LE H/VITRE ET L'ESCLAVE
Lorquo la Circassienne parut en présence de .son maître, le premier mouvement de monsieur de Ferriol fut de lui demander compte d'une voix tonnante de la rébellion (|u'clle avait osé engager contre son pouvoir; mais il pensa qu'il ne la punirait pas assez, et, cachant momcn ■ tanément son dépit et sa colère sous un masque d'insouciance :
— Aïssé, — lui dit-il, — j'ai à te raconter une aventure assez piquante; mais tu n'y croiras pas...
— Qu'est-ce donc, monsieur le comte?
— Tu n'y croiras pas, te dis-je. Enfin apprends d'abord que je connais le mystérieux chevalier qui veillait sur toi et qui m'avait averti du danger que tu courais à Marly. Il est venu ici tout à l'heure, et devine ce qu'il m'a demandé. Je te le donne en cent, je te le donne en mille.
La jeune fille pâlit et rougit tour à tour, et, d'une voix brisée par les émotions qui venaient l'assaillir, elle balbutia :
— Mais qu'est-ce donc enfin, monsieur le comte ?
— Il est inutile de te faire attendre plus longtemps ; jamais tu ne pourrais le deviner ; il m'a demandé ta main.
— Il vous a demandé...
— C'est étrange, n'est-ce pas? Te voilà toute bouleversée 1 quand je te disais que tu ne pourrais pas le croire. Ce n'est pas, après tout, que ce d'Aydie (il s'appelle d'Aydie) soit de la première noblesse ; mais enfin tu comprends bien que, s'il a prouvé du goût en jetant les yeux sur toit il fait un acte d'inconcevable folie en songeant à t'épouser.
— Et c'est ce que vous lui avez répondu ?... — reprit Aïssé tremblante.
— Précisément. Je lui devais de motiver mon refus; il est encore à l'âge où les leçons doivent profiter ; eh bien ! croirais-tu qu'il s'est fâché contre moi qui ne parlais que dans son intérêt... Après tout, qu'il se fâche !... Je tiens à loi et je te garde. — Malgré son aristocratique insensibilité, Ferriol aurait pris pitié des tortures qui déchiraient le cœur de la pauvre jeune fille s'il avait pu les deviner. L'insolent mépris avec lequel elle était traitée n'eût été rien encore si, pour la première fois, elle n'eût compris toute la dépendance avilissante de sa condition. Pour la première fois, elle mesurait l'abîme qui la séparait de celui qu'elle aimait ; et, pour suprême angoisse, elle .se demandait si d'Aydie ne l'avait pas mesurée lui-même et n'avait pas reculé déjà devant son illusion brisée. Aïssé eût voulu pleurer, mais son cœur était trop serré. Tombée sur un fauteuil, elle se sentit évanouir. Alors elle était moins malheureuse, elle espérait presque la mort. — Eh bien ! — reprit Ferriol, — pourquoi cette nouvelle te trcuble-t-elle à ce point? Allons, oublie cet écervelé, commeje veux moi-même oublier sa démarche. Si ce jeune boiiiine est fou, ce n'est point unernison pour partager sa folie : tôt ou tard tu aurais été malheureuse avec lui, parce que son bon sens lui serait reveim et qu'il t'aurait méprisée. Espouser une esclave ! fi donc 1
La Circassienne était hors d'état d'entendre ces cruelles paroles, elle avait laissé tomber .sa tête sur sa poitrine et ne respirait plus. Le comte de Ferriol .s'en aperçut, et, saisissant un flacon de sels qui se trouvait par hasard sur la cheminée, il se précipita auprès de la jeune fille, qu'il chercha à ranimer.
Pour tout homme au monde c'eût été une tâche bien délicate, bien pleine de périls, que celle qu'entreprenait en cette circonstance monsieur de Ferriol. Aïssé était si belle dans cette attitude qu'on eûi pu croire qu'elle était seulement endormie, n'eût été la pâleur de son visage, devenu d'une blancheur d'albâire. Ses paupières abaissées et amoureusement frangées do longs cils noirs semblaient appeler les baisers. A mesure qu'elle commençait à reprendre ses sens, on voyait sa bou(;lie s'enlr'ouvrir. et se.i dents, blanches comme des perles, apparaître entre se< lèvres rosé(>s ; son corsage se soulevait... C'(;lait Galatée naissant à In fois à la vie et à l'amour pour Pygmalion, et comme Galatée apparlenaità Pygmalion, l'esclave appartenait à son maître.
Ivre de désirs, le comte de Ferriol, sans respect pour l'innocence désarmée, enlaça dans ses bras la taille fiexible de la Circassienne. Riais la pudeur révoltée rendit à Aïssé toute sa force, et la rougeur de la colère succéda sur son visage à la pâleur que lui avait laissée son évanouissement. Elle s'arracha vivement des étreintes du comte.
— Laissez-moi, monsieur, laissez-moi 1— s'écria-t-elle, —
ALEXANDRE DE LAVF.RGXE.
je no vous aimo pas, et je no vous aimorai jamais: j'en aime un autre.
— El qui lionc ? un do mes valets peut être?
— Non, nioiisii'ur le comte, mon anit>ition était pins praniii', elle allait jusqu'à la folie. M.tis, si étrange ciue fût ma folie, elle était partagée du moins, .l'aime le chevalier d'Aydie, eolui qui vous a demandé ma main.
Aïssc, en parlarit ainsi, obéissait spontanément à un de ces désirs de vengeance qui viennent quelquefois à l'âme la plus douce alors qu'elle se sent outragée dans ses plus clif'res afTeclions. Elle ne s'était pas méprise d'aiPeurs sur l'etTct (jue cette parole devait produire sur l'irascible gentillionime. Ferrioi bondit en pâlissant, car ce n'était plus seulement la colère du maître méconnu qui se soulevait en lui, c'était la jalousie de l'amant repoussé.
— Ali ! tu l'aimes ! — baihutia-l-il les dents serrées par la colère; — mais tu no sais donc pas que tout en loi m'appartient jusqu'au dernier moment de ta vie, jusqu'au dernier cheveu de ta tôle, jusqu'à la plus faible pulsation de ton cœurî...
— Mais non jusqu'à mon honneur, et les droits que vous avez à ma reconnaissance peuvent détruire toute félicité pour moi, mais non me faire man<iuer aux devoirsque m'a enseignés la religion dans laquelle vous m'avez fait instruire vous-même.
— Il te sied bien do le targuer de mes bienfaits pour te .soustraire à mon pouvoir. Mais tu ne te rappelles donc pas quelle terrible circonstance m'a livré pour jamais Ion sort, par quel engagement imprescriptible tu es liée à moi ? Tu ne te souviens donc plus du golfe de Smyrne ?
— Oh ! si fait, — s'écria Aïssé en fondant en larmes; — je me .souviens,., je mesouviens... Ma mèrol.,. ma pauvre mère !
— Ta mère ! après cinq ans, as-tu donc déjà oublié ses dernières paroles ? ne sais-tu pas qu'avant d'élro enveloppée vivante dans le linceul qui devait vous réunir toutes deuT, ta mère m'a dit en t'embrassani pour la dernière fois: «Seigneur, ma fille vous appartient mainlenant. c'est votre esclave, qu'elle .soit voire bien, votre plaisir, votre orgueil, bienlcit votre consolation et votre soutien plus tard ! Que la malédiction de sa mère la poursuive si jamais elle oubliait un moment que toutes ses pensées doivent ôlre pour vous seul, et qun pour vous seul elle doit vivre et mourir!...» Eh bien I Aïss('', ma métnoire eslelle fidèle? est-ce bien ainsi qu'a parlé la mère?
— 0 ma mère! — murmura la CircHi-ssienne, — à quoi vous .servait d'obtenir ma grâce en prononçant mon arrêt?
En parlant ainsi, la jeune fille éclata en .sanglots. Ferrioi fiarut ému et .se mit à parcourir la chambre à grands pas avr'c une vive agitation.
Peut-être Aïssé .s'était-ejle aperçue de l'émotion passagère que le comte éprouvait, et voulait-elle en profiter ; peut-être encore se trouvait-elle dans un de ces moments suprêmes où le cœur fait appel à toutes les ressources de l'éloquence pour parvenir au but iju'il se propose. Quoi qu'il en .soit, elle se jela aux pieds de monsieur île Ferrioi.
— Oh I mon.seigneur, — s'écria-l-elle. — vous ôles plein de bonté et de générosité, et vous me l'avez prouvé jadis en me .sauvant de la mort, ne voudriez-vous pas me le prouver encore ime Ibis en nie sauvant du di slionucMir ? Je suis une malheureuse créature sans force, .sans protection aucune, et je n'ai de recours qu'en vi'us ; sera-co donc vainement que je vous aurai imploré, vous, mi gentilhomme d'une des premières maisiuis de Fraiwe t Je vous en su|pplie, monsieur le comte, prenez piiii' de nioi ! Je vous a[pparliens, je le sais; je suis entièrement sous votre dépendance, je suis votre e.sclav(! enfin. ICh bien! us«-zde VO.S droits, punissez-moi, réduis(i^-moi, .'i tel est votre hoH plaisir, au .sort le plus dur comme le plus infime, je supporterai loiit.sans me plaindre.Ces robes de .soie que VOU.S m'avez fiiil donner, je suis tJièle à les échanger contre dei. robes de bure, ainsi (ju'il convii.qit ù matundi-
tion ; dépouillez-moi de mes rubans , de mes denlelles ; chassez-moi de votre salon ; mais, au nom du Dieu toutpuissant qui nous voit et nous juge, grâce pour mon honneur ! Prenez pitié de mo.i, monseigneur, de moi qui pa.s.serai ensuite le reste do mes jours à vous servir, à vous aimer, à vous bénir !
— Prends pitié de moi, toi-même, de moi qui, en te vovant prosternée à mes pieds, me sens mourir à la fois rie honte et de jalousie, car tu m'as dit tout à l'heure encore qne tu en aimais un autre!
— Il est vrai ; mais si vous veuliez me promettre de me respecter, eh bien ! monsieur le comte, je vous promettrai, moi, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, par ma pauvre mère ensevelie toute vivante dans cet horrible tombeau, je vous promettrai de faire tous mes cft'orts pour ne plus songer à monsieur le chevalier d'Aydie.
— Encore ce nom, ce nom maudit ! Aïssé, je ne te forai point celle promesse, car mon amour est trop violent pour me permettre de la ternir. Sais-tu bien, enfant, que je n'ai pins que toi seule au monde pour répondre à cet amour? Oui, lu es à présent mon unique trésor, ma .seule consolation, toute ma vie. Il y a vingt ans. repous.sé par toi, je me serais consolé sans doute. J'étais jeune alors. j'étais riche, je semais l'or à pleines mains. Les femmes venaient à moi plus encore «pie je n'allais à elles. Mais maintenant l'âge vient ; je n'ai plus ni jeunesse, ni fortune, ni rien de ce qui séduit les femmes. Tu vois bien. Aï.ssé, qu'il faut (]ue lu sois à moi,
— Jamais ! jamais !
