comme je ne veux > pas être la seule en fce jour à recevoir un cadeau, jo B vous prie d'accepter la petite boîte ci-jointe, et de » l'ouvrir bien vile, atin que la iiualité du contenu vous » fasse oublier la mesquinerie du contenant. »

A la lettre était jointe en effet, soigneusement enveloppée, une petite boîte on jaspe de sanguine, montée en or et d'un travail exquis. D ms cette l)oîto se trouvait un papier plié, sur lequel étaient écrits les vers suivauts :

Aïss6 de l'Asie fpuisa la hfantf' , Tous les atlrails ont ('lé son partage ;

Elle a (il' la friancc enipriinn'- Les cliaidies de l'esprit, de l'aii- et du langage;

Pour le aiur, je n'y comprends rien :

Dans quel lieu s'csl-cUe adivssOeV

11 n'en esl plus comme le sien

D'jpuis l'ùge d'or ou d'Astrée.

— Oh! les jolis vers! —s'écria Sophie en ballant des mains. — Faut-il les briller»

— Mauvaise! gardc-t'oa bien.

— Si vous m'en croyez, madame, vous en enverrez une copie à monsieur le chevalier d'Aydic pour qu'il en fasse des remcrcimcnts à l'auteur.

— IMais ces vers no sont pas signés.

— Oh ! madame de Parabère vous dira bien de qui ils sont. Çà I que voulez-vous mainlenanl, en attendant sa venue"? Vous pl.iît-il que jo vous lise la gazette?

— Fais comme tu voudras.

— Ah ! ce n'est pas une lecture fort amusante, j'en conviens; mais cela vaut mieux (pie tous les livres de sacristie dont feu madame la marquise avait jugé convenable de faire racijuisition, et qui coinfiosent toute la bibliothèque. — Apri's ce préambule, Sophie se mit en devoir d'accomplir la iSche qu'ell- s'était imposée, lâche beaucoup moins pénible pour une fcniine, il y a quelque cent vingt-cini) ans, qu'elle ne le scrail aujourd'hui ; car si le roman n'avait point encore fait irruption, sous Ui régence, dans les gazettes, du moins la politique y f^'lail parfaitement inconnue, et le journal, flde'le ii son litre, ne contenait absolument que le récit des laits plus ou moins dignes d'intérêt q'ii s'étaient pa'^sés à la cour et à la ville, ou dont le relentissemonl dans les (irovinces semblait de nature à se prolonger jusque dans la capitale. On était loin alors de cette grande communion sous les deux espèces du premier-Paris cl du feuilleton, h laquelle tant de lidèles sont venus depuis lors prenilre part. Sophie commença par lire les détails fort circonstanciés (j'une fôlo superlie (jui avait été donnée nu palais de Versailles; aussi la caiiiériste ne [lul-elUi s'empêcher do s'écrier : — 0 mon Dieu! ([ue ce doit ^^trc beau! El quanl jo songe >)Ue vous étiez engagée h celle fêle, madame, et que vous n'avez pas voulu vous y rendre!

— Le temps (les fôles est passé pour moi, — murmura la Circassieiine en hochant tristement la ti^le.

— Alors,— reprit la ( amérisle, — voici le détail d'une cérémonie qui vous aurait sans doul(! mieux convenu, une prise de voile au m'inaslèrc de Chcllcs, dont une fille de mon.seigneur le régent est abbesse.

— A la bonne heure! lis-moi cela.

— Bien volontiers... .Mais (|U0 vois-joî Une lettre parti- ,:uli(;re datiie de, l'Ile de Malte.

A ce nom seul la jeune cjmtesso tressaillit, et, se dres- UDl convulsivement sur .son siège:

— Une ictire de Malte 1 — s'(';cria-l-ellc; — on es-lu bien 4ÛreT F.sl-il(piesti(iii de lui dans celte lettre?

— Mais, madame, la prise d(! voile...

— (,i!ie ni'itii()orle? Lis-moi bien vite ce qui se passe h Malti «j mon Dieu 1 le cœur me bat avec une violofico

telle (]ue mes yeux se troublent et que je né pUis pas lire moi-même celle gazelle.

Sophie lut à haute voi\ l'article ci-après:

