LA FORET DE MAKLT
Après les événemcnl> qui avaient marqué le souper dans lequel madame de Parabéro s'était trouvée face à face avec la jeune Aïssé, le régent retomba sous le joug de la favorite en litre, comme il était facile do le prévoir; toutefois le souvenir de la charmante Circassicnne n'en élait pas moins demeuré profondément gravé dans sa mémoire ; et, comme tous les gens faibles et irrésolus, il s'accusait ilicessamment d'avoir laissé échapper une si belle conquôlc, car il désespérait d'en retrouver l'occasion. L'abbé Dubois, qui savait lire à merveille dans le cœur de son maître, crut devoir lui rendre l'espérance, et obtint, sans doute en témoignage de gratitude anticipée, cette place de conseiller d'Etat que le prince avait eu d'abord la conscience de lui refuser. Le duc d'Orléans se borna seulement, en la lui donnant, à lui adresser ces paroles, qui achevèrent de peindre d'un trait toute la loyouté native en môme temps que toute la faiblesse de son caractère :
— Monsieur l'abbé, de grâce, un peu plus de droiture!
Ceponùanl madame de Ferriol avait tenté à plusieurs repris<'S de ramener Aïssé chez le régent. Elle lui avait représenté qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour faire rentrer en grûco l'homme à qui elle devait tant. Ruiné par la pr-rle de sa position, le comte de Ferriol, sans crédit, sans ressources dans un pays étranger, allait Ctre réduit aux dernières extrémités.
— Quant à moi,— disait la marquise, — j'avais cru pouvoir com[iler sur l'intérêt que monsieur le récent a paru vous témoigner, et, (lensanl dès lors c|ue sa faveur ne nous manquerait pas, j'avais écrit h monsieur de Ferriol pour rengager h casser lui-même l'arrêt do son exil et b rentrer on Franco. Je ne sais ce qu'il aura résolu; mais jugoz, ma chère enfant, de sa douloureuse surfirise, si, trompé par les espérances que je lui ai fait concevoir, il allait arriver à Paris! Faudrait-il donc alors lui apprcriilre qu'une démarche, à coup sûr hiin louable comme bien innocente de sa pujiillo, eût suit! pour lui faire lendre tous ses honneurs, toutes ses dignités, et que 63 I«i,i|lle a reculé dcvaul cette démarche?
Ebranlée par ces perfides discours, Aïssé se demandail parfois s'il n'était pas de son devoir de tout braver pour hâter le retour de son bienfaiteur et pour rétablir sa fortune si gravementconipromise; mais le regard d'Aydie, triste et prophétique, était toujours présent à sa pensée. D'ailleurs la fureur jalouse de la Parabèie l'avait trop éclairée sur sa situation pour qu'elle acceptât de nouveau le rôle dangereux de solliciteuse.
Les choses en étaient là lorsque un soir Dubois parut à l'antique hôlel du Marais.
— Eh bien ' chère marquise, — dit-il à madame de Ferriol, — on ne vous voit plus à la cour ni vous, ni votre charmante pupille?
— Est-ce que monseigneur le régent l'aurait remarqué?— répondit sournoisement la manjiii.se.
— C'est-à-dire,- reprit Dubois,— qu'il commence à ne plus s'en apercevoir, et c'est ce qui m'inquiète : dans les premiers jours qui ont suivi le souper du Palais-Royal, il me parlait sans cesse de la charmante Aï^sé ; mais je vois bien que la Parabère a triomphé de ce souvenir. Je n'en ai pas été fiché d'abord, parce que je crois mon royal élève un peu capable d'abuser de la reconnaissance qu'aurait pu lui devoir la cliarnianto envoyée de monsieur de Ferriol ; mais maintenant il se console trop de son absence. On a déjà pourvu à l'ambassade de Constantinople. On s'occupe des autres ambassades, dont une une ou deux à peine restent encore vacantes, (^ si au milieu du celte curée diplomatique le nom de monsieur de Ferriol n'est point rappelé au régent, malgré les titres incontestables que Son Altesse Ini reconnaît à une réparation, on ne rendra pas justice à votre beau-frère... Que voulez-vous!... c'est une triste vérité, mais il n'y a rien qui ait besoin de la faveur comme le bon droit.
Dubois observait l'eiïi't de ses paroles sur Aïssé, dont une palpitation involontaire trahissait l'émotion.
— Mais, — reprit liypocritenienl madame de Ferriol, — Aïssé ne veut pas revenir dans le.s appartements du Palais- Royal; moi-même je no puis lui donner tort sur ce point; je crois encore que madame de Parabère se trompait dans ses suppositions malveillantes; mais enfin elle pourrait s'y tromper encore, et malheureusement elle n'est pas la seule. Or, si précieuse que doive m'être la réhabilitation de monsieur de Ferriol, je ne saurais sacrifier la réputation d'Aïssé.
— Mais vous ne savez pas que madame de Parabère part ce soir pour aller prendre possession d'un château que Son Altesse lui a donné dans le Nivernais, et en son absence il suffirait que la cau.se de monsieur do Ferriol fût plaidée une fois auprès du régent pour qu'elle réussît. J'avaisimaginé d'ailleursun moyen de vous épargner, ainsi qu'à mademoiselle Aïssé, de reparaître dans ces appartements du Palais-Royal (jui vous épouvantent tant. Toutes les fêles sont interrompues depuis deux mois que le roi est mort ; mais monseigneur le régent va partir pour courre le cerf à Marly. La chasse est un plaisir discret qui se concilie avec une funèbre élii|iietto ; le deuil défendrait de danser, mais il permet tout naturellement de tuer; j'avais apporté à tout hasard une invitation que Canillaf m'a donnée pour assister à une de ces chasses, avec le droit de loger dans un des pavillons. Si vous aviez voulu accepter celte lettre, vous vous i-eriez trouvée comme par hasard sur le pa.ssage du régent, vous l'auriez vu justement ce qu'il faut [)our assurer, sans danger pour per- .sonne, le triomphe de votre beau-frère.
— Je ferai ce que vous voudrez, Aï.ssé, — dit la marquise ; — intorrogez-la, mon cher abbé?
11 y eut un moment de silence et d'hésitation assez prolongé.
— Je m'étais promis, — ré|ioniiit enfin Aïssé, — après la scène cruelle qui s'est passée au Palais-Royal, de ne plus m'exposera des sou(ii;ons ijui sont déjà le déshonneur ; mais |puisi|ue l'inlérêi de monsii'ur le comte de Ferriol... de mon sauveur, l'exige absolumrnl, puisque monsieur
. l'abbé se porte garant des honorables intentions de
monseigneur le régent à mon égard, eh bien ! j'irai à Marly.
Les yeux de Dubois étinccloront comme s'il entrevoyait déjà sous son bras le porlereiiille do scLTétaire d'Etat, et au-dessus de son front les rebords écarlates du chapeau de cardinal. Il remit l'invil ition et se retira en échangeant avec madame de Fcrriol un regard triomphant.
Le lendemain, do grand matin, on se mit en route pour Marly. Les deux habitantes du Marais furent reçues avec beaucoup de courtoisie lorsqu'elles arrivèrent dans ce splendide château, dont les ruineuses magnificences ont inspiré au duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, plus d'une page éloquente, et dont il ne reste plus aujourd'hui qu'un simple portique tombant en ruines et que surmonte encore l'écusson royal de France, avec les trois fleurs de lis presque eftacées par le temps. Tout retentissait des apprêts d'une chasse; les aboiements des chiens se mêlaient aux fanl\iros du cor... Enfin le régent parut lui-même à cheval; mais lorsque madame de Fcrriol et sa pupille s'approchèrent de lui, c'est au plus s'il répondit à leur profonde révérence par une légère inclination de tête ; il ne complimenta même pas A'issé sur le galant costume dont elle était vêtue, et qui, pnr un compromis alors si heureusement consacré, empruntait au vêtement masculin tout ce qu'il y avait à cette époque de svelto et d'élégant, sans abdiquer les plis onduleux et la grâce flottante d'une jupe féminine.
En toute autre circonstance, Aïssé eût été troublée d'un si froid accueil, mais en ce moment elle n'en éprouva que de la joie. Pourtant le prince s'était approché d'elle, et, lui ayant demandé d'un air distrait si c'était la première fois qu'elle venait à une chasse, elle se hasarda, sur un signe do la douairière, à répondre en hésitant qu'elle avait toujours été privée de ce passe-temps comme de bien d'autres, par suite de l'absence forcée de celui-là seul qui eiît pu lui servir de guide dans de pareils exercices, de son bienfaiteur, monsieur le comte de Ferriol.
Le régent sourit et répondit avec bienveillance que, sous peu de jours, il comptait faire pour monsieur do Ferriol tout ce que comportaient les nombreuses exigences auxquelles il avait à satisfaire au début d'un nouveau règne. Mais il ne parut cette fois s'occuper que de la demande et non de la solliciteuse.
Aïssé se sentit alors tout à fait rassurée sur les suites de la démarche nouvelle qu'elle avait consenti à faire pour complaire à la marquise, et, désormais sans contrainte et sans inquiétude, elle se promit do jouir de tous ies plaisirs de la journée. On vit bientôt approcher de riches carrosses dans lesquels prirent place toutes les belles dames conviées h celte fête. Plus d'un gentilhomme s'étonnait pourtant de ne point y voir madame de P;u;abère. On savait que souvent, sous le feu roi, elle avait trouvé moyen de se glisser déguisée dans le château et de violer secrètement l'éliquette austère que madame de Maintcnon avait fait succéder à la loi du plaisir proclamée par Louis XIV à son avènement. Aussi croyait-on en général deviner pour la Parabère une disgrâce dans un prétendu voyage en Nivernais, sans s'apercevoir qu'on attribuait ainsi au régent une force de résolution que le descendant de Henri IV n'avait que devant l'ennemi.
Aïssé lais.sa monter la douairière dans l'une des voitures préparées pour suivre la chasse ; quant à elle, sentant tout à coup se réveiller dans ses veines, sous un beau soleil d'automne, l'ardeur semi-tartare du sang dont elle était issue, et à l'exemple des filles du régent et de quelques jeunes femmes de leur suite, elle demanda un cheval, et s'élançant légèrement sur sa croupe elle s'y posa avec cette grâce que prête à une amazone son mobile et vivant piédestal. Toute la chasse se mit en mouvement; mais, au bout d'un quart d'heure environ, soit hasard, soit dessein prémédité, Aï^sé, que l'ardeur 1 de sa monture avait mise dans le cas do prendre les >
devants, se trouva tout à couo seule dans une allée do traverse, au milieu de celte magnifique et sévère forêt de Marly, qui lui semblait avoir en ce moment comme une charmante et inetlable harmonie avec la rêverie à laquelle elle se sentait prédisposée par sa situation même et par tous les aspects du monde extérieur.