— 01) 1 lu réiracleras cette parole. Ecoute, A'issé, jusqu'à présent je ne l'ai [las ilil encore tout ce cpie j'avais sur le cœur. Si irrand que puisse ôire dans ta pen.s(>e le sacrifice qiieje suis en droit de te ilenia:ider, crois-lu «lonc qu'il l'ga le ceux (jue j'ai faits pour le sauver ? Si j'ai été dépouillé de mon titre d'auibassaileur par Louis XIV, si j'ai été exilé de France pendant cinq ans, n'est-ce pas à causo de loi ? Si je suis ruiné, n'est-ce pas toi qui es l' iiileur de ma ruine? J'ai em[iloyé à paj'er ta rançon l'or qui m'avait été envoyé pour un tout autre usage; j'ai dé.sobéi au roi. Aujourd'hui mênieencoro, le titre d'anibassa leur, qui allait sans doute m'être rendu, ne suis-je pas sur le point d'en être déshérité à jamais, encore à cause lie toi ? l'oir avoir droit à toutes les faveurs du régent, il me suffisait de l'ermer les yeux sur son amour pour toi... Je no l'ai pas voulu. Et il me faudrait cédera un autre une eon- '|iiôleque lantde malheurs, de dé.sastres et de sacrifices ontdâ m'assurer! Oh! non, c(da ne sera pas. rein ne sera pas ! Si tu as pu penser lui seul iii'-tant qu'il en serait ainsi, di'trompe-toi, Aïssé. Défendue ou ahandounéeà mon [louvoir, de par la loi ou malgréelle, tu m'appartiens pour loujours. Désormais lu ne sort'ras plus de cet biMel, (]ui est devenu la jirison ; désormais tu n'r'chapperas plus à ces liras dont je ferai pour loi des chaînes éliirnelles.
En (larlant ainsi, Ferrioi, tieniblant à la fuis d'amour et de fureur, s'avançait vers Aisse, qui ilait demeurée agenoiiilli'i'; mais elle se releva rapidement, et, avec une .sérénité sublime ,
— Il sufdl, — dit-elle, — monsieur le comte, vous êles inexorable et vous en avez le droit, puisque vous êliw lo maître et que je suis l'esclave; mais je sais un lieu ouvert à tout le monde où le maître ne peut plus rien sur l'e.sclave; et, puisque vous m'y lorcez, je vous le déclare ici, je ne vous ap|iartiendrai pas vivante.
— Ah 1 tu me braves encore ! — s'écria le comte eia.spé'ré, — eh bleu I ne t'en |irends (ju'à toi seule de loid ce (piiva.se passer ici dé.surniais ! — En même temps le comte sonna avec violence. t!n valet accourut. — Jusqb'à ce jour, — dil monsieur de Ferrioi à cet homme eu lui di'-signant du doigt la ('.inassienne avec un j.'esle de mépris, — vous ave/, obii à celte (ille comme h ma lielle-sOMir, ( (ininie à nioiniême. J'entends ip.e, à partir de ce niorneiil, il n'en soi! plus ainsi. Celle lill(> n'est pas même vntie é'ga e, enlende/-Vous? C'esl une esclave, el elle iliiil-êlfe traitée (xiinme telle, liiiimenez-la de ma jirésence, et qu'on
LA CIRr.A??irN>'K.
lui donne des vêlements de servante ; elle n'est pas digne ] d'en porter d'autres. Hors d'ici, esclave ! et qu'on m'aille i quérir La Roche, mon valet de chambre.
Triste, mais résignée, Aïssé leva ses yeux vers le ciel, et sortit suivie du valet, qui la coutemplait avec une stupéfaction profonde.
lA. RUE PAT£N!«B.
Il est facile de se rendre compte du profond étocnement avec lequel fut accueillie à l'office de l'hntel de Ferriol cette grande nouvelle : « Mademoiselle Aïssé quitte le salon pour l'antichambre ; mademoiselle Aïssé, qui a PU des maîtres de littérature, de musique, de dailse, est condamnée à oublier tout cela pour apprendre le métier de fille de chambre ou peut-être même de fille de cuisine.» C'était à n'y pas croire :et l'on se demandait tout bas si monsieur le comte de Ferriol n'avait pas, par aventure, laissé sa raison en gage chez le Grand-Turc.
Cependant une rieille femme de charge, mieux avisée etqui n'avait cessé de hocher la tète en écoutant tous les propos débités à ce sujet par la valetaille pendant toute la durée du souper, insinua malicieusement que, avec la figure de mademoiselle Aïssé, on pouvait bien devenir servante, mais qu'à coup sûr on ne resterait pas longtemps dans une pareille condition. Une fois engagée sur ce terrain, la conversation ne pouvait pas en demeurer là, et le chapitre des commentaires alh grand train. Pour redevenir maîtresse, mademoiselle Aïssé n'avait-elle pas à faire certaines concessions d'une nature on ne peut plus délicate? Ces concessions, les ferait-elle ou ne les feraitelle pas? C'était là une grande question, que chacun essayait de résoudre à sa façon, d'après son caractère et ses inclinations propres ; m^is comme, en général, en matière de capitulation de cons ience, les valets sont encore plus faciles que les maîtres, ce qui n'est pas peu dire, il arriva "que par des voies différentes chacun parvint à la même conclusion : savoir que monsieur le comte de Ferriol n'était plus ni jeune ni beau, mais que mademoiselle Aj'ssé, qui était très-jeune et très-belle, ne pouvait faire autrement que d'en passer par où monsieur le comte voudrait.
Avant de continuer ce récit, notons, pour l'édification de nos lecteurs et pour la plus grande gloire des faiseurs de romans et de comédies, dont l'influence n'a jamais été plus sensible qu'au dix-huitième siècle, qu'^n 1715 Richanlson n'avait p<ts écrit Pame/a et que Voltaire n'en était pas encore à faire jouer Nanine.
Une seule personne osa s'inscrire en faux contre les calomniateurs qui attaquaient ainsi la vertu de mademoiselle Aissé, en la supposant si fragile : ce fut Sophie, celte jeune camériste <)ui était devenue la confideute des chagrins de la Circassiénne.
— Vous devriez rougir, — s'écriacette fille,— vous tous qui oubliez en ce moment les bontés que maili'moiselle a eues pour vous depuis que vous êtes nu service de madame la marquise I Qui a plaidé constamment votre cause quand on a voulu vous réprimander ou vous mellru à la porte ? n'est-ce pas mademoiselle ? Qui vous a distribué le produit de ses épargnes? n'est-ce pas encore mademoiselle ? lîl maintenant que le malheur vient la frapper, au lieu de la plaindre et de chercher à la défendre, vous osez attaquer sa vertu ! Allez, vous êtfs tous dos ingrais. Eh bien! je vous dis, moi, que je connais assez ma-.'emoiselie pour réponiire qu'elle ne faillira pas plus .^ l'antichambre 'ju'au Silon. et (Qu'elle préférera pluiôt la mo;l, s'il le faut, au déshonneur, comme doit le faire toute tille honnête.
Lu éclat de rire unanimeaccueillil cette conclusion, et vint témoigner hautement de l'incrédulité des laquais et des servantes. A ce moment, le suisse de l'iiôlel entra, et le silence se rétablit.
— Mademoiselle Sophie, — dit-il tout haut, — voici une lettre qu'un espèce de porteur de chaise vient de me remettre en secret pour vous.
Un pareil incident, venant couronner la vertueuse tirade de la camériste, était fait à plus d'un titre pour redoubler l'hilarité de toute la linée. Aussi bien, la vertu modeste de Sophie, que l'on qualifiait d'hypocrisie, avait excité depuis longtemps l'envie des gens de monsieur de Ferriol, et le suisse, partageant les petits ressentiments communs, n'était pas fâché de prendre cette Lucrèce subalterne en flagrant délit de faiblesse humaine.
— Et de quelle part? — reprit la camériste, qui était devenue fort rouge, mais qui était demeurée calme.
— Il n'a pas voulu le dire ; il demandait à vous parler à vous-même, mais je ne l'ai pas laissé entrer, d'après les ordres que monsieur le comte m'a donnés. Il est resté dans la rue, et vous pourrez le voir de cette fenêtre.
Sophie avança la tête, et, ne reconnaissant nullement l'individu mystérieux dont il s'agissait, elle répondit rapidement, ennuyée de l'importune curiosité à laquelle elle était en butte:
— Je ne reçois point de lettres de gens que je ne connais pas; vous pouvez lui rendre la sienne.
— Oli ! que nenni, — reprit le suisse ; — il m'a bien recommandé de la remettre. La voici, vous la prendrez quand vous voudrez.
Et il jeta la lettre sur la table.
— Sophie ! Sophie ! — s'écria La Roche, qui p&rut tout à coup, — mademoiselle Aïssé se trouve mal. Allez la secourir : elle est en ce moment avec madame la marquise.
En parlant ainsi, La Roche avait remarque la lettre posée sur la table, et il s'empressa de demander des explications au suis>e. Celui-ci les lui donna en lui montrant le messager qui stationnait toujours dans la rue.
— Cet homme, mais je le connais, — dit La Roche, — il est au chevalier d'Aydie... Oh ! il me faut cette lettre !
Bien que ce ne fût qu'à mi-voix qu'il eût laissé échapper ces paroles, le nom de d'Aydie avait frappé l'oreille de Sophie aU moment où, franchissant le seuil de la porte de l'office, elle se disposait à la refermer sur elle. Plus prompte que l'éclair, elle revint sur ses pas, et, s'élançant d'un bond vers la table, elle saisit le billet lorsque déjà La Roche avançait la main pour le prendre.
— Arrêtez 1 — dit-elle,— cette lettre est à mon adresse. ■^ Je croyais, — dit La Roche piqué, —d'après ce que
vous avez dit une lois, que vous ne receviez pas de ces lettres mysiérieuses qu'il suffit d'ouvrir pour se compromettre.
— Mais maintenant j'ai changé d'avis, — reprit Sophie, — et j'aurais reçu cette lettre rien que pour vous empêcher de la prendre... Quoi qu'on en puisse dire, j'aime encore mieux être en butte à la méchanceté qu'à la trahison.
Après ces paroles- accompagnéesdun regard d'indignation que La Roche put à peine soutenir, Sophie s'élança hors de l'offi -e, et laissa le champlibreaux interprétations médisantes des valets désappointés.
Arrivée à la cliambre d'Aïssé, elle trouva celle-ci seule et en proie à une crise de nerfs affreuse ; il lui avait fallu subir le mé;.ris de l'altière douairière, après avoir lutté contre les violences du comtu. Epouvantée de l'état où se trouvait la jeune fille, Sophie saisit à la hâte sur un meuble de l'eau de fleur d'oranger, et lui en fit avaler quelques gouttes... Seulement elle fut étonnée, quand elle alla remettre à sa place le flacon, de le trouver un peu plus rempli encore qu'il n'aurait dû l'être d'après l'usage qu'on en avait fait préiédemment.
Aissé rwvinl bientôt à elle, moins encore par l'effet du breuvuge que par le calme et la confiance que lui rendit l'aspect de son humble et fldèlû amie, et bientôt celle-ci
ALEXANDRE DE LAVERGNE
put donner connaissance à la pauvre allligée d'un mes- Siigo qui ne pouvait s'adresser qu'à elle. C'était en effet d'Aviiiequi, ayant apprécié tout le dévouement de Sophie pour sa jeune maîtresse, adressait à Aïssé, sous ce nom d'emprunt, le billet suivant :
a Je quitte le comte de Fcrriol sans avoir rien pu obte- » nir de lui. Je ne puis penser sans frémir que vous pas- » serez la nuit sous le même toit que cet homme, qui n'a 1) ni frein m remords. La porte du jardin de cet hôtel, dont » il ose faire pour vous un cachot, donne sur la rue » Payenne, qui est toujours déserte ; ce soir, au coup de B dix heures, quand tout le monue sera endormi, échap- » pez-vous, et venez me retrouver à cette porte; dussé-je j) la brist^r, elle s'ouvrira devant vous. Venez et confiez- » vous à moi sans crainte, et je vous juie de vous res- » pecter autant que je vous aime. Ai-je besoin d'en dire » davantage pour que vous ayez confiance en moi.
