IC
ALEX.\NDRE DE LAVEUGNH.
selle Aïssê riiospilalité Je la maison seigncmiale (Jonl j'ai élo dépossi'iic. Vous avez voulu que noire sort fiit uni... il le sera ; la comlessc de Ferriol partagera la misère do son mari.
— C'est vous, au contraire, qu'elle associera à sa richesse ; car mademoiselle Aissé est riche à l'heure qu'il est.
— Et de qui tient-elle donc cette fortune que je ne lui ai jamais connue?
— Elle la tient de la main d'un ami dont elle a pu toujours tout accepter sans rougir, et dont elle ne saurait rien refuser désormais sans parjure ; prôtà m'engagcr par des liens sacrés qui m'interdisent les charges d'une famille ou les fastueuses dissipations du plaisir, j'ai pu, en nie réservant ce qui était nécessaire désormais à ma vie de soiilat. do'.er d'une fortune celle à qui j'avais fait rendre riioiincur. Voi: ! l'ccrii qui contient celte donation, monsieur ; rc I. -liment écrit par un homme qui meurt au monde, jc n'o. vci.i i ■>: ,< mr à la comlessc do Ferriol que devant vous; dorénavant, je ne la reverrai plus, car il faudrait |)Our cela qu'elle eût encore besoin d'un prolecteur, et sur votre honneur de gentilhomme vous vous êtes engagé à le devenir pour toujours.
— Ainsi, monsieur, à tous les affronts que je vous dois, vous ajoutez encore pour moi celui d'être enrichi par vous?
— Jc n'ai rien fait pour vous, monsieur ; tout était pour cette jeune fille. Retournez donc avec elle à Ihôtel de Ferriol, que j'ai déjà racheté en son nom. Je veux que ce mariage, dont on douterait sans cela, et pour lequel je ne rencontre déjà que des incrédules, soit célébré uvcc toute la pompe que mérite une si solennelle expiation ; là où l'affront a été public, que la réparation le soit. Je veux que vous présentiez vous même la comlesso de Ferriol à la noblesse de France dans les salons de votre hùtel.
— Mai.^, monsieur...
— Je le veux, — continua d'Aydie en baissant la voix, — ou daignez vous souvenir que l'échafaud infamant des quatre gentilshommes breluiis n'est pus si bien abattu qu'il ne suffise d'un mot pour le faire reconstruire.
— Oh ! cet outrage... ce sera le dernier, — murmura Ferriol.
— Je vous remettrai cette preuve, — continua d'Aydio impitoyable, — le jour où h la face des saints autels vous donnerez votre main et engagerez votre loi à la comtesse de Ferriol, entendez-vous ?
— Il suffit, — reprit Ferriol d'un Ion sombre mais ré-igné ; — dans un moment do faiblesse ou plutôt de làch(!lé, j'avais juré d'i'pouser une esclave ot do lui prodiguer désormais un respect que je ne méritais plus moimême; maintenant, sous la menace de celle nélrissure qui .s'attache à une condamnalion judiciaire, môme injuste, vous m'imposez une nouvelle humiliation, je m'y soumets : la romte.sse de Ferriol sera présentée à mes pairs et aux vôtres. Ele.s-vous satisfait?
Le chevalier laissa tomber sa tête sur sa poitrine en signe d'affirmation, et, se tournant vers Ais-é, muette spectatrice do ce débat devenu presque indifférent pour elle, Lien qu'elle en fût l'obiei, il lui jeta un regard où .sa force semblait se perdre dans un douloureux adieu. Puis il la laissa avec le terrible protcctuur auquel Dieu avait pour jamais attaché son sort.