Aïssé erra longtemps dans la forêt, tantôt ne distinguant à travers les arbres toufTus que quelques rayons du soleil étincelant dans le feuillage, tantôt voyant dans une percée subite se dérouler à ses yeux le magnifique amphithéâtre des collines que couronne l'aqueduc de Luciennes, semblable à un pont jeté par le? fées pour aller du palais de Marly au palais de Versailles. Souvent elle n'entendait plus que le bourdonnement de quelques insectes ou le chuchotement du vent dans les feuilles; d'autres fois, les fanfares du cor, le galop d'un cheval qui labourait à eraps égaux une allée voisine, attestaient que toute cette nature calme et sauvage était encore vivante de la présence de l'iiounne.
Enfin ces bruits s'éteignirent, l'air devint épais, et lo ciel rougeâtre parut fondre ses teintes avec celles du feuillage jauni par l'automne.
Aïssé était descendue do son cheval, qu'elle laissait errer à l'aventure. Nous ne savons (|ue!le pensée l'absorbait, mais il fallut que les approches du soir réveillassent en elle le sentiment de sa solitude pour qu'elle commençât à jeter un regard d'anxiété sur les lieux qui l'environnaient. Elle remonta à cheval et crut reprendre l'allée qu'elle avait suivie; mais, au milieu de ce dédale naturel, elle s'égara et commença bientôt à rêver; dans les ombres qui s'épaisissaient, elle crut voir quelques-uns de ces braconniers douteux qui chassaientau besoin le voyageur quand le gibier leur manquait. Tout à coup, au détour d'une allée, elle jeta un cri perçant : un homme s'était présenté sur son passage ; mais à l'émotion de la peur en succéda une autre plus douce, quoique non moins violente, quand elle entendit une voix déjà bien connue do son cœur lui dire :
— Ne craignez rien, c'est un ami.
— Vous ici, monsieur d'Aydie? — dit-elle d'une voix entrecoupée, tandis que son cœur battait à rompre sa poitrine, — vous que je retrouve quand je m'étais égarée !
— Oui, moi-môme ; ne,suis-je pas lieutenant aux gardes do monseigneur le régent? ne do s-je pas le suivre partout à lâchasse comme ailleurs? Cette fois, je l'avoue, je suis dans mon tort, car j'ai perdu la trace de Son Altesse, et je faisais reposer mou cheval à quelques pas d'ici ; j'ai entendu le vôtre approcher. Il m'a semblé que so!i trot inquiet cherchait une route perdue, et je suis heureux de n'avoir pas mieux fait mon devoir auprès de Son Altesse, puisqu'il m'est permis encore de vous être utile. — D'.Aydie s'arrêta, et tous deux restèrent quelques instants plongés dans un silence de trouble et de bonheur. L'un et l'autre étaient alors arrives à cet état charmant où l'amour, immatériel et à peine distinct, n'a pas do projets, mais des rêves, pas de but, mais des visions 1 Sensations nobles et tendres, pressentiments divms d'un bonheur terrestre qui semblent pour l'âme humaine des éclairs prématurés de cette lumière immortelle qui doit un jour descendre sur notre tombeau I D'Aydie remonta achevai, et tous deux s'engagèrent silencieusement dans l'allée qui devait les conduire à Marly. l.ours cn;urs étaient trop pleins pour leur permettre d'engager une conversation indifférente, leur amour trop timide pour qu'ds osassent encore parler du seul objet do toutes leurs pensées. Enfin, lorsque d'Aydie vit approcher le moment do se séparer d'Aïssé, lorsqu'il fut sur le point de la voir revenir à la discrétion du régent, la douleur et l'inquiétude lui donnèrent du courage pour rompre le silence. — Oh ! — s'écria-t-il, — il faut que je vous (|uitte ; mais du moins, avant de nous séparer, un dernier conseil... Mademoiselle, défiez-vous... t
— Que voulez- vous dire?
ALEXAMIRE DE LWERGNE.
— Je ne puis, m'expli luor ; maii; par piliPi défiez-vous. Oh I ce n'esl p;is l'olTicier du régent qui vous parle ici, c'est un ami qui n'a pu vous voir sans trouble et sans attendrissement jetée seule f^ans ce monde qui vous est inconnu. dans ce monde à h fois corruptible et impitoyable, où la raillerie s'attache h la vertu qui résiste, et le mépris à la faiblesse qui succonil)e.
— Que dites-vous? mais je ne suis pas seule ; madame de Ferriol ne me protège- t-elle pas? Et d'ailleurs, monsieur le comte, son beau-frère, mon bienfaiteur, n'csl-il pas lui-même attendu à Paris d'un moment à l'autre?
— Monsieur le comte de Ferriol est attendu à Paris, dites-vous? Oh ! loué soit Dieu ! Si je pouvais le prévenir! Mais peut-être arrivera-t-il trop tard. Quant à la marquise, je ne puis encore vous dire sur elle toute ma pensée; mais, songez-y, souvent l'appui sur lequel on complaît vous devient plus fatal que le coup qui vous vient en face.
— Vous m'épouvantez... Oh! par grâce, par pitié, no m'abandonnez point !
— Eh ! ()ue puis-je faire? Déjà je suis coupable de m'étre sépare un instant du régent... Avoir un cheval moins prompt que le sien, c'est presque une désertion, un crime. Tout à l'heure, à la fin de celte chasse, .je dois aller chercher ses ordres, el, s'il le commande, je pa.sserai la nuit aux porics du ehâ eau pour servir le régent, même contre ceux (|ui voudraient vous défendre.
— Me défendre !... Mais je suis donc menacée?
— Je l'ignore... Mon pressentiment est sans doute une folie, une calomnie peut-i^tre... Je n'ai pas le droit de noircir h vos yeux le vaillant soldat de Turin, le vainqueur de LeriiJa, cr-lui à qui seul le parlement a cru devoir confier la garde du jeune roi et la tutelle de la France, moi comblé de ses bienfaits, moi chargé de le défendre ; mais Dubois est toujours près du régent, comme son démon et le mauvais génie de la France ; je sens «lu'il doit creuser quelque piège sous vos pas; je le .sens, comme je sens en moi un désir ardent de vous sauver, comme je sens en moi rimouis>ance de mon dévouement au milieu do ces périls que je ne connais pas.
— Oh ! comment reconnaître la générosité de ce dévouement?
— Ne m'en remerciez point.
— Mais pourijuoi...
Un moment de silence suivit cette interrogation ; la nuit était tout à fait venue; les doux chevaux étaient rapprochés et marchaient du même pas ; le genou d'Aydie frôlait .saus cessir la robe de satin et le juslaucoips de velours d'Aissé. Tous deux, le front frissonnant au souille du soir, se sentaient comme entraînés par leurs coursiers dans un monde idéal et fantastiijue. D'Aydie, enhardi par l'ombre et ia solitude, saisit la main d'Aiv>é.
— Vous me demandez pourquoi » C'est co que ce dévouement n'est pas entièrement [lur; c'est que cette sollicitude n'esl pas désintéressée; c'est que, .sans espoir certain, sans pouvoir m'en rendre compte, il me semble que vous défendre contre un autro c'est vous conserver à moi ; c'est que je vous... — Il n'acheva pas sa phrase, mais ses lèvres en murmurèrent lout bas le dernier mot sur la main i)alpitante de la jeune Circîissienne. — Vous voyez bien, — dil-il après un inslant, — que, si ce dévouement existe, il n'est point de la générosité.
— Mais s'il n'existait pas,— s'écria Aïssé,— co serait do l'ingratitude.
Et, avpc cette confiance ardente el spontanée qu'inspirait à la jeune fille d'Orient lant de loyauté et d'amour, elle conta a d'Aydio toutes les impre.ssions qui avaient avsailli son courlc jouroii Villurs fut couronné h l'Opéra. Alors co fui entre eux, comme après une digue rompue, dM flots de doua-s paroles ealrcmèléea do serments;
chastes aveux, douces espérances, première félicité immense, inépuisable, infinie comme l'avenir.
Bientôt les lumières des douze pivillons du château royal de Marly étincelèrent dans la nuit. D'Aydie, si heureux qu'il avait oublié ses inquiétudes, recommanda pourtant à sa bien-aimée, en serrant sa main une dernière fois, de bien garder un bonheur (|ui désormais devait leur être commun; puis, laissiint riMiirer Aïssé la première au châleuu, il se rendit auprès du régent.
Tl
LA NCIT TERRinLE.
Aïssé fut grondée par la marquise de Ferriol sur sa longue absence, mais les aigres remontrances de l'hypocrite douairière glissèrent sur sa joie ; toutefois elle se sentit prise d'un trouble instinctif lorsijuo la marquise lui annonça qu'elles passeraient la nuit toutes deux dans le pavillon réservé autrefois au régent, celui-ci occupant acluellemenl les appartements du feu roi. Toutes les appréhensions du chevalier d'.\ydie revinrent chez Aïssé comme des terreurs en songeant qu'elle allait se trouver renfermée durant toute une nuit dans un asile mystérieux auipiel .se rattachaient vaguement dans sa pensée des souvenirs inquiétants qu'elle ne pouvait ni ne voulait comprendre. Toutefois elle suivit en silence avec la mar- (juise le valet <]ui les condui.sit à travers le parc à leur pavillon. Celui-ci, après leur avoir fait monter un élégant escalier, leur ouvrit successivement deux portes, en s'écriant d'une voix ofticiellement nasillarde :
— La chambre de madame de Ferriol ! La chambre do mademoiselle Aïssé !
Puis il descendit rapidement l'e.scalier.
A la pensée d'être séparée de la marquise, dont la présence était du moins une sauvegarde, si son caractère n'était pas une protection, Aïssé frémit.
— Madame, madame,— s"écria-l-elle, — oh I je ne veux pas me sé|>an'r de vous!
— Qu'avez-vous donc? pour<iuoi cet effroi? — répondit avec hauteur la marquise.
— Madame, excusez-moi, je ne sais, mais nous no sommes pas ici dans votre hôlel du Marais... et ces lieux inconnus m'épouvantent involontairement. Daignez choisir de ces deux chambres celle qui vous convient ; mais, je vous en supplie, ne nous séparons point.
La marquise se contenta de répondre en haussant les épaules.
— Vous êtes une petite sotte. Cependant, puisque vous le voulez, prenons celle qui vous était destinée.
C'iHait une chambre de dimension médiocre, formant l'angle du pavillon. De grandes lauisseries des Gobelins, représeniant des sujets mythologiques, en garnissaient les parois, et ne laissaient de place (|ue pour la porto el pour une immensi' fenêtre ilonnant sur un fossé profond ; une grande armoire de Boule était appliquée contre une des tapisseries, qui la dép.issait en hauteur. Aïssi', en pronieiiant ses regards sur celte chambre, ne vil que des sujets de .se ra.ssurer, l't cependant l'ellroi était plus fort chez elle que le raisonnement même.
