‹ La Circé de ParisChapitre 3 sur 4 · L:,<,n--er 1,, GtJOJ^Ic · texte numérisé non relu

L:,<,n--er 1,, GtJOJ^Ic

LA. C1RC£ DB rAAXS.

— Tant piB, comte Daniell je déteste et je crains les révolutions, surtout les révolutious domestiques; et si la beUe veuve eu fait une aujourd'hui, nous regretterons l'ancien régime

A ces derniers mots , la porte du fond s'ouvrit et la marquise de Sylvabelle entra dans le salon.

Jamais, depuis les premiers jours de son veuvage, elle n'avait paru si belle à ses adorateurs. Le teint avait des éclate lumineux qui semblaient rayonner autour de son visage, et lui Jaire détacbBt plus nettement encore les lignes pures des traits.

La peau avait des reflets transparents qui permettaient d'apercevoir les veines bleues dans lesquelles circulaient le sang et la vie.

Elle portait ime toilette des plus simples, par égoisme de coquetterie. Aucun accessoire d'étoffes, de dentelles, de rubans n'avait rien à réclamer ainsi dans le triomphe de la séduction.

Uœ robe d'été, légère comme des fuies de papillons, serrée h ta taille par un ruban de deuil, lûssait deviner plutAt qu'elle ne dessinait toute la grAce et l'élégance de ces formes exquises qui sont le privilège de la beauté parfaite.

Four toute coiEEure, elle portait ses longs che-

tA CIBCÉ DE PABI3. 73

veux noués et relevés derrière la tetè par un peigne d'éccûlle, pendant que des boucles soyens^ et abondantes se partageaient . au milieu dti front, et tombaient de chaque côté en cascades ondoyantes jusijue sur les épaules. ■

Elle entra le sourire aux lèvres, et son premier regard eut un éclat circulaire si rapide que chacun des quatre visiteurs le reçut à son adresse, et en fut touché au cœur comme>par une flèche acérép.

Selon sa coutunje, madame de Willers accom^ pagnait sa nièce, et elle aussi apportât dans cette conférence solennelle une figure si épanouie, qu'on eût dit qu'elle était encore dans les s^^tâ de la marquise.

— Messieurs, dit madame de Sylvabelle avec un geste plein de grâce qui invitait ses visiteurs a s'asseoir, — il me semble que, depuis quelque temps, nous avons épuisé tous les genres de conversation : c'est ce qui arrive bien vite, quand on se rencontre trop souvent.

L'art n'enfante pas tous les jours un chefd'œuvre pour défrayer no» loisirs; et les considérations prises dans un autre ordre ont le tort souverain d'ennuyer.

Noua avom banni la politique de nos cau-

,, GcKH^Ic

74 lA GiaG^ DK FAUg.

geries, etnousaTons bien bit. Noos n'avons rien & dire quand il y a des chambres parlementaires, dont la misaùm spéciale est de parler. J'accorde donc Tolontieis la parole à celui d'entre tous qui aura quelque chose de nouveau ou d'intéressant k nous raconter.

A ces mots, il se fit un àlence général dans le salon. Nulle voix ne s'éleva pour réclamer la parole accordée par la marquise.

Un instant encore un écho mélodieux re^t les derniers sons échappés au:i lèyres de madame de Sylvabelle; mais bientôt tout s'éteignit.

' — C'est bien I ponrseivit la belle veuve, comme

' gi gar ce monosyllabe elle eût voulu constater

l'approbation muette donnée à ce qu'elle venait

de dire, — Vous le voyez, messieurs, tout a

vieilli, tout est usé autour de nous. Le lendemain

ne fait qUa. recommencer la veille; le nouveau

ne prend plus la peine de naître ; la monotonie

a déjà lait invasion, et si j'avais l'honneur de

voir quelques semaines encore, £tux,

ures, nous serions obligés de garder le

, si nous o» voulions pas rester bouche

Bcommencer de vieux entretiens.

vous ne trouvez pas, il faut donc que

h votre aide et que j'invente du nou-

LA. ClB-d DE PABn. 75

veau, n parait que ce rôle échoit à la femme désonn^... Comte de Gestain, vicomtede Sîûnt- Harc, nous svoub beaucoup causé hier et de beaucoup de choses : Avez-Tous trouvé quelques -minutes dans vos loisirs pour réfléchir aux der^ niers mots de notre dernière conversation?

— Oui, madame, dit Daniel.

— Le comte de Gestain m'a pris ma r^ose sur les lèvres, dît Albert, je suis l'écho de mon

— Voyons, meeoieuTs, dites-nous, alors, demanda la jeune veuve, ce que vous avez résolu de faire après vos réflexions? Car, sans dout«, en réfléchissant vous avez dû prendre un parti.

— Non, madame ; aprèsréflexîon, nous sommes ' obligés de faire ce que nous faisions avant; on ne se corrige pas de ses vertus.

— Ètes-Tous encore cette fois l'écho de votre ami, monsieur de Saint-Marc? demanda la marquise avec un sourire déhcieux d'ironie.

— Encore cette fois, madame, ai vous aimez les échos. . • '

Durant tous ces dialogues, les quatre jeunes gens attentife avùent cherché vainement à pénétrer les intentions de madame de Sylvabelle.

Aucun d'eux ne pouvait deviner vers quel

•JQ lA Cinci DE FAEtS.

but mystérieux tendaient ces demandes et <

Et cependant tous voyaient clairement que la charmante femme allait éclater avec une de ces propositions étranges qui saisissent à l'improvist« et suppriment toute réâstance.

On est alors , malgré soi , entraîné par une volonté souvenùne contre laquelle on essaierait en vain de se raidir.

Le comte de Gestain consultait du regard le vicomte de Saint -Marc, mais l'œil de celui-ci restât saaospenséeoune trahissait queles anxiétés de l'esprit.

Les deux autres jeunes gens ne cherchMent pas même à deviner où on allait les conduire.

Prêts à tout pour obtenir un regard de bienveillance de ceUe qu'ils adoraient avec la timidité des premières amours, peu leur importât de pénétrer avant l'heure dans les pensées de la marquise.

Ils attendîdeiit, réàgnés, qu'elle se dévoilât, et leur dévouement était aaeuré d'avance à tous ses désirs.

Pendant ce temps, madame de Sylvabelle croisait ses jolis pieds sur un tabouret, ses bras sur son sein, et, laissant pencher légèrement sa tète

sur l'épaule droite, elle semblait se cunsulter intâieiireinent avant de reprendre la parole.

Enfin elle rompit le silence qai avait succ^é aux derniers mots d'Albert de Saint-Marc, et dît :

— Savez-vous, messieurs, que nous n'învent<ms rien, et que le nouveau est plus impossible que jamùs I car celui que j'ai & vous o&rir n'est que du vieux à l'état de résonection.

— Dites-nous votre vieux, madame, dit Daniel de Gestain, et sll ne dépend que de nous, il retrouvera son premier lustre.

— Eh bien I écoutez-moi.

— Noos sommes tout orrâlles, madame, dit AlberL

— AfoQ histoire ctHOmencera ctnmneua conte.

n y avait autrefois de jeunes gentilshommes

français, comme vous, messieurs, pleins de vaillance et qui se plsùgnaient du repos et de l'oisiveté que leur faisait l'absence de la guerre sur les

Us avaient bien la chasse et la tournoi pour se distraire; mais quand ils avaient couru un cerf et forcé un sanglier ou rompu quelques lances, ils retombaient dans leur ennui.

Alors ils se réunissaient chaque jour dans quelque manoir breton on normand, et lA, durant de

lODgam beores, taisaient cercle autour d'une dtÂteiaine, en devisant de chaises, de meutes, de haqnenéet, de sirventes, de fauconnerïes, de galante ^ploits. Chacun se plaisait & ces doux propos et trouvait moins rude à supporter le poids du jour. Arrivait pourtant une heure de lassitude où, toutes les histoires et tous les contes et toutes les aventures étant épuisés, l'entretiâi tombait en langueur, et alors la noble dame disait d'une voix soleimeUe et ânue : tSes beaux sires, il y a Tancrède et Robert Gtiiscard, ou Charles d'Anjou et le comte Raymond, qui s'en vont pérégriner eu Orioit et batailler & la délivrance duSaint-Tombeauquenousdétienncsit les Infidèles. Le goolanou de la Croix est arboré sur les galères de Gènes, de Marseille et d'Aiguës- Mortes. Venise même a prêté les siennes. Une îdia sublime ébranle la chrétienté française, un -vmste (^lamp de bataille est ouvert aux vaillantises de tous. Chacun peut levei' sa bannière et se .joindi-e à ceux qui partent. Ceux qui restent en arrière vont recevoir la barre de flétrissure & lem- blason... Ces paroles dites, la noble dame regardait les chevaliers qui l'entouraient. Une flamme nouvelle brillait dans tous les yeux. Nos vMllants oisifs 6 étaient levés et avaient détaché

Ll cntflÉ DE FASIS. 79

les panoplies qui se rouillaient au ve^fi)ule. Tous avaient pris la Croix et ne rèvaat plus que batailles, étaient prêts à partir, fans savoir s'ils reviendraient jamais. Le lendemain, toute joie avait déserté le manoir, et l'on ne voyait plus à la longue veillée, autour de la table de chêne, que des t'enmies tristes, Slantl^lin, n'osant prononcer une parole, et récitant tout bas la prière des croisés.

Madame de Sylvabelle s'arrêta. Elle voyait sur les visages de ses auditeurs l'effet que produisaient ses paroles. Nul parmi ces nobles jeunes hommes ne cherchait &. cacher son émotion.

C'était l'histoire de leurs pères que la marquise venait d'esquisser en quelques mots.

vu

ZT^oblesse obi i ère.

Après une pause laissée à la réflexion, elle reprit d'un ton léger :

— Eh bienl messieurs, celaest-îl vrai?

— Très -vrai, madame, répondirent quatre Yoii.

— Je suis touchée de votre réponse ; mflds si vous aviez gardé le silence, ce silence lui-même m'auTEÙt répondu. Mais il est une autre chose, je le sais, que votre esprit n'ose me répondra et qu'il pense cependant. Votis, surtout, monsieur de Saint-Marc, vous m'avez déjà formellement exprimé hier votie opinion. Ce ne sont pas les croisés, m'aveï-vous dit, qui manquent aujourd'hui, ce sont les croisades.

— Gela est juste, madame.

— Vous avez rûson, vicomte de Saint-Marc ,

82 LA CIHCË V£ FAAIS.

cela parait juste au premier coup d'oeil. Nous avons en effet, h cette heure, nous aussi une question d'Orient, comme nos pères ; mais celle-là se débrouille paisiblement sous la navette de la diplomatie.

— Je suis heureux de vous voir de mon avis, madame.

— Attendez donc, monsieur de Saint -Marc.

Oui, à mon sens comme au vOtre, de nos jours l'ermite Pierre aurait plus de chances de succès dans nu poste de chancelier que sur une chaire. Toutes ces questions nous trouveront d'accord; . c'est le temps qui le veut ainsi. Prenoos dtaïc le giëcle tel qu'il est ; ne cberohoos pas à remonter le cours des âges. Chaque époque à son labeur, et si nos pères ont lait le leur en suivant Tancrède et Godefroy, croyons bien que nous avons le nôtre à accomplir. Il y a des croisades de tout genre, et la noblesse, qm oblige toujours à faire quelque chose, n'a pas exclusivement réservé ses impérieuses presciiptions aux batailles de Jérusalem.

— Cela est incontesta'le, madame, dit tout à coup le comte de Gestain en interrompant la ' marquise, et je suis désolé de voir qao vous &veK si souverainement raison.

iiiPrt b, Goof^lc

U. CIAGÉ DB PARIB. 83

Les trois autres auditeurs approuvèrent par un geete expressif ces paroles du comte Daniel.

— Cela étant reconnu, poursuivit madame de Sylvabelle , comte de Gestain , vous cesserez demain d'avoir tort...

— Gonunent cela, madame ?

— Permettez-moi d'ajouter encore quelques mots.

— Nous âwutons.

— Si vous avez étudia l'histoire da vieux temps, vous aurez sans doute remarqué Vinfloence de la femme sur toutes les nobles entreprises. Aujoitrdtui, en cessant d'être barbares, vous avez muré la femme dans son gynécée ; là, elle attend un notaire, un contrat et un époux. Les mariages sont cotés et sagement débattus entre amis et parents, à l'exclusion des deux intéressés. Toutes les ambitions du moment ne sont plus remuées par l'esprit de la femme : ce n'est plus pour elle que l'homme veut illustrer ses travanx. On ne se fait point soldat, électeur, député, conseiller municipal, pour plain à deitm beaux yeux, comme on disait aux siècles barbares...

Une hilarité de bon goût dérida subitement le cende des adorateurs, et interrompit la phrase de la belle marquise.

S4 LA. CISCÉ DE PiJtlS.

— Autrefois, avant notre cmlisatioii, ponrsuivit-elle, la lemnie gouvernait ce pays; nous pouvons même remonter jusqu'à la dnûdesse gauloise qiù rassemblait des armées entières en poussant un cri, et qui annonçait déjà, sous le chêne d'Armorique, la jeune vierge de Vaucouleuis dont se som'ieoneat les Auglms. Dans ces brillants tournois où mille gentilshommes chantaient le refrain honneur et Ua à ces dimlx anges du paradU, et saluaient la reine de la lice, aucun des tenants n'était excita par l'idée bourgeoise d'épouser un jour cette reine. On brisait dix lances, on démantelait une bonne armure d'aâer, pour gagner un sourire sans lendemain; c'étcùt un enthousiasme pur, qui croyait, à ce prix, être généreusement payé de ses travaux, et même de la mort.