Soit que 00 dernier eût (snfin accepté avec résignation la condition que son rival lui avait dictéis soit (ju'il nourrit quelque secrète espérances (ju'au moment suprême un événeniciit plus ou moins imprévu viendrait l'alIVaiiLhir do l'obligation d'ac(0m|)lir une parole si soloiinellement donni'e, d redeviiil tialmo dés lors, et procéda avec une parfaite tranquillité à tous les préparatifs de son ma-
Un notaire fiji mandé, et, en présence do cet officier publie, le foriite, qui avait exprime le vœu qu'Aï.s.sé assistât à cette entrevue, s'élioina en ces termes :
— Prêt à unir ma destinée par un lieu indissoluble à
celle de mademoiselle Aissé, j'éprouve un vif regret, c'e.sl de ne pouvoir ajouter moi-même aux biens qu'un généreux protecteur a daigné lui otfrir une part do ceux qui étaient jadis en ma possession. Ruiné par de folles prodigalités que je déplore profondément aujourd'hui, jo ne puis plus guère malheureusement, en ce qui me concerne, donner à mademoiselle que mon nom. Touteibis, il me reste dans mon naufrage une dernière ressource que j'étais sur le point d'aliéner pour subvenir à mon existence, et dont niainlenant je puis du moins disposer: un dernier don (jue mademoiselle Aïssé voudra bien me permettre do déposer entre ses mains à une condition, c'est que ce don n'en sortira jamais tant qu",elle vivra, et qu'elle daignera parfois .s'en parer pour l'amour de moi et en souvenir de celle qui me l'a légué; je veux parler des diamanis de feu madame la marquise de Ferriol, ma bellesœur, diamants évalués dans l'invcnlairb à la somme do trente mille livres.
Et parlant ainsi, le comte prit un écrin sur la table; il le présenta à la Girc^issienne. Au nom seul de la marquise, la jeune fille n'avait pu réprimer un frémissement instinctif. Cependant, émue en même temps de l'accent presque paternel avec lequel monsieur do Ferriol venait de prononrer les paroles qui précèdent, elle saisit la main du vieux gentilhomme, et la porta avec effusion à ses lèvres on ajoutant vivement:
— Croyez, monsieur, que je suis bien touchée do ce témoignage di^ souvenir de voire part, que je l'accepte avec une vive reconnaissance, et que, tant que je vivrai^ j'en fais ici le serment, il no sortira pas do mes mains.
— Je le crois, — reprit monsieur do Ferriol, — et maintenant souffrez qu'à mon tour jo vous demande une glace, bien qu'il .soit peu généreux de ma part, je dois en convenir, de requérir sitôt la reconnaissance d'un bienfait.
— Parlez, monsieur, je suis toute prête a faire ce que vous pouvez dés'rer de moi.
— Oh ! — s'écria le comte avec un sourire, — vous allez trouver que je pousse la prévoyance bien loin ; mais h mon âge on est excusable sur ce point. Vous savez qu'il est d'usage (juand on se marie d'assurer lo sort de ceux qui nous ont fidèlement servis. C'est un devoir pour un geiitilliomme, et j'ai, je l'avoue, compté un peu sur vous pour l'accomplissement de ce devoir à l'égard d'un vieux serviteur qui ne m'a jamais quille, mon valet de chambre I.a Roche. Jo sais que tant que je vivrai, tant (jue vous vivrez vous-même, La Uoeho ne man(|uera jamais do rien ; mais Dieu tient dans ses mains nos destinées. La Hoche est moins â^'é (lue moi. cl, suivant toute apparence, je le précéderai dans la tombe. Qui sait même si, par une (le ces fatalités qu'on ne peut ni delourner ni prévoir,
vous-même Oli ! cela n'est pas présumable, cela est
impossible; mais monsi(>ur hmutaire vous dira comme moi i|uo dans un contrai il faut songer à tout. Eh bien ! inadeinoiselU;... eh bien ! Aissé, j^i vous demande, pour le cas fort improbable dont il s'agit, de permettre que les diamants de ma belle-sn.'ur .soient vendus après vous, afin que le prix en soit remis il mon i\db\n domestique, dont les derniers jours se trouveraient ainsi à l'abri des atteintes de la misère et du besoin. Ni; voulez-vous pas y consentir ?
— Ah I monsieur, avez-vous jamais pu penser le contraire?
Monsieur de Ferriol saisit à son tour la main do la Circassienne, et, avec une respectueuse galanlerie, il y colla ses lèvres ; puis, se tournant vers lo notaire :
— Monsieur, — dit-il, — dans lo contrat de mariage (|uis vous avez été chargé de rédiger, vous voudrez bien introduire telles clauses qu'il a[iparli<M]dra pour regidari- .ser les iutiMilions (pie mademoiselle (il moi nous venons d'exprimer en votre prcsence. Prenez-en note, s'il vous plaîl, et maintenant vous pouvez vous retirer.
