LETTRE
Quel n’était pas le prix de cette poussière que les anciens déposaient dans des urnes cinéraires au fond de leurs tombeaux; elle contenait la matière qui donne aux plantes le pouvoir de créer les hommes et les animaux avec les simples éléments de l’air!
A l’exception des substances que nous trouvons dans la cendre, les éléments de toutes les autres parties constitutives du corps des plantes, des animaux et de l’homme sont contenus dans l’air. L’azote, le carbone, l’hydrogène et l’oxygène se trouvent les uns à l’état de liberté, les autres à l’état d’acide carbonique, d’eau et d’ammoniaque dans la sphère gazeuse de notre globe.
Avec de l’acide carbonique et de l’eau, le lin lait de la cellulose, et la canne à sucre du sucre. Mais s’il n’y a pas dans le sol de matières inorganiques, la fabrication du sucre dans la canne, et celle de la cellulose dans le lin ne sont pas possibles. Mayer et Brazier l’ont exprimé par une image aussi belle que juste : «La végétation du » lin ressemble à la croissance de la canne à sucre, dont
» la culture nous fait espérer un produit entièrement » composé d’éléments atmosphériques; les parties inor- » ganiques qu’emprunte la plante ne sont que les instru- » ments dont elle se sert pour le faire naître. Il faudrait » les conserver avec beaucoup de soin, comme on le fait » dans une fabrique pour les outils, afin qu’ils puissent » plus tard rendre des services dans la production de » nouvelles récoltes (1). »
De môme, les substances inorganiques du sang sont des instruments qui servent à produire les divers tissus de notre corps, aux dépens des matières organiques du sang. Dans le sang déjà, le développement des éléments anatomiques, des globules, provient de la séparation des sels de potasse et des sels de soude, apportés les uns et les autres dans la circulation par les aliments. Les globules contiennent les sels de potasse, tandis que les sels de soude sont dissouts dans le plasma. Le sel de cuisine, combinaison de sodium et de chlore, ne se trouve que dans le plasma; la combinaison de potassium et de chlore s’établit de préférence dans les globules (G. Schmidt). Déjà donc nous trouvons dans le sang la preuve que la potasse et la soude, quelque analogues qu’elles soient dans d’autres propriétés, ne peuvent se substituer l’une à l’autre dans le corps de l’animal (2). De la môme manière, Schmidt a trouvé que l’acide phosphorique prédominait dans les globules, et la chaux, la magnésie, l’acide carbonique et l’acide sulfurique dans le plasma.
Mais l’affinité d’un groupe organique d’éléments pour
(1) Mayer et Brazier, Annalen von Liebig uni Wühler, LXXI,
(2) Liebig, Cl\?mische Briefe, 532,
un corps inorganique se montre de la manière la plus intime dans la matière colorante que renferment les globules rouges. C’est une combinaison d’azote, de carbone, d’hydrogène et d’oxygène à laquelle le fer s’unit, à peu près comme le soufre et le phosphore le font dons l’albumine.
C’est à tort que Liebig soutient que la matière colorante du sang renferme de l’oxyde de fer (1). Mulder a établi, par les raisons les plus convaincantes, que le fer de la matière colorante du sang n’est pas combiné avec l’oxygène. On peut l’en retirer avec l’acide sulfurique concentré ; il se comporte dans ce cas tout à fait comme le fer métallique : clt il enlève à l’eau qu’il trouve près de lui son oxygène, se change en oxyde de fer aux dépens de cette eau, se combine en cet état avec l’acide sulfurique, tandis qu’en même temps de l’hydrogène se dégage. Il reste alors un groupe organique dont la quantité d’oxygène ne s’est point altérée. Si la matière colorante contenait le fer à l’état d’oxyde, l’acide sulfurique ne se bornerait pas à lui enlever le fer, il devrait en môme temps lui prendre une partie de son oxygène.
Liebig n’a pas davantage raison de soutenir, que tout le phosphore que contient le corps animal est sous la forme d’acide phosphorique. Quand on brûle un corps albuminoïde, on trouve dans la cendre une quantité d’acide phosphorique moindre que celle qu’on obtient en traitant ce même corps par l’acide nitrique. D’après Liebig, le déchet provient seulement de ce que, sous l’influence de la chaleur, en présence du carbone, une partie de l’acide phosphorique se décompose et devient
(1) Liebig, Chemische Briefe , 500.
volatile. Bref; d’après lui, les corps albuminoïdes ne contiendraient le phosphore qu’à l’état d’acide phosphorique, c'est-à-dire qu’à l’état oxydé. Et si l’on trouve dans la cendre moins d’acide phosphorique qu’en employant ce qu’on appelle la voie humide, cela vient d’un déchet causé par le procédé chimique, et l’on peut l’éviter en ajoutant des alcalis ou des terres alcalines qui fixent l’acide phosphorique (1).
Mais maintenant, autant je reconnais qu’une partie de l’acide phosphorique, au milieu des circonstances indiquées, se décompose et se volatilise, autant je suis décidé à combattre cette opinion, que tout le phosphore qui se trouve dans des corps albuminoïdes ne s’y trouve qu’en qualité d’acide phosphorique.
Quand on traite la légumine une première fois par de l’acide chlorhydrique, du sulfate de magnésie et de l’ammoniaque, une seconde fois par l’acide nitrique et du sulfate de magnésie et de l’ammoniaque, dans le premier cas on n’obtient qu’une trace de phosphate ammoniaco-magnésien, dans le second cas, au contraire, on en recueille une quantité considérable (2).