Madame de Ferriol, après avoir fait ses prières, alla prendre sa place au fond d'un lit riche el spacieux qui él(>vait dans un coin do la chambre ses <iualrc colonnes cannelées el son dais couronné d'un écusson. Après qu'Aïssé, sur une sè-rlie injonction faite par la douairière, ertt été la rejoindre, celle-ci, tournant le dos h la jruno fille, ne Uird.i pas h s'endormir. Aïssé chen ha aussi le j repos; mais le sommeil capricieux ne voulut p.is desceni dre sur a'tle flmo sccrètumeut agitée. Il semblait à la
LA CmCAbSIENNE.
jeune fille, dans une sorte de cauchemar, que la douairière allait disparnîlre ; que, sous la coltle de nuit qui se dessinait au-dessus de la couverture, il n'y avait plus aucune forme humaine, qu'elle était seule dans cette cliatubre inconnue, et qu'un pas retentissait dans le corridor et s'arr(?lail à l'entrée, ou qu'un bras faisait trembler en les ébranlant les carreaux de la fenêtre. Cepen- Uatit lorsque, levée sur son séant, elle ouvrait les yeux pour se rendre compte de ses visions funestes, tout était calme, la clef était dans la serrure, deux verrous tirés protégeaient la porte, la fenêtre était inaccessible, les tapisseries clouées au mur ne pouvaient cacher aucun pas^a^e mystérieux. Le bruit égal et méthodique de la respiration do la douairière attestait son sommeil. Pour dernière précaution, Aïssé, se levant pieds nus, alla prendre la clef dans la serrure, la mit sous son oreiller. Silre dès lors qu'elle ne pouvait pas plus être abandonnée par la marquise que surprise par un ennemi étranger, elle sentit bientôt le sommeil se glisser doucement sous ses paupières.
Quand elle se réveilla, la lampe, à demi éteinte, ne jetait plus que de tremblantes lueurs. Les nymphes légères semblaient tressaillir sur les tapisseries, les satyres semblaient grimacer, et la main d'Aïssé, s'étendant à côté d'elle, y trouva la place vide. Aïssé se leva convulsivement sur son lit, comme si un ressort soudain l'avait fait mouvoir... Son cœur bondit. Il n'y avait plus à en douter, la douairière avait disparu, et pourtant sa main, en fouillant sous l'oreiller, y trouva eucoe la clef protectrice.
Quelle était donc cette mystérieuse Issue qui avait laissé fuir la marquise et qui bientôt sans doute allait livrer pas.sage à un autre?
Aïssé s'avança hoTs du lit, examinant la porte, ébranlant la fenêtre, interrogeant les murail Elle pensa à fuir, mais la clef eut beau tourner dans 1 . rure, la porte ne s'ouvrit pas...
Elle était fermée extérieurement.
Livrée dans cette prison h un péril qu'elle 'sentait plus terrible que la mort, Aïssé invoqua, en tombant à genoux, ce Dieu des chrétiens qu'on lui avait fait connaître oomn e un sauveur, et qui semblait ne l'avoir enlevée à l'esclavage que pour la réserver à la honte. Mais à peine avaitelle eu le temps de dire une courte prière dont ses dénis entre-choquécs par la terreur enirecoupaient chaque mot, que tout à coup la lourde armoire, que quatre hommes n'auraient pu enlever, tourna légèrement d'elle-même dans le mur, et découvrit une petite porte praiiquéo dans la tapisserie. Aïssé sentit que l'instant fatal était venu. Se disant instinctivement que contre la force qui déshonore il n'y a de refuge que la mort qui anéantit, elle s'élanija vers U fenêtre, et, l'ouvrant d'un elTort désespéré, elle allait se précipiter dans l'abîme, lorsque la porte livra passage à une femme. Pétrifiée à cet asiject, Aïssé crut deviner d'abord la douairière qui revenait; mais quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant lu physionomie hautaine et narquoise de madame de Pai'abère.
— Ah! c'est vous, la belle ! on ne m'avait pas trompée, — fit celle-ci. — Eh bien; pendant mon voyage dans le Nivernais, il paraît que vous ne perdiez pas de temps; ce n'est pas mal pour une Circassienne.
— Ah! niailame, aœusez-moi si vous voulez; il y a quelque chose do plus pressé ici que do me justiiierà vos yeux, c'est de me sauver... Sauvez-moi 1 sauvez-moi 1...
— Vous sauver! etdequiî do celui que vous veniez chercher...
— Moi î
— Vous-même... Je n'ai pas été la dupe de votre feinte vertu le jour où j'ai vu les regards du régent s'attacher à vous. Je connais son inconstance; c'est un adorateur qu'une femme ne repousse jamais.
— Le repousser, madame 1 je ne l'aurais pu sans doute, mais j'aurais pu mourir,
— Mourir 1...
— Oui, nu monunt où j'ai vu s'ouvrir celte porto secrète, j'allais me précipiter par cette fenêtre pour échapper à celui que je venais cliercher ici, comme vous dites.
— En vérité, —dit la Parabère en jetant un regard par la fenêtre entr'ouverte, —c'est qu'U y a de quoi se tuer !... Et pour échapper au régent vous allie/...! Il n'y a plus moyen de douter de votre innocence avec une pareille preuve... J'avoue que, pour ma part, si le duc m'eût déplu, j'aurais eu de la peine à pousser la vertu plus loin que ce balcon ... Mais vous êtes donc ici malgré vous?
— J'y étais venue demander la grâce de monsieur do Ferriol, qu'on attend en ce moment à Paris; j'y étais vo nue sur la garantie de l'abbé Dubois, sous la sauvegarde de madame de Ferriol.
— La sauvegarde de madame de Ferriol... qui s'est si bien jouée de moi 1 La garantie de l'abbé Dubois, qui se joue de tout le monde! Ah 1 (jue ne le disiez-vous plus loi, pauvre enfant!... Avec un abbé et une dévote, ne deviez-vous I as vous allendre à quelque chose do bien... en fait de [liège? Heureusement, moi (|ui ne suis ni l'un ni l'autre, je vous garde, ou plutôt je garde le régent... Soyez tranquille... Sun Altesse va venir sans doute, et je me charge de la recevoir.
— Son Altesse, oli ! je dois fuir sa présence.
— C'est très-facile, grâce aux mêmes moyens qui m'ont permis dem'introduire ici.
— Et quels sont ces moyens?
— Je vais tout vous dire : prévenue par des gens de la maison du régent, des gens gagnés par moi, je me suis arrêtée dans mon voyage à la deuxième poste, où l'avis .secret m'est parvenu. Je suis repartie en toute hâte pour Paris... J'ai su que mon inlidèie était à Marly. Je suis accourue immédiatement; seulement il fallait pénétrer dansée château; s'il n'y avait eu ^uo des valets du régent à la grande porte, je n'eusse pas été embarrassée; je sais combien'vaut la fidélité des collègues de imbois Mas on y avait poslé un escadron de gardes ; la sentinelle a refusé de me laisser entrer à celte heure avancée ; heureusement j'ai eu l'idée de demander le lieutenant do service, un très-jeune et très-joli cavalier, ma foi 1 cela m'a inspiré de la confiance; je lui ai dit tout franchement le but de ma visite, et aussitôt il m'a introduite avec un empressement... Il aurait agi pour lui-même qu'il n'y eût pas mis plus de zèle,
— Ah ! c'est eucore lui qui m'a sauvée 1 — s'éciia intérieurement Aïssé en remerciant Dieu.
— Une fois ici, j'ai deviné où je devais aller d'abord. J'ai une clef de la petite porte d'en bas ; je connais le secret de l'issue par où vous m'avez vue paraître; c'est pour moi que ce traître de régent l'a fait pratiMuer dans son pavillon, au temps du feu loi ; un chef-d'œuvre de m( canisme qu'il a payé trenle mille livres... au temps ce son amour pour moi. Je ne m'étonne pas, du rrste, qu'il ait supporté si galamment celte dépense, il prévoyait tout ce qu'elle devait rapporter un jour. Ainsi, parlez, ma bcllo enfant ; descendez cet escalier, prenez l'allée qui vous l'ait face, elle vous conduit à la grande porte... Le galant lieutenant vous ouvrira, vous y trouverez mon carrosse; mon cocher est prévenu ; vous lui direz que je reste à Marly, et il vous reconduira à Paris. Allez, ne perdez pas un moment.
— Ah! que je vous remercie, madame!
— Embrassez-moi plutôt... ^■ous ne nie devez rien... je fais mieux que de me défendre... je nie vengcl
Aï=.sé disparut, et madame de Puralière, s'asseyaiit sur un sofa, attendit tranquillement le régent.
ALEXANHUE DE L.\\T;RGNE.
VU
LB RETOTn IMl>nÉVO.
Pondant qu'Aïssé, joyeuse el sauvée, après avoir coulé n il'AvJie lous sps danjrors, montait dans le carrosse do la Parabére; pendant que celle-ci reprenait possession do son ancien domaine, de joyeux éclats de rire relentissaient dans l'apparlement du résont. Botté et époronné, relui-pi semblait se disposer h (inrtir, et adressiiil h un personnage en costume noir l'iulorpollation suivante, qu surnsail pour le faire connaître.
— Es-lu bien sûr que la Parabèro m'attend en ce moment à mon pavillon ?
— J'en suis sûr... monseigneur... j'avais su d'avance tout son plan... Il faut bien que la police serve à quelque ctiose... Je n'avais pas cliercbo n entraver ses projets, mais je les déjoue. Aulreniont elle aurait fait (juelquo éclat scandaleux, et, dans cette époque de deuil, c'est coque vous devez éviter à tout prix. Jo lai battue avec ses propres armes. Dès que j'ai eu appris par mon espion que Aïssé allait monter dans lo carro-se de la marquise, j'ai fait gagner son cocher; cet liommo versera la belle à la descente de Bougival.
— y penses-tu? mais s'il la blesse?...
— Oh! soyez tranquille, c'est un garçon qui a de l'usage... il a conduit déjà une foule de grands personnages politiques, et vous savez qu'ils versent tous sans se faire mal. Quant à vous, monseigneur, un de vos carrosses h quatre chevaux est pri*t. Vous partez et ratirapez bien vile l'attelage de la Parab("^re. Vous aurez soin de lai.sser verser bien tranquillement le carrosse qui emporte lo belle. Klle sera peut-être déjà tout évanouie... Vous apparaîtrez alors comme un sauveur; vous recueillerez l'infortunée, et vous la conduirez à Rucil, où nion.sieur d'.\iguillon vous olTre l'hospitalité pour celte nuit... car ici il n'y avait pas de sécurité pour vous avec cette Parabère qui vous adore... et un autre ennemi...
— Qui donc?...
— Le plus charmant de vos officiers aux gardes, le jeune d'Aydie, qui, à ce qu'il paraît, est fort épris de no • fre Circassienne, et qui pourrait bien en <^lre paj'é de retour. Mes espions m'ont rapporté que de la journ(''e on n'a jiu les retrouver tous deux (lu'un instant, à la tombée de la nuit, et ensemble. Tout ft l'heure encore, l'un de mes émissaires a entendu le chevr.lier s'entretenir avei' Ai.S'«' do la manière la filus pa.ssionnée. C'est niOmo ce qui lui a donné le lomps de gagner le cocher.
— Que me dis-tu?... Quoi I cette inuocenco que je croyais si farouche?...
— Civilisée complètement, monseigneur...
— Kt moi qui avais des scrupides !...
— Des scrupules... Vous voyez Lien qu'on a toujours tori de changer ses habitudes. Eh bien I monseigneur, que dites-vous de mon [ilan ?