Tout en se monliant loiicliécMie la conduite de monsieur de Ferriol Uuus cette circonslttuce, Aissé ue uut s'emuw-
U CmCASSiENNE.
cher, après y avoir rénéchi, d'oprouvcr un pe\\ do surpriso de ce qu'il avait ou recours à l'cnlrcniiso d'un officier public pour assurer l'effet d'une subslitulion qui cOt été sulfisamment garantie parla parole même de celle à qui le lion était offert sous une pareille condition. Aussi bien, comme le comte lui même en avait fait l'observation, il n'étnit guère permis de penser quo cette condition serait jamais exécutée, en considérant, pour employer \c phébus en usa?e alors comme aujourd'liui en malitJro de contrat notarié, l'âge de la donataire et celui du substitué.
Après sëire abandonnée pendant quelques instants à ces réflexions, Aissé finit par so trouver elle-même coupable d'avoir pu leur ilouner place dans son âme. Monsieur de Ferriol n'expiait-il pas assez cruellement déjà tout son passé par un sacrifice plus pénible pour lui que tout autre, et n'étail-il pas naturel que, dans sa défiance sur les véritables intérêts de sa pupille, il prît toutes les précautions que la prudence pouvait lui suggérer pour assurer le sort d'un serviteur de confiance qui, malgré ses défauts et ses vices mêmes, s'était toujours montré rempli d'un dévouement absolu pour la personne de son maître? Loin d'accuser la conduite du comte de Ferriol, no devait-on pas rendre hommage à sa générosité et à sa prévoyante sollicitude?
Quoiqu'il en soit à cet égard, à quelques jours de là il se passa dans l'église Saint-Paul, rue Saint-Antoine, en présence d'un grand concours d'assistants appartenant aux rangs les plus élevés de la société, une double cérémonie bien propre, à plus d'un titre, à éveiller l'attention publique. Pendant qu'au maître-autel l'un des dignitaires de l'JZtat unissait en grande pompe un vieillard sexagénaire, et sur le front duquel l'exil, la captivité et le,s plus orageuses passions avaient imprimé leur sceau indélébile, avec une belle jeune (emme rayonnante sous son auréole de vingt ans, pendant qu'un es-arabassadeur du roi, l'un des plus fiers représentants de la noblesse du Languedoc, donnait son nom à l'enfant adultère d'une esclave de Circassie, dans une humble chapelle de l'un des bas-cô'és de la nef, non loin de l'endroit où avait été inhumé l'homme au masque de fer, un jeune homme, vêtu avec une excessive simplicité et li'une pâleur mortelle, agenouillé sur les dalles humides et nues de l'église, recevait des mains d'un prêtre obscur le signe révéré do son affiliation à l'ordre des chevaliers do Malte, et disait au monde un éternel adieu : c'était le chevalier d'Aydie.
Lorsque la double cérémonie fut terminée, d'Aydie s'approcha du comte de Ferriol, et, lui serrant la main, il y déposa furtivement le papier que lui avaitremis Marino Marini, et qui, confié à tout autre, fiit devenu à coup sûr l'arrêt de mort de l'ex-ambassadeur. Puis s'inclinant devant l'épousée tremblante et presque inanimée :
— Madame la comtesse, — sécria-t-il avec un sourire plein de mélancolie, — permettez que je sois le premier à vous offrir mes humbles félicitations ; c'est un droit quo m'a acquis peut-être l'union qno je viens de contracter avec notre sainte mère l'Eglise. Monsieur le comte, nous voilà mariés tous les deux maintenant I
Ni Aïssé, ni Ferriol lui-même n'eurent la force de répondre. Le chevalier, sentant bien que l'effort qu'il venait de faire l'avait épuisé, saisit de ses doigts défaillants la main de la jeune comtesse, et il voulut la porter à ses lèvres ; mais alors son regard rencontra l'anneau d'alliance quo monsieur de Ferriol venait d'y placer. A cette vue, son cœur bondit dans sa poitrine comme s'il allait .se briser ; .sa bouchi! trembla, ses yeux se troublèrent, et sur la main palpitante de la Circassienne il laissa tomber une larme au lieu d'un baiser.