» Le chevalier d'Avdie. »
Après avoir achevé la lecture de cette lettre, les deux jeunes filles échangeaient un regard où brillait l'espoir de la délivrance. lors(|ue tout à coup l'on l'rappa à la porte do la ctiambre. Sophie, qui tenait en ce moment le billet de d'Avdie, le cacha rapidement dans la poche de son tablier, afin d'éviter tout ce qui pourrait compromettre sa jeune maîtresse, puis elle alla ouvrir et se trouva face à face avec La Roche.
Celui-ci lui dit d'un ton brusque :
— Suivez-moi, monsieur le comte veut vous parler.
La camériste frémit instinctivement. Toutefois, engageant par un dernier coup d'œil l.i malheureuse Aïssé au courase et à la prudence, elle suivit en tremblant le valet de chambre de monsieur de Ferriol jusqu'à l'appartement de son maître.
— Vous avez reçu une lettre ce soir, — dit le comte à Sophie dès qu'il l'aperçut, — où est cette lettre î Je veux la vo'r.
— Il est vrai, monsieur le comte, — balbutia la camériste ; — mais cette lettre m'était personnellement adressée, el...
— Je vous répèle que je veux voir celte lettre.
— Monsieur le comte... pardonnez-moi. Monsienr le comte est un grand seigneur et je ne suis qu'une servante, mais qu'il me permette do lui dire qu'une telle exigence dépasse ses droiLs, el que... je ne puis m'y soumettre.
— Qu'est-ce à dire? osez-vous bien, me résister, vous, une misérable fille de chambre?
— Fille de chambre , soit, mais non pas esclave ! Monsieur le comte ne m'a [las achetée, moi?
— Si vous ne me remettez pas à l'instant ce billet, prenez garde! — dil monsieur de Ferriol en s'approcliant de Sophie, les lèvres serrées, les bras raides et presque levées.
— Ah I je ne crains rien, car je no puis croire (ju'un gentilhomme tel que monsieur le comte s'oublie jusqu'à violenter une femme pour lui arracher une lettre qu'il n'a pas le droit de voir.
— Vous no connaissez pas le comte de Ferriol, si vous croyez qu'une pareille raison l'arrOtera dans ses projets... Vous obéirez, dussé-je briser la main qui ose me résister.
Et, saisisisanl la main de Sophie, il la pressa dans la sienne, presque ju.s(]u'à la broyer. Mais celle-ci, en recu- Idril, s'était trouvée adossée à la cheminée, et, du t)rasqui lui resliiit litjre, elle jeta derrière oll»; adroitement la lettre au feu. En mAme temps, une vivo lueur, s'élevant dans le foyer, avertit monsieur do Ferriol que l'objet do ses soupçons était nnr'anti.
— Mainlonani, monsieur le comte peut briser cette mnn, — dil Sophie, — car celle main ne peut plus obuiil ..
I Malgré le paroxysme de colère où l'action courageuse I de Sophie devait porter le comte de Ferriol, celui-ci, devant le regard ferme et serein do la Qdèle servante, sentit tout ce que son transport avait do honteux par son inutilité même. Il laissa donc aller la main do Sophie, et lui dit en lui désignant la porte :
— Sortez à l'instant de cette maison, el souvenez-vous de n'y jamais remettre les pieds. On vous enverra vos paquets plus lard.
Sophie, sans dire une parole, obéit, et, recommandant mentalement à Dieu la pauvre abandonnée dont elle espérait toutefois la prochame délivrance, franchit le seuil de l'hôtel de Ferriol pour n'y plus rentrer.
Le soir même, un homme, enveloppé d'un manteau et le chapeau rabattu jusque sur les yeux, se promenait devant une des petites portes qui accidentent à roue>t les murs d'une des rues du Marais qui, aujourd'hui même, ont le mieux gardé l'antiipie physionomie de ce ()uartier jadis célèbre, la rue Payenne, parallèle à la rue Culture- Saintc-Catherine. Les constructions de cette rue s'élèvent en etl'et d'un seul côté, celui de l'est; le côté de l'ouest se trouve occupé par les murs des jardins attenant aux hôtels de la rue Culture-Sainte-Catherine.
Longtemps avant l'heure fixée pour la fuite, d'Aydio s'était assuré que les ais vermoulus de la porte avaient cédé à ses eftoris. Quand la vieille horloge de l'église do Saint-Paul sonna le premier coup de dix heures, une émotion indéfinissable précipita les battements de son co?ur, et, dans le biuit du vent agitant lesarbres qui étendaient leurs branches au-dessus de la muraille, il crut distinguer le frôlement d'une robo... Il fut obligé de s'appuyer à la muraille pour ne pas succomber à son émotion ; mais la porte demeura immobile, rien ne fit crier ses vieilles ferrures, et, en plongeant son regard dans le jardin à travers les ais disjoints, il ne vil apparaître dans l'ombre des allées aucune forme humaine. D'Aydie sentit tout le vide affreux que laissait en son cœur cette émotion disparue; puis il se rassura en songeant qu'un obstacle passager pouvait avoir retenu Aïssé, et il s'efforça d'attendre avec calme et confiance. Mais une heure, deux heures s'écoulèrent, et rien ne troublait le silence de la rue Payenne, si ce n'était parfois le pas de quelque bourgeois attardé qui s'enfuyait bien vile en voyant la sombre mine de il'Aydie, adossé à la muraille, sous sa large capo elsous son feutre rabattu, comme un voleur en embuscade. La nuit était sombre, le vent était violent, le temps pluvieux. Le froid avait gagné à travers son manteau le pauvre amoureux. Rienlôi, dans son impatience, d'Aydio fit succéder à son immobilité une marche inquiète, fiévreuse, qui mesurait rapidement la rue et le ramenait toujours au même but. Nul au monde ne peut imaginer (si Dieu ne l'a réservé Ini-iiiême à l'une de ces épreuves) tout ce qu'il y a de poignantes émotions, d'espoirs fugilils, do craintes etoulfees dans ces attentes douces et fatales où l'amour décuple toutes les forces do la vie et nous rend semblable au condamné que menace la mort et à qui en même temps sourit la liberté. Nul ne peut se faire une idée de toutes les violentes péripéties de ce drame intérieur (jui se joue dans un cœur é[)ris el inquiet, quel que soit le dénoûment par où doivent se terminer tant de luttes secrètes et d'angoisses.
Minuit avait retenti depuis longtemps à l'horloge de l'église Saint Paul, et avait été répété dans la rue Payenne par toutes les horloges de la maison do Mansard el de l'ancien hôtel de madame de Maintenon, les deux seuls édifices de quelque importance qui jalonnassent alors cette rue. D'Aydie, égaré par le désespoir, renversa les ais vermoulus de la porte, et, après avoir interrogé une dernière fois dlun regard plein d'angoisse et de désespoir l'espace obscur (|ui s'étendait devant lui, il s'en^tagea (l'un pas machinal dans les sombres allées du jardin ; ses dénis clai|uaienl, un bourdonnement sourd remplissait son oredle, sa main lrend)lail convulsivement en étreignunt la gardo do son épéc. Bioutôl il arriva à la maison-
LA cmCASSIENNE.
Silencieuse et fermée de tous côtes, on eût dit ijue le sommeil qui l'engourdissait avec ses habitants l'avait changée en un tombeau pour quelques heures. Une lumière sembla un instant serpenter à travers les interstices d'un des volets de la façade, mais cette clarté indécise s'éteignit bientôt, et d'Aydie, sombre, la mort dans l'âme, dut quitter ce jardin, mesurant pour consolation les heures qui le séparaient du moment où il pourrait tenter peut-être à force ouverte la délivrance qu'il avait en vain voulu confier à la protection de la nuit.
Le lendemain, vers midi, une chaise de poste, accompagnée de deux gardes à cheval, s'arrêta rue Culture- Sainte-Catherine, tout près du couvent des Annonciades, devant la grande porte de l'hôtel de monsieur de Ferriol. Un lieutenant aux gardes en descendit, et bientôt après on vint annoncer au comte qu'un officier le demandait.
Monsieur de Ferriol parut, une émotion rapide de colère passa sur son visage pâle lorsqu'il se retrouva en face du chevalier d'Aydie.
— - Vous encore ici. monsieur 1 ceci m'étonne : de mon temps, on ne rentrait plus dans une maison d'où l'on avait été... invité à sortir ; aujourd'hui, je le vois, la jeunesse a plus de paticnci; et moins de susceptibilité.
— Vous vous trompez, monsieur le comle. Hier, vous n'avez eu affaire qu'à un simple gentilhomme, le chevalier d'Aydie; aujourd'hui, ce n'est plus lui, c'est le lieutenant aux gardes du régent qui vient vous apporter un ordre de Son Altesse. Il ne peut en ce moment que se souvenir de son devoir et non de son affront. Monsieur le comle. veuillez me remettre votre épée.
Le comte de Ferriol, sans dire un mot, détacha son épée. et ouvrit le message du régent.
C'était un ordre de monter à l'instant même dans la chaise de poste amenée par d'Aydie, et qui devait transporter aux frontières le proscrit rentré en France sans l'assentiment du pouvoir royal.
Bien que le comte dût s'attendre à ce résultat, qu'il avait bravé d'avance, il demeura quelques instants comme atterré ; toutefois, trop fier pour laisser voir son trouble à son ennemi :
— Je m'empresse, — dit-il à d'Aydie, — de me conformer aux ordres de monseigneur le régent ; je comprends d'ailleurs qu'il n'y ait pour moi aucun espoir de grâce. Ma cause a dû être si bien servie auprès du prince par un de ces ennemis généreux qui savent prendre au besoin le rôle de délateurs, et qui frappent de tous côtés, même par derrière...
— Ils pourraient dire du moins, pour leur excuse, — reprit d'Aydie maîtrisant sa colère, — qu'on leur a refusé une satisfaction en face; mais des outrages personnels ne m'arrêteront pas dans l'accomplissement d'une mission qui intéresse une sûreté plus précieuse que mon honneur même... Monsieur le comte, je vous rappelle que la voiture vous attend et doit vous emmener à l'inslant même.
— Alors, — reprit le comte, — je ne vous demande plus que le temps de prévenir Aïssé, qui partira avec moi. . Aïssé, qui ne peut et ne doit plus me quitter.
— Vous vous trompez, monsieur, car la rigoureuse décision que monseigneur le régent avait cru devoir prendre dtyà à votre égard dans l'intérêt de la justice, il n'en a ordonné l'exécution si prompte que pour sauver la pauvre fille dont vous avez voulu la perte, et envers qui votre cruauté vous a enlevé tous les titres à l'indulgence de Son Altesse.
— Son Altesse avait plus d'indulgence pour .ses propres fantaisies quand je l'ai surprise s'emparant d'Aïssé par violence.