— Je dis, r.ibbé, que, lorsque j'avais le temps de m'occuper de sorcellerie et que j'allais dans les carrières de Vanvres el de Montmartre avec mon ami Mirepoix évo quer le diable, jo ponlais mon temps.
— Parre que lo diable était trop occupé ailleurs pour vous ri'pondre.
— Non, parce qu'il se trouvait alors chez moi on qualité de secrétaire.
— Vous pon&ez quo ce grand personnage de l'autre mondi- aiirail fait l'Iionneur h votre .serviteur de revêtir sa maigre forme sur cette terre pour voyau'er incognito?
— lnco:.;nilo... lu as raison, l'ablw' . le diable ii'auroil jamais choisi la figure, ça no l'aurait pas as.sez déguisé.
En achevant ces mots, le régent jeta les yeux sur la pendule, et quitta l'appartement par une petite porto devant laquelle son carrosse l'attendait; puis il sortit du chAteau do Marly.
Moins d'une petite heure après, une voiture était renversée dans un fossé au bas de la côte do Bougival, et lo cocher, sain et sauf, s'occupait à en faire sortir une jeune fille un pou meurtrie de la secousse. Quand cette jeune fille eut repris ses sens, le cocher lui <ie lara que le carrosse était brisé, et qu'il ne pouvait aller plus loin.
Aïssé cependant, malgré toute radn'S,se du cocher, se res,sentait trop fAcheusemcnt de sa chute pour songer à continuer sa route, surtout à pied el par une bise glaciale qui soufflait sous un ciel clair et pâlo. A ce moment, on vit apparaître sur la route, comme par enchantement, un carrosse entraîné au grand galop de quatre vigoureux chevaux, et que précédaient et suivaient des piqueurs portant des torches à la main. Témoin de l'accident qui venait de se passer, lo maître du carrosse donna l'ordre d'arrêter, et, ayant ouvert lui-même la portière, il s'élança auprès do la jeune fille,
— Que vois-je! — s'écria-t-il en affectant une hypocrite surprise ; — vous ici 1 mademoiselle , lorsque je vous croyais au palais de Marly !... M"ox[iliquorez-vous par quel prodige?... Mais d'abord rassurez-moi sur votre situation; vous n'êtes point blessée, n'est ce pas?
— Non, monseigneur, — balbutia Aïssé toute tremblante, — et je vous rends grAce de lintérêt que...
— Ah ! le ciel en soit loué ! j'arrive à propos pour vous offrir un abii dans mon carrosse, où nous poursuivrons, s'il vous plail, cotte conversation beaucoup plus «à notre aise que sur celte granile roule. Il fait un froid diabolique, veuillez accepter mon bras.
— Monseigneur... pardon... je ne puis.
— Quel enfantillage! Allons, venez, je le veux.
En même temps lo régent s'empara on souriant du bras do kl jeune lllle. qu'il chercha à enlraîner; mais elle, le rouge au front, les yeux noyés de larmes,
— Monseigneur, — s'écria-t-elle, — c'est impossible... Vous n'invoquerez pas votre rang pour rendre vos fantaisies toutes-puissantes, vous no les forez pas aussi tyran niques qu'elles sont cruelles. Ayez pitié d'une pauvre fille qui préférerait la mort au déshonneur.
Au mot de déshonneur, les lèvres du prince se rouvriront par un .sourire .sardoniquc ; car son amour-propro humilié avait toujours pré.seute à la pensée la révélation trop vraisemblable de Dubois.
— Ma foi ! — reprit-il, — si l'amour de Philippe d'Orléans, régent do France, peut être le déshonneur, qu'est-ce donc que celui d'un simple gentilhomme»
— Monseigneur, que voulez-vous dire?
— Rien, sinon que vous no voudrez pas .sans doute me mettre dans l'obligation de solliciter l'entromiso d'un de mes olliciors pour vous déterminer à acccplar l'offre (juo jo vous fais.
— Monseigneur, vous voulez donc me perdre?
— Au contraire, ma toute belle, venez. Oh I vous no m'échapperez pas celte fois.
— Seigneur, mon Dieu ! nul ne viendrn-t-il h mon secours î
— La nuit, ft une pareille heure î Allons, vous r<*vez, ma cbarmanle. Le sort en est jeté, et nul maintenant no saurait vous arracher de mes bras.
— Votre Altesse se trompe peut être, — dit une voix étrangère qui retentit à cêié du prince.
Les deux acteurs de cette scène, dans leur préoccupalion, ne s'étaient pas aperçus qu'une chaise do poste était venue rapidement du côté de Paris, et que, au moment où ce véhicule coinniençait à monli'rla cèle de Boiiuival, un homme avait mis la tête à la portière. Ayant saisi au vol quelques mots du colloi]uo qui précède, cet inconnu s'élait eianc('' aussitcM sui la roule.
— Qui Clés- vous donc, monsieur ? — dit lo régent au
nouviMu vrnu, — pour oser ainsi intervenir entre le régent et la femme à qui il s'adresse?
— C'est que la femme à qui le régent s'adresse, moi j'allais à îlarly pour la réclamer...
— Et de quel droit? êtes-vous lo père ou le frère de celte jeune fille?
— Non, monseigneur, mais je suis le maître de cette esclave; je suis le comte de Ferriol.
— Vous en France, monsieur ! mais l'arrAt qui vous interdisait de rentrer dans le rovaume n'est pas eneorc levé, que j(! sache.
— Quel qu'il soit, monseigneur, cet arrf't n'entraîne pas confiscalion des biens sur le sol de Franco ou dans l'exil. Cette esclave que j'ai achetée m'appartient.
— Sur le sol de France tous les esclaves sont libres.
— Il se peut, monscifrneur, que quelques songe-creux aient fait prévaloir ces maximes altcnlatoire.s au bon droit et à la justice. Mais, si les esclaves sont libres, les personnes libres doivent-elles êlre esclaves à leur lour? Et Aissé n'aura-t-elle pas du moins la faculté do choisir entre le prince et l'exilé celui à qui elle veut confier son sort ?
Ferriol avait à peine achevé de prononcer ces paroles qu'Aïssé, qui l'avait écoulé palpitante de joie, et retenue seulement par le maintien sec et glacial que son protecteur apportait dans son rôle chevaleresque, tomba à genoux en embrassant ses mains , qu'elle inonda de larmes.
— Mon bienfaiteur! — s'écria-t-elle.
Il ne fallait pas un aussi longdélai donné à la réflexion pour rappeler Philippe d'Orléans à des sentiments de gérosilé que l'erreur û'un amour-propre blessé lui avait fait seule abjurer un instant.
— Il est heureux, monsieur de Ferriol, — reprit le prince, — que nul ne vous ait entendu parler avec celte hardiesse. Prenons que vous vous êtes adressé au duc d'Orléans, le régent n'en saura rien, je ne le lui dirai pas. Vous pouvez emmener celte jeune tille puisqu'elle veut vous suivre ; vous attendrez mes ordres dans votre hôtel.
Le comte de Ferriol inclina froidement la tôle sans articuler une parole, et quelques instants après les deux carrosses se remirent en roule. Celui du régent commença à gravir la montée de Bougival, et la chaise de poste du comte disparut rapidement à l'horizon du côté de Paris, empovlaut l'esclave Aissé et son maître.
Vin
LE COMT£ DE FERRIUI..
Le comte de Ferriol était assis dans un grand fauteuil, au coin du feu, pendant que, à côté de lui sur un pliant, Aissé, non moins belle de ses seize printemps et de ses merveilleux attraits que du bonheur et do la joie qui rayonnaient dans ses beaux yeux noirs et sur son front si blanc et si pur, racontait à son bienfaiteur tout ce qui s'était passé depuis trois ans qu'elle l'avait quitté; la vie nouvelle qu'elle avait apprise, les innombrables sensations qui s'étaient succédé dans son âme. Do son côté, lo comte ne pouvait se lasser de contempler cette adorable créature qu'il avait laissée partir enfant et qu'il relrouvait femme. Il s'enivrait des accents de cette voix si mélodieuse et si fraîche, dans laquelle venaient se fondre doucement l'accent vif et léger de la Franco et les voluptueuses langueurs de l'Asie ; il embrassait d'un regard à la fois plein lie surprise et de ravissement celte tête charnjaiile, ce corps souple et flexible dont chaque détail, chaque mouvement oiïraicut encore ou laissaient deviner
du moins tout ce qui séduit et caplive les .sens dans l'Orient, tout ce qui fait ballre le cœur dans l'Occidenl. C'était pour lui comme la réalisation, ou, pour mieux parler, le résumé des [)lus délicieux souvenirs do toute sa vie; souvenirs d'amour, de plaisirs et de galanterie; et, sous ce triple rapport, monsieur do Ferriol avait bien des souvenirs.
Le comte de Ferriol, avec lequel nos lecteurs ont déjà fait un commencement de connaissance, était, h l'épaquc où se passe cette partie de notre liisloire (novembre iT15), un homme de cin(]uanle-qualre ans, de haute taille, d'uno assez forte corpulence, l'œil vif encore, et dont toute la personne présentait un mélange indéfinissable de fougue et de commandement. Sans avoir jamais brillé par la régularité des traits, son visage, sur lequel apparaissaient quelques rides, creusées plutôt par les passions que par l'âge, était de ceux qu'on n'oublie point, n'cùt-ou l'ail que les apercevoir une seule fois. Il avait lo front large et proéminent, les joues pleines et colorées, les narines ouvertes et gonflées, et, par une analogie sans doute lointaine avec les animaux chez les(]uels on remarque une grande puissance mu.sculaire, tels que le lion et le taureau, il avait le col court et vigoureusement attaché à ses épaules herculéennes ; il portait habituellement la tôle haute et comme renversée on arriére, dans une attitude de défi, liref, et pour résumer le portrait du comte de Ferriol, on peut se figurer, avec un peu plus d'harmonie dans l'ensemble, la tète énergique de Mirabeau coiffée d'une perruque à la Louis XIV.
Ajoutons bien vite que, comme Mirabeau, monsieur do Ferriol avait une de ces organisations ardentes que les obstacles qui découragent les autres ne font qu'irriter, et dont les instincis dominateurs s'étaient singulièrement développés par un séjour de plusieurs années à Constantinople, loin du contact des mœurs et des idées des pays civilisés.
Tel était le personnage qui venait de rentrer à Paris, et dont l'influence devait être si grande sur la destinée do la Circassienne.
Après avoir laissé parier Aïssé pendant longtemps, monsieur de Ferriol, dont le front jusque alors avait ra)'onné de sérénité et de bonheur, sembla tout à coup saisi d'un importun souvenir, et, tirant de sa poche un papier :
— Ah çà 1 — s.écria-t-il, — ma chère enfant, connaissez-vous cette écriture?
La jeune fille jeta sur le papier un regard curieux, puis elle répondit trani)uillenient :
— En aucune façon, monsieur le comte.