L’acide nitrique est un des plus puissants moyens d’oxydation que le chimiste ait à sa disposition.il transforme le phosphore de la légumine en acide phosphorique, ce que ne fait pas l’acide chlorhydrique. Le sulfate de magnésie et l’ammoniaque précipitent l’acide phosphorique sous forme de phosphate ammoniacomagnésien. Au contraire, ils laissent le phosphore intact. Si malgré cela il y a un précipité dans le premier cas, par l’action du sulfate de magnésie et de l’am-
(1) Liebig, Chemische Driefe , 501, 598, 599.
(2) Mulder, Scheikundige onderzoelringen , IV, 6 1 8 .
moniaque, quand on traite les corps albumineux par l’acide chlorhydrique, et non par l’acide nitrique, cela provient de ce que tous les corps albuminoïdes contiennent du phosphate de chaux, que l’acide chlorhydrique dissout, et qui est alors précipité par le sulfate de magnésie et l’ammoniaque.
Il est très-présumable que nous apprendrons un jour sous quelles formes le fer, le soufre et le phosphore sont contenus dans les substances organiques. En atten dant, nous ne le savons pas, pas plus pour le soufre que pour le phosphore et le fer (1 ). Seulement ce que nous savons, c’est que le fer dans la matière colorante du sang, le soufre et le phosphore dans les corps albuminoïdes, n’affectent pas la forme d’une simple combinaison avec l’oxygène.
On peut à tous égards comparer le rôle du sang envers les tissus, avec celui des substances dissoutes de la terre végétale envers les racines des plantes. Les parties constitutives inorganiques du sang dépendent des aliments. Dans tous les cas, le sang renferme des carbonates, en dépit de l’opinion contraire deLiebig (2). Mais ils augmentent d’une façon considérable quand on fait usage du régime végétal. Au contraire, ils cèdent la première place aux phosphates sous l’influence d’un régime où prédominent la viande et. le pain, sans cependant jamais disparaître entièrement (Verdeil).
Aussi le sang d’un chien qui mange de la viande con- «
(1) Jac. Molescholt, Physiologie des Sloffwechsels. Erlangen, 1851, 83, 90.
(2) Liebig, Chemische Briefe , 523. Les carbonates ont été démontrés dans le sang- par van Ensclmt, Marchand, moi, Lehmann, Mulder et Verdeil.
tient-il plus d’acide phosphorique que celui des bœufs ou des brebis.
Il n'est pas du tout indifférent que ce soit le carbonate ou le phosphate de soude qui prédomine dans le sang, d’abord parce que l’acide carbonique et l’acide phosphorique ne sont pas la même chose, mais surtout par la raison que les carbonates alcalins ne sont d’une grande valeur pour aucun tissu. Tandis qu’au contraire les combinaisons phosphatées sont pour tous de la plus grande importance.
Liebig professe donc une erreur, quand il refuse toute influence sur les propriétés du sang à l’inégalité qu’introduit dans sa composition la prépondérance de l’acide carbonique ou de l’acide phosphorique, et quand il va jusqu’à déclarer, que le phosphate alcalin est identique dans ses propriétés avec le carbonate alcalin (1). Liebig appuie ce jugement sur celle donnée : que le carbonate et le phosphate absorbent de l’acide carbonique tous les deux de la même manière.
Mais j’ai réfuté cette donnée par des expériences. Il est vrai qu’une dissolution de phosphate de soude commun absorbe beaucoup d’acide carbonique, cependant l’acide carbonique peut en être complètement chassé par la machine pneumatique (2).
Mais si l’alimentation fait varier dans de certaines limites la composition du sang, son influence doit se faire sentir sur les tissus qui naissent du sang. Aussi ne peut-on pas être de l’avis de Liebig, quand il trouve admirable que le sang de deux espèces différentes
(1) Liebig, Chemische liriefe, 507.
(2) Moleschott, Holltlndische Beitrilgevon van Deen , Donders und Molescholt , I, 172, 173.
d’animaux convienne au môme but avec une composition dissemblable (1) ; il n’y a rien d’étonnant que deux terres de composition différente portent toutes les deux des récoltes. Cette réflexion de Liebig ne peut provenir que de ce qu’il regarde la production des tissus comme un but général de la composition du sang, et qu’il ne compare pas le développement des tissus avec la composition chimique du sang. C’est 5 peu près ce que fit Henle, quand il assigna les memes fonctions aux dents osseuses et aux dents cornées, par la raison peutêtre que les unes et les autres servent à mordre (2).
Les tissus et les récoltes sont positivement produits par des espèces différentes de sang et des espèces différentes de terre. Mais à chaque différence essentielle dans la composition du sang et de la terre, doit correspondre une différence dans les tissus et dans les récoltes.
Le sang dans un même individu, et pris dans son ensemble, présente un mélange chimique uniforme qui va, depuis le cœur jusqu’aux diverses parties du corps, pour transsuder ensuite dans les tissus à travers les vaisseaux les plus ténus qui terminent les artères. Il est donc évident qu’une différence dans la composition des tissus ne peut être produite que parce que chacun des éléments du sang abandonne la circulation, en divers endroits, avec une vitesse différente.
En réalité, c’est ainsi que cela arrive; l'histoire naturelle de l’homme et des animaux possède déjii depuis longtemps une indication significative sous ce rapport.
(1) Liebig, Chemischc Briefe , 505.
(2) Henle, Jahresbericht über Leistungen in der Histologie , 1847. Erlangen, 1848, 44, note.
Nous savons, en effet, que les vaisseaux capillaires (on appelle ainsi les canaux les plus déliés, en lesquels se résolvent les artères et qui relient ces vaisseaux aux veines) ont dans les différentes parties du corps un diamètre très-différent, et forment des réseaux dont les formes sont caractéristiques pour chaque tissu, et chaque organe.