— Son Altessn, qui s'était méprise sur les sentiments de mademoiselle Aïssé, a pu vouloir brusquer une conquête que les circonstances lui devaient faire croire peut-être plus facil(! ; mais un fils de France, chef de l'Etat, n'a plus de fantaisies, n'a plus de passion lor.sque l'équité parln; et assuré désormais que mademoiselle Aïssé est digue de
AL. DE LATERGNE.
fout son intérêt et aimée d'un de ses serviteurs les plus fidèles, il met sous la sauvegarde de mon autorité celle qui s'était déjà placée sous la protection de mon honneur. Oui, je puis vous le dire maintenant, car votre colère no peut plus faire expier à mademoiselle Aïssé cette révélation ; c'est elle qui m'a appelée à son secours ; c'est elle qui s'est réfugiée contre votre propre tyrannie dans mon amour qui ne l'aban.lonnera jamais, dans mon amour qui lui donne d'avance mon nom pour garantie de s;i pureté.
— Votre nom... votre nom... -~ reprit Ferriol avec un sourire infernal qui prêta un moment l'expression du triomphe à la rage empreinte sur .son front. — Votre nom!... Oh! plus que jamais il serait dignement porté. Mais cette femme, avant de partir, je puis la voir du moins; peut-être ne méconnaîtra -t-elle pas les droits quo l'on me conteste, et que j'o.se dire on me vole sur elle I
— Ces droits, vous ne les avez plus ; la loi ne les reconnaît pas; d'ailleurs, — ajouta le chevalier en tirant un portefeuille qu'il jota sur la table ; — vous trouverez làdedans un bon sur le tré.sor de quarante mille livres; cette somme suffit, je pense, pour vous indenmiserdu prix auquel vous acheté votre esclave et des .sommes dépensées pour son éducation. Maintenant, mon.sieur, on est libre envers vous de tout engagement, p.T rions I
— Pas avant que je n'aie vu Aïssé, du moins; je veux la voir, je la verrai !
Le comte fit quelques pas vers la porte, mais d'Aydie se plaça devant lui.
— Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais il y a derrière cette porte deux hommes de la garde de monseigneur le régeni, et ils ont ordre de vous appréhender au corps si vous ne venez à l'instant.
— J'aurais dt"! m'en douter, — reprit Ferriol ; — dans cette lutte avec un ennemi désarmé et proscrit, vous deviez prendre bravement pour .second une compagnie entière.
— Monsieur, — s'écria d'Aydie en paissant de colère,
— prenez garde, je crois que vous m'insultez !
— Celui (|ui avait été délateur en l'absence de son ennemi, — reprit Ferriol avec une impétuosité croissante,
— celui-là devait être un lâche en sa présence.
Cette parole, prompte comme la foudie, fit luire entre les mains a'Aydie son épée comme un éclair.
— Quels que soient les ordres du régent, — s'écria-t-il,
— quels que soient les devoirs de ma mission, je ne suis plus qu'un gentilhomme outragé. Votre épée, reprenezla ; avant que vous ne la rendiez au régent, elle appartient à la mienne!
Et, jetant son épée à Ferriol, qui la tira du fourreau, d'Aydie ne prit pas même le temps de se mettre en garde pour croiser le fer. Mais à peine le cliquetis des deux armes commençait-il à retentir que les combattants s'arrêtèrent. Aïssé, pâle et en désordre, avait apparu et s'était jetée enire eux.
— Arrêtez... arrêtez... d'Aydie, — s'écria-t-elle, — noble ami, voire protection est désormais inutile : je suivrai cet homme.
— Vous, Aïssé I...
— Oui, maintenant je dois le suivre^ maintenant je suis pour jamais son esclave ; car pour signe de sa domination il a empreint sur mon front un stigmate de déshonneur,
— Grand Dieu ! que dites-vous, Aïssé ï — reprit d'Aydie, à qui son épée échappa des mains.
— Oui, le déshonneur imposé par la trahison et la violence, par je ne sais quel breuvage infâme ; le déshonneur (|u'aucun délai ne suffit à prescrire, dont aucune rançon ne peut racheter I... Laissez-moi, laisscz-inoi, d'Aydie, je ne veux plus même que vous me vengiez.... Oubliez-moi... J'ai apparlemi à cet homme dans mon sommeil... J'ai été son rrime, peut-être serai-je un jour son remords ou .son châtiment.
D'Aydie était tombé assis, la tête cachée dans sesmaini.
ALEXANDRE DE LANTRGNE.
Il ne Mjiigi-ail plus a se venger, à venger Aisse... il pleurait amèrVnii'nt, il pleurait tout sou bonheur.
Aisse le consuiéra un instant... et dans ce regard se pei>.'nit le dernier regret de tout un amour brisé, de toute une vie perdue....
— Parlons, monsieur, — dit-elle à Ferriol en se retournant vers lui.
Bientôt après le bruit de la chaise de poste qui roulait ébranlH les pavés de la rue Culture-Sainle-Catherine. Mais dWydie ne l'entendit pas: il était évanoui.
A l'angle formé par les rue.s Cullure-Sainte-Catherino cl Saint-Antoine, un homme, apercevant passer la chaise de poste gui emportait le comte et sou esclave, s'arrèla en saluant presque jusqu'à terre ; il murmura entre ses dent« :
— Ohl moiuu le comte, maintenant, per Dio! vous êtes à moi.
Cet homme était le signor Marino Marini.
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l'acbehge de saixt-iean-du-doigt.
Vers le milieu du mois de septembre 1719, et par conséquent trois ans après les événements consignés dans la première partie de cette histoire, un mouvement inaccoutumé avait lieu dans le joli village de Saint-Jean-uu- Doist, situé sur le bord de la mer, à quelques lieues de Morlaix. L'afOuence qu'attirait la vertu merveilleuse des eaux sanciiliées par l'index du (jalrou du lieu était encore redoublée à l'occasion d'une des grandes foires annuelles de Lanmeur, gros bourg aujouni'liui devenu chef-lieu de canton, et qui va servir de théâtre à notre action.
A la fois superstitieux et intéressé, le paysan breton, (>our placer sous la protection du saint précurseur sa femme ou son enfant atteints de quelques-unes de ces maladies contagieuses engeuilrées par la misère, choisissait le moment où une espérance de profit pouvait donnera son voyasfo un second but. Au reste, ce n'était point le bas fx'uple armoricain seul qu'attiraient à Saint-Jean du- Doigl la réputation de sa fontaine et la solennité de ses pardon*. Le justaucorps du gentilhomme, galonné d'or fin sur les coutures, y coudoyait la veste de bure grossière du paysan de Saint-Tliégonnec, qu'on eût dit ense veli dans s<^s larges culottes boulTanles et plisséfes, et sous son grand chapeau de feutre, d'oii penùail une chenille bariolé*'. A c^té du manteau et de la botte à l'écuyère du touriste (jarisiun de l'époque se dessinaient les vêtements roui et violets piqués sur le revers, et bordés d'une couleur plus It'ndro, signes distinctifs des paysans de Quiin- («•r ; l<a costumeâ dus femmes présentaient le même contraste, et le jupon écourlé, le havolet blanc, le coistt •■iitr'ouvert des villageoises du Finistère, ou rhabillenient sijiiihre et presque religieux des pèlerines de Guiélan y frôlaient la jupe de suie et la manlillu de dentelle de quelque riche voyageuse.
C'était donc jour de bonne aubaine pour maître Ploënoan. propriétaire de la seule auberge du pays. Toutes les chainbrt!S étaient pleines, plusieurs individus vinrent 5'ailabler au grand air devant son auberge; c'i-lait. du reste, la meilleure place: de là on pouvait voira la fois les vergers entourés de haies d'épines blanches et de rosiers sauvages, la mer dont les flots presses entre deux montagnes meurent sur des prairic-s coupt-es d'ormes et de sapins, l'ÙKlisc si hardie et si légère avec son clocher recouvert de plomb, et enfin cette c-spècc de caravansérail chrétien que la reine Anne (il élever pour y recevoir les I èliTins.
Ia:» liûu» en ploiB vent de maître Ploeooan apparte-
naient à des types diUTS, bien que tous Bretons. On voyait à la même table un paysan de Lanmeur, reconnaissable h son costume vert relové par un galon rouge, un marchand de toiles de Morlaix, un horloger de Paimpol. A une table voisine étaient accoudés quelques gardes-côtes, avec leur uniforme si pittoresque. Ceux-ci avaient réservé au milieu d'eux une place avec un soin qui indiquait qu'ils voulaient en faire la place d'honneur.
— Encore la guerre contre l'Espagne 1 — dit avec humeur le marchand de toiles. — En vérité, ce n'était pas la peine que Louis le Grand mouri^t, lui, son humeur belliqueuse et son amour de la gloire, qui empêchaient toute prospérité. Nous avons à sa place un écervelé de quarante ans qui nous reproduit tous les désordres du grand roi et imite ses folies guerrières. Seulement, l'Etat n'est plus assez riche, comme sous le dernier règne, pour défrayer le luxe des maîtresses, et le régent ne trouvera peut-être pas un second maréchal de Yillars qui sauve la France des périls où on la jette.
— Monseigneur le régent a raison, — reprit l'horloger de Paimpol ; — l'Espagne nous trahissait. J'ai lu dans une gazette de l'année dernière, qui est arrivée ces joursci à Paimpol, que le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, avait tramé une conspiration contre l'Etal.
— Dites contre le régeni, compère, et quel régent!... nu régent de contrebande qui s'est emparé du pouvoir i)ije lui avait refusé le testament de Louis XIV.
— Fallait-il le laisser prendre aux bâtards, ou bien lo livrer au roi d'Espagne, qui nous tire en ce moment des coups de canon pour nous prouver qu'il ferait un meilleur régent que le nôtre ?
— Mais le roi d'Espagne, oncle du roi, a bien autant de droits que Philippe d'Orléans.
— Le roi d'Espagne, maintenant détenu étranger? étranger... y songez-vous? Vraiment, confrère, si vous n'êtes pas plus fort sur l'horlogerie que sur la politique, vos montres doivent être souvent déUaquées.
— Et vous, si vous ne fabriquez pas mieux vos toiles que vos raisonnements, je plains vos pratiques, maître Kervec !
— Eh 1 la, la ! — reprit le villageois de Lanmeur, qui avait flegmatiquemcnt achevé son verre de cidre pendant cette discussion ; — compère de Paimpol, il ne faut pas en vouloir à mon compère de Morlaix. Le commerce do ses toiles qu'il envoyait en Espagne ne va plus depuis la guerre. Que Noire-Dame de Kernitrou lui pardonne s'il a un peu d'humeur contre monseigneur le régent!
— El c'est par de pareils motifs, — reprit l'horloger en éclatant do rire, — que l'on juge le gouvernement à Morlaix t Nous n'avons pas, nous, la perte .si rancunière à Paimpol.
— Non, sans doute, — reprit d'un air narquois son interlocuteur, — et l'on juge bien sainement les choses dans la prospérité. Vous, par exemple, maître Jean, quand je suis passé à Paimpol, j'ai vu votre boutique encombrtv pur l'équipage d'un vaisseau corsaire qui venait do faire une prise .sur l'Espagnol ; matelois et mousses, tous, selon l'usage, se faisaienl cadeau d'une belle montre à breloijues avec le produit de leur part. Je conçois, maître Jean, que maiuleuaut vous voyiez toute chose coiUcur d'or.
r,o fut au tour du fabricant de Morlaix de ricaner ; mais ne lâchant poinl (irise si facilement, il allait encore s'attaquer à Philippe d'Orléans, lorsque au nom du régcnl do nouveau prononcé intervint un quatrième personnage.
Celait un jeune .sous-olûcier, qui n'avait gardé du paysan breton que la robuste carrure, et qui frisait fièrement sa ninuslache,
— Qui esl-ce qui ose attaquer monseigneur le régent ^ C'est un grand homme i|ui a sauvé la France; l'Etat est bicm mené, el (juicuiique dirait le cx)ntraire aurait alfairo h moi, nommé aujourd'hui même sergent des gardcv côtes de la cum|.>agnie de Morlaix.