— A la bonne heure ! — répondit monsieur de Ferriol, qui avait de son côté attaché sur son interlocutrice un œil perçant, — lisez donc ce billet que j'ai trouvé hier soir en arrivant à l'hôlel. Il ne fallait rien moins, je dois en convenir, qu'un pareil avertissement pour me délerminer, fatigué comme je l'étais, à me remettre en roulo pour le palais de Marly. Au surplus, je m'en félicite, puisque je suis arrivé assez à temps pour vous arracher au danger qui vous menaçait, et dont l'auteur inconnu do ce billet avait jugé devoir m'informer. — A ces derniers mots, Aïssé rougit et pâlit tour à tour. Si elle ne connaissait pas l'écriture du billet, du moins elle en avait bien vite deviné l'auteur. Ferriol reprit sans s'apercevoir de son trouble:— Il est en vérité bien étrange que ma bellesœur ne soit pas encore rentrée à l'hôtel, où elle savait que je ne pouvais tarder à arriver.
— Sans doute elle l'ignore, — répondit la jeune fille d'un ton timide et en cherchant encore à excuser une femme dont la complicité n'était que trop évidente dans tout ce qui s'était passé au palais de Marly.
— A la bonne heure 1 mais le devoir de la marquise de Ferriol était do ne point vous perdre do vuo d'un seul mstant à Marly, et elle a failli ù ce devoir. Si Cela lui arrivait encore !... — Pendant que In comte dj Ferriol parlait ainsi, il v avait dans ses traits une expre-
ALEXANDRE DE LAVERGNE
sion si lerrilili- tju'AiNsé, loulc Iromlilante, baissa les yeux el nf put sVinpMiiT de se reculer. Le cotiile, auquel ce niouvemenl ii"écliappa pas celle fois, saisil la main desii pupille, el, l'allirant ainsi douceinenl à lui, il imprima SCS lèvres sur son front. — Qu'est-ce donc, enfant ! — s'écria-l-il avec un sourire, — (ju'avcz-vousî
— Pardon ! monsieur le comte, — reprit Aissé, — mais vous m'avez fait peur.
— J'avais donc l'air bien méchant î
— Mais oui... un peu.
— Allons, si cela m'arrive parfois, du moins, Aïssé, je ne veux pas que ce soi', pour vous; car d'honneur! petite, je te trouve charmante, et, bien que tu promisses déjà beaucoup sous ce rapport il y a ijuelques années, je ne me doutais certes pas alors que j'acquérais un pareil trésor.
— C'est que vous êtes indulgent pour moi, monsieur le comte.
— Indulgent, moi ! en aucune façon ; je suis sévère, au contraire, sévère pour tout le monde: tu n'as qu'à interroger mes gens. Mais, friponne, je ne suis pas le premier qui te l'ai lait apercevoir, sans eoni|ilpr ton miroir, hein? — Aissé rougit très-fort. — Il ne faut pas rougir pour cela. Seulement, maintenant que me voici de retour, j'entends bien (jue nul autre que moi ne s'avise de venir le dire qu'il te trouve belle. Ce .soin inc regarde seul, entends-tu?—A ces dernières paroles, Aissé tressaillit et attacha sur monsieur de Ferriol un regard plein d'étonnenienl et d'edroi instinctif. Aussi bii-ii, si d'abord elle avait été tentée d'aliribuer à un sentiment d'alleclion presque paternelle, do la part d'un homme qui vis-à-vis d'elle surtout était déjà presque un vieillard, la familiarité sans cesse croissantes avec laiiuelle le comte la trailait depuis quelques instduls, elle ne pouvait plus maintenant conserver à cet égard le moindre doute. Cette familiarité n'était point évidemment celle d'un père envers .son enfant, d'un tuteur envers sa pupille. L'orgueil du rang el de la nais.sance en était bien plutôt le mobile. Il s'y m(^lail d'ailleurs une certaine liberté de paroles faite à coup sûr pour elfaroucher la pudeur d'une jeune fille élvée par une femme bien peu morale sans doute, mais dont la pruderie, l'hypocrisie même, avaient dû tromper jus(iue alors celle qui en était le témoin journalier. La Bruyère D'avait-il pas déjà du alors i)ue de tels vices étaient un hommage rendu à la vertu 1 Comme si monsieur de Ferriol c-ùt pris à tache dauN cette entrevue d'arracher à la jeune fdie toutes ses illusions, il .s'écria en apercevant une guitare, instrument alors fort à la mode, sus[)endueà la muraille : — Tu m'as parlé, Ais.-é, îles madrés (|ue ma belle-so-ur l'a donnés, des talents que lu as acquis !... Voyons, je suis curieux d'en juger par moi-même : prends cet instrument, et chante-moi en l'accompagnant un des airs qu'on l'a appris.
La Circassienne se leva trislemenl cl se mit en devoir d'obéir; puis, après un prélude pendant la durée duquel elle sembla interroger sa mémoire, elle tressailiil coniino frappée d'un souvenir subit, et, d'une voix pleine de fiaîtheur el de mélodie, elle entonna ce chant A'Armide qu'elle avait entendu dans une cin'onstance importante et auquel .se ratlachail pour elle la prennère inifircssion qui lui avait fait ballre je cœur, alors i)ue dans la vaste salle de l'Opéra le jeune chevalier d'Aydie était apparu h côlédu maréchal de Villars :
Tout doit céder dans l'univois A l'auguslc héros que j'aime.
C'est que dans cette occasion mémorable les pompes du «perlaclr, le charme de la musique, la gloire du vaincpjeur de Dcnain, l'hoinnia^e niOrne qu'il avait reçu il'unf! belle aciricf, Inul cela s'était ell'acé insianlanénwnt dans l'ilmc! de la Circas'.ii nue, qui ne se souvenait plus que d'une clios<!, c'cAl i\w ces vers d'Armide n\aienl relenli « son orcillo \c jour où, pour la première fois, elle aussi avait
vu son héros, son vainqueur; c'est que, quelque pénible que pût être .son enlrevue avec monsieur de Ferriol, elle se réfugiait déjà avec fierté dans cet amour qu'elle proclamait en quelque sorte par les vers de Quinault. Aussi, .ses yeux naguère encore fiudiquement baissés élincelaient d'amour cl d'espoir; .son Iront rayonnait d'impatience ; sa voix, toul à l'heure tremblante el voilée, retentissait éclatanle et harmonieuse comme le chant du bengali dans quelque site enchanté de cet e terre d'Asie où elle avait vu le jour; c'était une métamorphose com[ilèlo et qui s'e\pli(jue par un .seul mot: lamour.
Havi, irans[)orié d'admiration, monsieur de Ferriol n'attendit même pas que le morceau fût terminé pour battre des mains. Ces applaudissements, ijui dans toute autre circonstance auraient peut-être été pour la cantatrice un encouragement llaltcur, semblèrent au contraire exercer sur elle une influence pénible. En chaulant elle était montée, comme sa voix, vers le ciel, et elle avait oublié la terre Elle s'éveilla en sursaut au bruit que fil le comte, et c'est à peine si elle put achever son air. Le souffle lui manquait.
— Ah t — s'écria mon.sieur de Ferriol, —je te fais compliment, Aissé, tu chantes à merveille; et j'en suis, parbleu! fort aise, car j'aime beaucoup la musique, (luand j'étais ambassadeur à Constanlinople, je ne m'endormais jamais sans avoir quelque aimée qui venait m'enclianter de ses accords: mais, pesie ! ces almées-là ne te valaient pas, et désormais je n'en veux plus entendre d'autre que loi. Oui, petite, c'est loi i]ui tous les jours rempliras près de moi cet office.
— Moi ! — balbutia la jeune fille.
— Oui; n'es-lu pas mon esclave?
— Il est vrai, — refiril la Circassienne en laissant tomber sa tête sur son sein, — je l'avais oublié.
— Je ne l'ai pas oublié, moi. A propos, tu sais danser, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur le comte.
— C'est à merveille. Seulement, je t'en préviens, les danses de France, le menuel, la courante, tout cela est fort ennuyeux ; il me faut quelque chose de plus piquant, pendant que je fumerai ma pipe, suivant l'habitude que j ai contractée en Orient. Tu feras en sorte de te souvenir de ces danses voluptueuses que tu as dû voir dans ton pays au temps de ton enfance?
— Oui. monsieur le comte.
Ce fut d'une voix à peine perceptible que la jeune fille put articuler cette dernière réponse, el deux larmes perlèrent en même temps au bord de ses paupières.
— (Ju'as-lu donc maintenant, — reprit monsieur de Ferriol, — voilà i|ue lu pleures !
— Moi ! non pas, monsieur le comte, — dit Aïssé en renfonçant ses pleurs.
— Oh ! si fait, tes yeux sont encore humides. Allons, viens me conter les chagrins, petite, et laisse-moi essuyer tes larmes avec un double baiser.
ICn même temps le comte saisit Aïs.sé par le bras cl chercha à l'attirer sur ses genoux. La jeune fille frémit; tout son corps fut pris d'un tremblement convulsif.
— Ali! monsieur le comte, — s'écriat-elle, — grâce I Ces mois furent prononcés avec un tel accent de désespoir que le conile ne put s'empêcher d'en être ému ; mais cetl(( émolion fut passagère, el, se levant de .son fauteuil, il reprit d'un Ion qu'il voulut rendre doux et qui ne fut que .sarcastique :
— Aissé, tu es une enfant, el lu oublies ce que tu dois à Ion maître. Je vois qu'on t'a gAlée ici. Décidément l'air de France ne vaut pas mieux pour les filles que pour les femmes, el il élait grand temps que je revinsse, n'esl-i] pas vrai î
lui parlant ainsi, monsieur de Ferriol enlaçait la taille flexibl" de la Circassienne, ses yeui linllaieiit, sa respiration s'airélerail seii.^iblemeiil .". Toul à coup la porte de la chambris roula sur ses goii ,s cl livra passa^jo à la mar- «juiso douairière de Ferriol.
— Au diable! — grommela le comte, qui dut pourtant s'avancer au-devant de sa belle-sœur, avec laquelle il échangea un froid et solennel embrassonicnl.
— Ah ! le ciel soit loué ! — s'écria la marquise avec une merveilleuse hypocrisie.— Enfin je vous revois, mon frère, et Aissé est saine et sauve ; quoi bonheur I
— Pardieu, ma chère sœur, — reprit le comte, — vous n'êtes pour rien, que je sache, dans l'un de ces bonheurslà, et peu s'en est fallu, au contraire, qu'il n'arrivât en mon aosence des choses dont j'aurais eu à vous demander un compte sévère, je vous en avertis.
— Que voulez-vous dire, mon frère? — balbutia la marquise pâlissant encore sous les teintes jaunâtres de son visage, bien qu'elle essayât de cacher son trouble sous une indilTérence affectée.
— J'ai peine à comprendre que vous le demandiez; mais faites d'abord retirer cette petite.
Aïssé, encore toute tremblante, s'inclina et sortit de la chambre. Dès qu'elle eut disparu, la douairière jugea devoir aller elle-même au-uevant de l'explication que le comte s'apprêtait à lui demander.
— En vérité, mon frère, vous me voyez toute surprise d'un accueil que j'avais espéré tout autre, je l'avoue, après une si longue séparation. Eh quoi ! pouvez-vous attacher tant d'importance à quelques galanteries du régent, galanteries sans conséquence, je dois l'ajouter bien vite, envers cette fille, qui s'est alarmée sottement?