Les capillaires du cerveau se distinguent par leur finesse, ceux de la moelle des os par leur largeur extraordinaire. Dans les nerfs, les mailles qui forment le réseau des capillaires sont allongées et irrégulières, dans le poumon, étroites et plus ou moins losangiques, dans les tuniques musculaires de l’intestin, très-régulièrement rectangulaires. Dans ces tuniques, comme dans les muscles en général, le réseau capillaire est médiocrement serré.
Faut-il s’étonner que cette disposition caractéristique des vaisseaux capillaires imprime son cachet à la vitesse dont les éléments du sang sont animés quand ils traversent leurs parois?
Pour les matières organiques , C. Schmidt , par d’excellentes études, a donné à celte indication la forme d'un fait très-instructif que Ludwig Wachsmulh a confirmé dans la plupart des cas (1). L’albumine transsude plus vite à travers les vaisseaux capillaires de la plèvre, qu’à travers ceux qui se perdent dans le tissu cellulaire sous-cutané.
(1) Ludwig Wachsmuth , Virchow's Archiv fur pathologischc Anatomie , VU, 335. Wachsmuth même va trop loin en opposant à l’opinion avancée par Schmidt une objection tirée d’une observation isolée.
Quant aux éléments inorganiques du sang, ce rapport réciproque entre la vitesse avec laquelle les diverses substances s’en séparent, et la composition des tissus, a été mis en évidence de la manière la plus remarquable.
Une des plus belles et des plus solides études de Liebig nous a appris que tandis que le sel de cuisine l’emporte considérablement dans le sang sur le chlorure de potassium, le rapport est précisément renversé dans les muscles striés, où le chlorure de potassium est plus abondant que le sel de cuisine. Mais si dans le sang il y a beaucoup de soude et peu de potasse, et dans les muscles striés beaucoup de potasse et peu de soude, et de plus s’il est établi que les muscles ne tirent toute la potasse qu’ils contiennent que du sang, il faut bien que les vaisseaux capillaires des muscles laissent sortir la potasse du sang plus vite que la soude.
Dans les cartilages, c’est tout le contraire. Les cartilages ne contiennent pas de chlorure de potassium, mais, au contraire, beaucoup de sel de cuisine. Il s’en suit nécessairement, que le chlorure de potassium suinte beaucoup plus lentement à travers les vaisseaux capillaires du périchondre, qu’à travers ceux des muscles. Bien plus, s’il se confirme que les cartilages ne contiennent pas de chlorure de potassium, nous dirons pour parler le langage des mathématiciens, que la vitesse, avec laquelle le chlorure de potassium va du sang aux cartilages est infiniment petite.
Eu égard au partage du chlorure de sodium et du chlorure de potassium, il y a entre les cartilages et les muscles le même rapport qu’entre le plasma et les glo-
billes du sang. Si, en un point donné du corps, le suc nourricier, c'est-à-dire le liquide qui a transsudé à travers les vaisseaux capillaires donne naissance à du tissu musculaire ou à du tissu cartilagineux, c’est en première ligne parla raison que, dans le point en question, il y a eu une prédominance de la soude ou de la potasse.
C’est ce qui donne aux cendres des tissus une valeur inestimable. La différence des tissus est avant toute chose fondée sur la variété des parties constitutives inorganiques, qui suintent avec une vitesse changeante à travers les différents groupes de vaisseaux capillaires. Ce sont ces substances inorganiques qui restent sous forme de cendre, quand on brûle les tissus, tandis que les éléments organiques se volatilisent.
Aussi devons-nous reconnaître que la cendre joue un rôle essentiel dans la production des tissus. Les muscles ne se forment que par l’aide du chlorure de potassium. Le chlorure de potassium est le sel des muscles. Le sel de cuisine est le producteur du tissu cartilagineux. Le sel de cuisine est le sel des cartilages.
Il faut de môme considérer le phosphate de chaux comme le plus important élément plastique du tissu osseux. Le phosphate de chaux entre en combinaison avec le principe organique des os qui se réduit en colle par la coction. On appelle le phosphate de chaux, terre d’os. Au même point de vue. on peut désigner le phosphate de magnésie sous le nom de terre des muscles. Le fluorure de calcium, combinaison où le fluor joue le rôle de l’oxygène dans la chaux, devient pour nous le sel des os.
Le fer appartient aux poils à titre d’élément histogène. Il n’est pas seulement le métal du sang, il est aussi celui
des poils, et en outre il est un caractère du cerveau et du cristallin de l’œil (1).
Dans la cuirasse siliceuse des infusoires, d’après Ehrenberg, on le trouve aussi constamment que dans les os des vertébrés le phosphate de chaux (2).
Liebig affirme donc une chose inexacte quand il avance que le sel de cuisine est sans influence sur l’activité organisatrice des tissus (3). Le sel de cuisine est aussi nécessaire pour la formation des cartilages, que la terre d’os pour l’organisation des os, et le chlorure de potassium pour le développement des muscles.
Mais de toutes les substances inorganiques, la plus répandue dans le corps de l’animal est l’acide phosphorique. Dans les os, il est combiné avec la chaux, dans les muscles avec la potasse et la magnésie, dans le foie avec des alcalis, des terres et le fer, dans le cerveau surtout, plus que partout ailleurs, avec la potasse, la soude, le fer, la chaux et la magnésie (U). Toutes les substances albuminoïdes du corps contiennent une certaine quantité de phosphate de chaux. Liebig avait pleinement raison d’insister sur ce point. On ne peut imaginer ni l’organisation, ni la production du corps en l’absence d’une quantité prédominante d'acide phosphorique (5).