— Quelle merveilleuse époque 1 dit le comte de Gestsin; et que nous sommes loin de ce temps-là 1

— Comte de Gesbûn, poursuivit la marquise, de Simian, croyez-vous que ce temps puisse

— Veuillez bien vous expliquer, madame, dit le comte Daniel, car votre demande est un peu obscure. Je ne crois pas au retour des croisades

là. aU± DE FAKIS. 8S

etdestoomois; mais je crois que llnflueoce souveraine de la femme peut renaître dans notre pays. — n parait, comte de Gestain, dit la jeune Teuve, que ma demande avait une obscurité fort claire, puisque tous avez répondu selon mes vœux, n est fort difficile d'admettre qu'aujourd'hui, en 18i6, on puisse convoquer, par affiches, dans la plaine de Satory, ou au rond-point des Champs-Elysées, une centaine de chevaliers en îrae. noir, devant une tribune de doulx anges du paradis, pour exécuter un tournoi à fer émoulu. Le préfet de police, d'ailleurs, ne le permettrait pas. Or, si la femme reprenait, de nos jours, son influence souveraine, elle ne pour^ rait plus l'exercer dans les luttes du champclos, ou pour la suhlime folie de la Croix; c'est incontestahle. 11 faudrait chercher ailleurs, et

~ Au-dessous, madame? dit le comte de Gestain ; est-ce avec une intention que vous avez prononcé ces deux mots ?

— Oui.

— Je suis désespéré, madame, de croire que cette expression manque de justesse.

— Ah ! voyons, monsieur le comte, expliquezvous, je vous pardonne votre désespoir.

86 U flIRCÉ DS PAHIS.

— Nom n'avons plue de croisades, nous n'avons plus de toumoÎB; cela est vrai, madame, mais on se bat en Airique pour la France, et cela vaut bien une croisade ou un tournoi k fer émoulu.

— Ah I on 6e bat, en Airique, pour la France I — dit la marquise avec ce ton d'ironie qui annonce i un interlocuteur qu'il vient de tomber dans un pii^ge. — Aii ! je suis bien aise de vous avoir fait découvrir cela , monsieur le comte. Ainsi, je pomraje, comme une châtelaine da moyen-âge, tous dire aujourd'hui : vous êtes jeune et brave ; votre race est mihtaire ; vos portraits d'ancêtres ont un pommeau d'épée en lelief à l'angle du cadre ; votre ëcu a, comme celui d'Aragon, un pal de gueules qui atteste la «ang versé pour le pays ; et vpus êtes ici, occupé à vous faire de doujt loisirs de ruelles, de coulisses, d'hippodrome, de boudoir et de dubl

Le comte de Gestain se leva vivement, comme si un volcan eût éclaté sous ses pieds. 8a figure, toujours animée par un sourire charmant, prit une expression sévère, et ses iâvree convulsives semblaient retenir une phrase prêta & s'échapper malgré loi.

— Madame, — dit-il avec un ton respectueux

U CIBCA DE PARIS. 87

qu'il s'imposa par réflexion, — en 1830, j'étais enfant... Et voue savez tous les devoirs traditiotmels qtd m'ont été imposés par ma noble maison. Vous comprenez mieux que personne , madame, ces délicatesses de conduite; si j'ai lûesé dans son fourreau mon épée de famille, mes torts appartiennent à la drcoustonoe qui les a créés.

— Fort bienl comte Daniel; la chaleur de votre justification vous absout mieux encore, à mes yeux, qœ la circonstance, — dit la jeune femme avec un regard lumineux de bonté ; — mais ce serait, de votre part, une grande erreur de croire que l'honorable scrupule qui a brisé une épée héréditaire , vous dégageait aussi de tout autre devoir; et que, ne pouvant plus être soldat, il ne vous restait plus rien & faire dans la Bodété.

— Madame, dit le comte de Gestain, je suis né avec la vocation des armes, et...

— Laissez-moi vous interrompre, comte Daniel, avant la maturité de votre paradoxe en germe... Intelligence crée les vocations. L'homme n'entre pas au monde avec un goût isolé. Les belles organisations excellent souvent dans lès carrières les pins opposées, et sont h l'aise partout... Cou-

88 U. UBeX BS FAAIS.

naisseE-vouE l'histoire du comte Gërard, dont le manoir est encore si beau, par eee ruines, dans les montagnes de la Bresse?

' — Je connus le nom, j'ai vu le ch&teau, j'ignore l'histoire, répondit Daniel; vous êtes heureuse, vous, madame, de savoir tant de choses, soyez indiilgente pour ceux qui ne savent rien.

— Voici, en deux mots, ITûstoire, poursuivit madame de Simiau.

Le comte Gérard avait une vocation déddée pour les armes, comme vous, comte Daniel : il guerroya an-delà des monts, et même en Orient, et ajouta deux pièces honorables à son blason de famille. Un jour, il rentra dans ses domûnes, et une pensée de désenchantement militaire détermina chez lui une nouvelle vocation : les merveilles gothiques que l'illustre architecte Robert avait élevées sur les deux rives de la SaAne, lui donnèrent & son tour l'idée de b&tîr mie église. Le guerrier se fit architecte , et nous lui devons la magnifique basilique de Notre-Dame-du-Brou, en Bresse. Cette grande œuvre, & peine commencée, inspira au comte Gérard une troisième vocation ; il londa un monastère dont il devint le prieur, et mourut, avec le cilice, sur le grabat

iiiPrt b, Goof^lc

d'un couvent... N'y a-t-il pas quelque enseignement dans cette histoire, comte Daniel?

— Impossible de le nier, madame.

— Oui , messieurs, poursuivit la marqmse, les hommes de cette époque avaient des existences tbrtement occupées; ils marchaient à la vieillesse avec des jours pleins , et leurs corps, hahitufe à porter tes armures, ne se seraient pas accommodés du doux loisir, en temps de paix.

Ce serait encore une grande erreur de soutenir que notre époque eeule est laborieuse, et que nos a3euz menaient une vie oiùve. L'opinion contraire pourrait se soutenir avec succès. En parcourant la vieille France, on est étonné du nombre infini de châteaux, d'églises, de cloîtres, d'hôpitaux qui s'élèvent partout, et qui attestent le génie laborieux et artiste d'une nation à son ' plus haut degré de fécondité. IL fut un siècle où notre pays était un chantier immense qui nourrissait tous les travailleurs avec l'épargne de la noblesse et du clergé. Nous avons aujourd'hui les usines et les manulactures, et Keu me garde d'en parler avec une légèreté railleuse , car le travùlle ennoblit tout; mais, œuvre pour œuvre, salaire pour salidre , j'aime mieux la cathédrale de Sens qu'une raJïiiierie de sucre, et le cloître

90 LA. CnCÉ OK f ÀKIS.

de Saint-Vandrille que le péristyle d'un dtemin ' de fer : c'est peut-être une hâré^ en économie politique, science qui est souvent hostile au goût et aux arts.

— Madame, — dit le comte de Gestain avec une émotion visible, — vous laissez admirabibment deviner votre pensée à travers les mille détours de vos paroles. Vous donnez une excellente leçon aux écoliers qui vous écoulent, et on peut en faire un bon profit. En m'abaudonoant au charme de votre discours, je craindrûa d'eu oublier le but; j'aime mieux prendre congé de vous, madame, afin de voua écouter de loin et de me recueillir.

— Eh bien t — dit madame de Simian avec un sourire plein de finesse, qui ressemblait au plus doux et au pliu redoutable des adieux, voua partez déjà, comte DanieL.. Est-ce que nous avons épuisé la question?

— Elle étùt épuisée pour moi, madame, k votre première phrase. Au moias, lorsque vous proposez des énigmes vous avez soin, en commençant, d'en dire le mot à vos au(Uteiu«.

— Ah I dit la belle veuve en riant , comte Daniel, vous allez faire passer mon salon pour une grottv du S^nx et la colline de Passy

lA CinCÉ SE PAHIS. 91

pour le mont Cythéron. Au moiiif<, ceux qui ne devinent pas ne sont pas exposés à périr , puisque j'ai la charitable attention d'expliquer mes énigmes avant de les proposer. . . et vous, vicomte de Sùnt-Marc, étes-vous devin comme M. de Gestain, votre ami ?

— Oui , madame , je ne devine que ce qui est fort clair, par indolence de réflexion.

— Et vous , messieurs î — continua Thérèse de Simian en faisant circuler un sourire d'interrogation dans l'auditoire.

Les têtes s'inclinèrent pour répoudre affirmativement.

— Alors , messieurs , dit la marquise avec une expression virile, je me promets d'être heureuse et fière lorsque j'aurai le plaisir de vous revoir.

Un changement singulier s'était manifesté SUT les visages et dans le maintien des adora,teurs de la belle veuve.

Ces jeunes hommes semblaient s'être renouvelés au dernier entretien.

La Orcé moderne avwt opéré une métamorphose ^ ou du moins elle la préparait pour l'avenir.

ZToble résolution.

Le comte de Gestsin et Albert de Saint-More montèrent à cheval à la grille du jardin, et, tout en côtoyant la rivière jusqu'à la place Louis XV, où il se séparèrent, ils eurent assez de temps pour échanger quelques réflexions.

— Mon cher Albert , dit Daniel , cette femme m'a bouleversé, je ne ne la reverrai plus.

— Vous vous trompez , comte Daniel , — dit Albert avec un regard significatil , — vous la reverrez.

— Si j'dv^s eu le malheur d'aimer cette femme, je porterais mon deuil en ce moment.

— Ah 1 vous ne l'aimez pas I remarqua le jeune Albert avec tme nilvet^ fausse.

— Albert... ma tète ne m'appartient pas... je ne sais quel nom donner à ce que j'éprouve

04 U CIRCÉ DE PABtS.

auprès de madame de Simian... je l'abhore peutêtre... ; peut^tre que la haine aussi a sa volupté, etje viens eu savourer tous les charmes , chaque jour, dans cette maison.

— Voilà une découverte physiologique qui fera du bruit dans le monde savant et amoureux , — dit Albert en s'accompagnant d'une mélodie joyeuse. — S'il y avait une académie d'amour , comme une académie des sciences le secrétaire perpétuel, l'Arago deltiistoire du C(Bur humain, lerait un rapport sur la volupté de la hûne^ qui attire un jeune homme vers une belle veuve, tous les jours.

— Albert , trêve aux plaisanteries sérieuses , dit le comte Daniel, vouaavez sans doute arrangé quelque plan, après cet étrange entretien.

— Je n'ai rien décidé encore, cher comte; mais je déciderai.

— Vraiment t dit Daniel ea coupant l'air avec sa cravache , — vnùment il y a des caractères incroyables 1 voilà ime jeune veuve qui a le rare bonheur de jdeurer un mari qu'elle n'aimait^ias vivant ; elle est riche, triomphante, adorée; elle a autour d'elle une société indissoluble de jeunes gens qui ont la bonté de se cotïaer , chaque jour, pour faire fumer devutt son autel des nuagea

U OECE DE PAKIS. 9S

d'encens et d'esprit. Gela l'erait la joie d'une reine constitutionnelle... Madame de Simian s'ennuie toat à coup de son amusement quotidien , elle donne congé au bonheur , avec la même malice ingénieuse dont elle se eervirait contre des ennemis I Nous sonmies tous chassés comme des vieillards ennuyeux et ruinés, amoureux d'une

' -~ Comte Daniel , vous aimez tous tromper TOus-mème, dit Albert; on ne nous chasse pas.

— Et que feit-on?

— On nous envoie à la croisade, comte Daniel.

— Vous allez dwic partir pour l'Orient, vous, ■vicomte de Saint-Marc ?

— Je vais prendre mon passeport demain, rue de Jérusalem.

— Vicomte de Saint-Marc, causons une fois sérieusement ; partet-TOus ?

— U le faut bien, mon cher Daniel ; madame Sinûan a usé du bénéfice de son sexe ; elle nous a fait une rude leçon ; il iaut en profiter ou ne phiB la revoir.

— Mais quel est son but, dit Daniel ; en nous expédiant ainsi, çâ et là, comme des circulaires vivantes... Veut-elle mettre son mariage au concours, efdonnerBamain au plus digne? ce seradt

D,<,,.,--ert b, G(K><^|C

06 LA. CIRCÂ SS FABIS.

une pens^ sbsurde et indigne d'une femme d'esprit.

— Comte Daniel, madame de Sîmian s'est expliqué avec une clarté suifisante , et en voici la preuve. J'ai suivi toutes les phrases du dernier entretien si chaudement engagé entre elle et vous. Votre visage a trahi vos émotions intérieures j vous avez rendu rendu hommage à la justice d^ ses leçons, et quoi qoe vous en disiez, ea ce moment, comte Daniel, vous vous prépai-ez à faire votre devoir, et adviendra que pourra, la dame le veultl

he comt« de Gestain tendit la main à Saint- Marc, sans prononcer un seul mot.

Arrivés sur la place Louis XV, les deux cavaliers s'arrêtèrent.

— Mon cher Albert, dit Danid , nous allims nous séparer, et pour longtemps peut-être ; mais veuillez bien prenike avec moi un engagement... Vous comptez revoir un jour la belle enchanteresse...

— Ehl sans doute, mon clier Daniel, si jevous disais le contraire dans un moment de dépit, vous ne me croiriez pas,, comme je ne vous croyais pas moi-même, tout à l'heure. Où, j»

leverrai madame de Simian.

iiiPrt b, Goof^lc

U. CIBCË D£ PAItlS. 97

— Maintenant, Aliert, ajouta Daniel, promettez-moi que nous la reverrong tousdeux ensemble, le même jour.

— Ceci me parait assez difficile, comte Daniel, si nous allons, vous, en Occident, et moi, en Orient, accomplir je ne sais trop quelle entreprise, notre rencontre...