El, ou parlant ainsi, il élalail avec complaisance ses deux
galons, dont l'éclat argenté exaltait sondévouement remis à neuf aver, l'uniforme.
— Ah ! c'est vous, Yvon ! — reprit le paysan de Lanmeur.
— Sergent Yvon, s'il vous plaît.
— Eh bien ! sergent Yvon, il y a longtemps que je ne vous rencontre plus à Lanmeur; je vous y ai vu cependant tous les jours du mois dernier, quand vous veniez rendre visite à maître Pierre le pécheur, qui est venu s'établir à Lanmeur avec sa fille, mademoiselle Marthe, que vous ne haïssez pas, je crois.
Au nom de Marthe, une rougeur subite passa sur les joues du jeune sergent et prouva que le villageois avait touché une corde sensible.
— Maître Pierre... non... je ne vais plus chez lui... Quant à sa ûlle, elle est celle, j'en conviens, mai» elle est toujours triste, elle pleure!... elle pleure qu'on dirait un temps d'équinoxe perpétuel...! ça ne m'aurait pas convenu.
— Ça ne vous aurait pas convenu ! tiens, ça m'étonne, — reprit l'impitoyable paysan ; — on m'avait dit, à moi, que vous étiez amoureux de la jeune Marthe à en perdre le boire et le manger, que vous l'aviez demandée en mariage, et que c'était maître Pierre qui vous l'avait refusée.
— Refusée ! refusée ! pas positivement, — reprit le sergent humilié devant le villageois, comme un Mars novice pris dans les filets de ce rusti(]ue Vulcain. — Au reste, il n'est pas dit que je ne revienne pas chez ce maître Pierre, mais au nom de la loi et accompagné de mes gardes-côtes, maintenant que je suis sergent. Un pêcheur qui vient soi-disant de Marseille, parce qu'il a trop de concurrence dans son pays, et qui s'établit à Lanmeur, à deux lieues dans les terres (je crois qu'il aihèle son poisson au marché pour le revendre aux habitants) , tout ça me paraît suspect, sans compter qu'un jour j'ai cru voir des manchettes de dentelle qui passaient sous les manches de sa veste.
— Di^s manchettes de dentelle? En effet, ce n'est pas d'uniforme pour un pêcheur.
— Et j'ai souvent trouvé dans sa chaumière des gentilshommes qui venaient lui rendre visite; on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il fait de la contrebande de tabac comme en fait monseigneur Duguet de Pontcallet, que j'ai rencontré chez ce m;iître Pierre.
— Silence ! —dit le paysan en tirant Yvon par sa manche galonnée,— ne voyez-vous pas à la table voisine celui dont vous parlez? —Un peu plus loin en effet venait de s'asseoir un personnage assez étrange. Sa nature herculéenne, ses mains velues et veinées de muscles, la pipe de terre qu'il portait à la bouche, l'insouciance brulalo avec laquelle il s'étalait sur son banc, d'où il avait repoussé ses voisins, n'eussent jamais laissé deviner en lui un gentilhomme, si l'on n'eût su alors que, en Bretagne, les descendants de Duguesclin et de Clisson n'avaient en général d'autre signe distinclif de leur noblesse que le droit do turbulence auT étals de la province. Pauvres, oisifs, étrangers pour la plupart à toute culture de l'esprit, ils avaient fait succéder aux luttes aventureuses de la féodalité une lutte de bas étage avec le fisc. Pour compléter sa ressemblance avec ses grossiers vassaux, Duguet de Pontcallet portait ce jonr-là une veste de coutil et un chapeau de paille d'où pendait un ruban noir. — Ne vous souvenez-vous pas,— ajouta tout bas le paysan à l'oreillo d'Yon, — que l'on a trouvé un commis de la gabelle assassiné près de son manoir?
— Oui, — reprit Yvon, — et, faute de preuves, on n'a pu l'arrêter... Mais quelque jour, j'espère, je mettrai la main sur le hobereau. — Après ces paroles, qu'il prononça à mi-voix, tant, malgré lui, l'aspect du terrible gentilhomme refroidissait son courage officiel, Yvon frappa sur la table et appela l'aubergiste. — Allons, je veux oublier tous les chagrins, — dit-il avec un soupir indice d'un sentiment malheureux encore mal étouffé, — et, pour I
payer ma bienvenue de sergent, je vous régale tous de vin et de bon vin, si on trouve à Saint-Jean-du-Doigt autre chose que de l'eau merveilleuse. — A cette proposition, qui s'adressait spécialement aux gardes-côtes attablés, répondit un hourra de joie générale, qui ne contribua pas moins à faire paraître l'aubergiste que les coups qui avaient retenti sur la table. Maître Ploënoan se présenta ; mais on ne remarqua pas sans étonnement qu'il portait une veste de coutil et un chapeau à ruban noir exactement semblables à ceux qui empesaient l'accoutrement de Pontcallet.— Que signifie ceci, maître Ploënoan?
— reprit Yvon éclatant de riro et en lui montrant Pontcallet; — êtes-vous embrigadé avec les gentilhommes ou le sieur de Pontcallet est-il incorporé parmi les aubergistes?
— C'est un habillement que j'ai pris pour la saison,
— balbutia maître Ploënoan.
— Pour la saiaon ! mais il ne fait pas très-chaud ; enfin n'importe I servez-nous du vin, du vin d'officier,
— ajouta Yvon en mettant ses galons en évidence. Maître Ploënoan rentra dans la maison et en ressortit bientôt avec quelques bouteilles qu'il posa sur la table; mais à peine Yvon eut-il rempli son premier verre qu'il jeta lo vin avec dégoût. — Ah çà! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce vin-là, maître Ploënoan? J'ai idée que, n'ayant plus d'eau de puits à mettre dans votre vin, vous le frelatez avec de l'eau de mer. Me prenez-vous pour un caporal do me donner cette piquette?
— Je n'en ai pourtant pas d'autre, — repartit maître Ploënoan. — Il m'est venu tant de beau monde que ma cave est à sec.
— Prétendez-vous que nos gosiers restent de même, par hasard ?
— Maître Ploënoan nous trompe, — s'écria vivement un des gardes-côtes ; — j'ai couché cette nuit dans la maison, et ce matin, au point du jour, j'étais à ma fenêtre. J'ai vu aborder un bateau plat sur le sable du rivage; un lionune en est descendu, tenant un panier énorme devin, qui ne peut être vidé à cette heure, et puisque maître Ploënoan ne vous en parle pas, cela me confirme dans l'idée que j'ai eue que ce vin était de la contrebande.
— C'est de la contrebande ! — s'écrièrent tout d'une voix les gardes-côtes.
— MaîtrePloënoan,— reprit Yvon,— mon devoir de sergent serait de m'assurer de votre personne... Mais j'aime mieux d'abord m'assurer de votre vin... Allons, par la morbleu ! qu'on nous l'apporte.
— Mais ce vin, -dit en tremblant maître Ploënoan, — il ne m'appartient pas... Il appartient à ce seigneur italien qui demeure depuis quinze jours dans mon aulierge et qui est parti avant-hier pour le château de Rohau- Polduc.
— Un Italien! L'Italie c'est du côté de l'Espagne, et cela m'est suspect, — s'écria Yvon, géographe comme un véritable sergent. — D'ailleurs, puisque ce seigneur italien n'est pas ici...
— Mais c'est que l'homme qui l'a apporté, et qui a été contrarié de ne pas trouver le seigneur italien, a ordonné que, en son absence, on portât ce panier chez maître Pierre, h Lanmeur. La grande pluie qui a tombé ce malin l'a emp'ché seule de faire lui-même celte dernière commission.
— Maître Pierre, encore mieux ! — continua Yvon triomphant.— J'ai donc un moyen de contrarier maître Pierre. D'ailleurs maintenant il n'y a plus de doute; puisque maître Pierr(! est en jeu, ça doit être de la contrebande. Reste à savoir de quel pays. Notre devoir est de tâler du corps du délit, — ajouta-l-il avec une érudition judici:iiie dont il avait fait l'apiii-entissage au bailliage du canton, après quelques arrestations dont il avait été l'instruincnt actif.
— Mais c'est que, c'est que... — reprit maître Ploënoan de plus en plus embamissé, — j'ai déjà envoyé ce vin
ALEXANDKE DE LAVERGNE.
à niatlre Piprre ; oui, dés que la pluie a cessé, mon garçon Mathieu est parli pour Lanmeur.
— Que suiui Mctais lui soit en aide, — reprit lo villageois,-car, à Iheure qu'il est, la route ne doit pas encore être praticable.
— Et Mathieu le savait sans doute, — reprit le gardecôlesqui avait dénoncé la ruse de maître Ploënoan, — car je vous réponds qu'il n'a point encore bougé d'ici, et pour preuve le voilà qui sert à cotte table là-bas.
Pour le coup ce fut un haro général sur le maladroit aubergiste.
— Il n'y a plus à se fier à maître Ploënoan, — s'écria Tvon ; — il ment presi]UP autant qu'il vole. Kernoc, — ajouta-t-il en se tournant vers le garde-ctilcs accusateur, — vous connaissez ce panier de vin ; allez et cherchez dans toute la maison, visitez caves et celliers. — Et Tvon, enlevant d'un geste rapide le trousseau de ciels suspendu à la ceinture de l'aubergiste, le remit à Kernoc, qui, suivi de quelques hommes, entra dans l'auberge. Pendant ce temps, Yvon contenait du regard l'aubergisle, resté à sa place plus mort que vif et qui cherchait on vain à attirer l'intervention dans celte affaire du redoutable Duguet de Pontcallet. Bientôt Kernoc reparut avec des airs de triomphe, portant le bienheureux panier qu'il posa sur la table. La forme insolite des bouteilles promettait des délices inconnues aux gosiers de la milice bretonne ; aussi tous les bras simultanément tendirent des verres comme à un roni mandement militaire. — Un instant, ceci est grave, — reprit Yvon ; — nous buvons au nom du roi et de la loi. Je bois le premier en ma qualité de sergent. Je connais ce vin, — ajouta-t-il après un examen approfondi et répété, — j'en ai bu il y a deux ans à l'oflice du maréchal de Montesquiou, quand je lui ai porté à Rennes une dépêche du capitaine général ; c'est du vin d'Espagne.
A ces mots Pontcallet, qui avait enfin aperçu les signaux de détresse de Ploënoan et qui s'élait approché du lieu de la scène, tressaillit.
— Du vin d'Espagne! —dit-il.— S'il en est ainsi, je le veux pour moi. Pardieu I il ne sera pas dit que Duguet de Pontcallet aura été réduit à se désaltérer avec du cidre, tandis que des gardes-côtes arroseront leurs gosiers devin d'Espagne !
El, saisissant les bouteilles et le panier, il allait emporter le tout ; mais Yvon n'avait même pas besoin d'avoir à soutenir l'honneur de son nouveau grade pour résister à une oITense aussi brutale.
— Monseigneur de Pontcallet, — balbutia-t-ilavec émotion,— je ne vous ai jamais rien dit, i|uoique la justice et l'autorité auraient bien quelque maille à partir avec vous; mais si vous no nous laissez pas ce vin dont nous devons vérifier l'origine, je me verrai forcé d'user do rigueur et de vous faire arrêter en ma qualité de...