Deux de ses amis, messieurs de Canillac et de Mirepoix, témoins de cette scène déchirante, jugèrent que le moment était venu d'y mettre un terme, et, prenant chacun par un bras l'infoirune, qui ne se soutenait même plus, l'entraînèrent hors de l'église.
Pendant ce temps-là, madame de Parabère, qui, à plus d'uH titre, avait sa place marquée parmi les nombreux
\ témoins de la cérémonie, s'était rapprochée d'Aïssé et s'é;ait placée devant elle pour dissimuler autant que possible aux regards indiscrets le trouble violent auquel la jeune femme était elle-même en proie, et pour l'exhorter tout bas au courage et à la résignation.
Une chaise de poste stationnait à la porte même de l'église. On y piara le chevalier d'Aydie, que ses deux amis embrassèrent tendrement, puis le postillon fit claquer son fouet, et les chevaux partirent au grand trot. La voiture no devait s'arrêier qu'à Marseille, où un biîtimcnt attendait le chevalier pour le conduire à Malte, auprès du grand maître de l'ordre.
Monsieur de Ferriol élait demeuré muet et impassible.
Qjolquos instants après, on vint le prévenir que son carrosse l'attendait. 11 s'inclina gravement devant l'assislance, en annonçant que le .soir même l'hôtel de Ferriol serait ouvert, et que la jeune comtesse aurait l'honneur do recevoir les féliiitations de toutes les personnes qui voudraient bien prendre la peine de venir la visiter.
Ce soir-là, en effet, vers neuf heures, le vieil hôtel de la rue Culture-Saint-Catherine, près le couvent des Annonciades, resplendissait de mille feux. Aux abords se pressait tout un monde de valets, do porteurs de chaises. Los rues voisines étaient encombrées de carrosses armoriés. Il semblait que toute la cour se fût donné rendezvous au Marais, tant un mariage aussi en opposition avec les principes que professait alors la majeure partie de la noblesse française avait frappé la curiosité publique, déjà d'ailleurs vivement excitée par les récits plus ou moins contradictoires de toutes les circonstances qui se rattachaient à une aussi étrange union.
Les salons de l'hôtel étaient remplis d'une assemblée nombreuse où l'on s'interrogeait à voix basse sur les détails de la double cérémonie qui avait eu lieu dans la matinée à l'église Saint-Paul ; car ni le comte, ni la mariée n'avaient encore paru. Cette dernière était encore à sa toilette, disait-on ; et comme le délai se prolongeait, on éprouvait le besoin de se rappeler l'origine étrangère de la belle Circassienne pour excuser ce qui de la part de toute autre personne élit constitué au moins un acte d'incivilité.
Enfin, à neuf heures sonnant, la porte s'ouvrit à deux ballants pour lisTer passage à Aïssé. mais elle était seule.
L'assemblée tout entière regarda avec admiration la nouï-elle épouse, dont une riche et élégante parure rehaussait encore, en dépit de sa pâleur et de ses larmes .Tiême non complètement effacées, la merveilleuse beauté. Mais à ce sentiment universel de sympathie succédèrent bientôt une surprise et un effroi que partagea bien- ^'il Aïssé elle-même, lorsque La Roche, qui avait ouvert la Lcrie à la jeune femme, jeta devant elle ces mots, que son maître lui avait donnés comme une consigne suprême:
— Madame la comtesse douairière de Ferriol J
K ce moment, comme chacun s'interrogeait du regard jjoiir demander l'explication d'une dénomination si étrange un jour de mariage, une violente explosion ébranla Ips lambris de Thôtel. Aïssé tressaillit, et une sueur froide, inondant tout son corps, monta soudain jusqu'à son front. L'énigme était résolue : le comte do Ferriol avait tenu sa promesse , mais il se refusait de survivre à un acte qu'il considérait comme un opprobre pour son nom. La Circassienne était veuve en même temps qu'épouse, et le chevalier d'Aydie, désormais lié par des vœux solennels et sacrés, venait de renoncer irrévocablement à l'avenir tout nouveau que cet événement lui préparait.
Une heure auparavant monsieur de Ferriol avait fait venir La Roche dans son cabinet, et, après lui avoir donné sa funèbre consigne, il lui avait remis un billet cacheté, on lui ordonnant de ne l'ouvrir quo dans un seul cas, celui où mademoiselle Aissé viendrait à se remarier.