— Pardon, S^t-Marc, si je coupe votre phrase. La chose est aisée. Noos ne voulons pas faire, je pense, une campagne de quinze jours, une course au clocher, une croisade de commis-voyageur.

Fixons à on an la durée du premier chapitre de nostravaui, et en 1847, àpareiljour, si la mort n'y met pas obstacle, je vous attends dans ma maison de la me de l'Université.

— Accepté de grand cœur, comte de Gestùn.

On ne meurt pas à notre âge , lorsqu'on a son lendemain à laire. Je serai exact au rendez-vous.

Les mains se serrèrent.

Le comte Daniel s'élança au galop de son cheval vers le pont Louis XV, et Saint-Marc vers la Madelaine.

A une fort grande distance ils tournèrent la tête pour s'adresser un dernier adieu en agitant leurs mains.

Un Boir des derniers jours du mois de juin 1846^ le quai de Toulon ofiroit un aspect très-animé , deux r^^ents s'embarquaient ponr l'AMque.

Le Marengo et le Friedkmd, airétés comme deux lies noires plantée de mate devant la grosse tour, étaient les deux pointa de mire de tonte» les embarcations qui leur pwtaient àat soldais

La proue des deux Taisseaux regardait la bant» mer ; les voiles se déroulaient aux antennes ; les longues âammes aiguisaioit, & la cime des mUs, leurs pointes vers le midi.

L'immânse rade avait cet air de fête qu'elle empraide aux rayons du soleil, à la gatté de» collines , au murmure cadancé des avirons , au paTtHsemoit des vaisseaux, à l'éolat des anoes»

100 U. CmCÉ CE PARIS.

et aux fanfares militaires qui semblent les voix harmonieuBeB de la mer.

La large palissade ç[ui s'avance dans le port, devant l'Hôtel-de-Ville, était couverte de spectateurs : leurs figures exprimaient cette curiosité calme qu'où apporte même aux spectacles les plus solennels, lorsqu'ils sont répétés diaque jour.

Dans cette foule, un jeune homme seul, regardait ce tableau avec ime attention pleine d'intérêt : son costume, quoique fort simple, annonçait un voyageur de distinction, et on devinait facilement qu'il venait d'arriver à Toulon , car les ti'aces de la poussière du pays se laissaieat encore apercevoir sur les boucles de ses cheveux.

C'était le jeune vicomte Albert de Saint-Marc.

Quand la dernière chaloupe eut embarqué le dernier soldat, Albert regarda autour de lui pour examiner les figures, et choisir celle qui pouvait lui permettre de deviner un interlocuteur complaisant : il avisa im jeune homme à l'œil noir et vif, au teint bronzé par le soleil provençal, et dont les lèvres toujours agitées par un mouvemrait convulsif, semblaient solliciter une question.

Albert fit quelques pas vers loi, et, avec cette

LA. CIHCÉ DE PAHI3. 101

aisance et cette grâce naturelles qui annoncent la noblesse avant le nom, il dit :

— Vous excuserez, monsieur, un étranger, s'il vous arrête un instant pour vous adresser quelques questions.

Un sourire respectueux et bienvdllant répondit à Albert de Saint^Marc, qui poursuivit ainsi :

— Ces deux vaisseaux parUront-ils ce soir ou demain?

— Demain, & la pointe du jour, monsieur,

— Ilsn'embarquent que des militaires, jecrois?

— Oui, moasieur.

— Y a-t-il des vapeurs en partance ?

— Demain, le Grégoire, commandé par M. Gapbieron ; après-demain le Tartare, commandé par H. Charpentier.

La réponse fut faite avec une vivadté méndiontile qui ne laisse )amais languir l'interrogation , et annonce un interlocuteur doué de cette edence locale, si recherchée de l'étranger.

Albert s'applaudit intérieurement d'avoir à bien rencontré du premier coup.

— Monsieur, continua-t-il , veuillez donc bien mettre le comble à votre obligeance , en m'indiquaut le dernier de ces paquebots, si vous pouvez me le montrer d'ici.

109 LA, aBtA DE PARIS.

— Le Tarlare n'est pas sur rode; il ne Boctirs que demain soir dn bassin de ranenal.

L'areraial vient de fermer sa giiile. Vous auriez d'ailleurs beècm d'une permission et d'un ^de, car l'arsenal est plus compliqué, dans ses détours, que le labyrinthe de Crète. Si monsieur me le permet, j'irai le joindre demain matàn, & l'hôtel de la Croix-dOr, et je le conduirai à l'arsenal.

— VoiU qui est siu^lier I dit Albert en souriant, est-ce que je suis logé i l'hôtel de la CroiiO' d:Or?

— Oui, monsieur.

— J'accepte avec le plus grand empressement, et je TOUS parlerai de ma recooDausance plus tvd.

— Monsieur, je suis à votre dispositîon ; voici ma carte : Alexandre M..., avocat, me du Champde-Mart, 1, près le Pmé-if Amour... Permettesmoi de vous conduire & votre hStei.

L'avocat prit les devants, comme le plus offl.- (ôeiu des ^des, et, arrivé sur la place au Foin, il dit à Albert :

— Monsieur, voilà la Croix-d'or.

— C'est bien là, en efiet, dit Saint-Haro ea. riant : vous le stvias mieux que moi.

Il faut le dire en passant, A l'éloge de oetto

tA CiaCIÉ DE PA£I3, 103

□c^le ville de Toulon, l'c^ligeance y court les rues et marche avec l'étriinger.

Je a'iDveate pas un caractère , j'en choisis im au hasard, sur cent.

Le lendemain, à neuf heures, l'avocat cicerong, entrait chez le vicomte de fiaint-Uarc avec la fiuDJIiarité d'tm ami.

— Mon cher monsieur, lui dit Sunt-Marc , je suis vraiment désespéré de vous enlever aux affaires de votre noble profession...

— Oh! dit vivement le jeune avocat, les affaires peuvent attendre, et vous ne le pouvez pas, vous, monsieur, puisqu'il faut que vous partiez demain.

— On n'est pas plus obligeant, monsieur, — ^t S(ÙDt-Harc en serrant les miùns de l'avocat toulonnais. — Oui, je pars demain, et c'est trop tard de six ans.

— Ahl je comprends, vous allez rejoindre l'armée...

— Non, je- vais la joindre, — dit Albert en riant, je n'ai jamais étë soldat.

— Vous sortez de l'école de SMnt-Cyr? — dit , le Toulomiais avec un accenttimideqni demande cocuse pour nue indiscrétion.

— Non... je sors d'une autre éctJe, — répondit Saint-Marc avec un souiiie sériflox.

iiiPrt b, Goof^lc

toi LA aaCË DE TAUS.

Et comme il achevait sa toilette, il prît le bras de l'avocat et ils sortirent de l'hôtel.

Chaque matin, l'arsenal de ToiJon se réveille avec le fracas d'im dortoir de géants.

C'est un spectacle superbe.

Les larges écluses roulent sur leurs gonds ; on incruste des vaisseaux dans leurs écrins de carénages, les roues à vapeur soulèvent le marteau des forges ; les câbles se déroulent à la corderîe; les chantiers retentissent du grincement des scies sur la pierre et le bois, mêlé au cliquetis des ferrailles agitées par les escouades des galériens.

La splendeur du tableau en dérobe les misÈres.

Ce qui rampe est voilé par ce qui s'élève.

Partout éclat* la grandeur du travail et du paysage ; partout les mâts des vmsseaux rayent de lignes verticales l'horizon maritime, et agitent des milliers de banderoUes qui font la joie de l'air.

Un peuple d'ouvriers, à face rude et intelligente, couvre les dalles cyclopéennes des quais et des bassins, et un continuel flux et reflux de matelots et d'officiers achève de donner à ce coin de la France tine animation merveilleuse, ea jrappant de surprise le voyageur.

LA CIBG£ de FAItlS. 105

Albert de Saint-Marc asàsltdt pour la première foie à ce magnifique spectacle, et semblât avoir oublié le but de sa visite à l'arsenal ; la parole vive de son conducteur touloonaig le rendit bientôt à son projet d'embarquement.

— Voili votre paquebot, lui dit le jeun« avocat; le commandant est sur le pont; c'est un demesamis; je vais voue présenter à lui, si vous voulez.

— J'accepte volontiers , — dit Sùnt-Marc ; — mms comme je vois en ce moment b«aucoup de passagers gui entourent le capitaine, je sends bien aise de faire une promenade dans cet arsenal, qui me parait la chose la plus curieuse de l'univers... Voyons, mon cher avocat, veuillez birai me montrer, en courant, vos pins attrayantes

— Dans moins d'une heure, dit l'avocat, vous pourrez voir la corderie, les cales couvertes, la fonderie, la forge, le grand magaan, le parc d'artillerie, les bagnes, rtiâpital,le...

— Conunençons par l'hôpital, — interrompit Albert, — ce doit être bien lugubre un hApital du bagne ! nous verrons le reste après.

— Veuillez donc bien me suivre, — dit l'oUigéant conducteur.

L'hôpital du bagne de Toulon est on momtment tort beau, et tout y est aânùrablemeiit prévu dans l'intérêt des malades.

Lds galeries sont vastes, et l'air de la rade et des collines y lait (^uler une suavité de parfums qui donne la santé.

Les deux visiteurs passaient lentement devant les lits de cette' infirmerie du crime, sans mettre trop d'affect^ion dans leurs regards, de peur d'affliger par une curiosité brutale tant de misères honteuses peut-être de leur position.

An milieu de la galerie, on groupe composé d'une religieuse, d'un prêtre et du chirurgien de l'hdpital, fixa leur attention, et le jeune avocat ayant fait de la tête un salut familier, s'avanga vêts le docteur ki \m serra les mains.

108 U CIKCâ DE PARIS.

— Eh bieni mon cher docteur, dit-il, vous êtes toujours & votre poste, et de très-bon matin.

— C'est mon devoir , et je puis ajouter, c'est mon bonheur, — dit ie docteur A"", dont la

' noble et franche fi^ue r^ouit les galériens sur leurs grabats d'hApital.

' — Vous remphssez une bien beUe mission, docteur, dit le vicomte de Saint-Marc; vous consolez ce qui est inconsolable.

— On prend le devoir en habitude , comm& tout autre chose, dit le médecin ; j'ai déjà passa vingtcinq ans de ma vie à soigner les pauvres malades et les galériens, A six heures du matin, je suis debout et je travtùl souvent jusqu'à minuit... Je ue dis pas cela pour en retirer un éloge, mais poiu- encourager les jeunes gens qui n'osent sortir de leur oisiveté. Le travail est plus doux qu'on ne pense, mes^eurs.

— Pardon, cher docteur, dit l'avocat, nous vous avons distrait des douceurs de vob« travedl ; votre temps.,.

— Ma visite est terminée, interrompit le médecin; -Je donnais mes demiëres instnictions h mes collaborateiuï , cette rehgieuse et l'amnAnier; j'ai deux mots à dire à ce pauvra jeune homme et je suis & vous.

LÀ aBd SE PARU. 109

Le médecin se pencha sur un Ut, et prenant une main livide de fièvre , il dit, avec une voix pleine de douceur :

— Mon ami, sois obéissant; ne refiiae rien de ce que la sceur te donnera , et ta seras sur pied dans quatre jours... entends-tu?

Un mouvement du linceul mit & découvert la figure pâle d'un jeune homme de vingt-trois à 'nngt-quatre ans.

Le malade ouvrit les yeux , regarda la médecin, et remua les lèvres pour répondre afBrmativement.

— Tues aujourd'hui beaucoup mieux qu'lBèr^ ajouta le docteur, et je te promets que demain tu seras mieux qu'aiyourd'hui.

— Et à quoi me servira ce mieux 7 — demanda le malade d'une voix presque éteinte et avec mie expression de regard indéfinissable.

— Abl dit le docteur, tu sais que je n'fdme pas ces réSexions. M. l'aumAnier t« l'a i£t; si Dieu te donne la santé, accepte-la comme un bienfait du ciel.

— La santé pour souffinr 1 murmmra le galé< rien avec un accent mélancoUtpie.

— Vincent , mon ami, dit le docteur, nous ■lions nous Acherl prends garde. Tu n'as pas

)10 u OKS hb Miu.

d'antre ami que moi ki, et quand to voudita écrireàtamèie».

Le malade interrompit le mddecin par un geste iHiieque, et fit un àgne d'obéissance et de résignation.

Albert de Saint-Marc suivit le médecin dans la galerie, et, arriva sur la premi&re marche de l'escalier, illul dit :

— Excusez la curiosité d'un étranger, monàeur le docteur, tous mè portûssex attacher tta intérêt particulier h ce pauvre galérien...

— Il n'y a pas de galériens ici, dit le médeoin, il n'y a qae des malades.

— Votre réponse est fort belle, pom^vit Albert, mais il m'a semblé que vous avies une [oédilection pour oe malade , et j'ai cru vous adresser une demande peut-Mre indiEcrète.

— Pardon, dit le médecin, vous me faites songer que j'ai oublié d'écrire une ordonnance pour ce pauvre Michel.

Le docteur rentra dansla salle, et s'avançant vers le ht, il se pendia sur un malade et lui dit, avec une v<»x plane de donoeur :

— Michel, jeterecommandedenefaiieanoun mouvement, si tu vwix être bientôt ffiéà de ton twas.

n ,-ert ht Gtiot^le

u vad is lâBU. 111

— Et Toiffi savez œ qui m'attand quand je

aeaigaén, dit le malade avec un Bourireafiieux.

•— Mon anù, ajouta le docteor, il arrivera M que Dieu vonfra; en ce mament ta ne dois f oomper qne de ta gaénsan , enfends-tu. Demain, à la fièvre te quitte, otmme je l'espère, je te ferai servir un Ixm dëjeùner. Tu vois que j'ai BoindetoL

Le malade inclina la tête , et remema par im stRirire debcoité.