« La Méditerranée vient d'être le théâtre d'une action » navale des plus sanglantes et dont le souvenir ajoutera » un nouveau lustre au nom français. Une larlane de » noire nation, qui croisait depuis plusieurs jours dans » les parages de l'île do Mahoii, a été rencontrée, le 20 » du mois dernier, par un bâtiment de haut bord armé » en guerre, sur leipiel on avait hissé le pavillon napoli- » tain. La tartane était aux ordres de monsieur le comte » de DieiiQc, Commandeur do l'ordre de Malle pour la » langue d'Auvergne. En reconnaissant le pavillon d'une t nation amie^ monsieur le comte de Diciine, sans dé- » (iance aucune, ordonne la niano'uvro d'approche, et » déjà les deux navires n'étairnl plus distants l'un » de l'autre que de deux eiicâliliires, lorsque soudain » une bordée de vingt pièces d'ftriilierie éclate avec » fracas à bord du liAtiment napolitain, et en même temps » la tartane est criblée do boulets, a Trahison! » s'écrie » monsieur le comte de Dienne en voyant surgira travers » un nuage épais de fumée les turbans et les enseignes B des Turcs de la régence d'Alger. Aussit(3t chacun de » courir aux armes; mais déjà le prétendu bâtiment » na|)olilain avait eu le temps de virer de bord, et une » nouvelle et effroyable liordée venait fondre sur le pont » de la tartane, dont le grand mât fut brisé et étn'asa dans » sa chute le malheureux commandant du navire et deux » milelots. Des acclamations sauvages accueillirent ce B résnltat du côté dis pirates, et une consternation pro- B tonde s'empara do tout 1 équipage de la tartane. Pour » comble de iiésepoir, au milieu (les cris d'angoisse des B blessés et des mourants, on vint annoncer (]uo la car- B casse du bâtiment, trouée par les boulets, faisait eau do B plusieurs C(jtés à la fois, et que la tartane ne pouvait u larder à sombrer. Ainsi, d'un côté la mort, de l'autre » l'esclavage. Dans celle terrible conjoncliire, plusieurs B voix s'élèvent |iour demander qu'on amène à l'instant » le pavillon, seul iiniyen d'échapper aux flots qui déjà » envahissent en mugissint la proie que les boulets ak'é- B riens leur ont faite. Mais un oflicier s'elan('(>, hrandis- B sanl dans ses mains une hacho et deux pistolets. « Mes » amis, I) s'écrie-t-il, « ([u'allez-voiis faire? Vous êtes B Français, plutôt mourir ()ue d(» vous rendre à des inli- » dèles! Au nom du Dieu vivant et du roi de France, B suivez-moi, et mourons tous martyrs ! b lîlectri.sé par. B ces paroles, l'éiiuipage s'arme à la hâte. L'abordage » est commandé. L'ollicier s'élance le premier sur le bâli. B ment ennemi en faisant feu de ses deux pistolets. On » court, on se précipite sur ses [las. Alors une mêlée af- » freuse s'engage. Le sang ruissulle de toutes parts. Un B inoinenl su r|)i'i s d'une délermi nation d(-sesperée et d'une B allaiiue aussi im[iét!ieuse (ju'imprevue, les [lirales algo- » riens, malgré la superionli! de leur nomlire, senib'i'nt » sur l(> point de fleeliir, mais bientôt iisrepreiiiieni l'oll'en- B sive avec rage. Toula coup un liruit lugubre et soleniiol » Vient couvrirlouleslesclanieiirs, toutesles imprécations, )) tous les gomissseuients ; c'est celui de lu tartane, (|ui, » envaliiepar li'f* eaux, s'engloutit dans les profondeurs do » la .Mi'diterranee. \ ce bruit, nos frères s'émeuvent, et un B etl'orl suprême vient leur assure'- la victoire. I.e pavillon M royal de Franco avec les insignes de l'ordre de M ilto « est arboré au grand mftt, et ce (jui reste do pirates sur » le pont esl mis à fond do cale. Malheureusement ce » triompiie mémorable nous a cortto bien des viclimes, B [larmi lesquelles ta plus digne de regrets à tous les > titres sera sans nul uoiile l'officier h qui nous .sommes » redevalili?s d'une prise aussi glorieuse et aussi inespé- » rée. Cet oflicier, (pi'on o rama.sw- sur le pont cribiti » de blessures auxipielk.s il ne saurait survivre loiig- » temps, esl un jeune chevalier de l'ordre de Malle, héri- » lier d'un nom illustre qui doit s'éteindre avec lui » C'(st >

Une pftleur mortelle couvrit soudain le visage de la lectrice, qui s'arrAla comme sutToquée; mais déjàAïssé lui avait arraché la jrazellf' des mains, un cri sourd s'était échappé de sa poitrine; puis, levant les yeux au ciel avec une expression d'angoisse vraiment déchirante, elle se laissa tomber à genoux en sanglotnnt.

En ce moment la porto do la chambre s'ouvrit, et madame de Parabère parut, plus leste, plus fraîche et plus radieuse que jamais.

— Eh bien ! ma chère belle, -s'érria-t-elle étourdimcnt, — qu'avez-vous donc? Est-ce que vous accomplissez quelque pénitence de votre confesseur? Vous la finirez plus tard ; le temps est trop beau aujourd'hui pour ne pas en profiter, c'est la plus charmante matinée du printemps que nous ayons encore eue cette année. Apprêtezvous et venez vite. Vous verrez mon nouvel attelage, il est délicieux. — Pour toute réponse, la Circassienne tendit à sa folle et insoucieuse amie la fatale gazette. Madame de Parabère y jeta les yeux avec surprise ; puis, saisissant les deux mains d'Âïssé, qu'elle pressa tendrement dans les siennes: — Ah I — dit-elle, — je comprends tout maintenant, et je vous demande pardon de mon innocente gaieté. Aussi j'étais bien loin de prévoir... Vous l'aimiez donc toujours autant?

— Oh I plus que jamais.

— Pauvre enfant ! Et moi qui venais justement aujourd'hui lui proposer un mariage! Je tombe joliment! — Il y eut un silence, et la Parabère reprit: — Allons, ma chère belle Aïssé, il faut vous faire une raison. Certainement ce sera une chose bien cruelle que de voir monsieur le chevalier d'.\ydie succomber à ses blessures; mais du moins vous deviendrez ainsi entièrement libre, et, vous avez beau dir"», ce n'est pas à votre âge et avec votre figure qu'on peut rester veuve. J'ai mis dans ma tête que je vous remarierais et jo vous remarierai.

— Jamais I

— Oh ! si le petit Arouet de Voltaire vous entendait, c'est pour le coup qu'il dirait de vous que, pour une Circassienne, vous êtes plus niïve (ju'une Champenoise. Enfant, ne dites donc ni jamais ni toujours.

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