— Sans conséquence, dites-vous ! Mais si je n'étais arrivé très à propos sur la route, le régent enlevait Aïssé de vive force, oubliant ainsi qu'on qu'on ne touche pas impunément aux droits d'un Ferriol. Je suis fâché qu'il m'ait mis dans la nécessité de le lui rappeler.
— Je le sais, mon frère ; mais ne craignez-vous point que cette excessive susceptibilité déployée par vous avec le régent n'achève de vous perdre auprès de ce prince, dont votre sort dépend?
— Que m'importe ! — reprit le comte avec hauteur ; — le prince me renverra en exil, ou bien il fera ouvrir pour moi les cachots de la Bastille ; mais il ne sera pas dit que lorsqu'une femme, si humble qu'elle soit, se sera mise à l'abri sous mon écusson, je l'abandonnerai au pouvoir qui la poursuit, ce pouvoir fùt-il souverain. Un Ferriol n'a jamais plus supporté un affront à son honneur qu'une résistance à ses ordres. Souvenez-vous qu'un de mts ancêtres, Aymery de Ferriol, se perdit pour avoir refusé au cardinal de Richelieu le passage sur ses terres dans une chasse ; ses biens furent confisqués, mais il ne dut céder qu'à la violence et n'abandonna pas un seul instant ses franchises ; au reste, ce n'est pas le seul qui dans ma famille m'ait lionne un exemple dont je ne dévierai pas.
— Alors, que le bon Dieu nous protège ! — s'écria madame de Ferriol en reprenant avec assurance son masque dévot.
— C'est que, après tout, si j'avais dû céder quelque chose au régent, ce n'était point cette petite. J'avais h peine eu le temps cette nuit, sur la route, de la regarder ; mais ce malin je l'ai fait venir à mon lever, je l'ai écoutée parler; elle est charmante ; vous lui avez fait donner une éducation fort au-dessus de la condition qu'elle doit conserver ici ; mais je ne m'en plains pas, puisque tous les soins qu'on a pris ajouteut à ses charmes.
— Allons, — pensa la douairière, — il n'a rien soupçx)nné de mon plan; il ne serait même pas homme à le cumprenilre; il est incorrigible; tout est perdu.
Traiisporlons-nous maintenant auprès d'Aïssé, et voyons ce qu'elle était devenue à la suite de la fatale entrevue qui avait ruiné toutes ses espérances.
Tremblante et désolée après une pareille découverte, la jeune fille était allée s'agenouiller devant son prie-Dieu; elle en était à ce point de désespoir où l'unie pieuse ne se (îe plus qu'en Dieu, où l'athée même souhaiterait qu'il existât. Elle était prosternée, la figure pleine do larmes, lorsque entra une femme de chambre.
— Bon Dieu ! ma<lemoiselle, — s'écria celle fille en
AL. DE lAYEUGNE.
voyant l'altération des traits d'Aïssé,— qu'avez-vous donc? êtcs-vous malade? avez-vous besoin de quelque chose?
— Merci, ma bonne Sophie, — répondit Aïssé, — mais j'aurais besoin de secours que je n'aurais le droit d'en demander à personne ; ce ne serait pas plus à toi qu'à d'autres do me servir.
— 0 ciel I
— Sophie, apprends à ton tour tout ce que ce jour fatal m'a rappelé ; je ne suis qu'une misérable esclave payée vingt mille livres par monsieur de Ferriol et qui lui apparlient. Aujourd'hui il m'a fait comprendre toute la cruelle dépendance où je suis... Sophie, il veut qu'elle aille jusqu'au déshonneur.
— Se peut-il '?...
— Oui, Sophie, oui, telle est ma misère... toi, du moins, tes services sont payés, mais ta personne n'a point été mise à prix ; c'est toi maintenant qui veux bien descendre jusqu'à moi quand lu me parles, c'est toi qui maintenant serais déshonorée de recevoir un ordre de moi.
Sophie avait une de ces âmes d'élite qui, dans une condition commune, élèvent par une héroïque abnégation la servitude jusqu'au désintéressement et l'obéissance jusqu'à l'amitié. Témoin de la douleur de sa jeune maîtresse, elle saisit une de ses mains qu'elle porta avec effusion à ses lèvres, et, la couvrant de baisers ;
— Ah I que dites-vous, mademoiselle? Il n'est pas au pouvoir de monsieur do Ferriol de changer votre condition pas plus que la mienne ; vous n'en êtes pas moins faite pour êlre aimée, estimée, adorée de tout le monde. Je suis faite, moi, pour vous servir et vous obéir à genoux. Mademoiselle, au nom du ciel ! prenez courage.
— Je te remercie, bonne Sophie, mais mon sort est fixé, j'appartiens à monsieur de Ferriol; je lui payerai par un service assidu tout ce que je lui ai colïté, il peut attendre de moi tout ce qu'il y a de plus amer dans la servitude; mais il n'ira pas au delà... car on peut toujours mourir avant son déshonneur,,. Sophie, je ne crains pas le déshonneur...
— Ah I tremblez toujours, mademoiselle, si vous saviez...! Monsieur de Ferriol a près de lui une âme damnée, un misérable, ce La Roche... Quand il ne fait pas le mal pour lui, il met aux gages de son maître son astuce et seS trahisons. Je le sais par mon propre exemple. Ecoutez, moi, et vous allez frémir. Il y a quelques années, c'était avant le départ de monsieur de Ferriol et de La Roche pour Constantinople ; j'étais plus jeune alors et j'avais fixé l'attention du factotum de notre maître; je lui résistai, et sa haine m'aurait fait cliasserde cette maison s'il n'avait pas craint en m'éloignaiit de perdre sa victime... J'avais alors auprès de moi une jeune sœur, et ce misérable, que chacune séparément nous aurions tant redouté, ensemble nous pensions pouvoir le braver. Un soir que nous croyions La Roche éloigné de l'hôtel, nous allions souper ensemble avec un peu plus de sécurité ; tout à coup, au moment de se mettre à table, on m'avertit que madame de Ferriol ■ avait besoin de moi... J'y cours à l'instant ; les soins que réclamait l'indisposition ((u'elle éprouvait me retinrent assez longtemps auprès d'elle ; quand je revins, ma sœur était couché la tête sur la table... Je l'appelle, elle ne me répond pas ; je la saisis, elle ne paraît pas sentir ma main. Cédant à son appétit, elle avait en mon absence louché aux mets et porté à ses lèvres le vin qui avait été préparé pour nous, elle était plongée dans un sommeil léthargique qu'inutilement je cherchai à dissiper. Quelques instants après, La Roche entra ; mais devant le regard que je lui jetai il recula ; il se sentait démasqué, et dès ce jour
il n'osa plus approcher do moi.Bientôt après il partit avec monsieur de Ferriol. Vous voyez bien, mademoiselle, qu'on n'est pas toujours assurée d'éviter la honte, même au [jrix de la vie.
— Oh 1 c'est affreux !... Quoi I on oserait employer tant de perfidie !... Mais alors plutôt mourir à l'instant ! Si je n'ai pas d'autre asile que la tombe, je ne saurais m'y réfugier assez vite.
ALEXANDRE DE LANTÎRGNE.
— Non, non, du courage, mademoiselle, je veillerai sur vous ; je MO vous quitterai pas d'un instant, vous ne prendrez rien qui ne suit passé par mes mains jusqu'à ce que vous quittiez collo atlieuso maison, car vous ne pouvez y demeurer.
— Mais où veux-tu que je trouve asile?
— Quoi ! vous n'avez pas un ami, pas un protecteur?
— Ln ami I un protecteur I... oh ! si l'ait, j'en ai un, j'en ai un 1
En parlant ainsi le visage de la Circassienne se rasséréna soudain, et un éclair de bonheur apparut dans ses yeux noyés de larmes ; puis, saisissant avec une vivacité convulsive une plume et une feuille de papier, elle traça à la bâte les lignes suivantes :
« Menacée dans le seul bien que je possède au monde, D dans mon honneur, par celui en qui j'avais espéré trou- » ver un protecteur au lieu d'un maître, je n'ai que vous, » monsieur, à qui je puisse m'adresser. Sauvez-moi 1 par » pitié, sauvez-moi I Je crains bien que ma démarche ne 0 vous paraisse au moins extraordinaire et peut-être même I) coupable; mais vous l'excuserez, u'esl-ce pas? en son- » géant que, étrangère aux idées et aux mœurs du paysoii «j'ai reçu l'hospitalité, je n'ai appris à y connaître jus- » qu'à ce jour que les droits des autres, et qu'on a négligé » de m'y instruire de mes devoirs. Souffrez donc que je » m'abandonne à votre générosité; vous du moins, j'en » suis sûre, monsieur, vous ne me trahirez pas ; car il sf- » rait trop cruel pour la pauvre Aïsséde perdre à la fois, » avec sa dernière croyance, le dernier espoir qui lui reste s ici-bas. o
Après avoir plié et cacheté ce billet, non sans le mouiller plus d'une fois de ses larmes, Aissé dit à Sophie :
— Ma bonne Sophie, puisque heureusement pour moi l'on ne le soupçonne pas encore et que tu veux bien me continuer tes services, pars à l'instant, je t'en siip[)lie, et promets moi de remettre cette lettre toi-même à monsieur le chovalji'r d'Aydie, lieutenant aux gardes de monseigneur 1(! régent.
Moins d'une minute après la camériste quittait l'hôtel de Ferriol et se dirigeait en toute baie vers le Palais- Uoyal.
MABINO MABINI.
Ebruitée par les gens de la suite du régent, l'aventure du comte de Ferriol sur la roule de Marly, son retour imprévu,et l'audacieux défi ipj'il avait jeté à un prince loutpuissant, avaient fait (.-rand bruit ,'i la cour 1 1 à la villr. En cons<;<|uence, l'htMel de la rue Cullure-Sainte-Calherine fui assiège par une foule do gentilshommes non moins empressés de fairi! ainsi acte d'opposition au nouveau régime que de saluer le retour du proscrit. De tout lemps, dans notre belle France, qui a si longtemps passé o-peiidanl pour le plus monarchique des royaumes, l'esprit d'insurrection a élé fort en honneur, et l'Iiomme qui donne. fill-<e suis péril pour lui, le signal d'une résislaiico quelcoiicjue au pouvoir, est toujours silr d'i*lre traite île hénci; il ne manqnait plus à Ferriol, pour pass(<r à l'étal do demi-dieu, que d'Aire envoyé il la Bastille. Au .surplus, cela ne devait guère larder, et comme chacun avait lirtle do venir offrir ses félicitations au prisonnier futur pendant ipi'il ciiiii cririjre en otal de les recevoir, il en résulta que du malin nu soir l'hrtlol no désemplit pas.
Aussi bien e'iiiiii ||. temps où les es(irils. revenus de la première stupeur qui avait suivi la ca.ssation du leslamenlde Louis XIV, commençaient ô s'agiter et où déjà
se tramait activement sous les ombrages du parc de Sceaux la fameuse conspiration de Cellamare. Les méconlentsaflii baient il'aulaiit plus haiitemenl leurs plaintes et leurs prétentions, (juils pouvaient le faire sans péril sous un prince aussi débonnaire que le n'gent.