En descfmdant l'escalier, le docteur dît à Saint- Slarc:

— Je vois, à votre regard iaterrogatem-, qoe vous êtes avide de ooonattre le secret de toutes tes misères incuries. Ce pauvre Uchel , que vans venes de voir, est è peine Agé de viu^ àtan ans ; vous voyez Domme je le soigne, et quand il sera guéri , il périra sur l'échalaud... Cela voua étonne, monsieur... Michel a frappe tm garde-cMouime d'un coup de couteau , et en donnant ce coiq> , il a fuisse et s'est cassé le bras droit dans sa dmte ; en cet état, on ne peut pas le juger; avant, il faut le guérir; je prolonge autant que je puis sa guériscm, car ea gagnant la santé, il gagne la mort. Lliistoira de ce malheureux est empreinte de Vitalité; mais cette iata-

112 lA CIBCË DE FAHIS.

lit^ n'est pas reconnue en cour d'assises comme drconstance atténuante. Un accès de jalousie d'amour l'a conduit au bagne. Après six mois il prépara tui plan d'évasion admirable , et que l'intelligence seule des galériens peut inventer.

Un matin, Michel, habillé en ouvrier de l'arsenal, sortit de sa prison et traversa fièrement l'arsenal. En passant sur le pont de bois, un coup de vent emporta son chapeau, et il ne voulut point se retourner pour le ramasser, malgré les avertissements répétés, à très-haute voLi,par les sentinelles du pont. Cela parut suspect, surtout aux yeux de nos argus infaillibles, sans cesse préoccupés des évasions merveilleuses des galériens. On courut sur Michel; on découvrit une tête chauve sous la chevelure d'emprunt. 11 tut donc ramené aux carrières. Depuis ce moment, il se plaignait de la rigueur de son gardien , et murmurait des menaces contre lui.

Ces menaces ont eu leur effet sanglant, et voilà oh Michel est arrivé, à l'échafaud, en pas< saut par les soins paternels de l'hôpital.

— Cela est horrible â entendre, dit Saint-Marc au comble de l'émotion; mais la justice est dans son droit.

— La justice est toiijours rigoureoBement dans

u fSBCà m lÀMB. 113

Km droit, ponisuint le docteur; pourtant, il est de certains cas, fort rares d'ailleurs, ob la justice fléchit, lorS([ue des hommes influents et dévoués inToquent sa religion miséricordieuse... En void un exemple : Nous avions ici deux jeunes Arabes de quatorze à quinze ans, condamnés à mort, puis à vie. Un jour, dans la plaine de la Middjah, ces deux frères rencontrèrent un Français, et ils se firent ce rùsonnement : notre père et nos parents ont été tués, dans leur cabane, par des Français beaucoup plus nombreux, et plus forts qu'eux. Aujourd'hui nous sommes à notre tour deux contre un, notre vengeance est légitime; et ils tuèrent le chrétien isolé, par dévouement filial.

A notre poiotdeTue, cette action est horrible, mais ces entants ne pouvaient pas raisonner comme nous. La justice ne iait point de ces concessions philosophicpies ; les dfux frères furent condamnés à mort. Cependant, leur peine ayant été commuée, on les envoya d'Alger au bagne de Toulon.

Sur ces entref^tes, un voyageur traversa le bagne, et s'étant fait conter l'histoire lamentable des deux Arabes, il partit pour Paris, et muni de ' toutes les pièces du procès, il plaida longtemps la cause de ces enfants auprès du garde des

|J4 U OKÈ Dl VAX».

sceaux, et parvint i allégea' leur sort. CSb Toyagenr a lait une bonne actitxi, et, sans Im, la justice inexoralde aurait imvi son cours, et oa malheureux Arabes, égarée par les fausses idée* de leur nature eauva^, se suaient alHntis dans ce bagne, devenu par la mansuétude de la Im leur éternelle prison.

— Je rappellerai è mmsienr le Yieoœfe de Saint^tlarc, — dît l'avocat toulcsmois, qui eoonaissait toutes ces hist<»r8s,- — que le commandant da Tartare doit quitter son bord & dix heures, et que les passagers doivent se bAter s'ils veulent trouver de bonnet ealMues sur le pcmt.

— Ahl je vous remerde, — dit Saint-Maro avec un sourire de préoccupation, — le TltrAire aura sou tour après cet enfer du bagne. Les récits de monsieurle docteur ekciteatauplus haut point ma curiosité de voyageur ignorant. A Paris, nous vivons dans un monde qui ne nous permet de nous attendrir que sur les infortunes de l'Opéra- Comique et de la Galté. .. Oui, docteur, parmi les criminels il y a des malheureux... me permettrez-vouB de vous fat^fuer encore de mon indiscrétion au sujet de votre malade, le pauvre Vinœnt? la figure de ce jfluna homme m'a singnlièrement frappé.

U OMSt BK MJUS. US

— C'est eocon une histoÎTS fort triste, — £t le docteur ai faisant eonrir a maia droite sur sw bxmtf — fwt triste... Vîncesit est la fils d'oo pauvre fennier du village de Saint-**', & tnHS lieofle de- Naates ; il aimait une jeune fille, sa parente , avec laquePe il avait été élevé. Sm inaria^ dépendait du numide la oMiscriptikMt; tonte 1<H est dure, otunnie dit le proverbe latin ; mais la 1(H du recratiunent est la ptos dure de tontes les lois imposées aux pauvres; ainà vous, par exemple, mcstsieur le vicomte, il vous a &é btâle, avec quelques écns, d'ntvoyer un homme au régiment à votre place, et de vivre doucemmt de la vie parisieime ; mais le pauvre diable, qni a la main malheureuse le jour du recrutement, cet <d>ligé de quitter sa famille, son hariam de campagne, tout ce qni lui esi cher enfin et d'aller où va le drapeau. Ia loi est pour tous, c'est incontestable ; mais cette comDmanté d'exigence n'dte lùn à sa rigueur ; il y a, d'ailleurs, dans notre France militaire, beaucoup de candides en&uts qui oot une répugnance inrintàUe pour la noble (Ktifesâon des aimes, et que la nature n'a pas créés soldats. Vincent, foudroyé par le numéro 33 qn'il tira dans l'urne de sa mairie, et qui brisait Km mariage à jamais, se léfb^a dans le& bots et

116 U. CJBCà SB PABIS.

iut sourd à tous les appels d'affiche qu'il plaisait aupréfet d'adresser aux conscrits retardataires. Un mois s'écoula; le village de Saint-*** avùt envoyé au corps tout son contingent de soldats apprentis, moins Vincent le réfractaire. Notre malheureux enfant sortait toutes lesnuits desesbois, et venait passer quelques heures devant le foyer domestique, entre sa mère et sa fiancée. A la longue, la sécurité endort la précaution. Une nuit, la porte fut violemment ouverte, et deux redoutables gendarmes firent imipUon dans la chaumière.

Vincent saisit un outil de fenne, et, ea se défendant comme un lion, sur le corps de sa mère évanouie, il blessa grièvement ses deux adversaires ; mais un renfort de maréchaussée étant survenu, il fut pris, arraché de sa maison, écroué un cachot du chef-heu et jugé. Le tribunal, s'inspirant des circonstances de ce crime, garda une juste réserve dans sa rigueur. Les juges tiu^nt émus, mais la loi fut la loi. Vincent est ici depuis six ans.

— Malheureuxjeuuehomme, dit Saint-Marc...

Et combien d'années a-t-il encore à passer «u

.bagne?

— Quatre.

— Quatrel... il aura donc vu flétrir id sa plus

U. CmCÉ D£ FAKIS. 117

belle jeunesse, et quand il sortira, il aura au front le stigmate indélébile de galérien.

— C'est la loi, remanpia le docteur.

— Oui, oui, docteur, on a tout dit quand ou a dit: c'est la loi... et, en effet, on ne peut pas dire autre chose... Tout juré, moi le premier, aurait condamné Vincent, et pourtant il y a des crimes qiiiseml]lent porter en eux une certaineinnocence.

Saint-Marc btùssa la tète, et s'appuyant sur un pilier de la cale couverte qui protège au chantier le vaisseau le Fontenoy, il se mit à réfléchir pro-

— Monsieur le vicomte, dit le Toulonnais, Toilà le commandant Charpentier qin descend de son bord et rentre en ville ; me permettez-vous de l'appeler?

— Nous irons le voir en ville, — dit Smnt-Marc de l'air d'un homme qui attache peu d'importance à ce qu'il dit, — Oui, cm, la loi est terrible.. . et l'homme est faiblel... malheur à qui vient se heurter contre la loil

Ces derniers mots étfûent dits avec ce ton qui annonce que la pensée intérieure ne s'accorde point avec les paroles, comme au théAtre, lorsque l'accompagnement de l'orchestre contraiie l'expression mélodique des voix.

Zdt oale couTerto,

Pour Ure diveiùon i de DooTcUes idées, le jeune Tioomto voyagmt regaiàx autour de lui, et fiit irapptfde la grandeor monumentale de l'édifice qui s'élerait sous aes yeux, et qui était l'écrin d'tm vaisseau de ooit euuaia^

— Voil& une belle ciioee, docteur, — dit-il «d changeant de ton. — Cet édifice ressemJble à une église gothique d^woiUée de l'enveloppa de aes quatre muzB.

— C'est une oaleoaaTerte,m«3Uieur le vicomlfi, dit le docteur avec i'aotxsit ooutumiar d'un cioénnequiarépétâlaDoâmeeboee&millevoyageun.

•— n parait , dmoanda le vicomte de Saint- Marc, que les ouvriers sont un peu en retard sur ee chantier , car nous sommea sur cette platt •on isolé que dans le déaerU

120 lA CIHCi I» PABIS.

— n y a vingt ans que les ouvriers n'ont pas donné id un coup de marteau, dit l'avocat avec un sourire railleur.

— Ah 1 remarqua Saint-Marc, ce beau vaisseau est donc laissé à l'abandoQ depuis vingt ans ?

— Oui , monsieur le vicomte , dit l'avocat eu riant : ce vaisseau est devenu vieux avant d'avoir

— Il porte un beau nom , ajouta Saint-Marc

— C'est le Fonknoy.

— Ici , lorsqu'il s'agit d'im vaisseau en construction, je vois qoe la loi est fort tolérante ; on ne fait des codes que pour les hommes , on n'en ^t point pour les vaisseaux. Il est donc permis en France de construire le Fontenoy et un magnifique édifice en pierres ciselées pour l'abriter de la pluie , et d'abandoimer ensuite ces deux coûteuses merveilles, pendant vingt ans, sur un désert. . . Si le Fontenoy eût été un conscrit réiractaire, on ne l'auraitpas abandonné... pardon, monsieur le docteur, si je vous dérobe trop longtemps & l'impatience de vos malades, mais l'histoire de ce malheureux Vincent me préoccupe au-delà de toute expression. ... Avez- vous des nouvalles de la mère et de cette pauvre jeune fille?

— Oui, monsieur de Saint-Marc, j'ai reçu pla-

U CmCÈ DX PARIS. iH

flieurs lettres de la mère de Vincent ; des lettres désolantes, comme les mères seules ea écrivent.. n y a gix ans que cettte femme pleure, et quand elle reverra son fils elle aura im nouveau désespoir à subir en le voyant flétri & jamais.

— C'est vrai, docteur. ■ . la maladie de ce jemie homme m'a paru fort grave...

— Elle l'est, en effet, je lutte depuis vingt jours avec lui, pour le déùder & se laisser vivre, il refuse fout remède, il ne demande que la mort.

— Pourtant, dît Sûnt-Marc, il n'a plus que auatre ans...

— Quatre ansl interrompit le docteur, mais savez-vous bien que , pour certaines organisations, quatre ans c'est le synonyme de l'éternité? J'û vu des galériens qui, après quinze ans de Ixigne, ne croyaient pas avoir assez de force pour supporter l'interminable longueur de la dernière semaine, et craignaient de mourir d'un accès d'irritation d'ennui, la veille de leur liberté. Ici le temps pei'd sa valeur mathématique et ses divi- Ù0D3 d'horioge. Les heures n'ont soixante minutes qu'à leur cadran ; eUes passent en courant sur les belles existences, elles se tralnent^ur les malheureux et les écrasent de leurs poids. CettS tour carrée, qui s'élève devant la corderie, ne

12S Ik ciftG* la PiBU.

MHUie dM hcofes que pour tous ; elle eoima dM rièdea pour les malades de cet hôpital.

— Cela me pantt fort justB, — ditSaint-Hwe avec le tcm àédàé qui semlile voukir mdln fin & un long entretiea.

— a monneor le vicomte, dit l'avocat, veut partirdemain, je me crois obligé de lui dire qu'il n'a pas trop de temps à perdre & Toulon.

— Alil monsieur deSaiat-Uarc, dit la docteur en riant, laisses vous conduire aveuglâneut par notre jeune avocat; c'est la ProvideiMse toulonnaise des étrangers, il se dévoue k vivre de la vie des autres , et semble avœr oublié la sienne en naissant. Notre avocat est l'auUpode vivant de l'égolsme, il oroirait perdre une jouméfl s^il n'avait pas rendu un service; mais ii n'eu pwd pas; il est plus heureux que Titus.

— Ce docteur est un onguliet homme 1 dit l'avocat; sans y songer , il fait son portrait et il écrit son nom au bas de k toile.

— Vraiment , mesàeurs , dit Saint>Marc, vom faites rougir de honte les paresseux et les inuti- Jes ; m devient meilleur entre voub deux, et j« mis an dése^ir de vous quitter.