— Vous, arrêter un Pontcallet! — s'écria lo colosse écumant de colère. — Ah i avant que cela arrive, j'aurai brisé sur les têtes do votre compagnie ces bouteilles que vous osez me disputer.
A cette menace, que Pontcallet se mit en devoir d'exécuter en brandissant l'énorme panier comme un léger projectile, les gardes-côtes répondirent par des cris do fureur, et, comme une meute à l'cntour d'un sanglier, ils allaient s'élancer sur leur farouche adversaire lorsqu'on vit apparaître dans la salin un personnage do haute taille et d'une maigreur hyperbolique, vêtu d'un costume do velours noir assez râpé, et qui, pour employer une expression alors fort en vogue, semblait un vrai gibier do potfnc<\ Ce personnage fondit précipitamment la foulo dos s|io(iatours <|uo lo bruit de rolto scène avait attirés, et. s'ariross;int à Ponlcillol avec un accent italien croisé d'espagnol dos plus caractérisés :
— Arrêtez i — s'écrio-t-il, — illuslrissimo seigneur, ce Tin m'appartient.
— Mais cependant, monsieur...
— Per Dio! monsti, laissez -moi faire, —reprit à ini-vois le nouveau venu, — j'entre aussi dans ta forêt.
— Vous !... mais quoi! pas de veste de toile, pas de ruban noir ?
— A d'autres ! — murmura l'étranger ; — je ne tiens pas à entrer si vite à la Bastille. Quant à vous, mes braves,— dit-il en se tournant vers les gardes-côles, — je suis le seigneur Marine Marini, comte du saint-empire romain, et vous ne pouvez contester mes droits.
— .Mais d'où vient que vous recevez du vin d'Espagne?
— dit Yvon ; —c'est alors de la contrebande, puisque nous sommes en guerre.
— Eh ! point du tout ! ce vin était depuis dix ans dans les caves d'un de mes amis, un riche négociant de Saint- Briouc, qui vient enfin de me l'envoyer sans offenser les droits de la douane, que je respecte presque autant que les gardes-côtes.
El le comte du saint-empire ôta son chapeau.
— Mais tout ceci n'en est pas plus clair. Et cet ordre d'envoi chez maître Pierre, au cas où l'on ne vous trouverait pas'?
— Ah 1 c'est que le porteur de ce vin savait qne je voulais on faire le dépôt chez maître Pierre, en attendant un repas que je devais offrir aux autorités de Lanmeur, y compris les officiers gardes-côtes, — et il s'inclina avec un sourire gracieux vers Yvon, qui restait toujours défiant etrenfrogné.— Mais, per Bacco/ puisijue les vaillants défenseurs de la France veulent bien faire à mon vin l'honneur de lui ouvrir leurs gosiers, permettez que je vous le verse moi-même.
A cette proposition faite si gracieusement, tous les soupçons sur la culpabilité du seigneur italien s'évanouirent, et la distance s'agrandit entre Tltalie et l'Espagne dans l'imagination du sergent.
Bientôt tous les verres, remplis par la main de l'Italien, se vidèrent avec rapidité; les yeux éiincelèrent comme allumes à cette flamme qui semble colorer les vins de l'ardente Ibérie. Marini se hâtait à chaque bouteille épuisée d'en ressaisir une autre qu'il débouchait avec prestesse; toutefois il ne put continuer ce manège avec une dextérité si constante (]ue Yvon no le prévint une fois et ne se saisit lui-même d'une des bouteilles qui restaient.
— Ah çà ! qu'a donc cette bouteille d'extraordinaire,
— demanda Yvon, — il y a une oroix tracée sur le verre. Pardieu 1 je vais savoir en la débouchant ce qui lui vaut cette décoration.
— .\rrêloz ! — s'écria vivement l'Italien en pâlissant. Mais, retrouvant bientôt son sang-froid habituel, il ne parut même pas chercher à empêcher Yvon de satisfaire sa curiosité. — Cette décoration, — ajoula-t-il machinalement, — est duo à la fois au mérite et à l'ancienneté. (.'est sans doute une bouteille de nialaga dont m'a parlé mon ami do Saint-Brieuc, elle remonte au moins à l'année 1690 ; mais si vous m'en croyez, momti lo sergent, vous ganloroz cette bouteille pour la fin, car toutes les autres après colle-là vous paniilraiont insipides. L'honneur pour lo bon vin consiste à être bu on dernier lieu, cl, si vous consommiez sans plus de cérémonie ce précieux liquiile, ce serait comme si on donnait le pas à des soldais sur leur sergent.
Cet nr^riimenl art hoiniiiem obtint un plein succès auprès du nouveau sous-officier, enchanté do payer à ses subordonnes sa bienvenue à .si peu do frais, et il fut décidé d'une Voix unanime que l'on se dépêcherait de boire les bouieilics restantes, afin do s'enivrer promptomonl de ce bionliouroiix |iliilire anilalous.
Mais l'intrigant llalien n'avait pas en vain compté sur les v.ipcurs wipiteusos des flacons ititermédiaires- Bientôt les vaillants gardions dos rivages armoricains lémoignôreiit, les uns par dos clianis siiiiv.igos, d'autres par un sommeil loiliargique oii ils tomlièronl appuyi's sur la table ou protégés par son ombre, do tout lo désor<lri' qu'avait produit en eux lo nectar perfide auquel ils étaient si peu
iccoutuniés. Lorsque enfin Yvon murmura le mot de malaga d'une voix à peine intelligible, il ne s'aperçut pas que Marini lui versait la plus méprisable piquette de maître Ploënoan, adroitement substituée » la liqueur tant désirée.
— Délicieux !. . — balbutia-t-il ; —c'est là le roi des vins, aussi vrai que je suis ser....
Tandis qu'il cherchait inutilement à achever sa phrase, Marini se retourna vers Pontcallet, qui avait suivi avec attention toute cette scène.
— D/'rtio/o/- dit-il tout bas au gentilhomme breton, — s'il avait ouvert cette bouteille, nous étions perdus ; d'après ce qu'on m'a annoncé, elle doit contenir la lettre de Philippe V, adressée à... maître Pierre.
— Maître Pierre !— reprit Pontcallet avec un regara significatif, — j'allais me rendre chez lui.
— Et moi aussi. C'est là qu'est le rendez-vous général. Voici la nuit, les chemins sont trop mauvais pour se mettre en route si tard. Mais demain nous partirons au point du jour, avant que tous ces oisons de Bretagne soient dégrisés et puissent nous suivre. Venez, monsti, laissons-les à leur bon sommeil. C'est le premier succès que nous vaut l'Espague.
Ils disparurent tous deux. La' nuit était venue, les voyageurs attablés étaient rentrés dans l'aubergi- ou s'étaient dispersés. On n'entendit plus bientôt sur la grève que le mouvement loiulain et imposant des flots contre lequel luttait le ronflement grossier des gardes-côtes endormis.
MAITRE PIEBRE.
Maintenant transportons-nous à Lanmeur, gros bourg que ses habitants décorent avec fatuité du nom de ville. C'c&l là que, comme faisait jadis Asmodée avec l'écolier Zambullo Ferez, nous enlèverons le toit d'une maison située à l'extrémité de la ville, si l'on peut appeler toutefois maison une chaumière que partageaient Iraternellement avec des bestiaux les prédécesseurs des hôtes que nous allons montrera nos lecteurs. A peine désinfectée de cette cohabitation digne des âges primitifs, cette demi'ure avait gardé pour tout plancher la terre humide et inégale, pour toute fenêtre une espèce de meurtrière, pour tout mobilier un bahut et deux bancs en bois de chêne grossièrement équarri. C'est là qu'étaient assis un homme d'environ cinquante-huit ans et une jeune femme, l'un fumant une pipe, lautre raccommodant des filets, et tous deux vêtus des costumes traditionnels de la Bretagne ; mais, pour tout observateur autre que les pauvres paysans, qui fréquentaient seuls les deux personnages en question, il eût été facile do voir que ce n'était qu'un déguisement adopté par l'homme pour une entreprise préméditée, accepté par la jeune fille avec une passive résignation.
— Aïssé, — dit le comte de Ferriol (car il est inutile de conserver plus longtemps Vincognito à deux des principaux personnages de cette histoire), — Aïssé, veux-tu un peu de cette bouillie d'avoine ou de cette soupe au lard?
— Je vous remercie, — répondit la jeune femme, — je ne prendrai rien.
— Je conçois que ce mets ne soit pas fait pour tenter ton appétit. Mais, j'y pense, c'est aujourd'hui dimanche ; il reste encore quelques-unes des crêpes de samedi, seul luxe que nous puissions nous permettre sans éveiller trop de soupçons, parce qu'il est dans les habitudes bretonnes.
— Je vous remercie encore, mais je n'ai pas faim.
— Àh ! nous avion» plui nos aises en Espagne, où,
V grâce à la [>rottction de Philippe Vet à l'entremise do cet adroit coquin qu'on nomme Marine Marini, nous avons trouvé une si gracieuse et si synipathiijuehospitalité. Mais que veux-tu, petite? pour rentrer en France, d'où l'on m'a exilé, il fallait bien prendre un déguisement propre à dépister tous les limiers de la police d u régent et de son digne ministre. Par la sambleu! qui reconnaîtrait maintenant, sous les vêtements de maître Pierre, l'ex-ambassadeur du roi à Constantinople, et, dans cette jeune Marthe qni s'entend si bien à raccommoder les filets, la belle Circassienne, jadis si fort du gofltde monseigneur le régent sous le nom d'Aïssô? Au surplus, il n'y a que patience à prendre maintenant, et tout ceci ne saurait durer longtemps, sache-le bien.
— Monsieur, je ne me plains pas.
En parlant ainsi, une larme roula, démenti involontaire, sur les joues pâles d' Aïssé, et ses doigts amaigris reprirent silencieusement l'ouvrage qu'ils avaient un moment abandonné.
Monsieur de Ferriol la regarda quelque temps avec nno expression singulière, puis il reprit flegmatiquement la pipe qu'il avait abandonnée.
En ce monieiil deux coups retentirent sur le mur opposé à l'entrée. Ferriol désigna de la main à Aïssé la porto intérieure; celle-ci, .sans dire un mot, se leva, et, montant une échelle placée dans la chambre voisine, elle alla s'asseoir dans le réduit où Ferriol avait établi la demeure de sa fille supposée, parce que de là il était impossible d'entendre ce qui se passait dans la pièce principale.
Ferriol répondit aux deux coups qu'on venait de frapper par un signal analogue, et bientôt après se présentèrent sur le seuil deux gentilhommes bretons.
— Salut au chevalier du bon sens et à son brave compagnon!—dit Ferriol tendant la main aux nouveaux venus, dont les noms véritables étaient Dugroësquar et Coëtivy le Borgne. A ces premiers arrivants succédèrent bientôt, plus ou moins déguisés, Lambilly, conseiller au parlement de Rennes; Ducouëdic, capitaine réformé des dragons de Bellabre, et Talhouët-Lemoine, membres d'une famille dont le nom s'est mêlé à d'autres guerres civiles. — Enchanté de voir ici réunis les soldats de la liberté! — dit Ferriol. — J'ai envoyé, vous le savez, La Roche, mon valet, à Morlaix, auprès du capitaine général qui nous est dévoué; mais j'attends toujours que Mélac- Hervieux nous donne des nouvelles de la flotte espagnole. Marini, qui devait nous les transmettie, n'a point encore paru.