Dans bien des parties du corps, dans le cerveau, les
(1) Von Bibra, Vcrgleichende Untersuchungen über das Gehirn des Menschen und der Wirbellhiere , Mannheim, 1854, 90. — Johannes Müller, Uandbuch der Physiologie des Menschen , I, 4, Aufl. 2.
(2) Avertissement, par Wicke, Annalcn der Chemie und Pharmacie, XCV, 293.
(3) Liebig, Chemische Briefey 531.
(4) Brecd, Annalen von Liebig , IVOhlcr und Kopp , LXXX, 124.
(5) Liebig, Chemische liriefe , 504.
œufs, le sperme, et déjà dans le sang, il y a du phosphore, à ce qu'il paraît, sous forme d’acide phosphorique, en combinaison avec un groupe organique de manière à donner lieu à une graisse phosphorée (1). Aussi, malgré l'objection de Liebig (2), on est fondé à dire, que le sang, le cerveau, les œufs et le sperme, en un mot toutes les parties du corps qui occupent les rangs les plus élevés dans l’échelle de la vie, possèdent une graisse phosphorée et lui doivent leur caractère le plus essentiel. Voilà pourquoi Breed a trouvé dans la cendre du cerveau une quantité notable d’acide phosphorique libre.
Si l’on carbonise le cerveau, le charbon qu’on obtient jouit d’une réaction acide, il rougit le papier bleu de tournesol préalablement humecté avec de l’eau. L’acide libre qui lui donne cette réaction n’est autre que l’acide phosphorique.
Le groupe organique du cerveau, dans la composition duquel entre le phosphore, a une grande importance. En effet, nous savons maintenant, depuis les recherches exactes dont la graisse phosphorée a été l’objet dans les dernières années seulement, que la quantité plus ou moins grande de phosphore qu’on trouve dans le cerveau, est un caractère différentiel très-remarquable des cerveaux de divers animaux. D’après Lassaigne, le cerveau et la moelle allongée du chat et de la chèvre, ne présentent pas après leur carbonisation une réaction aussi acide que les mêmes parties du cheval. Le cerveau
(1) Gobley, Journal de pharmacie et de chimie, 3e série, t. XVII, p. 414, t. XIX, p. 421; et sur la graisse phosphorée du sang, Archives générales de médecine , 4e série, t. XXVII, 236.
(2) Liebig, Chemischc Briefe , 598, 599.
MOLESCHOTT. — I
d’animaux différents contient donc des quantités diffé rentes de graisse phosphorée (1).
Nous avons vu que, dans l'individu, l’espèce des tissus est produite par les éléments inorganiques qui en un point donné abandonnent le sang des capillaires. De môme, c’est dans les parties constitulives de la cendre que le corps laisse comme résidu après la combustion, qu’il faut chercher les caractères de l’espèce à laquelle appartient l’individu et les raisons de sa production et de son développement.
C’est tout naturellement dans l’alimentation qu’est la première cause de la différence de la composition des tissus. J’ai déjà indiqué que l’acide phosphorique prédomine manifestement dans le sang de l’homme et des animaux qui consomment surtout de la viande et du pain, et que l’acide carbonique au contraire l’emporte, quand la nourriture se compose principalement d’herbages.
Le fer du sang des hommes et des vertébrés est remplacé dans le sang de l’escargot des vignes par du cuivre, et le phosphate de chaux du sang de l'homme l’est par du carbonate de chaux dans les moules d’étang.
C. Schmidt nous apprend que le sang des testacés est tellement saturé de carbonate de chaux, que si l’on y ajoute quelque peu de carbonate de soude, il se dépose en cristaux pendant que le sang s’évapore. Il ne faut donc plus s’étonner de voir employer les coquilles de ces mollusques à la fabrication de la chaux. La chaux des coquilles vient du sang, comme ceile du sang vient des aliments.
(1) Lassaigne, Journal de pharmacie et de chimie , 3° série, t XV11I, 349.
On reconnaît les os des batraciens et des poissons au sulfate de soude qu’ils contiennent, et les dents des pachydermes à leur phosphate de magnésie. Dans les os des herbivores, il y a plus de phosphate de magnésie que dans ceux des carnivores et de l’homme.
L’acide silicique est, d’une manière très-générale, l’élément histogène du tissu corné, on le trouve dans les poils, la laine et le mucus, mais surtout les puissantes productions cornées des oiseaux, les plumes, se distinguent par leur richesse en silice. Et parmi les oiseaux, ce sont les granivores qui l’emportent sur ceux qui vivent de poissons et d’autres animaux aquatiques. Le coq domestique tient la première place parmi les oiseaux par la quantité considérable de silice que contiennent ses plumes (von Gorup Besanez).
Mais si les parties constitutives inorganiques normales des animaux et de l’homme exercent et subissent par rapport aux principes organiques du corps, une attraction si légitime, les substances qui ne s’incorporent à l’organisme que dans des circonstances particulières à titre d’aliment ou de médicament ne sont pas dépourvues d’une affinité de cette espèce.
Sous ce point de vue, le rôle des métaux est trèsinstructif. Chez beaucoup d’animaux, dans les circonstances ordinaires, le foie contient du cuivre. Dans l’escargot des vignes, on trouve du cuivre dans le foie comme un terme corrélatif de sa présence dans le sang (Harless). Genth a trouvé du cuivre dans le sang, dont la couleur est entre le blanc bleuâtre et le bleu de ciel, dans une espèce de crabe des Moluques (1). Yon
(1) Limuhis cyclops, Fabricius, connu à Philadelphie sous le nom de K in g’ s Crab.