— A votre retour d'Afrique nous nous nvarlons, j'espère, dit le doctauTi

— A moD retour... — dit Saiot-Uarc aveo une expression mystérieuse. — & je letoume.

— Ohl quelle idée, ditl'aTOcat; on ne &it presque plue de gurare si AMque. Vous allei à une promenade , à une ûouree au docber d« l'Atlas...

— MoD cher avocat , luterrompit Saint-Marc , je renonce à l'Afrique...

— Vous ne partez pas , monaieur le vicomte ?

— Non, j'ai changé d'avie,

— Et votre régiment?

— D y aura un soldat de moins; cela a& lait pcnnt lacune.

— Et le ministre de la ^erre 7

— Je m'arrangerai avec lui.

— Tant mieux I monsieur le vicomte; je ne mis pas fâché de vous voir changer de résoluticm. Vous ne me paraisses pas de constitution assez solide pour résister aux fatigues des couises africEÙnes. Pardonnez-moi ma tranchisse provençale. Vous avez les mains délicates comme une femme, et des pieds élégante, ciselés pour le tapis d'un salon; avec vos pî^, on grimpe fort mal sur l'Atlas. Vraiment, je vous plaignais déjà dans votre dur métier de soldat africain. Que votre mère sera contente de vous revoir I et

1S4 LA tSRCÈ DE TAAIS.

que je m'estime heuieux d'avoir contribué peutêtre à voua retenir à Toulrai I

— Mais c'est votre leneontre, mon cher avocat, qiù a bouleversé tous mes plans, il n'y a pas le moindre doute : je vous expliquerai cela plus tard.

— Passerez- vous encore quelques jours à Toulon, monsieur de Saint-Marc?

— Probablement.

— Avez-vous visité des vEÙsseanz à trois ponts?

— Jamais.

— Je vous condiùrai à bord de VOeéan, de c^it vingt canons.

— Non, vous me ramènerez demain à l'arsenal, je n'ai pas de temps & perdre... je veux avoir des nouvelles de ce pauvre Vincent, demiûn, & la visite du cher docteur.

— Nous sqmmes tous deux, monsieur de Saint-Marc, à vos ordres.

— A demain , messieurs , je n'ai déjà que trop abusé de vous aujourd'hui.

Albert prît congé du docteur et de l'avocat , et ne les revit que le lendemain à l'arsenal, quelques heures avant son d^art. H avait recueilli tous les renseignements désirables, et il lui tardait d'èli* rendu & Paris.

iiiPrtbvGtKi'^le

Xie retour à Paris.

Albert de Sùni-Marc sortit de Toulon comme -OQ sort d'un collège, avec une ëducatioa toute laite.

Deux jours lui avaient suffi pour renouveler ses idées, en donnant complète justice aux théories de la marquise de Simian.

n venait de visiter des vaisseaux superbes, oil vivaient dans une activité glorieuse de jeunes oISciers revenus des louee polaires ou des archi' pelg du sud.

H avùt admiré les nobles reliques de la marine franijaise, ces vieux navires invalides, dont les noms rappellent tant de travaux merveilleusement accompUs.

La Muinm, qui parle d'Aboukir; VAttrola&e et la Zcife, qui racOTitent leurs eiploratums pacifi-

126 Li. GlaCÉ SE PABIS.

ques & travers tous les ^ueils du ^obe : on lui avait montré, le matin même, devant la forteresse du cap Brun, la petite rade où le vaisseau le Romulu», accaUé par le nombre, vit périr boub le feu, tous ses jeunes et brillaots oiSciers ; ce qui renouv^, de nos jours, l'antique lamentation de Sparte :

L'snnAe s perdu ton prlatempa I

Notre voyageur, ému par ces souvenim et ces tableaux, courait de toute la vitesse de trois che- )^ux de poste , sur la route de Paris, en s'effor- Çant de corriger l'ennui somnolent du voyage par la vie intérieure et a^tée de la r^ezion.

En arrivant & Paris, il avait déjà résolu de consacrer tout son temps è une bonne action : U fallait, à tout prix, rendre à sa iamille le malheureui réfractaire breton de l'hôpital du bagne, et le réhabiliter dans sa dignité d'homme malgré la flétrissure du jugement criminel.

Un ami d'Albert de Saint-Maro, un ancien employé au ministère de la justice, avait promis, sur l'exhibition des pièces recueiUies h Nantes et à Toulon , de mener cette affùie h. bonne et prompte fin.

Lorsique l'humaaité active poursuit «veo UIM

uL (met m xàxis. 127

•rdeur inceasante «m caovre gâoéreuse, elle se trouve, à chaque tSoii, m fiice de quelque rempart administratif dont il firnt faire le siège, et qui oppose une de ces firoîde& résistances à désespérer le courage de l'ass^Uant.

Albert de Saint-Marc, absorbé par ce travail où le cœor et la raison luttent contre les f<«ines bureaucratiques, 0& le style officiel des réponses est en perpétuelle discordance avec ie chaleureux acc^it des demandes. Albert commençait tontes ses journées avec une espérance et les terminait par le découragement.

Un jour, en traversant la {dace Vendôme, cen* tre de ses opérations, il s'entendit appeler par son nom du t'oad d'une voiture, et reconnut bientôt sur le marchepied d'une portière vivement ouverte, son ami le comte de Gestain.

Les denz amis se serrèrent longtemps les nmins avant de commencer un de ces entretiens ob les questions se croisent et suppriment les réponses.

Dès qu'un peu d'ordre fut rétabli dans la Csugae de cette rencontre :

— Cher Albert, dit Daniel , la place Vendôme n'est pas un boudoir de conversation; prenez mon bras, congédions mon cocher, et réfugicms-

1S8 Li. caxA m PAus.

nous aux Tuilenes, où nous causerons entre deux statues, & l'abri de l'oreille du passant. La curiosité publique commençait déjà ici & nous exploiter avec trop d'enthousiasme. La place Vendôme n'est peuplée que de provinciaux statîonniùres et désœuvrés.

L'entretien se renoua au jardin des Tuileries.

— Cher comte Daniel, dît Albert, je suis enchanté de vous retTonver dans tout l'éclat de votre gatté radieuse, après quelques semaines de séparation. Vous n'avez donc pas quitté Paris?

— Vous le voyez, Albert... nous avons tous deux violé notre pacte.

— Daniel, parlez pour vous ; j'ai fait un long Toy^e, moi...

— Albert, nous nous donnerons plus tard des ^plications mutuelles, et si vous avez confiance en moi comme j'ai confiance en vous, je crois qu'il n'y aura point de coupable dans les deux.

— J'espère bien surtout, dit Albert, que vous n'avez pas revu madame de Simian?

— Ne m'accusez pas de l'impossible, vicomte de Saint-Mare. Non-seulement je ne l'ai pas revue, mais je puis vous affirmer, sur l'honneur, que je ne la reverrai jamds.

— Vous dites cela d'un ton , cher Daniel , et

iiiPrt b, Goof^lc

u. caat IX FABis. 139

avec on regard qui devraient biea se iaire escorter d'tm commentEdre.

— Vous na savez donc pas la nouvelle, mon ignorant vicomte?

-~ 11 y a une nouvelle!

— Eh 1 mon Dieu I m'aurieE-vous retrouvé si joyeux s'il n'y avait pas une nouvelle! c'est l'inévitable nouvelle qui menace les absents... La belle veuve deSimianse marie 1... Ahl vous voilà pétrifié, comme la statue de Méléagre, dont vous brossez le piédestal avec votre coudel... Mon cher, contenez-vons; vous vous dcomez en spectacle à tous les viùllards du jardin des Toileries. Ce n'était pas la peine de quitter la place Vendôme.

— Elle... se... mariel... dit Albert avec im effort de poitrine après chaque mot. •

— Eh [ soyons justes ; que voulez-vous que iasse une veuve si elle ne se marie pas? elle n'a que ce métier. Quand j'ai appris la chose, j'ai ressenti sous mes pieds une secousse de tremblement de terre , et j'ai vu une éclipse de soleil à quatre heures du soir; puis j'ai relevé haut la tAte et affermi num corps, comme le soldat £cappé d'mie balle qui veut se prouver & luimême qa'il est vivant, et j'ai couru m'encadra

^^iinH une croisée au café de Paris, pour dlocw avec l'appélit des passants du boulevard : on se tue comme on peut dans un m<Haent de d^espoir, et le meilleur suicide est oelui qui Mt vivre... Mon cher Albert, à vous ne quittez pas votre pose d'immobilité tmnulaire je vous place sar ce piédestal qui attend use statue d'Étex, et j'économise deux mille écus à la liste mile, qui ne demande pas mieux.

— Elle se marie] elle se maiiel dit Albert avec des lèvres convulsives.

Albert, mon ami, quand fous broderiez sur

ce thème toutes les vanations que Rossini inveor terait, cela ne romprait pas le mariag». Soyei homme, Albert.

— Ohl c'est infAmel... dit Albert ea coupant l'air avec-son poing.

— Pourquoi infâme 1 dit Daniel. La marquise n'a trompé personne : son plan était fort sim^de, et je ne l'ai deviné qu^aprës coup. Noos étions là, rangés en cercle autour d'elle, ime douzaine d'adorateurs équivoques, hérissés conmie de6 chevaux de frise, qui empëdient un prétendant sérieux d'approcher; c'était gênant : elle a "inventé une superciime imiocente ; elle nous a tous envoyés promeuer i la crnsa^, en Afn-

u. mic& SE pjlBIs. 131

qae, & l'Ile de Bhodes , à je ne sais quoi encore ; et quand le terridn de sa maison a ét^ édairci, die a fait appeler le notaire et le contrat.

— Je voudrais bien connaître le...

— Le mari ; il est connu, Albert. C*est va ooomn, selon l'usage; les veuves ont toujours des cousins en réserve, dans im coin de département quiconque. Celui-là nous vient du iur&, pays fertile en généraux et en maris , comme tous les pays de montagnes. C'est un beau jeune vieillard de quarante-cinq ans, d'un beau gris ; il a même un nom dans les lettres, à ce qu'il dit; il est ambitieux tk b^influaQt dans son village ; il a deux cent cinquante électeurs de rmte, et va se biie ntHnmer député.

— Oui , oui , voilà bien les femmes I — dit Albert avec une figure oontractée par llndigoation.

Oui, h IflOTB yeux, la jeunesse, l'esprit, la giAce ont perdu tous leurs prestiges. Elles veulent ausù tenir un rang offidel da^is la hi^archie ocRislitutionDdlel Qui aurait attendu une pareille faiblesse de madame de Simian ?

— Parbleul moi, je l'aurais «ttanduel dit Daniel.

Ce 'srait les amande l'époque : mw fisminad»

132 LA CmOÉ DE PARIS.

d^uté joue un rôle superbe ; elle est toujours. [Oïsque de moitié dans les discours de sou mari; elle s'écoute parler h la tribune ; elle se voit applaudir par les centres ; et elle se lit le lendemain dans le Moniteitr. Si j'avais l'honneur d'être femme, je n'épouserais qu'un député, pour être législatrice iTicognito.

— Mon cher comte, dit Albert, votre plaisanterie arrive & une exagération qui est rassurante pour mon désespoir. Oui, le mariage de madame de Simian est une fable.

— Unefoblel moncherAlbèrtIAhl je donnerais bien toutes les tdstoires du monde pour que la mienne soit une fable.

Ecoutez, vicomte de Saint-Marc, ie suis assez humainement cruel pour ne pas vous laisser un éclair de joie trompeur, qui vous donnerait peutêtre une' fatale recrudescence de désespoir. Rien n'est plus vrai que ce mariage; demain, vous viendrez avec moi rendre une vi^te au futur mari, M. Hyacinthe Mozeman.

— Elle épouse un homme qui porte un par^ □oml

— C'est un nom de députa, il pourra très-bien figurer comme \m autre à l'appel nominal : je le vois déjà imprimé, en lettres capitales, dans tes

lA COEt BE FAfiia. 133

joumam : Af. Mozeman demande la parole : Metgieurs, en commençant, je réclamerai l'indulgence tle la Chambre... {Trh-bient très-bienl) Ohl je n'oserai jamais cbicaner une veuve sur le choix du nom de son seecnd mari : c'est toujours le premier que j'ai eq, horreur quand j'aime la veuve. Albert, nous irons demain rendre une visite à H. Mozeman.

— Comte Daniel, serie&-vous d'humeur de causer un instant avec moins de légèreté d'une chose qui me tue ?

*— Non, non , Albert, — dit Daniel avec un accent tout nouveau, — cela est impossible. U fout quejecontinue& parler de ce mariage sur ce ton... si j'arrivais au sérieux, & la fin de ma phrase je serais fou.

— Bien! — dit Albert en serrant les mains du comte Daniel, — votre émotion vous trahit ; et en vous voyant soaffinr, il me semble que je souffre moins.

— Savez-vous bien, vicomte de Saint-Marc, — dit Daniel en croisant ses bras sur sa poitrine, ^ que cette nouvelle du mariage de madame de Simian m'a cloué par les pieds sur le chemin d'une bonne iv^tion?

— Oui, je comprends cela, dit Albert, et je le

184 U eiKCt SS FIAB.

comprends mieux que tous ne pouvez le présnmer. C'est un dâcoaragem^it qui briee l'Ame. Quant à moi, ù paralle nouvelle m'arrivait aa moment où mon bras s'allonge poor donner nu bourse & un malbeureoz, je retirerais mon htaa.

— C'est affreux, Albert, mais cela est ainsi ; hélas! nous appartenons tons deox au genre Qommé genre humain.

Ecoutez mon histoire eh quelques mois, et les plus légers possibles...

iiiPrt b, Goof^lc

Xllf "Un mpstère.