ALEXANDRE DE I.AVERGNE.
LA NOUVELLE BELOISB.
Après la mort de monsieur de Forriol, on retrouva dans ses papiers une lettre inachevée qu'il ailresçnil à la jeune Aissé et qui commençait ainsi : a Quand je vous achetai, je vous destinai à être ou ma fille ou ma maîtresse ; vous ave: été l'une et l'autre... » Le caractère ahsclu, le mépris de toulc espèce de croyance et de principe qui dislinguaient le vieux genlilhoinmo se trouvent merveilleusement résumés dans celle phrase aussi audacieuse que cyiiiqu», où un sentiment presque sacré s'unit si étiangcmcnt à des préoccupations de libertin, et qui, mieux que tous les commentaires auxquels on pourrait se livrer, peint d'un seul trait les mœurs rie l'époque.
Quelque éclatante qu'eût pu être la réparation exigée par le chevalier d'AyJie, elle ne pouvait complètement efTicer la souillure imiirimée à la jeunesse et à la pudeur d'une belle et intéressante personne par un maître infâme, qui avait semb!és'allaclicr h diitruiie dans son esclave le sentiment de la recounaissance, par le prix odieux auquel il avait taxé ses bienlaits Cependant, comme toutes les âmes tendres, naturellement portées à oublier le mal pour ne se souvenir ijuc du bien, Aissé donna des larmes sincères à la mémoire de monsieur de Ferriol. Aussitôt après sa mort, elle prit le costume de veuve et vécut dans une retraite absolue.
Certes, ce dut ôtre un spectacle plein d'élonnoment pour cotte société frivole et dissolue dont le souvenir est lié d'une manière impérissable au temps de la régence, que de voir une jeune femme de vingt ans, comblée de tous les dons de la nature et de la fortune, se confiner dans un antique hôtel du Marais, impitoyablement lermé à tous venants, fuir les regards, se dérober à tous les hommages, et distribuer aux pauvres tout l'orqu'elleeûl pu employer en frais de toilette et en fêtes. Rarement il lui arrivait de sortir d(! chez elle, si ce n'est pour se rendre b la messe, A l'église Saint-Paul, où elle se faisait conduire en chaise .'i porteurs, et encore dans ces occasions avait-elle toujours soin de choisir une humble chapelle, bien déserte d'ordinaire, siluéo dans l'un des bas-côtés de la nef, non loin de l'endroit où avait été inhumé l'homme au masque de fer; c'est là qu'elle venait s'agenouiller et qu'elle passait des heures entières dans la prière ou le reciieilipmenl.On se rapiiello que c'est dans cette ihapfllo <ju'elli' avait vu pour la dernière fois le chevalier d'Aydie-
Pendant m icinps-l,i, ce dernier subissait toutes les épreuves auxquelles étaient encore soumis les chevaliers profès de l'ordre de Malte, en mémoire des pieux exemples que leur avaient légués leurs glorieux prédécesseurs, les chevaliers deSunt Jean-de-Ji-rusalem ; il s'en allait guerroyer contre les corsaires barbare.sques sur les rôtes de la Méditerranée, et [)rolegeait les m.irchands de Gènes et de Livourne contre ces hardis pirates, avec le même zèle et le même d('VOuement que si, au lieu d'aller vendre leurs éloll'es à beaux deniers comptants ai plus offrant et dernier eurhiTisseur, ces marchands se disposaient à les olfrir en pur don h quelque Soudan d'Egypte pour obtenir la permission d'aller on pèlerinage au tombeau du Sauveur.