Bibra (l) en a trouvé dans le foie du crabe poupart, des truites, des requins et des dorades.
Le froment contient quelquefois du cuivre qui peut avoir été absorbé dans la terre végétale, par exemple dans l’argile schisteuse ou dans l’argile jaune. Ce n’est que par une conséquence de ce fait qu’on a trouvé du cuivre dans le sang. On a retrouvé encore ce mêlai dans le foie du cochon et du bœuf. La nourriture de ces animaux rendait compte de sa présence. Chez les vertébrés le foie exerce une attraction pour les métaux, meme à l’état normal. Le fer se trouve dans le foie en quantité notable, et la bile, liquide que le foie élabore, se distingue, par exemple, de l’urine par sa richesse normale en fer (2); ce qui donne à ce fait une signification singulière, c’est que le foie est, comme on le sait, le lieu où s’opère, non pas exclusivement à tout autre, mais principalement, la fabrication des globules colorés du sang. Sans matière colorante contenant du fer,, il n’est pas possible qu^les globules colorés du sang se développent, et j’ai trouvé que, chez les grenouilles privées de leur foie, la quantité des corpuscules colorés du sang décroît considérablement par rapport aux incolores (3).
En présence de cette attraction que le foie exerce sur les métaux qui nous viennent du dehors, faut-il s’étonner que ce soit principalement dans ce viscère qu’on trouve le mercure des médicaments, ou le plomb dans
(1) Gentil, Annalen von Liebig , Wühler und Kopp , LX.XXI, 68.
(2) Weiss, Zeitschrift der haiscrlich-koniglichen Gesellschaft der Aerztein I Vien , Jahrg., VII, 34A.
(3) Moleschott, M aller’ s Archiv , 1853, 73 et seq.; et Witlelshoefer’s Wiener medicinische Wochenschrift. Jahrg. III, 209-213.
les intoxications saturnines lentes? Dans un cas d’empoisonnement par le mercure, von Gorup Besanez n’a pu démontrer le mercure avec une complète certitude que dans le foie, après avoir examiné plusieurs tissus. Au contraire, il n’en put pas démontrer du tout dans le cœur et les poumons, et la présence du métal dans l’encéphale resta douteuse (1). Il n’y a pas longtemps que Chalin et Bouvier ont trouvé le plomb dans le cerveau et le foie d’un homme qui avait succombé à la suite d’une paralysie saturnine (2).
Plus la solidité des parties dures du corps est grande, plus elles sont riches en phosphate de chaux. Aussi les dents sont-elles plus riches en terre d’os que les os eux-mèmes. Tel est le sens de la découverte que von Bibra a faite d’une remarquable relation de dépendance entre les efforts que subit un os et la quantité de phosphate de chaux qu’on y trouve. C’est dans le tibia des échassiers, dans le fémur des gallinacés et dans l’humérus des oiseaux au vol puissant, qu’il a trouvé la plus grande quantité de phosphate de chaux.
Quand le phosphate de chaux fait défaut dans la nourriture, les os deviennent flexibles. C’est ce qui arrive aux jeunes enfants, chez qui le cartilage ne se transforme en os que peu à peu en absorbant de la terre d’os. C’est ce qui arrive aussi chez les poules auxquelles on ne donne que des aliments dépouillés de sels de chaux. Au contraire, un excès de phosphate de chaux rend les os fragiles. Et comme on sait qu’une augmentation de
(1) Von Gorup Besanez, Jenaische Annalen fur Physiologie und Medicin,U, 241, 242.
(2) Chatin et Bouvier, Froriep's Tagesberichle , 1851, août, n° 352,
la quantité de ce sel dans les appuis et les leviers du corps est un caractère particulier de la vieillesse, on comprend la fragilité des os des vieillards.
De tous ces faits, il résulte pour le corps une loi très-importante, une loi qui fait comprendre la nutrition et qui reçoit de presque toutes les nouvelles découvertes une vive lumière. C'est la loi de l’affinité fixe et nécessaire qui unit les principes organiques des tissus aux éléments inorganiques. Cette loi nous donne le droit d’appeler le fluorure de calcium sel des os ou des dents, le phosphate de magnésie'terre des muscles, le chlorure de sodium sel des cartilages et le fer métal des poils.
Cette relation normale, qui montre clairement que les parties constitutives de la cendre n’ont point une origine accidentelle, se reproduit aussi pour les liquides que sécrètent aux dépens du sang des organes spéciaux, qu’on appelle glandes. Le foie qui élabore la bile, les reins qui sécrètent l’urine, les glandes mammaires qui sécrètent le lait aux dépens du sang, sont des glandes de cette nature.
Le lait ne peut pas plus se passer de phosphate de chaux et des sels de potasse que les os du premier de ces sels et les muscles des seconds. Si l’on considère que la plus grande partie du corps se compose de chair et d’os, on comprendra mieux, à ce point de vue aussi, l’importance essentielle de la composition chimique du lait, qui le rend par dessus tout propre à former la nourriture du petit qui tette. Non-seulement le lait contient les représentants des trois classes principales d’aliments organiques, un corps albuminoïde, du sucre et de la graisse, mais il contient dans les parties constitutives de sa cendre, les substances inorganiques que nous
devons considérer comme les éléments histogènes qui jouent le plus grand rôle dans la masse du corps.
Comme le lait, les œufs se distinguent par des sels de potasse et des phosphates terreux. Ces derniers se trouvent en abondance dans le sperme.
Le chlorure de potassium prédomine dans la salive, le chlorure de sodium, dans le suc gastrique. L’urine confient du sel de cuisine en quantité très-considérable.