Le lendemain du jour de nos adieux sur la place Louis XV, je faisais, comme vous, mes préparatiis de départ; j'avais en tète un voyage et une idée!... En rendant une visite de congé, rue Saint-Lazare, je coudoyai assez, brusquement une fenmie d'âge mûr, qui sortait d'une grande Diaison, et comme je me confondais en excuses, je découvris dans les yeux et sur le visage de cette femme, des traces d'une douleur qui semblait n'appartenir à aucun malheur connu.

Quand le jour est beau, quand la rue est calme et la foule joyeuse, rien n'est plus désolant à voir Qd'un visage de femme inondé de larmes. Cette profonde et muette douleur qui traverse la gatttf publique est iatolérable au regard. J'abandonnai ma visite et je suivis la femme à la distance d« quelques pas. Elle quitta k me S^t-Lazare et

136 U. Ca£t SE FABIS.

monta lanie de aichy jusqu'à la prison où je la vis entrer.

A force de lire des romans dans notre cabinet, nous n'apercevons pas ceux que nous coudoyons dans la rue. Les seconds sont pourtant les meilleurs.

Il y avaitquelque diose de à clairement providentiel dans cette rencontre, que je m'acharnai tout de suite à vouloir trouva' le mot de cette énigme de désolation. Ce que nous appelons hasard avait déddé que je connaîtrais la mùson opulente d'où cette femme éteit sortie : vous la connaissez conmie moi, Albert, cette .maison ; éUe appartient & M. Salvien N"*, ancien fournisseur, aujourdlitii gros rentier.

Dans la première conjecture, prodmt de ma nalvetéj j e me dis avec une assurance infaillible : le gros Salvien a bit écrouer à Clicby un débiteur insolvable, et il vient de refuser impitoyablement & cette femme U mise en liberté de son mari.

Je crois qu'& ma place tout autre eût raisomié comme moi, ce qui humilie beaucoup moins ma sagacité.

Cela dégoûte des conjectures, et pourtant j'en ferais encore demain. L'erreur appelle l'erreur, comme l'abime, l'abîme.

Li cmcti Ds VÀXiB. 137

C'était justement l'heure des nsites ; puisque j'étais eu train d'en ture, je redescendis donc danslarueSaJnt'Lazai'e, etj'eDtraicbezSalvien, en me faisant amioncer comme un voyageur en tournée d'adieux.

Salvien me reçut avec ce désordre de muntien et de propos que le calme du cabinet ue peut donner ^'aux artistes et aux poStes, mais qu^l n'a jamais imposé aux andens fournisseurs millionnaires. U était facile de voir qu'une scène "riolente venait d'éclater dans ce petit salon, à boxa dans ses velours et ses dentelles, et dont les meubles seuls avaient été les impassibles témoins.

— Je saurai tout, me dis-je à moi-même ; et je m'assis de l'air indifférent d'un homme qui ne veut rien savoir.

tioa espoir fut trompé. Je mis en jeu toutes les ruses de la parole pour obliger Salvien à trahir son secret; il éluda mes embûches, et je n'ap[fl:is rien.

Cependant cet entretien me &it très-utile, car je devinai, à l'agitation violemmeàt réprimée de mon interlocuteur, qu'im mystère grave était enfoui dans cette maison, et j'éprouvai cette irritation de curiosité qui veut se satis&ire i tout prix.

iiiPrt b, Goof^lc

COitihy,

Ayant pris cong^ de SaMen, je remontai pr€cîpitanimeot la cAte escarpée de la prison de Oïchy, ce purgatoire de la dette. Il est lort difficile de pénétrer dans cette enceinte quand oQ n'est pas escorté d'un garde du commerce et d'an dosder de papier timbré. J'échangeai aveg les gardiens une infinité de phrases înutitee avant de &anchir la premiëre cour. Enfin, je fus introduit dans tes bureaux de radminigtraUon, et U jabouTai une idée.

— Vous avez ira, dis-je h ua employé, un père de famille emprisonné pour nue dette fort minimaf

— ScHi nom d«maoda l'employa.

— Son nom est sur vos registres, répondl§-je, el je vmx être censé l'igooiw; ea dette est de

J40 U CmCS DE FABIS.

dnq cents fi-ancs environ; je viens pour l'acquitter ici.

— Ce doit être Kerre Cavallot, dit une voix.

— Précisément, c'est le nom de ce pauvre diable , répondis - je avec assurance , et permettez - moi d'aller Im annoncer cette bonne nouvelle.

Et en même temps je déposai sur le bureau un billet de cinq cents &ancs.

— 11 y a les frais en sus, dit une autre voix avec un accent administratif.

— Je paie les frais, cela va sans dire.

— Ce pauvre porteur d'eau sera bien content, remarqua un employé.

— Avez- vous beaucoup de porteurs d'eau détenus pour dettes? demandai-je.

— Onze, répondirent trois voli.

Onze porteurs d'eau en prison pour dettes, dans la ville de Paris I Vraiment nous ne nous serions jamais douté de cela, dier Albert, lorsque nous passions nos journées à soupirer auprès de madame de Simlan.

Un employé me conduisit au jardin de la [oison pour me montrer Pierre Cavallot dans cette ioule d'ombres errantes et endettées, tjui ressemblent aux fantômes du Styx, en attendant

iiiPrt b, Goof^lc

U OBCÉ IX riKD. 141

tonune elles l'obole qtii dût payer leur déli~ vrance.

Mon subterhige, changé par haaard en bonne action, me servit admirablement. Du premier coup d'œîl j'aperçus la femme de la rue Saint- Lazare, assise dans une pose triste, & cbté d'un prisonnier d^t la figure paredssùt dévastée par la douleur. Au même moment, on me présenta Pierre Cavallot suivi de sa famille.

Ils savaient déjà tout et ils me regardaient avec une stupéfaction religieuse, comme ils aument examiné un ange du ciel habillé au dernier goût de ta mode de Paris.

Je les arrêtai au moment oft ils aUùent se jeter à mes pieds, et, après avoir réglé leurs petites a&aires avec un léger supplément de libéralité, je fis quelques demandes inagnifiantes à mtm guide pour arriver adroitement au but essentiel àe ma visite & la prison.

Le porteur d'eau et sa famille se retirèrent en versant des larmes de joie qui attendrirent même l'employé, ce qui me prouva que de pai'dlles actions éttûent on épisode phénoméuali GUchy: je n'ose me vanter de la mienne ; elle avait été produite par le hasard et la curiosité.

— Ahl celm-l&, me dit l'employé, est vu

149 u, cnci m pàbu.

priaonnier fort intâvesn^. C'est un marchand ébéniste du faubourg Sùnt-Antoiiie. Sa smm vient le voir tous les jours.

— Cette femme est sa sœur? dis-je avec va ton marqué d'indifférence ; elle parait accablée par le cbagiiu.

— n y a de qocà , dit l'employé. lyabcad , Je prisœinieF est attaqué d'une maladie grave : c'est un homme habitué à l'exercice, au trarfùl , et il lui faut de l'activité. Il est détenu pour une trèsforte somme, quinze à vingt mille francs, ja crois. Sa sœur lui est extrêmement attachée ; mais malheureusement, elle ne peut rien fairft pour lui, et elle le voit périr de langueur iû, sans pouvoir lui porter secours.

— Savez-vouB le nom de cette pauvre femme 7 demandai-je toujours d'uu ton ennuyé.

— Il y a quinze mois qu'elle vient ici, moi^ sieur ; c'est une de nos plus anciennes vi^t«uset, madame Lautier : elle est veuve , le malheur l'a beaucoup vieillie; on lui donnerait dnquaute

— Écoutez, monsieur, dis-je à mon giùde, parions avec discrétion et mystère, comme s'il s'agissait de i«re mal. Vous qui conmûssez le personnel de la maison, choisissez-moi trois ou

U. GDUli DE PARIS. 143

quatre détenus, pères de famille, et avant de partir pour im long voyage, je vous ferai quelques visites, et vous me donnerez des dettes à acquitter. J'agis ainsi par égoisme ; j 'espère qu'en voyage cela me portera bonheur. 11 faut bien foire quelque chose pour soi.

Et je sortis de la prison de Clichy, après avoir donna un dernier regard ft la malheureuse lênune de la rue Saint-Lazare.

J'avais trouvé un excellent prétexte pour vinter cba^e jour les détenus de Qichy.

Quelle étrange et absurde prison! Û y a dans ce coin opulent et animé de Paris, un palais immense et un jardin magnifique, que l'État pourrait vendre aujourd'hui six millions, et qui servent A incarcérer quelques milliers de francs de dettes, pour rendre service à tant d'usuriers de Paris t

A ma dernière visite, l'autre jour, je sortis avec tous les visiteurs, et rencontrant, comme' par hasard, sur le seuil de la porte, madame Lautier, qui n'osait se hasarder dans la rue A cause de la pluie :

— Madame , lui dis- je , nous sommes , vous et moi, des habitués de Qichy, veuillez Lien accepter one place dans ma voiture. Tous les fiacres sont absents; c'est l'usage quand il pleut.

444 lA ORCt DS FAItlS.

La pauvre femme, prise au dépourvu par cette politesse, u'osa ni leiuser, ni accepter ; elle fit un sourire triste et monta.

Mon domestique se découvrit, et lui demanda

— Rue Beauregard , numéro..., répondit^Ue avec la plus timide des voix.

Il m'en coûtait beaucoup d'entrer ainsi par stratagème dans UD eecret de famille, maisj'étais rassuré par mon intenÛon.

— Madame , lui dis-je , vous remplissez tous lesjours un pieux devoir avec une exactitude qui vous honore. Cela doit trouver sa récompense quelque jour.

— Oui, monsieur, dit-elle, quelque jour; mais ce ne sera pas en ce monde.

— La récompense n'en vaudra que mieux , madame, lui dis je ; mais j'espère bien. . .

— Ohl monsieur, interrompit- elle, n'espérez rien... rien... aujourd'hui surtout...

Et elle fondit en larmes, sans pouvoir continuer sa phrase. Je voulus hasarder quelques mots de consolation, elle me fit signe que rien ne pouvait la consoler.

Arrivés sur le boulevard Bonne-Nouvelle, je hasardai quelques mots naturellement amenés^

iiiPrt b, Goof^lc

lA CIRCË DE PABIS. 145

— Madame, lui dis-je, avant de prendre congé de vous, permettez-moi de mettre ma voiture à votre disposition, pour vos visites à Clichy.

■ — Oh I monsieur, me répondit-elle avec une voix de sépulcre, mes visites à Qichy finiront demain.

Je fis un mouvement de joie; elle y répondit par un sourire baigné de larmes , un sourire inventé dans l'enfer.

La voiture s'ajHrèta devant le numéro indiqué rue Beauregard. Je descendis , je donnai la main h madame Lautier, et la voyant tomber en Ëdblesse , je la soutins dans le vestibule au moipent ou le portier lui dit , en lui remettant une lettre : — On est venu de la rue Saint-Lazare.

Elle ouvrit cette lettre , pr^que sous mes yeux;iln'y avait que deux lignes, perdues, sans signature, dans le blanc du papier.

Cette forme épistolaire n'est consacrée qu'aux rendez-vous de haine ou d'amour. La malheureuse femme froissa convulsivement le papier dans ses doigts, sa figure se couvrit d'une alîreuse pâleur, et elle me dit avec un rire fou:

— Dans trois jours, mon frèreeortira de prison.

~ Madame , lui dis-je , vous m'annoncez cette excellente nouvelle avec un accent de dusespoir que je ne m'explique pas.

DKjiiiiPrt b, Gcjoj^lc

i40 u- Goci m iiEU.

— • PermeUez-nun de vous lameicier, me ditdle, et (te monter dies moL.. vous ea avez trop, vu, et j'en ai tiop dit

Et comme je fie on mouvement avec iikhi iaas poni raDcoiii|>agmr jusqu'i U porte de soo.

i^partement, elle ma repouasa vivant avec sa main, me salua, etdîqtaratdansla spirale ténébreuse de son escalier.

Daniel de Gestain, en finîmant son rétâi , ea tRHB tours de promenade dans le jardin de»

Tuileries , s'arrêta devant la statue de Daphné, s'appuya contre le piédestal, et croisant ses bras sor sa poitrine , il ât du regard ei du maintien cette interrogation muette :

— Eh bien ! que penses-tu de cette lùstoire ?

— Cela me pdFalt bien mystérieux, dit Albert*

— Je t'afGrme encore, cher Altnrt, dit Daniel, qu'à Paris les romans courent les rues. Je suis abonné à trois jouroauz; je connaîtrais bien d'autres histoires si j'étùs abonné à trois rue^...

— Et pourquoi, demanda vivement Albert, n'avez-vous pas continué dé poursuivre ce roman, de rue jusqu'à sonilemier chapitre? ■*

— Tu as perdu la mémoire, Albert 1

— Crfane m'étonnerait p« ; j'ai tout perdu, non cher Daniel.

U. QBOt DK FIAIS. itt

— Je t'ai dit qu'en apprenant Is nonvelle do. mariage de madame de Simian , avant^er, j'û pris on dégxrftt mortel de toutes le» Ghowe de ce mntde, même mie bcame action.

— Il fout ponitant «mmiir que l'étrangfr «t ËiUacianx amgé que nous a diHmé la marquise , a eti quelques bons résultats . char Dwiel.^

— Abl c'est juste, Albert; j'ai mis eu liberté tmm prisomÛHs de Clichy. C'est mie consolatioa légère pour moi...

— Hais c'est un grand bonheur pour trois £unilles, DanieL..

— Oui, Albert; il faut peut-être encore mieux sauver trois- pères de familles que tuer trois musulmans dans une croisade .. .