A peine avait-il achevé ces paroles que deux coups frappés violemment retentirent; c'étaient, cette fois, Pontcallet et Marini qui s'annonçaient.
— Sangiie di Christo ! quels chemins ! — dit ce dernier après avoir échangé quelques politesses et fait ou renoué connaissance avec les membres de ce conciliabule mystérieux. — J'ai cru que nous resterions en route. Nou.s serions en ce moment peu présentables au baise muin de Sa Majesté Philippe V, dont j'ai l'honneur de vous apporter une lettre.
— Une lettre du roi d'Espagne ! où est cette lettre? — s'écrièrent avidement tous les assistants.
— Patience, patience! — reprit Marini, qui, montrant gravement à l'assemblée la bouteille de vin de Mnlaf.'a sauvée miraculeusement de la soif des gardes-côlos, saisit un gobelet d'étain sur une table et se versa ineonlini'ut une ample rasade qu'il absorba d'un trait. Quelques-uns des assistants commencèrent à froncer le sourcil ; mais, sans se déconcerter, Marini versa immédiatement une seconde rasade qu'il s'administra avec le même sang-froid en répétant encore : — Patience ! patience ! Enfin, ;i la troisième rasade, un petit rouleau de tuile cirée s"éclinp|)a du goulot do la bouteille et tomba dans le gobelet d'él.iin. Tous les gentilhommes s'élancèrent [)our le saisir ; mais, avec une dextérité merveilleuse, Marini .s'en était déjà emparé, et il en avait extrait un parchemin roulé qu'il baisa respectueusement et qu'il tendit à monsieur do Ferriol eu
ALEXANDRE DE LAVERGNE
disant : — A tout srigneur tout honniHir. C'est à motisu le i comte de Fcrriol que la lettre est adressée. Ferriol rompit un cachet et lut ce qui suit :
o Monsieur,
B Le sieur de Mélac-Hervieux m'a apporté des proposi- » lions de la part de la noblesse de Bretagne coneernant » les intérêts des deux couronnes. Je m'en remets à ce » que ledit sieur leur dira sur cela de ma part ; mais je » les assure ici moi-mf'me que je leur sais un trt's-bon » gré du glorieux parti qu'ils prennent, et i]ue je les son- » tiendrai de mon mieux, ravi de pouvoir leur marquer » l'estime que je fais de sujets aussi fi'Mes du roi mon s neveu, dont je ne veux que le bien et la gloire.
» Au camp de gaint-Estelian, ce 22 juin 1719. »
A c^tte lettre était joint un billet du lieutenant Mélac- Hervieux, qui s'annonçait p(ir!eiir d'une somme de trente mille livres destinée par Pliilipue V aux frais de l'entreprise. 1.3 flotte es[iagnole, à boni de la(inelle était encore l'officier transfuge, n'attendait qu'un message pour approcher des côtes et ([u'un signal pour deb.irquer.
— Vous le vovez, — dit Ferriol après avoir achevé la lecture des deux lettres, — je no vous trompais pas en vous assurant des bonnes di.spositions de Sa Majesté Catholique à notre égard, et des récompenses que tous nous devons attendre dès que la régence sera passée aux mains de Philippe V. Je savais que comme nous Sa Majesté était prête à tout faire pour renverser le régent, que nous détestons, et à qui, pour ma part, je veux faire expier l'exil dont il m'a frappé de nouveau, en niûme lemps que ses violentes atteintes à mon honneur et à mes droits.
— Vous oubliez, — ajouta vivement Pontcallct, — d'autres droits plus sacrés encore, les droits de toute la noblesse de Bretagne, que le représentant du régent, le maréchal de Montesquiou, a outragée en ne daignant pas quitter son carrosse quand nous sommes venus au-devant de lui.
— Vous oubliez aussi, — dilTalhouët, — avec quel insolent despotisme on a osé exiger de nous le don gratuit, une offrande qui devait être libre et volontaire.
— Eh ! fignori. cari fiynori, ne deviez-vous pas vous y attendre? — reprit Marini ;— les grands ne nous laissent jamaisqu'une liberté, celle de les servir, et qu'une volonté, celle d'obéir à la leur.
— Mamtenant, à l'œuvre t — s'écria Ferriol ; — il ne reste plus qu'à prévenir Mclac et le commandant de la flotte esf)agnole pour ([u'ils nous envoient des troupes. Un fanal allumé sur la pointe de Locquirec ou celle de Guimaëe leur servira de signal. Il s'agira seulement d'éloigner les pardes-eAtes.
— Il y a un moyen bien plus simple, — dit Pontcallct ; — c'est d'aller à eux et do massacrer ces insolents, qui osent arrêter un nobli? de Bretagne sans plus do respect qu'un marakhiT de Roscolf.
— l'ianol che va piano va nano, — reprit Marini d'une voix flûtée; — lâchons do ne tuer personne; j'ai l'habitude des conspirations, moi, et je puis invoijuer sur ce point le tén'oignrige do monsieur de Cellamare etde(|uclqiies autres. On s'expose moins aux [lolgnards si l'on a réussi, et surtout moins \\ la hache si l'on succombe.
— Kniin, — contiinia Ferriol, — une lois les premiers soldais ilébar<iués, nous nous joigncms îi eux, nous marthons sur Morl-jix ; le capitaine général qui y réside est du com|)li)l ; une fois maîtres de Morlaix, qui ouvre son porl Ji la flotte espagnole, ll('nncs e t la llrelague sont à nous.
— Monsieur do Rohan-Polduc fait soulever son canton ! — s'i'crin le conseiller Lambilly; — je vous apporte son adhésion
— J(f vous réponds du mien, — reprit Pontcallct, — et vingt autres suivront cet cxcmplo.
— Voici La Roche. — interrompit Ferriol; — je reconnais le pas de son ( heval.
La porte s'ouvrit à La Roche, que chacun entoura on l'interrogeant ; car, entre les gentishommes et le valet, le péril commun effaçait pour le moment toutes les distances,
— Mauvaises nouvelles, — dit celui-ci; — le capitaine gi-néral vient d'élre révoqué. Un ordre du régent luimême est parvenu subitement, et une chaise de poste l'a emporté sans lui donner le temps de voir personne ou d'écrire un seul mot; on ne sait encore si c'est à une autre prison ou à un autre commandement qu'elle le conduit; on dit qu'il va être remplacé fiar un envoyé du régent chargé d(> pouvoirs extraordinaires.
On était à peine remis de la consternation générale qui suivit cette nouvelle, et l'on se demandait si la délation avait déjà signalé an pouvoir une entreprise dont les auteurs étaient troj) a\ancés pour reculer, quand un bruit de pas nombreux, accompagné d'un cliquetis d'armes, se fit entendre sur le chemin. Apres un coup violent dont la porte retentit, une voix forte prononça ces paroles :
— De par le roi, ouvrez !...
A ces mois, chacun se tut et demeura immobile. Pontcallct porta la main à denx pistolets fju'il avidt cachés dans sa [loitrine. Mais Ferriol, qu'un signe suppliant de Marini invita à la prudence, ne jugea pas encore tout désespéré. Il indiqua du doigt aux cinq ou six gentilsbommes la seconde pièce; ceux-ci s'y réfugièrent sans bruit; les bancs furent remis à leur place. Marini ramassa .soigneusement l'enveloppe de la lollre du roi d'Espagne tombée a terre, et toute trace d'assemblée clandestine ayant disparu, Ferriol se décida à ouvrir... Le sergent Yvcm, suivi de quelques gardes-cAlcs, entra majestueusement ; le reste de ses lionmies avait été disposé par lui autour de la maison, de crainte d'évasion.
— Ah! c'est vous enfin, Yvonî— dit Ferriol avec tout le sang-froid ciu'il avait eu le temps de reprendre.
— SiTgent Yvon, s'il vous plaît 1
— Sergent, soit; je me plaignais de votre absence prolongée... Mais je ne m'attendais pas à vous revoir avec cet appareil redoutable.
— Autres temps, autres devoirs! Maintenant une surveillance plus rigoureuse m'est commandée par mon nouveau grade.
— Et que diable venez-vous surveiller ici?
— Tout; il y a longtemps que votre conduite me paraît suspecte. J'ai vu chez vous monsieur de Pontcallct, <|ui, comme on le sait, se livre h la contrebande du tabac... Vos entrevues mystérieuses avec lui ne pourraient avoir d'autres niolifs (|ue voire complicité, mais tout ça ne serait rien ; il y a un certain seigneur italien... eh 1 parblcul le voici...
Yvon avait avisé Marini, assis à l'écart et que l'obscurité de In chambre avait jusi|u'alors enipéché de distinguer. L'Italien, indécis entre deux terreurs, .s'était enfin décidé à rester dans la pièce d'entrée, pour prêter à Ferriol le secours do son industrieuse imagination.
— Oui, c'est moi, — dit Marini de sa voix la plus mielleu.se. — monm le sergent. Qu'y a-t-il donc?...
— Il y a, — reprit Yvon, — que je me suis laissé enlorfiller par vous conmie un bourgeois qu'on raccole. Cette bouteille, que j'avais remarquée parmi celles dont vous nous ave/ fait un cadeau si généreux et un peu contraint, vous l'avez .soiislraileipiand nous avons eu la têle un pou échaull'ée; je ne l'ai [)as retrouvée ce matin avec les autres. De plus, j'ai su que monsieur de Ponicallet, qui tenait lant à nous empêcher ilo toucher à ce vin, avait pris avec vous le chemin de la maison de maîlre Pierre. Mon devoir est de visiter cette maison et de m'a.ssurer de tous ceux (;ne j'y trouverai... Toute ma compagnie est là et va me prêter main-forle .s'il le faut.
La pensi'e de Ferriol se porta sur les dépêches dont Pontcallct était resté dépositaire. Ces dépêches no pouvaient manquer de tomber entre les mains du sergent,
LA CIRCASSIENNi:.
après une resisiance dont le genlilliomme breton serait certainement victime. Ferriol comprit que tout était perdu si le sergent pénétrait dans l'autre cliambre.
— Arrêtez 1 — s'écria-l-il en retenant Yvon, qui, sans écouter une apologie insidieuse commencée par Jlariui, mettait le pied sur le seuil fatal. — c'est la chambre de Marthe, de ma fille; elle dort en ce moment, et vous ne voudrez pas, je pense, pénétrer de vive force dans l'asile d'une femme.
Au nom de Marlhe, Yvon s'arrôla un instant... Mais comme ce nom reveillait en lui le souvenir d'un affront aussi bien que d'un doux penchant, il allait continuer sii perquisition, lorsque, la porte s'étant ouverte, .Vissé parut elle-même.
Au bruit qui s'était fait dans la maison, la Circassienne s'était réveillée de l'assoupissement où elle était tombée quelques instants. Elle était descendue de son réduit, et avait vu non sans étonnement, mais pourtant sans frayeur, les conspirateurs cachés dans la chambre au-dessous de la sienne. Aissé vivait de cette vie insouciante et machinale que donne le malheur quand il est irrémédiable, et tout ce qui se passait autour d'elle laissait sans émotion cette âme qui acceptait en silence l'arrêt de la fatalilé.
A la vue d'Ais»é, à qui sou sommeil avait rendu quelques couleurs, de cette noble physionomie où uu éclat passager se joignait à un charme habituel, Y'vonj-ecula et porta gauchement la main à son chapeau triangulaire. Son émotion n'échappa point à l'adroit Italien, déjà au fait des faiblesses du sergent.
— Si vous ne me démentez pas, nous sommes sauvés,
— dit-il tout bas à Ferriol.