Ces rapports ont aussi leur revers. Je veux dire qu’il y a des liquides qui ne contiennent pas du tout certains sels, d’ailleurs très-répandus'dans le corps. Le lait ne renferme pas trace de sulfates, tandis qu’on en trouve constamment dans la bile et dans l’urine (1).
Puisque les sels se séparent du sang plus vite que l’albumine et la graisse (2), le sang doit évidemment renfermer moins de ces éléments inorganiques que les aliments. Mais quelques-unes de ces matières de la cendre prédominent dans le sang, la cendre du sang, par exemple, contient plus de sel de cuisine que la cendre du fourrage. Le sel de cuisine est de tous les éléments de la cendre du sang le plus nécessaire. Dans le sang, l’eau est la seule matière inorganique qui surpasse par sa quantité celle du sel de cuisine (3).
La loi d’aftînité d’après laquelle les membranes animales laissent constamment transsuder des parties constitutives de la cendre à côté de certaines substances
(1) D’après Mulder, Holldndische Beitrttge von van Deen , Donders und Molescholl , I, 149, et d’après Strecker, Annalen von Uebig und Wohler, LXXIII, 340.
(2) Voyez la note 1 , p. 37.
(3) Voyez Liebig, Chemische Briefc, 530.
organiques, nous explique aussi l’apparition des subtances inorganiques dans l’urine. L’urée ne passe pas des vaisseaux capillaires des reins dans les canalicules urinaires de cette glande, sans être accompagnée de sel de cuisine et d’autres matières inorganiques. Si les reins éliminent ces substances, ce n’est pas sans doute parce qu’elles reconnaissent que ces substances sont, comme le ditLiebig, «impropres à être ultérieurement » employées à des fins vitales » (1), mais parce que les vaisseaux capillaires et les canalicules urinaires ont la propriété nécessaire de laisser passer ensemble l’urée, le sel de cuisine et* d’autres sels. Les éléments anatomiques les plus délicats des glandes, canalicules ou cellules, sont entourés si étroitement par des vaisseaux capillaires charriant du sang, que la paroi des vaisseaux capillaires et celle des canalicules de la glande qui sont accolées, ne forment ensemble qu’une membrane animale mince, par laquelle il se fait un échange eonstant entre le sang et le contenu des petites cavités des éléments anatomiques propres de la glande.
Sans doute la nourriture est la cause que certaines substances [inorganiques abondent ou diminuent dans le corps. Cependant une des conséquences simples de la loi ci-dessus exposée, est qu’il y a des rapports fixes, que le changement de nourriture n’altère pas.
Parmi ces rapports, nous retrouvons toujours au premier rang celui de la richesse du sang en sel marin. Un chien qu’on a nourri pendant dix-huit jours avec de la viande, contient dans son sang la même quantité de sel de cuisine que s’il avait été nourri avec du pain pendant
(1) Liebiÿ, Chemisclic Driefe , 514.
vingt jours (1). D’après G Schmidt, ni la nourriture, ni la race, n’ont une influence quelconque sur le partage qui attribue le sel de cuisine au plasma, et le chlorure de potassium aux globules (2).
Les consciencieuses recherches de Strecker sur la bile nous ont fait connaître l’exemple qui, pour les animaux, démontre de la manière la plus décisive que le rapport entre les substances organiques et les parties inorganiques qui les accompagnent est d’une constance remarquable. Alors meme que la potasse l’emporte sur la soude dans la nourriture des ruminants, l’acide choléique de leur bile est à peu près exlusivement combiné avec la soude. La bile du bœuf ne contient que des traces de potasse. Les poissons de mer, dans le milieu d’eau salée qui les enveloppe, pourraient puiser de préférence le sel de cuisine (chlorure de sodium). Cependant leur bile contient relativement plus de potasse que celle des poissons d’eau douce (3). C’est une répétition du fait observé par Forchhammer, sur maintes plantes marines qui renferment plus de potasse que de soude [U). L’affinité propre à l’espèce triomphe des particularités contingentes des aliments.
Il va de soi que ces faits n’affaiblissent pas l’importance des substances inorganiques qui doivent entrer dans la nourriture en qualité d’éléments histogènes. Au
(1) Liebig, Chemische Briefe, 529.
(2) C. Schmidt, voyez Lehmann, Lehrbuch der physiologischen C hernie, Leipzig, 1850, II, 170.
(3) Adolph Strecker, Annalen von Liebig und Wühler , LXX, 176,
(4) Laminaria litifolia, Eklonia buccinalis , lridœa ediilis, Polysiphonin elnngata. (Voyez ma Physiologie des StofJ'wechsels, 167 .)
contraire, ils déterminent plus rigoureusement et plus nécessairement les proportions dans lesquelles les matières inorganiques accompagnent lesorganiques Et réciproquement, ils établissent d’une manière inébranlable cette vérité, qu’il ne peut y avoir défaut d’une certaine quantité des parties constitutives inorganiques du sang et des tissus, sans qu’il en résulteun dommage pourle corps.