— Oh 1 je reconnais qu'en principe la bello marquise a raison, avec ses théories nouvelles ; mais elle a perdu sa cause, en épousant le futur député... Notre amour-propre, d'ailleurs, est insulté dans toutes ses fibres ; puisqu'elle voulait prendre un mari , elle devait épouser le vîecNBite de Saînt^darc ou le oomto de Gestain ; toi ou moi, nous nous serions pardwuié mutœllement notre bonheur. C'était convenu entre nous, au fond de l'âme... Non , la perfide veuve

148 LA. CIKfi£ DE PARIS.

nous a étouffés totis deux dans l'urne électorale de M. Mozemau 1

— Oui, Daniel, je suis découragé comme vous ; mais dans la position de désoeuvré où nous sommes, la cmioàté a conservé ses droits, et je serais bien aise , pour ma part, de connaître la un de l'histoire de Glicby.

— Eh bien! nous kconnaissons.Le prisonnier doit sortir demain. ^

— Et comment sortira-t-il, Daniel 7 Sans doute en payant ses dettes par quelque moyen honteux, par un crime peut-ètrC; puisque cette délivrance, qui devrait iaire la joie de sa sœur, la plonge au contraire dans le désespoir.

— Albert, dit Daniel, je vois que tu veux me remettre par la curiosité sur le chemin d'une bonne œuvre ; cela me coûtera vingt mille francs ; veux-tu prendre des actions pour la moitié de cette somme?

— Accepté, mon cher comte.

— C'est bien, nous voilà associés. Prenons une voiture de remise rue du Mont-Thabor, et allons rue Beauregard. Je ferai tout naturellement une visite à madame Lautier, et je m'inspîrerû de la circonstance quand il faudra dépenser notre capital d'association.

Une heure après cet entretien, Daniel de Gestain se présentait à la porte <le madame Lautier, me Beauregard.

Cette malheureuse femme ouvrit la porte, et sa tète tomba sur sa poitrine cmnme si ses pieds se fussent dérobés sous son corps ; Daniel entendit confusément ces mots :

— Vousarrivez unebeure trop t6t, monsieur...

Laissez-moi soitir.

Elle fit un effort suprême, franchit le seuil de la porte, et la referma vivement.

Hien ne saurfdt dépeindre la stupëfiiction de Daniel lorsqu'il se trouva enfermé dans une petite antichambre fort obscure, qui servût de corridor à l'appartement.

— Cette femme est folle, se dit-il, voilà tout le secret de son désespoir.

480 U, CIBCi SE PARIS.

Et il cherchait & tâtons, dans robscmité, la hauteur de la serrure pour sortûr, lorsqu'il «nlendit distinctement une exclamation lamentable dans la pièce voisine.

Daniel s'avança hardiment, ouvrit la porte d'un petit salon et aperçut une jeune fille assise h l'angle d'une cheminée , dans une attitude de désespoir.

Son visage était voilé par de larges boucles de «heveux blonds , trempés de larmes, et la btestcheur de ses épaules avait cette animation fébrile qui annonce les angoisses de l'esprit et les vivs souJIraiices du ocnps.

Le jeune comte de Gestain n'osait pas faire ua pas et hasarder une parole devant ce tableau de désolation, et il s'étonnait que le bruit de la porte ouverte n'eût pas excité au moins im mouvement involoHtaire chez la jeune fille.

Daniel regardait autour de loi , demandait au ciel une idée, attendait une bonne inspiration.

Rien ne déterminait le moindre changement dans cette scènâ.

Le salon continuait & s'attrister d'un sombre «ilence, entrecoupé de sanglots.

— Attendons iâ le retour de madame Lautier, se dit Daniel.

U. CnCÉ IS PABIS. IM

Et méDageantle bniit de ses pas, il entra dans un cabinet contigu au salon, et s'assit, pour respecter encore mieox la douleur de la jeaoe fille, en attendant d'eu connaître la canae tA <l'offiir nn ronède on une consolation

Une heure écoula, Daniel entendit nngrin- ««neiit de def conduit avec attention, à la serrore de la première porte, et un bruit de pa»^ Toolaient se faire légers dans le corridor; de la podtion qn'ïl avait prise an f(»id du cabinet il vit s'encadrer, dans un miroir du salon , mat figure humaine qa'û reconnut du pmnier coup.

C'était l'ex-foumisseurSalTleaN..., de la me Saint-Lazare.

Hdéposa sm: la dienùnée mie clef et une liasse i& papiers jftunltres , et, avec nne Toix cheYTo< tante d'émotion, il dit, en effleurant de ses l&ms les cheveux de lajemiefille.

— Vous voyez, mademoiselTe Hermance, que je sms exact, et que ma parole wt un contrat. Je Tou&apportelaIibertédevotreonGle.Ellee3t]â... 1&... regardez... il faut que je vousùme tâen, Hermance, pour famre nn ansà grand sacrifice... Tu m'ùmeras bien nn pen toi aussi, de ton cdté.

tin frissonnement nerveux courut sur tout le c(M^ delà jeune fille, et sa t£te faillit se bcitec

1S2 lA cinci SX fakis.

sui l'angle ie la clieminée dans une irrifatioB de déseEpoir.

— Hermance, poursuivit Salvien, je ne Buia pas venu ici pour te voir pleurer... Sais-tu bien que tu me fais un vilain accueil et que tu oublies tes promesses.

— Je ne vous ai rien promis, mcusieur, dit la jeune fille avec une voix qui semblait sortir de la tombe.

— Tu ne m'as rien promis, à moi , ma belle Hermance, mais tu as promis à ta tante, c'est la même chose... Q y a un mois que nous sommes en négociation, dans l'intérêt de ton bonheur... Je ne t'apprends rien de nouveau... Tuasiumon dernier billet... sois sage,Hermance, entends-tu... . La jeune fille releva enfin sa tCte, écarta ses cheveux et se révéla aux regards de Daniel dans tout l'éclat de sa merveilleuse beauté.

— Monsieur, flt-'ellej si vous êtes un honnête homme, vous ferez une bonne action; vous sauverez la vie à mon oncle, et vous ne demanderei rien à sa nièce que son amitié. C'était pour vous dire cela que j'ai consenti à recevoir votre visite.

— Hermance, Hermance , dit Salvien , tu as ïaitoette réflexion trop tard... ta tante m'a donné la ciel de ton appartement; ses lettres m'autori-

iiiPrt b, Goof^lc

LA. CmcÉ DZ FAIII3. 453

sent à tout chez elle... Hennence, ta es à moi, malgré toil

Salvien, ivre de passion , saisit la nuùn de la jeune fille, et au même instant le comte Daniel entra dans le salon avec un calme saperbe et des regards formés d'éclairs...

La stupéfaction qui bouleversa la cynique figure de Salvien ne sera jamais exprimé par la froide peinture des mots.

La jeune fille, croyant d'abord voir dans le nouveau venu un criminel auxiliaire de Salvien, poussa un cri d'eSroi , mais elle fiit subitement rassurée par la scène gui éclata.

— Un guet-âpens I s'écria Salvien.

— Oiù , un guet-apens , dit Daniel ; c'est la Providence qiû te l'a dressé; je me suis fait son complice.

— Monsieur le comte, dît Salvien, ne justifiez pas une action inf^e...

— 0ht ne craignez rien, interrompit Daniel, je ne suis pas ici pour être votre avocat, mais votre juge. Vous avez eu soin, en commettant le cnme, de supprimer d'avance la' justification. Cela met à l'mse le tribunal...

Monsieur Salvien , quittez vos airs menaçants, doyez-moî; vous êtes en mon pouvoir, il faut

IH U. CIHGÉ W SABB.

VOUS i^sigoer sone bruit & ma sentence, ou j* livre votre nom et votre crime à l'éclat et au cMtimcmt de la publiraté.

— Qui donc vous a donné le droit d'intervMiir dans ma vie piîvëe, monsieur? dit Salvien d'un ton radouci.

— Superbe question I dit Daniel en riant; je twicoDtre un homme qui commet un crime sous mes yeux, et cet homme me conteste le droit de porter secours 4 sa victime. On vcit, monsieur, que la puissance ds la richesse hahitue à l'impunité. Cette fois, monâeur, toute votre fortune ne vous sauvera pas.

— Bien I voyons, monsieur le comte , — dit Salvien en croisant les bras...

Que prétendez-vous faire? Je serûs fort aise de le savoir.

— Je ne sortirai pas de mes modestes attributions, monsieur Salvien, — répondit Daniel avec un sang-&oîd iromque et une parole incisive et ferme, — chacun agit comme il peut dans sa ^hère : je Joe suis pas une cour d'assises ou un ministère public ; mais j 'ai devant vous une force de positiou spéciale dont j'userai, & moins qus vous ne me forciez à en abuser...

A ces mots, un violent coup de scometto

iiiPrt b, Goof^lc

retentit dans l'appartemait, et SaÏTien tressaillît comme si la foudre eût éclaté dMis le salon.

Damel fit nn pas vers la porte.

Salvien fit également un pas, et lui dit :

— J'espère, monsieur, que -«ris n'allez pas introduire id de nouveaux témoins...

la sonnette retentit une sacoode fois.

— Monsieur, dit Daniel, si je n'ouvre pas cm enfonce la porte; c'est un ami qm m'attend depuis deux heures dans la rue, £t qui vient probablement s'éclairer sur mon sort.

Et il marcha d'un jpas résolu vers la porte de l'escalier, et l'ouvrit.

C'était, en effet, le vicomte Albert de Saint- MaxG, qui entra de l'air d'un ami qui a conça des crûntes sérieuses, et qui vent se rassurer.

. — Albert, — dit Daniel avec un ton diarmant et naturel, — excuse-moi si je t'ai oublié trop longtemps dans la me Beauregard. Cela m'était permis : tu vas voir. Nous étions id avec monsieur, en train de faire quelques bonnes ceuvres, et tu arrives à propos pour t'y associer., . prends, sur cette chemmée, cette grappe de chiffons et compte,' les... 11 doit y avoir vingt mille irancs...

—Le compte egt juste, — dit Albert en ouvrant

iiiPrt b, Goof^lc

IS6 u. eacA sa vixts.

des yeux ébahie et remplis de points d'interrogation.

— Prends cette somme, pomsmivit Daniel, remonte en voiture et brûle le pavé jusqu'au n° 17 de la me du Nerd. Là, demeure un honnête homme, qui n'a reçu du del qu'une vertu, celle de payer m& lettres de change à l'échéance, et qui est fort intolérant contre ses débiteurs, s'ils ne sont pas doués de la même vertu. Boa nom est Ambroise... Les huisfiers et les gardes du commerce le regardent comme un IHeu... Cet homme, né pour savourer les délices de la persécution, s'est trompé d'époque; il lui aurait convenu d'être Procustc, Hiéronou Phalaris; la mansnétude des lois ^ançaises l'a forcé de mttiger sa vocation de tyran de Sicile et de mettre ses voluptés sur un pied bourgeois ; il incarcère des chrétiens, choisissant de préférence les pères de famille , et il s'endort tous les soirs , avec des extases de bonheur, en savourant l'idée qu'il a lait couler beaucoup de larmes sur des visages da femmes et d'enfants.

M. Ambroise W*** a une fortune de six millions, et n n'a trouvé que ce délassement poux échapper à l'ennui.

Telle est la biographie de cet incarcérateor da

iiiPrt b, Goof^lc

lA CiaCÉ DE PABIS. 157

profession; je l'ai recueillie à la prison de Clichy, dont je suis un habitué libre. Ainsi, Albert, te ■voilà fixé sur Ambroise W*". Tu vas lui demander, billets en main, la liberté immédiate du frère de madame Lautier. La gloire de cette bonne action appartient à ce généreux M. Salvien N'" ; mais, par une délicatesse honorable, il veut que son bienlàit eache toujours le nom du bientoiteur. Ce secret restera enseveli entre nous... Ahl monsieur Salvien, que vous êtea heureux de pouvoir accomplir de pareils actes de vertu chrétienne, ensuivant l'évangélique précepte : // faut que la main gauche ignore ce que donne la droite... Albert, pars et reviens ; supprime la distance, les obstacles et le temps. Il faut que le prisonnier soit libre avant le coucher du soleil.

Albert salua profondément, et sortit avec préâpltation.

— Vous voyez, dit Daniel, vous voyez, monteur Salvien, que ma justice est douce ; je vous condamne à ce que vous vouliez donner... Maïatenant il ne nous reste plus qu'à nous excuser auprès de mademobelle de la scène scandaleuse qui a troublé le calme de ce salon,

Daniel de G^tain s'inclina devant la jeune

m U GIHCi m TâMO.

fille, et, prenant d'entorité le bras de Salrien, il l'entratna ven la porte de l'escalier et saMtit avee

Pendant tonte cette scène, Hermanoe, abîmée dons ses réflexions, n'avait pas levé ta tête, et sa %nre resta couverte du vtùte des moins.

Anz derniers mots de Daniel , elle cban^^ brusquement de position, et son regard, illimiintf de leconnaîssance, donna au jeone comte le pins «xprearâf et le plus doux dea adieux.

Descendu dans la me, Daniel dit h Salvien :

— Nom soDunes seuls niaînt«iiant , et vom pouvez me parler, monûenr, en tonte confiance; etcepté mon estime, demandez-moi toat et tous ■aurez pleine satisfoction de moL

Salvien donna à sa faoe de granit Tonge&tre uue expression inconnue aux peintres, et, ssas prononcer une parole, il descendit prédpitamment vers le boulevard.

An nùlieu de cette histoire qxl pourra ètro féconde en enseignements de ^ vous et de conduite, nous placerons comme épisode philosophique une réflexion digne d'être méditée.

On est surpris, en observant l'époque actuelle, de l'analogie qu'elle présente avec le siècle de la décadence romaine.