Le soir vehu, monsieur de Fernol, luligué d'un long voyage dans une saison aussi mauvaise, et peu curieux d'avoir à essuyer encore de nouvelles protestations de dévouement de la part de gens qui étaient presque tous devenus pour lui des inconnus, eu égard au laps de temps qu'il avait passé éloigné de son pays, donna ordre au suisse de l'hôtel de ne plus recevoir personne. Cependant, à peine cet ordre étuil-ii donné, qu'on vint lui dire qu'un étranger demandait avec les plus vives instances à l'entretenir sur-le-champ. Cet étranger, invité à décliner son 1 nom, avait déclaré qu'il ne pouvait le faire qu'en présence de monsieur de Ferriol lui-niême.
Désireux (i'a|iprofondir ce mystère, monsieur de Ferriol donna l'ordre d introduire le nouveau venu, et, quelques instants après, il vit entier dans l'appartement un homme de très-haute taille et d'une maigreur extraonlinaire, qui .se trahissait même à travers les plis du manteau dans lequel il était enveloppé. Les traits de cet homme avaient cela de remarquable que, à une physionomie vraiment patibulaire, il joignait un air souriant et je ne sais quoi de bénin et d'otiséquieux qui semblait appeler la contiance. Il avait le nez fort prononcé et les yeux saillants, le teint olivâtre, la bouche grande, et portait la moustache retroussée en double accent circonflexe, avec une large royale au menton, suivant la mode espagnole. En s'approchant du comte de Ferriol, qu'il salua profondément, son manteau s'enlr'ouvrit et laissa apercevoir un surtout de velours noir avec des passementeries d'or, dont les aiuK'es ou l'intempérie des .saisons avaient singulièrement compromis l'éclat, et au milieu desquelles miroitait une riche collection d'ordres empruntés à toutes les monarchies ou principautés de l'Europe.
Monsieur de Ferriol invita le nouveau venu à s'asseoir à côlé de lui au coin du feu, et, comme il gardait le silence, il lui demanda à qui il avait l'honneur de parler. L'étranger sourit, et avec un accent italien croisé d'espagnol des plus caractérisés:
— Eh quoi! monta le comte, — s'écria- l-il, — vous no me reconnaissez pas?
— En auLune façon. *
— Nous nous sommes pourtant déjà vus.
— Eh ! mais... en effet... attendez donc... N'est-ce pas vous qui, a-rlain soir, êtes venu me trouver à Constantinople, il y a trois ou quatre ans?
— Votre méiiioin! est lidèle, l'excellence.
— Vous étiez marié, autant (|u'il m'en souvient?
— Oui, moiisH le comte, do la main gauche.
— Ah ! je comprends, et celte union...
— Je suis veuf. Excellence.
— Eh quoi 1 cette personne est morte? Tant pisl
— Vous la connaissiez donc. Excellence?
— Une vous importe maintenant?
— E vero; mais rassurez-vous, Excellence, cette per- .soniie est morte pour moi, voih'i loul, atU'iidu qu'elle .s'est sauvée un beau soir avec un secrétaire d'ambassade.
— Alilfl donc! N'en parlons plus, mais veuillez me rappeler votre nom, monsieur.
— Je suis, pour vous servir, le signer Maiino Ma ri ni, comte du Sainl-I';iiipir(' romain, brigadier des armées du roi d'Espagne. Sa Majesté Calholiqiie Philippe V, que Dieu conserve! chevalier de Sainl-I.azare, de Sainte-Isabelle, l'I d'une infinité d'autres ordnvs des (iliis distingués, iM)nseiller prive de noire saint-père le pape, clianiliellan de monseigneur le duc de Savoie, premier écuyer do inonsei^;ni'iir le prince» dc^ Monaco.
— Au faill— dit monsieur do Ferriol, un peu sur-
pris de cette longue nomenclature, — que voulez-vous de moi?
— 5Io>isu le comte, veuillez jeter les yeux sur ce papier.
En parlant ainsi, le seigneur Marino Marini avait tiré mystérieusement de sa poche un petit billet qu'il avait tendu au comte, non sans avoir jeté dans la chambre plus d'un regard scrutateur. Ce billet, que monsieur do Ferriol ouvrit nonchalamment, était ainsi conçu :
« M aura la bonté d'ajouter foi au porteur du pré-
» sent, et pourra s'y tîer entièrement sur tout ce dont » il Voudra le charger.
» Signé : Alberoni , » cardinal de la sainte Eglise romaine. »
— Eh bien I — dit le comte, — je vois que ce billet est émané de monsieur le cardinal Alberoni, actuellement ministre d'Espagne ; mais je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur Alberoni, et je ne rois pas quelle autre commission je pourrais vous donner pour lui, monsieur, que de lui présenter mes très-humbles devoirs.
— Pardonnez-moi, nionKu le comte, — reprit le signor Marino Marini avec son aimable sourire.— Ah ! pei- Dio ! vous pouvez beaucoup plus pour ce bon cardinal Alberoni. '
— A la bonne heure 1 Mais permellcz-moi, monsieur, de vous faire une autre observation : c'est que rien ne prouve que ce billet me soit personnellement adressé, puisque mon nom ne s'y trouve même pas.
— Votre nom ne s'y trouve pas. Excellence ?,.. E vero, è verissimo. Eh quoi 1 — ajouta-t-il en baissant la voix, — vous ne comprenez pas pourquoi votre nom ne se trouve point sur ce papier?
— Non, certes.
— C'est qu'on n'a pas voulu vous compromettre. Oh ! voyez-vous, monsu le comte, il est prudent, trop prudent, ce bon cardinal Alberoni.
— .le le crois; mais enfin, monsieur, daignerez-vous me dire à quel motif je dois l'honneur de votre visite?
— Tout l'honneur il est pour moi. Excellence, et il y a longtemps déjà que je le recherche. Regardez-moi bien : tel que vous me voyez, il y a deux mois que je suis sur vos traces.
— Ah! bah!
— J'arrive comme vous de Constantinople, où l'on m'avait assuré que je vous rencontrerais, et j'ai failli vous rejoindre à Vienne ; mais vous aviez vingt-quatre heures d'avance sur moi, si bien que cela m'a obligé à venir jusqu'à Paris, où monsieur le lieutenant général de police m'a fait dire tout à l'heure de ne pas trop prolonger mon séjour si je ne voulais aller loger à la Bastille.
— Tout cela me semble fort étrange.
— Non pas, monsu le comte, c'est tout naturel. Ecoutezmoi. Ce bon cardinal Alberoni m'a dit un jour : « Eh ! Marino Marini, j'ai une miss'on importante à te confier, mio caro (il me fait l'honneur do me tutoyer, ce bon cardinal). — Parlez, Eminence, — ai-je réoondu, — vous savez que Marino Marini est tout à votre service. — Tu connais le comte de Ferriol, l'ex-ambassadeur de France à Constantinople» — Oui, Eminence... »
— Pardon, monsieur, — interrompit le comte ; — mais il me semble que, pour m'avoir vu une seule fois, vous ne devez guère me connaître?
— Erreur! Excellence, erreur! je vous connais à merveille. Donc, ce bon cardinal a ajouté : « Le comte de Ferriol est en ce moment victime d'une grande injustice. On lui a retiré son ambassade. Le roi mon maître, Sa Majesté Philippe V, que Dieu conserve I veut la lui rendre.... »
— Ah ! le roi Philippe veut me rendre mon ambassade.
— Oui, Excellence, telle est l'intention de ce grand monarque.
— Je lui en sais infiniment gré : mais le roi Philippe V règne en Espagne. De plus, il n'est pas, que je sache, en très-bonnes relations avec son cher cousin, monseigneur le régent. Dans cette situation, j'ai peine à comprendre...
— Comment! Excellence, vous ne comprenez pas que si le roi d'Espagne devenait roi de France, U lui serait on ne peut plus facile de vous rendre votre ambassade ?
— Oui, mais il ne l'est pas.
— Ne peut-il donc le devenir. Excellence?...
Ces derniers mots furent prononcés avec une intention marquée et un regard des plus significatifs.
— Je conmience à comprendre, — dit monsieur de Ferriol ; — il s'agit d'une conspiration.
— Eh I mon Dieu ! oui, monsu le comte, une conspiration; mais une toute petite conspiration, per Dio!
— Et l'on a compté sur moi I...
— On y compte encore.
— El) bien ! l'on s'est trompé, vous pouvez l'aller dire au cardinal Alberoni.
En parlant ainsi, le comte jeta au feu !e papier qu'il tenait à la main.
— Santa Maria! — s'écria Marini, — que faites-vous, monsit le comte? Mais ce bon cardinal qui compte sur vous; mais ce bon Philippe V, que Dieu conserve! que leur dirai-je à lous deux, ^orero? Ne voulez-vous donc plus être ambassadeur ?
— Non pas au prix d'une trahison.
— Une trahison 1 Ah ! le vilain mot. Excellence ! Mais le roi Philippe V n'est-il pas le petit-fils de votre grand roi Louis XIV V N'est-ce pas à lui qu'appartient le trône, par ordre de primogéniture, si le petit Louis X'V ne survit pas, comme c'est bien à craindre ?
— Monsieur, épargnez-vous des discours inutiles ; je ne saurais être des vôtres.
— Ah I vous rétracterez cette parole, mon<u le comte?
— Non pas.
— Tenez . si vous voulez seulement me promettre votre appui, à un jour donné, contre monseigneur le regcnt qui est damné, je puis vous le confier à l'avance, notre saint-père le pape me l'a dit, à moi qui suis son conseiller privé, je vous promets, au nom du souverain pontife, un an d'indulgences.
— Je n'en ai que faire.
— L'absolution de tous vos péchés.
— Je m'en suis absous moi-même.
— Ah ! diavolo! alors ce sera pour madame votre sœur ou monsieur votre frère.
— Je n'en ai point.
— 0 che miseria! che miseria ! Eh bien ! écoutez, tel que vous me voyez, je suis parent par les femmes fune des plus grandes saintes du paradis, sainte Cunégonde,
— Que m'importe?
— Sainte Cunégonde, morte en état de virginité.
— Tant pis pour ellel
— Je vous promets, si vous voulez conspirer avec nous, d'intercéder auprès d'elle pour vous faire obtenir une petite place dans le paradis.
— J'aime mieux l'enfer.
— Jésus Maria! monsu le comte, — dit Marino en se signant, — vous ne croyez donc à rien T
— Si fait, je crois aux fâcheux depuis que je vous vois.
— Je me retire donc.
— Vous ferez bien. Adieu, monsieur.
— Oh! non pns adieu, monsu le comte, mais au revoir. En parlant aitisi, l'étranger s'inclina en souriant aveg
cette politesse obséquieuse dotit il no s'était pas départi un seul instant. Le comte de Ferriol haussa les épaules et s(! mit à tisonner en songeant aux événements qui avaient d'jà marqué d'une façon si bizarre les quel-
ALEXANDRE DE LAVERGNE
qucs heures qui s'éUi.eut écoulées depuis son retour d'Orii'nt.