— Faites, — répondit celui-ci.
— Vous voyez bien, — reprit Marini, — monsu le sergent, que vous ne pouvez ainsi manquer de respect à la siguora, en pénétrant malgré elle dans sa chambre. Diavolo ! écoutez donc un peu les gens avant de les arrêter... Allez-vous nous déclarer des criminels d'Etat pour une misérable bouteille que vous aurez peut-être cassée sans vous en apercevoir, ou que maître Ploëuoau aura confisquée pour son droit d'aubaine? Rien de plus innocent que ma présence chez maître Pierre. Je lui demandais ce qu'il pourrait me donner de poisson pour le dîner que je compte olfrir aux autorités de Lanmeur, et il me disait que luimême aurait peut-être le même jour besoin de toute sa marée pour un repas qu'il sera obligé de donner; cau^ on ne fait guère de noces sans repas.
— Et quelle noce? Que signifie...
— Vous ne savez pas? on a bien raison de dire que ce sont les gens les plus intéressés qui ignorent tout; vous ferez un excellent mari, car vous ne vous doutez de rien, pas même de votre bonheur.
— Ah çà 1 vous moquez-vous d'un serg...
— Moi ! me moqut'r de vous, monsu le sergent 1 ma vous n'y songez pas ! moi manquer de respect à un brave militaire, et dans une maison dont il sera bientôt l'hôte, devant une famille dont il fera bientôt partie... car à l'instant même maître Pierre m'e disait : Ce brave Yvon, il aime ma tille Marthe, et je veux la lui donnerl
Le prétendu maître Pierre ne put réprimer un sourire en entendant ces derniers mots, qui furent accueillis pur les deux autres personnages de cette scène avec une stupéfaction difficile à décrire.
— A moi I... me donner sa fille 1 mais il me l'a refusée,
— dit Yvon.
— J'ai changé d'avis, mon brave Yvon, — interrompit Ferriol, qui sentait la nécessité d'intervenir tel que le Deus ex machina.
— Mais pourquoi?
— Perché, mio caro, — reprit Marini, — perché maître Pit-rre, tout pêcheur qu'il est, a sou amour-propre. Maître Pierre ne voulait pas donner sa fille unique, sa fille qu'il aime tant, à un simple caporal de gardes-côtes ; mais à un sergent, c'est tout autre chose; et, après le chemin rapide que vous venez de faire, maître Pierre est tout à lait ras-
suré sur l'avenir de son enfant, et il se dit : Diavolo! j« la donne peut-être à un maréchal de France 1
Il n'en fallait pas tant pour tourner la tète à un pauvre amoureux chez qui l'espoir ravivait instantanément toute la passion qu'il se flattait d'avoir éteinte.
— Quoi! c'est bien vrai, maître Pierre?
— Très-vrai, mon garçon.
— Mais mademoiselle Marthe, consenlira-t-elle?
— Marlhe obéira, — s'écria Ferriol en jetant sur Aïssé un de ces regards qui portent un arrêt sans appel.
— Vous voilà donc marié, mio caro, — reprit Marini.
— Mais à une condition. — interrompit maître Pierre.
— Laquelle? — reprit Yvon pàhssant déjà à la pensée de quelque obstacle.
— C'est que vous inviterez tous vos braves camarades au repas de fiançailles, et on parlera de notre festin jusque dans le pays de Cornouailles, où l'on fait des dîners de six à huit cents convives. J'espère qu'après le repas Yvon, aux premiers sons du hinniou, vous ne vous ferez pas attendre, et que vous vous disliuguerez en dansant le joyeux j'uharfaos, de façon à prouver que vous n'avez rien perdu sous l'habit militaire de votre agilité de villageois.
A la proposition d'un repas, l'hilarité était passée dans les rangs des gardes-côtes.
— A quand la noce? — s'écria Marini.
— Damel... il faut que je fasse venir mes papiers de Landernau, — reprit Yvon ; — je suis de Laudernau ; mais uans huit jours je serai tout prêt...
— Dans huit jours, donc !... mon brave Yvon, — reprit maître Pierre; — d'ici là, revenez... Quant à vous, Marthe, donnez la main à votre mari.
Aissé. chez qui l'excès de la surprise avait paralysé jusqu'à l'indignatiou, laissa prendre sa main à Y'von, qui donna à ses gens le signal de la retraite. Il était trop heureux pour songer même à poursuivre contre un beau-père futur une perquisition. D'ailleurs, au fond de son zèle, il n'y avait peut-être que la susceptibilité d'un sergent trop jaloux de venger les injures faites au caporal.
Lorsque le bruit des gardes-côtes défilant sur la route eut cessé de se faire entendre , lorsque Ferriol eut congédié ses hôtes par prudence en les ajournant à un terme prochain , Aissé, restée seule avec lui-, le considéra quelques iuslanls sans parler, comme pour demander une explication de tout ce qui venait de se passer... Mais l'impassible gentilhomme continuant de garder le silence, elle éclata enfin.
— Voudriez-vous me dire, monsieur, quel est sérieusement votre dessein après l'engagement que vous avez paru prendre?
— Et que j'ai pris en effet, — reprit Ferriol, — c'est te dire assez, petite, que je le tiendrai.
— Cela est donc possible, vous y avez songé sérieusement! Mais mon consentement, monsieur...
— N'es-tu point mon esclave ? Ne me l'as-tu pas dit toimême?... Ai-je besoin que tu me permettes d'user de mes droits?
— Je n'obéirai pourtant pas, monsieur, car, si grands que soient ces droits, il y a des limites où ils doivent s'arrêt<T; et c'est lorsque, non content de m'avoir rendue à jamais malheureuse et méprisable, vous voulez détruire par moi le repos et le bonlieur d'un autre. Je ne vous rappellerai pas, monsieur, pour toucher votre âme en ma faveur, que j'ai été élevée dans la maison de Ferriol comme une enfant de celte famille; je ne vous dirai point que l'éducation que j'ai reçue, le monde où j'ai paru, la civilisation qu'on m'a fait connaître si mallieureusement pour moi, me font redouter de devenir la femme d'un grossier sergent de gardes-côtes... Non, tant de fierté ne sied plus à mon langage, si elle est hélas restée dans mon c<Eur I Qu'importe que pour moi la caserne de quelque port de mer succède à cette affreuse cabane, et un lit de camp à la paille de mon grenier ? Qu'importent des souffrances qui suivent tant de malheurs, deshumiliaiions après tan de honte?... Mais ce que je ue saurais accepter, c'est qui
ALEXANDRE DE LAVERGNE
vous me f;is>ii-z la complice d'une vuse qui déslionorora un honni^ie jioninie !.... Oui, monsieur, à quoique classe qu'appartienne le simple et honnête Breton qui m'a choisie, il aime en moi la fille pure et innocente de maître Pierre, et non l'esclave flétrie du comte de Ferriol 1... Naltendez pas que, pour cacher ma honte, je consomme ici la sienne. Je vous ai suivi en exil, loin du noble détenseur qui m'était si cher; partout où il vous a plu de porter vos pas, je me suis l'aile h votre suite muette et servile comme voire omhre. Je n'ai môme point cherché n pénétrer vos desseins secrets, si pénible qu'il soit pour moi de m'en l'aire l'instrument. Mais si jusqu'à ce jour j'ai tout support'' sans me plaindre, il est des droits que je puis défendre encore dans ce monde, et je défendrai ces droits... Votre maîtresse, monsieur, ne sera jamais la femme d'un autre. Vous m'avez flétrie, outragée, brisée, mais vous ne me ferez trahir personne.
Ferriol écouta avec sang-froid toute celte explosion d'une douleur si longtemps contenue, puis il répondit nonchalamment :
— Allons, calme-loi, petite, bien qu'à vrai dire la colère ajoute encore à l'éclat de tes yeux, et que tu sois ainsi plus charmante encoro. Kcoute, ce mariage contracté sous un taux nom ne t'engagera peut-être pasaussi longtemps que
u le penses.
— Mais il n'en compromet pas moins le repos et l'avenir de l'homme à qui vous me donnez. Mais, si peu de temps que dure ce mariage, cet homme n'aura-t-il pas tout pouvoir sur moi t
— Eh bien 1 après tout, si je lui transmets mon pouvoir?
— Vousl... transmettre un pareil pouvoir 1... vous l'oseriez !...
— Ecoutez, Aissé, — dit Ferriol en lui saisissant le bras et en la contemplant d'une façon presque solennelle, — écoutez-moi. Dès que vous avez paru à mes yeux, je vous ai aimée; oui... vous qui n'étiez qu'une esclave, je vous ai préférée à tout, à ma grandeur, à ma fortune, presque à mon honneur de gentilhomme ; je n'ai obtenu do vous que r indifférence et l'ingratitude. Alors, j'ai dû ressaisir par la violence ce bien qu'on allait m'enlever par la violence... Alors, vous m'avez suivi, mais comme un reproche, comme un remords incessant; vous m'avez continué opiniâtrement en tout temps, en tout lieu, l'insulte de votre amère obéissance, de votre ironique servilité... Ce n'est doue pas ma faute si vous avez lassé en moi l'amour du gentilhomme et la patience du maître, s; vous m'avez forcé à ne voir en vous qu'un passif et aveugle instrument. Ce mariage est nécessaire à l'accomplissement des seuls vœux qu'il me soit encore permis de former. C'est le premier échelon de la seule fortune qu'il me reste à tenter. Ce mariage se fera... il le faut... c'est ma volonté.
Après avoir ainsi parlé, le comte de Ferriol sortit de la cabane, laissant Aissé descendue encore plus bas dans cet abîme de douleur dont elle avait cru découvrir déjà le fond. Elle resta longtemps le visage caché entre ses deux mains et comme perdue dans ses r'^flexions ; puis tout à coup elle sembla prendre un parti violant, et, s'élançant rapiiiement hors de la rabane, elle s'engagea dans le chemin qui coniluit de Lanmeur à la mer.
On la vil s'agenouiller un inslaiil devant une de ces grandes croix de pierre si communes en Bretagne ; puis •■Ile se dirigea rapidement vers une pointe escarpée (jui avançait dans les flots du c<Mé de Loc<^uirec. Elle fit quelques pas vers l'abîme ; mais tout à coup elle s'arrêta, contemplant h la fois autour d'elle, doucement éclairés par un pôle soli'il d'automne, la campagne, le ciel et la mer, le domaine immense do l'homme et l'empire infini de Dieu; il lui sendilaii alorsjsi doux de vivre I De vasii's champs de trèfie semhl.iieiit lloller au loin comme un autre Océan ; «luelques manoirs laissaient entrevoir leurs tours noirâtres nu sein «lu feiiilln(;e riant, et de longues valli^es se déroulant dans la campague promollaicnt de conduire
par des chemins fleuris à de lointains Edens. D'un autre côté, des nuages de toutes couleurs diapraient l'azur du ciel sans altérer sa sérénité, et l'Océan reflétait fidèlement toutes ces nuances si riches dans son miroir ondulant. Devaiil toutes ces magnificences de la nature, les douleurs de l'humanité semblaient si oubliées, si impossibles même, que la pauvre affligée, qui avait d'abord voulu c'r.ercher dans les flots le repos de la mort, s'éloigna du goufl're, et fit quelques pas pour descendre vers la campagne. Puis tout à coup la vie oii elle allait rentrer lui apparut dans toute sa hideuse réalitt-, et alors, prenant sa course et lermant les yeux, elle s'élança vers l'extrémité du rocher et se précipita dans les flots.