U. OBCi DE tXkU. 159

Les poètes, ces hommes frivoles, accusés en tont temps de vivre dans les nuages, ont toujours caractérisé, avec des paroles pleines de Goncinon et d'énergie, la sodété au eein d'i laquelle ils ont vécu, et quelques vera ont suffi pour remplacer de longues etmenteioses histoires.

En lisant ces étemels axiomes de la sagesse antique, on recomialt que les moeurs du vieux despotisme des Césars ressemhlent exactement aox mceurs engendrées par le régime constitutionnel moderne.

- Pétrone, en décrivant les audacieuses oi^es des hommes riches de son t«mps, répond à ceux qui veulent invoquer l'autorité répressive des lois :

Ehl que font Isa loi*, W où rorgent mdI règuel Quid faeimU legei 1161 tola pramia régnât?

Apr&s un autre grand poCte qui avait dît qu« (fêtait k cens qvi dormait les hamrnm, — âat centus honores, — Sfti6que éorivait encore cetto phrase foudroyante de vérité :

u Veut-on savoir jusqu'à quel eicès peuvent m: porter le libertinage et la vengeance? Placez-ks dan g l'âme d'un honune puissant... — da piisr^c gvantum w^unt. s

160 LA. CSttCÈ SX PUU3.

Ainsi, 16 monde est bien et dûment averti^ depuis diZ'huit siècles, qa'& toutes les époques où la souveraineté de l'argent a êié proclamée, le nouveau riche a pu satisbire ses plus criminelles passions, sans se préoccuper des exigence» de la loi.

Le cancUde lecteur des gazettes judiciaires du jom-, croit que tous les crimes scMt découvert» par les procureurs du roi, enregistrés par ordre de date, dans un greffe minutieux, et punis selon leur article du Code pénal.

C'est une noble illusion, digne des Ages primitifs.

Le comte Daniel de Gestaiu attendit chez lui son ami Albert, qui, en moins d'une heure, avec l'auxUlùre décisif de l'argent comptant, brisa les chaînes du prisonnier et le rendit à sa fimùUe.

Cette courte, mais glorieuse campagne, nefiit célébrée par aucun bulletin, ni gravée sur aucune médaille : on l'ensevelit obscurément dans les téoëbres de ce Paris, où les vertus ont comme les crimes le<ar pudeur et leurs secrets.

M. Hoxemaa.

Alhert et Daniel eurent simultanément une réflexion fort naturelle ; il leur était impossible, pensèrent-ils, de fùre & Paris un acte de présence aussi long, sans aller rendre au moins un« visite de convenance à la marquise de Simian.

Le lendemain, à l'heure des anciennes réunions, nos deux amis se présentèrent chez la belle veuve, et furent reçus avec une politesse rassurante <[ui ressemblait à de la joie.

La première heure ayant &£ employée à raconter à madame de Simian les récentes aventures d'Albert et de Daniel :

— Mes^enrs, — leur dit-elle, quand elle eut tout connu, — vous voyez donc que j'étais bien inspirée, en vous arrachant à de stériles loisirs. Aujourd'hui , vous occupez votre existence ; vos jours sont pleins ; vous êtes utiles & ce pauvre

462 LA CntCti DE PARIS.

fnonde qui périra de digsolution , si les hommes loteUigente, jeunes, riches et forts n'arrivent h son secours... Sans tous en douier tous avez des imitateurs. Notre ancfenae société d'antia «'est disséminée ; chacun d'eux marche à quel- <[ue but hoQoraUe, et les lettres que je reçoia m'apprennent que les &jts ne tarderont pas & suivre les bonnes intentions... Comte de Gestain, TOUS voyez qu'il est usé de fiûre quelque chose -de noble et bon, même après l'abolition des croi- Mtdes. Vous n'avez qu'à tr aver ser Paris, à pied ; les mes sont pavées de bonnes cenvres ; au premier pas que vous avec fiùt en sortant de voti« oisiveté, vous avez trouvé des malheurs de tous genres ft guérir. Vraiinrait, je enis ikn d'être de moitié dans votre travail, et eonserves-moi loi^ temps, comte de Gestain, ma part de gloire dons . cette association.

' Damel de Gestain s'inclina et ne répondit que par un geste qui donnait énergiquement pleine -adhésion aux paroles de madame de Simian.

— Quant à vous, vicomte de Saint-Marc, poupsnlvit-elte, vous aTez fait un beau début; nuùs j'attends la fin. Omalheureinréfractaire Vincent est encore au bagne de Toulon, et vous n'aves point de nouvelles de sa ponvre mère?

LA. asjcÈ ]n TAMU. m

' — UaSann, — dit Siùnt-Murc avec un embarras viable, — je mis vena i Paris poor m'occoper activement de cette ^taire , et...

— Et TOUS l'avez abandonnée , coi^mia la manjiûse; je comprends... -Avez-Tons été arrêté snr votre diemin par les obstacdes ou par les jMàrs?

— Ni par les nns , ni par les antres, madame.

— Vous dites cela, vicomte de Saint-Msrc, avec l'accent de Caton déchirant ses blessures , — dit la marqiÔEe avec nn édat de lire Telouté, mais foaz.

— Madame, — dit Saint-Harc avec nn respect fier, — Faccent de ma r^nse peut avoir ^paiv tenu au vertueux Caton; je ne conteste pas ; mais il est sorti du fond de mon ftme, comme si je Tavais trouvé pour la première lois.

— Alors, vicomte de Saint-Marc — dit la jeune iemme avec nnton sérieux, légèrement raillear, îe m'impose le devoir de respecter un secret qui produit nn parcôl accent.

— Madame, — répondit Saint-Marc, dont l'irrïtation était à peine contenue, — tous les secrets sont respectables ; je l'ai bien prouvé en entrant ici aujourd'hui, sans faire une interrogation bien naturelle, par ce temps de mariage qui court.

164 LA. CnCÉ BB PARIS.

— Trèa-bieal... vicomte de Sùnt-Marc, — dit la marquise, avec un sourire divin. — Voilà où je voulais voua amener... j'ai réussi... Je vois que vous êtes & peine arrivé à Paris, et déjà pourtant initié dans la chronique du grand monde. Vous n'avez pas perdu votre temps, moasieurde Saint-Marc, et je devine maintenant que cène sont ni les obstacles, ni les plaisirs, qui vous ont arrêté sur l'escalier du ministère de la Justice; voua avez épuisé les salons de la noblesse et de la finance pour dresser la liste des hyméaées dujour. C'est un travail comme un autre, et qui absorbe tous les loisirs des douairières de Paris.

— Ohl madame, ^-dit Saint-Marc d'un toa suppliant, — je demande grâce et merci. Vous êtes sans pitié dans vos raiDeries; et comme les armes dont vous vous servez sont prohibées dans mes mains, je suis obligé de me faire en ayant l'ajr d'avoir tort. C'est donc une lutte impossible i vous êtes trop généreuse poiur la prolonger.

— Je veui la prolonger au contraire, vicomta de Saint-Marc, et môme je ne prohibe aucune arme. Seulement, nous allons éclidrcir franchement la brume de nos paroles, et parler comme le premier not^re venu... On vous a dit que j'allais me marier?

IL cacÉ us PABI8. 16S

— Om, madame, répondit Saint-Harc.

— Eh bien 1 moimeur , il me semble que le mariage est une chose permise : dansV^vangile, c'est un sacrement; dans le CSode, c'est une loi; dans la soôété, c'est un devoir. Il serait assez étrange de se brouiller avec ses amis, parce qu'on a l'inientioo de se marier. Qu'en ditesvous, comte de Gesttdn?

Daniel de Gestain répondit, après une pose et avecime nonchalance étudiée :

— Madame, je suis complètement de votre avis, n est permis à toutle monde de se marier; seulement il n'est pas défendu aux amis, et même aux ennemis, d'avoir une opinion sur le genra de mari qu'une jeune femme élève à la hauteur de sa gr&ce et de sa beauté.

— Comte de Gestain, dit la marquise, il parait que votre raison est détenue pour dettes ft Clichy ; osez-vous soutenir pareille chose I Quoil une femme, d'après vous, serait donc obligée de présenter son futur mari à toutes ses connaissances, de recueîUîr leiirs voix, et d'épouser au choix dela majorité?

— Hafoil — dit le comte, — ce serait plus constitutionnel peut-être, surtout si le futur mari est un futur député.

4Se Li onci DK nami

Un éclat de rire ddlifàeux countt dans le salon oomme une roulade de rtufâgooL

Le comte et Albert gardèrent une impertnpbabla gravité.

— AdmiraUe, vraiment, comte deGratain,— ■ dit la jeune veuve uix dranièree gommes àe son harmoniense galté , — vous avei one {daisanteria nébuleuse gui appartient au genre sérieux la plus comice. Quoil vous aussi, vous ne votez pas en faveur du (^didaL que le nu»idie prêta à mon mariage?

— n est évident , madame , que h. vous usas, de votre influence pour me ooirompre, je voterai pour qui bon vous semblera.

Si, dans les départements de la Pranc« constitutionnelle, il y avait aux préfectures quatrevingt-quatre Circés administratives, tous les mauvùs dioix électoraux seraient excosaUes, et l'innocence brillerait dans la corruption. Auprès de vous, madame , nous sommes obligés d'aller où vont votre pensée , votra inspiraticm, votra amour.

— Je ne désespère donc pas, comte de Gestain, de vous voir signer à nkon contrat de mariage.

— Oui, madame, à je n'ai pas oublié num nom ce jouT-li.

A ees motâ, on aontoiça M. Sloxeman.

I«5 deux jennaa geru bondirait sur leurs îsateuils, et ils allaient se retirer, lorsqu'un gestedoux etcaloie, qooiqueirréàsliUa dedominatioii les empocha de sortir.

H. Mozeman est un de œs hommea que lanature produit avec un luxe déplorable de fécondité. Il est gcsve; il s'oeaupe de choses utiles ; il achète des livres Béneux, et les bitrdier; U a une tragédie reçue aux Français en 1835; il est décoré comme membre dn conseil général et agronome.

■ fla inventé uiimodJdedeseiDoiretfonclé,dans mu. pays, le jonmal hsbdonudaiie l'Scio de Ia. Vérité.

U est estimé par ses conoaissances et ses théories sur une meilleure répartition de l'impdi foncier, et il a en son portefeuille un maauscritprécieux que ses amis le pressent de puldicf h.

Eu entrant au salon de la marquise, U. Mosedaan aJBchait suz sa figure et son maintien toute rin^wrtance de ses titres personne.

n salua la jeune femme avec une immense âombe de torse, s'assit pompeusement sur le fauteuil désigné, mit son chapeau sur ses gçnoox efc

468 U CntCÉ DS PARIS.

étala ses gants jaunes, ridés de {dis aux premières phalanges de ses doigts d'agriculteur, qui n'avaient pas prévu les gants Jouvin.

Albert de Saint-Marc fit un geste imperceptible, et poussa une aspiration légère qui signifiùent clairement & l'œil et & l'oreille de U marquise :

^ Voil& donc cet homme qui sera le mari de madame de Simianl injustice des femmes et du sorti

Le comte de Gestùn croisa ses bras sur Ba poitrine et se renversa mollement sur le dossier de son fauteuil, mouvement nerveux qui servait de commentaire muet h la réflexion de son ami.

Que de choses savent dire les amoureux lorsqu'ils ne parlent pas I et que de choses les femmes savent «iteadre dans le silence des amoureux!

M. Mozeman,hakituéparsamëre& se regarder comme un très-bel homme et sans cesse préoccupa de cette idée, prenait toutes les poses qui pouvaient le présenter sous l'ospect le plus avantageux.

L'entretien qui allait suivre, promettait d'£tra curieux.

iiiPrt b, Goof^lc

Xlntretieii pliilosoplii<3.ue. *

— Eh iÀeal monEieur Mozeman, — dit la manjuise pour mettre à l'aise le nouveau visiteur et lui frayer un sillon d'entretien facile, — avez- Tous été, hier, content de l'Opéra?

— Mais, madame, répondit-il avec une légèreté lourde, je vous avouerai que j'ai prêté fort peu d'attention h la pièce ; nous avons causé presque tout le temps dans notre loge, sur la dernière séance de la Chambre. 11 y avait deux députés avec nous, qui ont d'ailleurs très-bien parlé sur le budget de la marine. On sait que j'ai quelques connaissances dans cette partie... mon père étùt intendant militaire à Brest... Ces mesdeurs ont voulu connaître mon opinion sur l'avenir de la maiine à voiles. Je diffère fort peu de l'opinion de M. Billant... Au reste, je con-

{70 Ik CntCË DE PUIB.

naissais la pièce ; on la joue fort bien chez nous. Nous avons une première chanteuse qui est vraiment une perle, madame Saint-Elme. On voulait l'engager à l'Opéra, mais madame Stoltz a dit qu'elle se retirait si madame Sûnt-Elme était engagée. J'irai voir après-demwi les Huguenots, c'est un opéra que je préfère à Rokert.

— A cause du quatrième acte , sans doute , monsieur Hozeman? dit la marquise.

. — Oh 1 non, madame. C'est toujours le but philosophique et moral que j'envisage, dans une pièce de thé&tre. Sobert nous peint une époque d'absolutisme, d'ignorance , de féodalité , de superstition. Dans les Huguenots, nous voyons poindre l'aurore de la philosophie et de la controverse religieuse. Robert eit un vieux conte de nourrice ; les Huguenots sont un enseignement historique. Le jœmier de ces opéras s'adresse à l'aristociatie, le aecond au peuple. Je suis peuple, fit j'aime mieux le second.

— Voilà ime opinion fort neuve en musique^ ^t Baint-Marc ; elle avait échappé à beaucoup de connaisseurs.

— A Paris, mestieurs, — dit Moieman avec le ton d'un profond penseur qui daigne descendre du sommet de sa .réflexion., — h Paris, vous

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