Eiiiri> tous les souvenirs qui s'attachaient déjà à ces vingt-quatre heures de son existence, il en était un qui effaçait nionirntanément tous les autres : c'était celui de cette jeune fille que. trois ans auparavant, il avait sauvée de la mort et dont son imagination se plaisait à escompter la reconnais'ance. Habitué par un long séjour en Turquie à l'existence toute matérielle et toute voluptueuse des Orientaux, à leur aveugle despotisme envers le sexe féminin, il ne lui venait pas même dans l'idée que ce serait un sacrilège à lui, déjà presque uu vieil- , lard, de flétrir cette fleur d'innocence et de beauté si i richement épanouie sous le ciel de France. Tout se rusu- •' mait pour lui dans ces mots solennels d'une signification si puissante encore à cette époque : « Les droits du maître, les devoirs do l'esclave. »
Il en était à ces rêves lorsqu'on vint lui annoncer une seconde visite. Celui qui se présentait cette fois avait pris soin de tracer son nom sur un papier. Le comte n'eut pas plutôt jeté les jeux sur ce papier qu'il tressaillit, el une sueur froide monta jusqu'à son front ; il venait de reconnaître l'écriture du billet mystérieux dont il avait vainement cherché à connaître l'auteur. Est-il besoin d'ajouter que ce nouveau venu n'était autre que le chevalier d'Aydie?
Le jeune lieutenant aux gardes fut introduit. Il était lui-même en proie à une émotion facile à concevoir, el l'attitude froide et hautiiine que le comte avait prise à sa vue n'était pas faite (X)ur l'encourager beaucoup dans l'accomplissement de la démarche qu'il avait cru devoir entreprendre. Aussi les deux interlocuteurs demeurèrentils quelques instants face à face, muets, immobiles, et se contemplant l'un l'autre avec une expression bien différente. A la fin, le chevalier crut devoir rompre le premier le silence.
— Monsieur, — dit-il, — pardonnez-moi d'avoir insisté pour vous voir aujourd'hui même, lorsque votre porte, je le sais, est défendue pour tout le momie; mais il est des devoirs qu'un gontilliommo doit remplir à tout prix, même au risiiuo de s'attirer la colère d'un homme dont il aurait tant désiré l'estime et l'amitié.
— Que voulez-vous dire, monsieur? — reprit monsieur de Ferriol étonné.
— Monsieur, il y a chez vous une jeune fille que vous avez aojuise à titre d'esclave ; cette jeune fille s'est vue l'objet à son arrivée en France de la sympathie générale. Elle avait attiré l'altenlion dangereuse du régent, aux poursuites duquel vous l'avez soustraite courageusement. Oserais-je ajouter maintenant que c'est moi qui vous li averti du danger qu'elle courait?
— Ah ! c'est vous, monsieur ! Je vous remercie d'un avis arrivé fort h propos, bien que je ne comprenne pas ce qui vous fait porter un si singulier intérêt à cette... petite fille.
— C'est d'elle qu'il est question, mon.sieur, H non de moi... Veuillez ne pas me forcer à m'expliiiuor davantage ; mais le régent peut vous refuser la réparation que vous méritez sans doute el votre réint(';;ration dans le ftostc qui vous a été enlevé. Qui sait même s'il ne vous faudra pas retourner en exil, peut-être? Alors la protection de madame de Ferriol serait insuffisante pour défendre mademoiselle Aissé contre tant de pièges el de malheurs.
— Pretcndriez-vous, par hasard, que la vôtre fût plus sftre?...
— Précis('!mcnt, monsieur, elle le serait. Mademoiselle Aifwé sera recueillie chez une parente à moi, el je viens vous demander de vouloir bien pennellro qu'elle me suive.
— Pardieu 1 monsieur, voilà une étrange proposition, plus étrangi' encore qu'audarieuse, el ce n'est pas peu dire. Ainsi, vous avez pu ppiiser que, sur votre première ouverture, j'allais me dessaisir d'une personne qui m'ap-
partient par des liens plus indissolubles que ceux du mariage même?
— Par ceux de la servitude, monsieur? Mais vous avez oublié que la France est une terre de liberté. Plus les mains enchaînées sont faibles, et plus la chaîne y est vite brisée, et, avant que la loi vous le rappelle, vous voudrez bien vous .souvenir que l'hMel d'un gentilhomme ne peut être la succursale d'un harem d'Asie. Au reste, puisque pour vous cette jeune fille, son honneur, sa vie entière, son honneur même, ne sont presque qu'une question de propriété, il est juste que vous soyez indemnisé du dommage ijui résultera pour vous de celte perte. Evaluez-le vous-même, monsieur... Mademoiselle Aissé est votre propritHé, combien en voulez-vous?
A cette dernière parole, le comte de Ferriol bondit sur son fauteuil et tout son visage se bouleversa. Toutefois, posant la main sur sa poitrine comme pour comprimer les battements de son cœur, il reprit avec un semblant de calme et do sang-froid :
— Si votre titre de gentilhomme no me commandait quelques égards, monsieur, si vous n'y joigniez le privilège que donne une extrême jeunesse, je répondrais autrement que je ne fais à une semblable proposition. Je me contenterai de vous dire (une dernière fois, sachezmoi gré de ma modération) que seul j'ai le droit de disposer d'Aïssé, et que ce droit je le garde. J'ajouterait que, si jamais je consentais à m'en dessaisir, ce ne serait pas auprès do vous que je croirais en sûreté ce que vous appelez si pompeusement son honneur; car on ne prend pas facilement le change quand on a mon expérience, et je ne puis attribuer à des motifs tout à fait désintéressés votre .sollicitude pour Aissé, votre intervention en faveur de la jeune Circassienne. Vous l'aimez, je le vois.
— J'étais venu pour vous le dire, monsieur.
— Eh bien! alors de quel droit osez-vous blâmer monseigneur le régent, et à plus forte raison de quel droit oseriez -vous me blâmer moi-même d'avoir prétendu à son amour?
— Du droit qu'a tout galant homme de sauver de la honte celle dont il veut faire sa femme.
— Sa femme ! Vous voulez en faire votre femme î
Et le comte partit d'un éclat de rire si violent et si prolongé que d'Aydie, oubliant que l'intérêt même de sa bien-aimèe lui défendait d'exposer sa vie, s'écria d'une voix tremblante de colère:
— Monsieur le comte, je vois que je n'ai pas eu autant de bonheur que je l'aurais voulu dans la première proposition (]ue j'ai eu l'honneur de vous faire; je serai plus heureux, j'espère, dans une seconde dont le résultat sera pcnit-êtn; moins gai.
— Une provocation ! Vous vous trompez, elle ne pourrait faire tourner les choses d'une façon plus triste, car je ne l'arreptcrais pas. On se bat avec un ennemi; avec un insensé, jamais... Oui, insensé, — continua le comte en contenant d'Aydie, — toute ma colère se change en pitié pour tant de jeunesse et de folie, et c'est votre intérêt seul qui dicte mon refus à une demande dont vous me pardonnerez d'avoir été tellement surpris. J'ai beaucoup connu votre famille, monsieur... Un Hector d'Aydio dormait à c'Mè de moi à Steinkerque, quand nous fûmes réveillée bruwjuement par l'ennemi ; votre père, sans doute? — D'Aydie fit un signe affirrnatif. — H n'existe plus, je pense. La meilleure preuve en est que vous ayez pu penser un instant à un pareil mariage... Mais, à son défaut, veuillez songer, jeune homme, que la plus grande faute que puisse commettre une personne de votre qualité, c'est une mi'salliance, car cette faute rejaillit à la fois sur les ancêtres et les descendants d'un gentilhomme ; elle entache le passé comme elle compromet l'avenir d'une maison. Toutefois, il y a mé.salliance et mésalliance, et jamais nul parmi nous n'en a rêvé une plus audacieuse, pour ne pas dire si déshonorante.
— Monsieur le comte...
LA CIUCASSIENNE.
— Mais voyez donc un peu qui vous aimez : si ce n'était encore qu'une roturière, dont la naissance fut, je ne dirai pas lionorable, mais légitime...; mais une Circassienne née dans un harem de je ne suis quel païen, achetée à un chef d'eunuques, par pitié pour sa mère esclave comme elle, enfant que j'avais envoyée à ma belle-sœur pour la faire baptiser, parce que, apr&s tout, il s'est trouvé qu'elle était blanche. Ma sœur, je ne sais dans quel dessein, a fait donner à cette petite une éducation dont je ne regrette pas la dépense, parce que, au mouis, je pourrai m'entretenir avec la pauvre fille quand je n'aurai rien de mieux à faire. Mais, croyez-moi, monsieur, ne vous exposez pas à ce qu'on appelle devant vous votre prétendue d'un coup ilo sonnette; croyezmoi... que ceux qui chercheraient en vain l'épouse du chevalier d'Aydie sur les nobles listes de d'Hozier, on ne les renvoie pas du moins pour trouver son nom aux registres des bazars d'Asie. — D'Aydie écoutait ces paroles les dents serrées, la poitrine haletante ; il n'eût pas supporté les premiers mots de cette remontrance insolente si la douleur n'eût, pour ainsi dire, neiitralisé la rage dans son cœur... Voir ainsi tout son amour, toutes ses illusions, tout son bonheur souillés et foulés aux pieds, oh ! c'était à en mourir. — Mais vous n'avez donc jamais parlé à Aïssé de votre singulier projet? — poursuivit le comte sans remarquer même le trouble violent auquel d'Aydie était si visiblemens en proie. — Croyez bien qu'elle-même prendrait pour une dérision le dessein que, par honneur pour vous, je dois croire supposé de votre part.
— Monsieur le comte, ma patience est à bout. Je n'ai point à m'expliquer sur les sentiments de celle dont vous voulez faire votre victime ; qu'il vous suffise de savoir que, sans crainte d'être démenti par elle, je vous somme une dernière fois de remettre en mes mains celle que vous détenez injustement; veuillez me la remettre, vous dis-je, avant que je revienne ici armé des pouvoirs de la loi.
— Vous dites, monsieur, que votre patience est à bout; il y a longtemps que !a mienne s'est lassée.Veuillez donc vous .souvenir que vous êtes ici chez moi, et que vous y êtes depuis longtemps.
— J'en sortirais à l'instant si vous consentiez à me suivre.
— Vous êtes bien jeune, monsieur, je vous l'ai dit, pour mériter un pareil honneur. En ce moment j'ai d'autres préoccupations... rien ne presse.
— Oui, en ellet, vous avez raison, monsieur le comte; rien ne presse, car je reviendrai.
Et d'Aydie, .sortit laissant le comte deFerriol en proie à un de ces orages intérieurs dont rien ne saurait exprimer la violence. Il n'en pouvait douter, malgré toute la réserve du chevalier sur ce point, c'était Aïssé qui avait réclamé sa protection contre lui... L'esclave avait voulu secouer le joug ! la colombe voulait fuir la serre du vautour !
Il sonna avec violence et ordonna qu'on /it venir Aïssé
instant même.