Telle était encore la situation des choses au printemps de 1721, une année environ après la mort de monsieur de l'imol. (.'était le malin. Au milieu d'une vaste chambre à coiirlior que di-coraieiit six cadres ovales d'égalo dimension, et dans les<iuels un émule de Walleau avait peint au finslel, par ordre du comte, six beautés conlemfioraires célèbres à divers litres : mesdames de Noailles, de Parabère, la duchcsso do Lcsdiguiùrcs, madame do
Monlbrun, mademoisolie de Villefranche et mademoiselle Aissé, celti^ dernière se tenait assise devant une toilette, meuble massif contemporain du grand roi à son aurore. Ce n'elait plus alors cette adorable Circassienne au teint de roses, aux lèvres de corail, à l'œd de velours voluptueusement enchâssé dans une paupière qui semblait appeler les baisers; ce n'était plus surtout ce charme virginal et tout puissant, celle fleur si délicate et presque éthérée de la première jeunesse qui caractérise le printenifis de la vie, et que faisaient peut-être ressortir encore davantage les vêlements orientaux sous lesquels Ai>sé s'était montrée aux yeux émerveillés du peintre. Plusieurs années s'éUiient écoulées, la jeune fille était devi'uue femme; la doulf^ur avait bien souvent obscurci ce front si blanc et si pur; aux couleurs éclatantes des tissus do soie broJés il'or avaient succéiié les longs voiles noirs, et pourtant il y avait dans celte sorte do morbidessc, de [lâleur maie comme l'albâtre et de grâce languissante qui distinguaient maintenant la Circassienne, je ne sais quel attrait souverain qu'on n'avait point jusqu'alors admiré en elle, et qui ajoutait à sa beauté comme une auréole de poéii(|ue rêverie.
Debout auprès d Aïssc se tenait une ancienne connaissance, cette fidèle Sophie, son ancienne camériste. Sophie était occupée à soigner sa belle maîtresse, et elle semblait s'acquitter de celte tâche avec amour, pendant que, rêveuse, Aissé attachait à travers les vitres des croisées un reiiard mélancolique sur les parterres syniéiriquenient alignés du jardin de l'hôtel qui commentaient s verdir sous la liède haleine du printemps. Toup à coup Sophie, dont la lâche louchait à sa fin, s'écria joyeus- ment :
— Ah i que vous êtes charmante ainsi, madame! Regardez-vous dans le miroir, car je n'ai jamais si bien réussi à vous coill'er c)ue ce malin.
Aissé ramena négligemment ses beaux yeux dans la direction du miroir qui surmontait sa toilette, et, souriant tristement :
— Fn elTet, — dit-elle, — ma pauvre Sophie, je rends hommage h ton talent et n'ai qu'un seul regret, c'est qu'il soit ici, à peu de chose près, conmie une perle enfouie au fond de la mer; car, excepté toi, je ne vois pas trop qui pourra admirer ma coiirurc aujourd'hui.
— llélns ! madame, je Ic^ sais bien, et c'est ce qui me peine beaucoup ; mais aussi n'< si-ce point votre faute? Eh quoi I voici plus d'un an que dure votre veuvage, et vous n'avez pas encore quitté le deuil î
— Oh ! non, — murmura la jeune femme,— et je ne lo quitterai jamais,
— .lamais; en voici bien d'une autre! Ah 1 madame, pardon, si je me mêle de ce qui ne me regarde pas; vous av'z toujours été si bonne pour moi que je ne peux pas vous cacher ce que je pense.
— Eh bien I voyons, Siphie, que penses-tu ?
— Je pense, madame, (|ue c'est faire beaucoup trop d'honneur à la inéinoire de monsieur le comte, après tout le mal qu'il vous a fait, que de continuer h porter ainsi son deuil, <'t je sais bien que moi, à votre place...
— A ma place, Sophie, lu ferais jie même que moi. Ce n'est pas le deuil de monsieur de Ferriol nue je porte, c'est le deuil d'un autre, ent<'nds-lu bien"? d'un autre que je plenreiai toute ma vie. Car enfin, Sophie, si je suis libre, moi qui n'étais qu'une esclave; si je suis riche, mol qui n'avais pas même le droit de posséder quoi que ce puisse être, n'est-il pas quelqu'un au monde à qui je suis redevable de tous res bienfaits, et puis-je oublier que celui-là mène une exist-nce de privations, de fatigues et de devoirs austères, pendant (|ue moi, loin do lui, je vis au sein de l'opulence? Oh ! non, Sophie, ma vie est manqiiée in.iinleiumt. et mon âme est vide et dé.solée, car elle a [)enlu la moitié d'elle-même.