Voilà pourquoi les escargols qui promènent avec eux une si grande quantité de chaux dans l’épaisseur de leur coquille, sont rares sur le gneiss, le micaschiste et d’autres espèces de roches pauvres en chaux, surtout si le sol n’est pas couvert d’une végétation luxuriante (Ftossmâssler) (1). La connaissance de ce fait est d’autant plus instructive pour nous, que nous savons d’autre part, que la moule perlière dont l’épaisse coquille contient beaucoup de chaux, n’habite pas une eau riche en chaux, qu’au contraire elle meurt si on la met dans une eau de celte composition. Car cette observation nous apprend qu’il peut y avoir des excès de nourriture avec des parties constitutives minérales. Une seule partie de carbonate dans cent mille parties d’eau, suffit à couvrir les besoins de la moule perlière. Donc la moule perlière dans une eau si pauvre en chaux, absorbe plus de chaux que les espèces voisines n’en prennent dans des eaux plus riches en sels calcaires. On est tenté d’admettre que ces moules ont une voracité pour la chaux qui les détruit, dès que cette substance leur est présentée en excès (Johnson et Sendtner)(2). Il serait difficile de trouver un plus bel exemple à opposer aux partisans de l’instinct électif.
(1) E. A. Rossmiissler, lieiseerinnerungcn ans Spanien, I, 193.
(2) Johnson et Sendtner, Annalen der Chemie and Pharmacie , XUV, 237, 238.
Nous avons déjà vu que les os des poules perdent leur solidité, si les sels de chaux manquent dans la nourriture de l’animal. Mulder a guéri dans une famille pauvre la prédisposition aux fractures, en prescrivant du pain de seigle et de la viande, c’est-à-dire une nourriture qui pouvait donner au sang, et par son intermédiaire aux os, la quantité nécessaire de phosphates terreux.
Qui ne connaît les conséquences fâcheuses du défaut de fer dans le sang? Il ne faut pas s’étonner que dans ce cas Le dommage ait des effets si profonds, puisque le fer de la matière colorante du sang entre directement dans la composition organique du groupe.
Ce défaut de fer est un des signes les plus fâcheux de notre temps. Il n’est point limité à une maladie du développement des jeunes filles; on ne le trouve pas seulement chez des femmes, mais aussi chez des hommes, dont le nombre s’est tellement accru depuis quelques années, qu’on peut dire, sans employer une expression exagérée, qu’il y a une génération de chlorotiques. Heureusement elle est encore en minorité en présence des cœurs d’acier capables d’un essor vigoureux. Par malheur, cette maladie dont les signes sont plus variables que ceux de n’importe quelle autre affection, enfonce ses racines plus loin que le sang, à travers le sang dans les tissus eux-mêmes. J’ai indiqué plus haut l’aide puissante que le foie prête à la transformation des globules incolores en globules colorés du sang. Les médecins savent que souvent il faut donner une autre direction à l’activité des organes digestifs, et en première ligne à celle du foie, avant de pouvoir présenter avec succès au sang le fer qui lui manque.
LA ClltCULATlON DE LA VIE.
A ces exemples que tous les gens du monde connaissent, ajoutons-en encore un autre. Depuis un temps immémorial, on tâche de découvrir les causes du goitre, et de ce développement vicieux du corps entier qu’on appelle le crétinisme (1). Les voix les plus compétentes reconnaissaient que la nourriture exerçait dans la production de cette maladie une influence fondamentale. On en chercha quelque temps la cause dans une quantité trop considérable de magnésie que contenaient les aliments. Mais la magnésie peut se trouver dans l’eau potable en très-grande quantité, sans qu’il se manifeste aucun accident fâcheux. A Rhodez, on ne connaît ni goitreux ni crétins, et cependant les eaux de fontaine y contiennent cinq fois plus de magnésie que celles de la vallée de l’Isère et de Chamouny si mal famée pour le nombre de ses goitres (2).
Il semble que la découverte de Chatin sur la dispersion de l'iode dans toute la nature, l’ait mis dans une meilleure voie. Chatin en effet a trouvé l’iode dans la terre, l’air, l’eau, les animaux et les plantes, le lait, les œufs et le vin. Sans doute on a de plusieurs côtés contesté les assertions de Chatin, et l’on a fait naître le soupçon que probablement il n’avait trouvé de l’iode que par l’effet d’une impureté de son réactif (Stevenson Macadam, Lobmeyer, de Luca, Martin, Nadler) (3).
(1) Baillarger, Comptes rendus, XXXIII, 531, 532.
(2) Blondeau, Froriep’s Tagesbericlile, 1851, août, n° 350, p. 181.
(3) Sic enson Macadam, New Edinburgh philosophical journal, 1852, avril-juillet, 170, 171 ; juillet- octobre, p. 319, 320. — Lohînejer, Fechner's CenlraWlalt, 1854, 50. — De Luca, Journal de pharmacie et de chimie, 3° série, XXVI, p. 260, 261. — Nadler, Untersuchungen über den angeblichen Jodgehalt der Luft und verschiedener Nahrungsmillel (inaug. Dissert.). Zurich, 1861.
Cependant Marchand a trouvé de l’iode dans toutes les eaux naturelles. Barrai et Meyrac ont, à certaines époques , trouvé de l’iode dans l’eau de pluie , et Van Ankum a donné aux recherches de Chatin la confirmation la plus éclatante. Il a examiné soigneusement les eaux de source de toutes les contrées de la Hollande; sur quatre-vingt-trois cas, il ne constata qu’une fois l’absence de l’iode. Van Ankum a trouvé l’iode dans les eaux du Rhin, de la Meuse, du Vecht et de l’Yssel, dans l’air et dans l’eau de pluie. Il fit recueillir de l’eau de pluie dans un grand nombre de lieux des Pays-Bas, et dans cinquante-sept expériences l’iode ne manqua qu’une seule fois. Van Ankum du reste a mis ses observations à l’abri de tout soupçon, en s’assurant par des précautions minutieuses que son réactif ne contenait pas du tout d’iode (1). Or, comme on considère une forme du goitre comme une tuméfaction du corps thyroïde, comme une tumeur glandulaire, qu’on a souvent guérie par l’emploi médical de l’iode, Chatin conçut l’idée que le défaut d’iode dans l’eau et les aliments les plus usuels, pouvait être la cause principale du goitre et du crétinisme.