— Il esl vrai, iiiad.ime; mais, s'il faut en croire madame la marquise de P.irat)ére, ipii vous aime laiil l ()ui ne veut qup voire bien, h coup sûr il ne tiendrait qu'à vous
et à monsieur le chevalier qu'il en fût autrement. Madame la marquise dit qu'il ne manque pas à la cour ni à la ville de personnes engagées d-ms les ordres qui vivent absolument do la même manière que tout le monde, et l'une de ses femmes m'a dit qu'elle l'avait entendue répéter bien souvent que monsieur le chevalier et vous éliez de grands enfanls, et que, à votre place, elle savait bieu ce qu'elle ferait.
— Ah ! Sophie, ma chère Sophie, si tu as véritablenent de l'affection pour moi, que ce soit la dernière fois que de telles paroles trouvent un écho dans ta bouche! Je te les pardonne, parce que tu en ignores la portée et parce que nous vivons à une époque funeslo où toutes les croyances comme toutes les religions s'effacent ; mais, sache-le bien, il est encore quelques cœurs où elles subsistent dans toute leur force, quelijucs personnes pour lesquelles la vertu n'est pas un vain nom. Monsieur le chevalier d'Aydie est de ce nombre, et je cesserais d'être digne de son amour si je pensais autrement que lui.
— Dieu m'est témoin, madame, que je n'ai pas d'autre opinion sur deux personnes que je chéris et honore de toute mon âme.
— Il y a des instants, vois-tu ! où je me prends à'méditer sur un projet que j'eusse déjà réalisé si je ne craie;nais de laffliger, en même temps i)ue de le mécontenter, lui qui m'a donné toute sa fortune.
— Quel est donc ce projet, madame?
— Sophie, c'est de me retirer dans un couvent, pour y pleurer à mou aise celui que je ne dois plus revoir. Il te souvient sans doute d'Héloïse et d'Abailard, ces deux amants qui reposent réunis dans un même tombeau après avoir été séparés durant leur vie. Eh bien ! il me semble que, si j'entrais au couvent. Dieu me ferait bientôt la grâce de me rappeler à lui, et qu'alors celui que j'aime me survivrait bien peu. Tu comprends qu'ainsi nous pourrions èlre réunis comme Héloïse et Abailard.
Pendant qu'Aïssé s'exprimait ainsi, sa fidèle camérisle s'était agenouillée devant elle et avait saisi une de ses mains qu'elle baisait en pleurant.
— Oh ! madame, ma chère maîtresse, — s'écria cette fille, — je vous en supplie, ne parlez pas ainsi ; car si vous saviez le mal que vous me faites, vous qui êtes si bonne, je suis silrc que vous ne voudriez pas m'alfliger davantage. Songez donc que je ne pourrais vous suivre au couvent, moi, et que, à mon lour, il me faudrait mourir de douleur devons avoir perdue, après vous avoir retrouvée presque miraculeusement.
— Pardon, ma bonne Sophie, je vais lâcher de ne plus penser à lui pour ne pas t'atlnsler davantage de mes sombres pensées. Aussi bien je te suis fort reconnaissante de part.iger ma solitude, car je sais bien qu'il n'est pas jusqu'à mps gens qui ne s'ennuient mortellement de la vie que l'on mène ici, et que tu cherches à les dissuader de me quitter.
— Moi, madame, ah ! croyez que je n'ai nul besoin de les retenir, car tous ici vous chérissent trop pour avoir même la pensée d'aller chercher une autre maîtresse. Je vois bien de qui vous voulez parler; c'est de La Roche, un mauvais sujet dont vous êtes enfin débarrassée, grâce au ciel ! un lie ces valets qui cherchent toujours à imiter les vices de leurs maîtres... oh ! rien que les vices, et qui s'ennuyait ici parce qu'il ne pouvait passer tout son temps dans les tripots.
— Tu ne l'as jamais aimé, Sophie?
— Avais-jo donc si grand tort, madame ? Dn vaurien pareil, qui s'est toujours atlac'n' à vous faire du mal, un effronté mendiant qui vous soutirait continuellement de l'argent sous foules sortes de prétexies... autant de mensonges. Ah I quel bonheur qu'il vous ait demandé son congé ! Je gage que .sans cela vous n'auriez jamais eu la force de le faire chasser d'ici comme il le méritait, et qu'il serait encore aujourd'hui à votre service.
— Allons, Sophie, uiSpeu d'indulgence pour lui. C'/lnit un vieux serviteur de la maison de Ferriol. Son luaitre,