Les résultats des recherches qu’on a faites jusqu’ici se sont montrés favorables à l’hypothèse de Chatin. Dans celte même vallée de l’Isère où le goitre est endémique, l’eau et les aliments ne contiennent pas d’iode : Chatin et Fourcault, indépendamment l’un de l’autre,
(1) E. Marchand, Comptes rendus , XXXIV, p. 56. Voyez Journal de pharmacie et de chimie , XXI, p. 96, 98. — Barrai, Comptes ren dus , t. XXXV, p. 431. — Meyrac, Comptes rendus , t. XXXIV, p.715, 716 ; et surtout van Ankum, Journal fur praktische Chemie , LXIII, 261, 278.
MOLESCHOTT. — 1
font démontré par des expériences (1). Si Ton s’élève du bassin du Rhône, des environs de Lyon, vers les Alpes, on reconnaît que l’air et la pluie deviennent peu à peu plus pauvres en iode. Chatin n’a pas trouvé plus d’iode dans les vallées des Alpes qui regardent l’Italie, que dans celles du versant français. Toutefois dans ces vallées qui sont le plus cruellement visitées par le goitre, ce défaut d’iode ne se montre pas seulement dans l’air et la pluie, mais également dans la terre végétale et ses productions (2). Grange assure qu’il peut confirmer les faits avancés par Chatin sur la diffusion de l’iode (3). Enfin à Zurich où il y a beaucoup de goitres, Nadler a analysé l’air, l’eau de fontaine, l’eau du lac, diverses plantes (à), le pain, le lait, les œufs et n’y a pas trouvé d’iode. Une seule fois Nadler dans dix-huit œufs, a trouvé dans le liquide exprimé du blanc d’œuf, une trace d’iode très-faible sans doute, mais pourtant manifeste.
En attendant, tant qu’on n’a pas démontré expressément des fautes dans les procédés d’investigations des divers chimistes, la circonspection commande d’attribuer les résultats positifs ou négatifs qu’ils obtiennent plutôt aux lieux de leurs observations, qu’à l’attention qu’ils ont portée à leurs recherches. Van Ankum aussi bien que Nadler, affirme qu’il s’est convaincu de la pureté de ses réactifs, et d’ailleurs dans plusieurs cas il a constaté l’absence de l’iode. En pareille matière, il ne
(1) Chatin, Comptes rendus , t. XXXIII, p. 529, et Fourcault, Comptes rendus, ibid. , 519, et encore Chatin, Comptes rendus, t. XXXIV, p. 17, 18.
(2) Chatin ^ Comptes rendus , t. XXXIII, p. 584 585.
(3) Grange, ibid., t. XXXIII, 629.
(4) Potamogelon crispus, Nasturtium officinale ,
peut pas être question de compter les voix; d'ailleurs les citations que j’ai faites prouvent que si des chimistes n’ont pas trouvé d’iode, dans certains lieux, il y en a d’autres et autant qui l’ont trouvé dans d’autres lieux.
Si malgré tout cela nous ne pouvons pas jusqu’ici considérer cet exemple comme aussi bon que ceux que nous tirons du sang privé de fer, ou des os appauvris de terre d’os, cela ne tient pas seulement au petit nombre de nos observations qui ne nous permettent pas d’élever sans réserve à la hauteur d’une loi, l’idée de Chatin, mais surtout cela tient à notre ignorance encore complète des rapports de l’iode avec la glande thyroïde et d’autres tissus du corps. Qu’on n’objecte pas aux idées de Chatin que tous les goitres ne sont pas guéris par l’iode; autant vaudrait dire que le défaut de fer dans le sang n’est pas la cause de la chlorose, parce qu’il y a beaucoup de cas de cette maladie qui résistent à l’emploi du fer. En effet, on comprend tout de suite que le fer ne peut être efficace, que si, ne se bornant pas à entrer dans l’estomac, il pénètre dans le sang, et non-seulement dans le sang mais encore dans le groupe organique de la matière colorante du sang. Or le foie a une influence très-considérable sur la formation de cette matière.
Dans la majorité des cas, nous ne savons pas nous rendre maîtres de cette influence. Mais notre impuissance ne peut servir d’argument pour contester le rôle important des substances inorganiques dans la production des tissus.
Les organes n’acquièrent leurs structures et ne jouissent de leur vitalité qu’à la condition de posséder une quantité voulue de parties constitutives inorganiques. Aussi dans ces dernières années a-t-on commencé un
examen critique de ces rapports des substances inorganiques avec les diverses parties du corps, et cette critique, pourvu qu’on la continue sans mépris superbe, sans folles espérances, promet à l’agriculture et à la médecine un brillant avenir.
En présence des faits les plus saisissants, on ne peut plus nier que les matières qui demeurent après la combustion, ce qu’on appelle les parties constitutives de la cendre, n’appartiennent à la composition intime des tissus, et par conséquent aux principes qui leur donnent leur forme et sont la condition de leur espèce, tout aussi essentiellement que les substances qui se volatilisent par l’effet de la combustion. Sans principe réductible en colle, il n’y a pas d’os, mais aussi point d’os sans phosphate de chaux, point de cartilage sans chlorure de sodium, pas de sang sans fer, pas de salive sans chlorure de potassium.
C’est de l’air et de la cendre que l’homme est tiré. L’activité des plantes l’a appelé à la vie; son cadavre se décompose en air et en cendre, pour déployer de nouvelles forces sous une nouvelle forme dans le règne végétal.